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Notice nécrologique

LUCE Eugène

M. LUCE

MISSIONNAIRE APOSTOLIQUE DE LA BIRMANIE MÉRIDIONALE

Né le 22 juin 1863
Parti le 5 mai 1886
Mort le 28 mai 1915


Eugène-Jean-Baptiste Ferdinand Luce naquit à Dieppe (Rouen, Seine-Inférieure), le 22 juin 1863. Nous n’avons point de détails sur son enfance, mais la piété dont il a fait preuve toute sa vie, laisse conjecturer qu’au foyer paternel, sa jeune âme fut, de bonne heure, formée à la pratique de la vertu. Sa charité, sa délicatesse de sentiment, ses manières polies et prévenantes, son amour du devoir témoignent de la bonne éducation qu’il reçut dans son jeune âge. Il fit ses études classiques au collège d’Yvetot. Nous ignorons au juste quelle place il occupa dans sa classe, mais elle dut être honorable, puisqu’à la fin de sa rhétorique, il se présenta au baccalauréat.
Eugène Luce avait alors atteint l’âge, où le jeune homme choisit une carrière. Or, il avait entendu l’appel de Dieu qui le voulait prêtre et missionnaire. Sans hésiter, il quitta sa famille et partit pour le Séminaire des Missions-Etrangères.
Ses études théologiques terminées, il fut ordonné prêtre le 7 mars 1886, et reçut, le même jour, sa destination pour la Birmanie méridionale. Le 10 mai suivant, en compagnie de M. de Chirac, il s’embarquait à Marseille pour arriver à Rangoon le 11 juin.
Mgr Bigandet le retint auprès de lui et lui fit étudier l’anglais. Comme il avait déjà appris au collège d’Yvetot les pemiers éléments de cette langue, ses progrès furent rapides et il put bientôt exercer le saint ministère. C’est à l’école des Frères de la Doctrine Chrétienne qu’il débuta, en travaillant à la formation religieuse des élèves. On lui doit l’établissement parmi eux de la Congrégation des Enfants de Marie, aujourd’hui si florissante. Cependant le jeune missionnaire trouvait ce champ d’action trop restreint pour son zèle, qui ne demandait qu’à se dépenser ; et avec la permission de l’évêque, il se mit à l’étude du chinois, pour être en mesure d’évangéliser les nombreux fils du Céleste-Empire qui viennent chercher fortune à Rangoon et dans toute la Birmanie. Il comptait déjà quelques chrétiens et une vingtaine de catéchumènes chinois, lorsqu’il dut abandonner cette œuvre si intéressante et s’installer à Thonzé.
Depuis le départ de M. Gandon, le district de Thonzé était confié à un auxiliaire indigène ; il comptait seulement quelques centaines de chrétiens, et un prêtre, à lui seul, pouvait l’administrer. M. Luce se contenta de diriger son vicaire indigène qui résidait à Thonzé, se réservant à lui-même le soin des succursales de Gyobingauk, Insein et Prome. De temps à autre, il visitait les Européens et les Eurasiens catholiques établis en différents endroits sur la ligne de chemin de fer.
Mgr Bigandet lui avait recommandé, à son départ de Rangoon, de terminer au plus vite la résidence-chapelle de Gyobingauk, commencée par M. Freynet en 1887. Trois mois après, M. Luce annonçait à son vicaire apostolique que le travail était achevé, et invitait Sa Grandeur à bénir la nouvelle résidence. A Insein, où la Compagnie des chemins de fer a ses ateliers, il y avait un assez bon nombre de catholiques, entre autres une trentaine de jeunes apprentis, qui réclamaient le ministère d’un prêtre, M. Luce visita régulièrement cette station, une fois par mois. Il avait obtenu de la compagnie une salle de billard, où il réunissait la petite communauté chrétienne ; mais il souffrait de ne pas avoir une chapelle pour y offir le saint sacrifice. Quand les travaux furent terminés à Gyobingauk, le missionaire se mit à l’œuvre à Insein, et la chapelle si désirée s’élevait bientôt sur un magnifique terrain accordé par le gouvernement. En même temps, pour faciliter l’évangélisation des villages carians, situés aux alentours de Minhla, il bâtissait, dans cette localité, une école-chapelle.
A son arrivée à Thonzé, M. Luce trouva deux écoles pour les garçons : dans l’une, on enseignait l’anglais ; l’autre était l’école paroissiale, d’ordinaire presque déserte. Il les plaça sous la surveillance d’un séminariste eurasien, M. J. Malcom, et elles marchèrent fort bien.
Il fallait aussi une école pour les filles ; le missionnaire demanda à Mgr Bigandet des sœurs indigènes pour la diriger. Deux religieuses et une sous-maîtresse lui ayant été accordées, il les mit en possession de l’école qu’il leur avait construite, et qui fut bénite par le vicaire apostolique le 3 novembre 1890.
Après la retraite annuelle de cette même année, M. Luce obtenait de 1’évêque la permission de laisser le poste de Thonzé entre les mains du nouveau confrère qui lui avait été adjoint quelques mois auparavant, et se fixait à Gyobingauk, dont il allait faire une des plus importantes stations de la mission.

