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Rapport annuel des évêques

Année: 1881
Pays: Birmanie
Mission: Birmanie septentrionale
Rédacteur:Mgr Bourdon

Birmanie septentrionale .
1881

Cette Mission naissante continue d’être soumise à de bien dures épreuves. « Mais, écrit Mgr Bourdon, au milieu des tristesses et des peines sans nombre qui nous affligent, c’est une immense consolation pour mon cœur de constater que le courage de nos Missionnaires ne faiblit pas et que leur zèle se maintient à la hauteur de l’épreuve.
« Écoutez le Père Simon, plus éprouvé que tous les autres par la perte de notre cher « Provicaire, qui était son compagnon de tous les jours: « Sous le coup violent qui nous « frappe, le cœur se laisserait presque aller au découragement . Le cher Confrère que nous « venons de perdre laisse un vide difficile à remplir ; il semblait nécessaire à la situation, et « nous nous reposions sur lui pour le présent et pour l’avenir . Mais Dieu brise, quand il lui « plaît , l’instrument de ses mains pour bien prouver qu’il n’a besoin de personne. Il faut « avouer que les épreuves sont fortes, et qu’en jetant les yeux sur l’avenir, on est loin de voir « poindre à l’horizon les premières lueurs de ce beau jour, qui consolerait enfin de tous les « sacrifices passés et fortifierait pour les combats à venir. Faut-il donc se décourager? Non « jamais! Pour nous Missionnaires, envoyés et placés ici par nos supérieurs, notre devoir est « de rester fidèlement jusqu’à la mort au poste qui nous a été confié, et notre devise doit être « le mot de saint Paul : Labora sicut bonus miles Christi. Elle sera toujours la nôtre... »
« M. Cadoux tient le même noble et généreux langage: « Résignons-nous, m’écrit-il, aux. « desseins cachés du souverain Maître ; redoublons de courage et de confiance, et tenons-nous « prêts à mourir au poste ; car on meurt vite en Mission et surtout à Bhamo... Espérance et « courage quand même... »

« Le cher Père Simon essaye par tous les moyens pos-sibles de fonder un poste chinois à Bhamo. Voici ce qu’il m’écrivait dernièrement à ce sujet : « Je vois les gens et l’on vient nous « voir ; je fais connaître ce que nous sommes, ce que nous voulons ; sans être maître de la « langue, tant s’en faut, je puis néanmoins leur parler d’un Dieu en trois personnes, de « l’éternité des peines et des récompenses, de l’immortalité de l’âme... Je jette la semence, « Dieu donnera l’accroissement, j’espère Je sens en moi un grand désir de gagner des âmes à « Jésus-Christ ; mais encore si je pouvais mourir avec la joie d’avoir seulement jeté les « premiers fondements solides d’une chrétienté, je dirais de grand cœur mon «Nunc dimittis!
« Nous n’avons pas encore pu trouver d’interprètes à Bhamo, j’entends des interprètes « sachant les livres chinois. Ceux qui les savent, ou ne comprennent pas le birman, ou ne « veulent pas s’abaisser à l’humble fonction d’interprète. M. Leguilcher, actuellement à Taly-« fou, nous avait bien promis de nous en envoyer un pour essayer de former un noyau de « chrétiens chinois ; mais voilà plus d’un an que nous attendons en vain . Une seconde lettre « reste sans réponse depuis plus de dix mois, et nous nous décidons à en envoyer une « troisième par Chang-haï . Il faut avouer que c’est dur de voir nos lettres obligées de faire « presque le tour de l’Asie pour arriver à six ou sept journées d’ici. Je me sens impuissant ici « sans catéchiste ; à supposer même que quelques-uns consentissent à embrasser notre sainte « Religion, qui pourra leur donner des instructions solides et les façonner sur le modèle de nos « chrétiens de Chine? Les mots de religion me manquent et ceux que je connais ne sont « nullement compris ici .Que faire, si nos efforts pour réussir ne sont pas mieux secondés ? Je « demanderais bien du secours à Pinang ou à Singapore ; mais les Cantonnais et les gens « d’Amoy qui émigrent sur la presqu’île Malaise, ne comprennent pas un mot du chinois que « parlent nos gens de Bhamo. Le plus court est d’aller chercher du renfort en Chine ; et je le « ferai certainement, si les passeports que j’ai demandés à Pékin finissent par nous arriver. »