Pendant les 17 mois qu’il avait passés à Thonzé, l’administration de son vaste district lui avait, à son grand regret, laissé bien peu de temps pour évangéliser les infidèles. A peine installé à Gyobingauk, il se procura un cheval et se mit à parcourir les plaines environnantes, à la recherche des âmes de bonne volonté. En 5 ans, il convertit plus d’un millier d’idolâtres de la plaine et des montagnes du Pégu-Yomah.
Ses courses apostoliques ne l’empêchaient pas de s’occuper des œuvres propres à établir le poste de Gyobingauk sur des bases solides. La modeste chambre qui servait de chapelle devint bientôt trop petite ; il la remplaça par une église qui fut bénite le 6 janvier 1892.
L’église terminée, M. Luce organisa les écoles. Sous la direction de M. Joseph Malcom, qui l’avait suivi à Gyobingauk, l’école des garçons fit de rapides progrès et, en un an, de primaire devint secondaire : « J’ai maintenant mon école de garçons, écrivait alors le « missionnaire à l’un de ses confrères ; ma bourse est vide, mais tant pis, je ne peux pas « m’arrêter là, il me faut un établissement comme le vôtre pour mes filles cariannes… Je me « lance donc, et je commence la construction d’un couvent. » Quelques mois plus tard, le « couvent était ouvert, avec une vingtaine de jeunes filles et deux religieuses indigènes. Le « poste de Gyobingauk était dès lors solidement établi.

Sur ces entrefaites, Mgr Cardot avait succédé à Mgr Bigandet. Le nouvel évêque, qui apprécié hautement le zèle et les belles qualités de M. Luce, le nomma provicaire et l’appela à Rangoon comme curé de la cathédrale. C’était demander à l’apôtre de Gyobingauk un bien grand sacrifice, mais il le fit généreusement et se rendit à Rangoon, où devaient s’écouler les 19 dernières années de sa vie.
Il apportait dans sa nouvelle paroisse tout son amour pour les âmes et toute son activité : il allait les employer à l’instruction et à la sanctification de ses ouailles. Il aimait la prédication « Je n’ai jamais dans ma vie, disait-il, perdu l’occasion d’entendre un sermon, mais aussi je « n’ai jamais manqué celle d’en donner un. »
Il parlait l’anglais aussi bien que le français, et avec une grande facilité. Ses sermons étaient parfois un peu longs, mais son enseignement était en général plein de fond et de forme. Il excellait dans l’art de profiter des événements et des circonstances pour en tirer des leçons propres à affermir la foi, à ranimer l’espérance et à augmenter la charité dans l’âme de ses auditeurs. Les nombreuses retraites qu’il a prêchées aux religieux et aux religieuses de la mission, étaient très goûtées ainsi que ses conférences aux jeunes gens.
Il développa les œuvres paroissiales déjà existantes et établit plusieurs dévotions ; en particulier, l’heure d’adoration tous les jeudis, pour exciter les âmes au culte de la sainte Eucharistie. La congrégation des Enfants de Marie qu’il avait établie à l’école des Frères, dès son arrivée en mission, il la trouva étendue à toute la paroisse et lui donne un nouvel essor. En outre, il érigea près de la cathédrale une belle imitation de la grotte de Lourdes, devant laquelle de nombreux fidèles de toute race viennent s’agenouiller et réciter le chapelet à la tombée de la nuit.
Le pasteur exhortait à la piété non seulement par sa parole, mais aussi par son exemple. Il fut un prêtre pieux, et ses multiples occupations ne lui firent jamais négliger ses exercices spirituels.
Les enfants comme les adultes, les pauvres comme les riches, et plus que les riches, furent l’objet de sa constante sollicitude. J’ai nommé les pauvres ; ah ! qu’ils connaissaient bien le chemin de sa chambre ! Tous les jours, et à toutes les heures, on en trouvajt à sa porte. Il les recevait les uns après les autres, leur parlait quelquefois un peu durement, pour ne pas encourager ceux qui auraient trop facilement pris l’habitude de ces visites, mais finissait toujours par leur accorder le secours demandé ou leur donner rendez-vous à la « Charitable Society » de la ville, dont il fut un des membres les plus actifs. Pendant plus de sept années, il fut aussi membre du corps consultatif du département de l’Instruction publique. Le soin qu’il apportait à étudier les questions soumises au conseil et la droiture de ses idées lui avaient justement mérité l’estime de tous ses collègues. Au lendemain de la mort de M. Luce, le président du corps consultatif proposa l’ordre du jour suivant qui fut adopté à l’unanimité :
« Le Comité exécutif du syndicat enregistre l’expression du sentiment profond qu’il « éprouve en commun avec les catholiques de la Birmanie et toute la province en général, à « l’occasion de la mort du Révérend P. Luce, et son appréciation des grands services que le « Révérend défunt a rendus à la cause de l’éducation en Birmanie. » Si le syndicat perdait un membre zélé, la cause catholique perdait un champion dévoué dans toutes les questions de l’enseignement et de l’éducation.
Au provicaire incombait l’office de représenter l’évêque et d’expédier les affaires courantes, en l’absence de Mgr Cardot ; M. Luce s’acquitta toujours parfaitement des devoirs de sa charge, n’ayant en vue que la gloire de Dieu et le bien de la mission. D’aucuns ont pu le trouver un peu intransigeant comme administrateur ; mais ses décisions n’étaient prises qu’après mûre réflexion, et il est tout naturel qu’il les fit respecter. Dans ses rapports avec les confrères, il était bon, mais parfois d’une franchise qui ne plaisait pas à tous. En compagnie, il se montrait plein de gaîté et d’entrain ; chez lui, il était toujours à la disposition des rnissionnaires qui désiraient le consulter, et il ne leur marchandait jamais son temps, malgré ses nombreuses occupations. Il était d’un dévouement admirable pour les confrères malades, et, lorsqu’ils étaient soignés à l’évêché, il leur prodiguait lui-même, autant qu’il était en son pouvoir, les soins que réclamait leur état. Combien de nuits n’a-t-il point passées au chevet de confrères gravement atteints !
Avec sa vie déjà si occupée, on se demande comment il put venir à la pensée de M. Luce, de créer une revue mensuelle ; et cependant c’est ce qu’il fit avec le plus grand succès en 1912. Lors du voyage qu’il dut faire en France pour cause de maladie en 1905, il fut frappé du bien opéré par le bulletin paroissial, et l’idée lui vint d’en avoir un pour sa paroisse de Rangoon ; mais, comme son zèle s’étendait bien au delà des limites de la capitale. Il voulut que son bulletin profitât à toute la mission. Il le nomma la Voix, et cette publication très intéressante fut vite fort appréciée en Birmanie, dans l’Inde, etc. L’éditeur du Catholic Herald disait à ce sujet, après la mort de M. Luce : « Sous son habile direction, la Voix est devenue « non seulement un bulletin de la mission, mais une revue mensuelle, qui s’occupe de toutes « les questions concernant la religion en général, et elles sont traitées par M. Luce de main de « maître. » On a dit que sa « Revue » l’avait tué, et il y a du vrai en cela, car nous lisons dans son journal intime, à la date du 25 septembre 1914 : « Je travaille d’arrache-pied au catalogue « de ma Bibliotheca Birmana. Ce n’est pas une petite affaire. Mes yeux n’y tiennent plus ; et « ma tête donc, la nuit ! Enfin il faut en venir à bout... »
La Bibliotheca Birmana est un recueil de notes bibliographiques qui avaient paru d’abord en supplément dans la Voix, et dont le regretté défunt fit ensuite une publication spéciale. La veille de sa mort, il remettait à l’imprimeur la dernière épreuve corrigée de ce précieux ouvrage.
Tant de travaux et de fatigues sans congé ni repos, et surtout une vie trop sédentaire, avaient occasionné chez M. Luce une maladie qu’il ne soupçonnait point, mais qui n’en minait pas moins sa forte constitution. Il sentait bien qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas ; toutefois, comme il était affligé d’un hydrocèle, il mettait sa fatigue sur le compte de cette infirmité. « Je ne puis plus demeurer longtemps à genoux ou debout, disait-il ; je ne serai bientôt bon à rien. »
Cédant aux instances d’un confrère qui le pressait de consulter un médecin, il se fit examiner le 5 du mois de mai. Le docteur croyant n’avoir à traiter qu’un hydrocèle, procéda à une opération qui soulagea le cher malade pendant 4 ou 5 jours, et l’infatigable travailleur se remit à l’ouvrage. Il accepta même de prêcher une retraite aux Frères de la Doctrine Chrétienne, du 12 au 14 mai. Cependant, se sentant faiblir de plus en plus, M. Luce appela le docteur, qui soupçonna bien le diabète mais, deux jours plus tard, laissa entrevoir une prompte guérison. La faiblesse du malade augmenta du 21 au 26 mai. Ce jour-là, on célébrait les noces d’argent de M. Mourlanne, et le provicaire tint à présenter ses félicitations au cher jubilaire. Après le déjeuner, il se retira exténué. Le lendemain, il voulait encore dire sa messe, mais il n’osa pas monter au saint autel et pria M. Perroy, son ami intime, d’entendre sa confession.
La confession terminée, M. Perroy aperçut que le malade avait beaucoup de fièvre et lui proposa d’entrer à l’hôpital, ce qu’il accepta immédiatement. En route, le malade commença à divaguer, et à peine arrivé à l’hôpital, il entra dans un délire qui devait durer jusqu’à sa mort. La nuit n’apporta aucune amélioration. Monseigneur fut alors averti que l’état du provicaire était désespéré. Le docteur avait découvert une urémie aiguë et plusieurs autres maladies, tout aussi dangereuses. A 3 heures du matin, M. Perroy, qui était resté près de M. Luce, voyant qu’il allait mourir lui donna l’extrême-onction, l’indulgence plénière et récita les prières des agonisants. Aux dernières oraisons, notre bon provicaire rendait sa belle âme à Dieu. A ce même moment, arrivait Mgr Cardot, qui s’était proposé d’administrer lui-même les derniers sacrements au cher mourant. Sa Grandeur ne put que pleurer celui qui pendant dix-neuf ans avait été son bras droit, un saint prêtre et un zélé missionnaire.
Le corps fut immédiatement transporté de l’hôpital à l’évêché, où, revêtu des ornements sacerdotaux, il fut exposé jusqu’aux funérailles qui eurent lieu dans la soirée du 29 mai. Pendant 24 heures, des personnes de tout rang, et de toute croyance religieuse vinrent payer un dernier tribut de vénération et de respectueuse affection à celui qui avait été leur père, leur ami, leur bienfaiteur.
Le 29 au soir, les notes graves et majestueuses du bourdon de la cathédrale avaient à peine annoncé à la ville l’heure des funérailles, que des milliers de personnes se pressaient dans le vaste édifice. Outre la population catholique de Rangoon, on remarquait au premier rang de l’assistance le représentant du lieutenant-gouverneur, l’évêque anglican, des ministres de différentes sectes, des officiers des corps administratif et militaire, des membres de la magistrature et du barreau, et autres notabilités de la ville.
A 5 heures, le clergé conduisait le cercueil à la cathédrale pour la cérémonie de l’abosute, que donna Mgr Cardot. La conduite au cimetière fut vraiment grandiose, et les restes mortels du défunt furent inhumés dans la chapelle du cimetière. Sa belle âme, nous en avons la confiance, a déjà reçu au ciel la récompense promise aux apôtres. En effet, le cher et vénéré provicaire, avant de rendre son âme à Dieu, a pu dire avec saint Paul : Bonum certamen certavi, cursum consummavi, fidem servari ; in reliquo reposita est mihi corona justitiœ quam reddet mihi Dominus in illa die justus Judex.
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