« Quant à nos Birmans de Bhamo, ils sont toujours les mêmes. Jugez-en plutôt : au lendemain des funérailles de notre cher Provicaire, nous fîmes dresser sur sa tombe une petite croix en bois, s’élevant environ à un mètre et demi du sol . Il y a quelques jours, en allant prier pour nos chers défunts, nous fûmes péniblement surpris et indignés de trouver la croix brisée par le milieu et les morceaux jonchant la terre. Que faire? Rechercher les auteurs de ce vandalisme ? ce serait en pure perte. Tout Bhamo le saurait que la chose n’en demeurerait pas moins pour nous un secret impénétrable. A qui se plaindre ? S’il y avait une justice en Birmanie, on irait réclamer sa protection . Elle rendrait le village sur le terrain duquel notre cimetière est situé, solidairement responsable des dommages ; et, en cas de récidive, elle infligerait une punition éclatante. Mais nos gouverneurs si inflexibles en matière de droit quand leur intérêt est en cause, sont fort peu soucieux , quand il s’agit des autres, de faire triompher la justice. Chez eux, la justice est chose vénale et le gain s’adjuge au plus offrant . Pour le cas présent, avec de l’argent on obtiendrait des promesses magnifiques, mais jamais une utile et efficace protection .
Extérieurement, cependant, nous maintenons de très bons rapports avec l’autorité. Quelques mois avant sa mort, le Père Haillez m’écrivait: « Nous venons de faire une première « visite à notre nouveau gouverneur ; il nous a reçus comme des princes ; la cour était au « complet et on grande tenue ; nous avions des chaises, et sur une immense table on nous « servit du thé au lait et des biscuits, le tout d’une exquise propreté ; après avoir parlé un peu « de la politique européenne, le gouverneur expliqua devant ses gens les avantages d’une « bonne éducation , ajoutant que le roi bâtissait une école immense à Mandalay, où 500 « enfants pourraient apprendre les langues et les sciences d’Europe, sous la haute direction de « Votre Grandeur. Il parlait de cela comme d’un fait accompli, au grand étonnement des « auditeurs. Il m’a demandé combien j’avais d’élèves, ce que je leur enseignais, et il a paru « satisfait de mes réponses. Il finit par m’inviter à venir le voir de temps on temps. C’est bien « beau certainement, et il semble qu’on ne puisse demander ni plus ni mieux. Cependant il ne « faut pas trop se fier à ces belles apparences, sous peine de se préparer d’amères « déceptions.»
« Le Père Haillez avait l’intention de se bâtir un pied à-terre, tout près de Bhamo, dans un village où nous avons quelques amis, parents des enfants que nous élevons ; il s’ouvrit de ses intentions au gouverneur qui approuva fort . Mais quelques jours plus tard, quand le Père Haillez, plein de confiance, se présenta pour com-mencer les travaux de sa cabane, impossible de décider un seul villageois à mettre la main à l’ouvrage. Le gou-verneur avait donné l’ordre absolu de ne rien faire pour nous, sous peine d’être sévèrement battu . Bonne foi et politique orientales ! Quel aveuglement chez ces pauvres Birmans ! Ils nous traitent encore assez bien extérieure-ment, mais au fond ils ne voient en nous que des étrangers vulgaires, ou plutôt des agents secrets, envoyés pour explorer leur pays et qui, pour mieux déguiser leur jeu, usurpent le titre de Phonguis chrétien . Pauvres gens ! Ces étrangers qu’ils détestent tant, s’ils les connaissaient mieux, s’ils voulaient seulement les connaître, s’ils savaient ce qu’ils ont quitté pour eux! Ces étrangers qui les aimaient même avant de les avoir jamais vus, s’ils savaient quel amour ils leur portent maintenant qu’ils sont au milieu d’eux ! Que Dieu les éclaire ! Mais, en attendant, il y a pour nous de quoi verser bien des larmes.

« Avant la dernière saison des pluies, M. Laurent entre-prit de visiter un nombre considérable de villages païens qui n’avaient jamais vu le prêtre catholique. Il a fait halte dans dix-huit villages et en général il a reçu bon accueil. Partout . les gens se montrent avides d’entendre parler de Religion ; on peut dire que cette affectation, cette véritable manie de disputer sans fin sur des questions religieuses, est un caractère distinctif et tout particulier de la race birmane. Il est vrai que c’est pour nous une excellente occasion d’annoncer la bonne nouvelle. Mais chez les Birmans, il y a plutôt simple curiosité que désir de s’instruire et surtout de rejeter l’erreur et d’embrasser coûte que coûte la vérité connue. Poussés à bout et pressés de conclure, ils disent invariablement : « Nos livres parlent autrement que les vôtres », et puis impossible de les sortir de là. Quelques-uns, cependant, avouent franchement que notre sainte Religion est belle et bonne, meilleure même que le Boudhisme, et disent : « Quand « nous aurons la liberté absolue dont jouît maintenant la basse Birmanie, nous aurons aussi « très cer-tainement le même mouvement et les mimes aspirations vers la vérité éternelle.»
« Au prix de fatigues et de travaux que ne comprendront jamais ceux qui n’ont pas été bâtisseurs d’églises, le Père Duhand vient d’achever cette année une fort jolie chapelle en bois de teck ; je me propose d’aller la bénir solennellement en janvier prochain : j’espère que la beauté de l’édifice engagera nombre de païens à venir admirer nos cérémonies saintes et entendre annoncer la parole de vie.
« Le cher Père Duhand jouit d’une santé délicate qui paralyse beaucoup son zèle ardent; j’en dis autant du cher M. Laurent . Dernièrement encore il était à toute extrémité, et le Père Fercot concevait de très sérieuses craintes pour sa vie ; mais Dieu nous a épargné cette nouvelle douleur, et M. Laurent reprend des forces de jour en jour. En somme, les morts fréquentes, les mala-dies continuelles, les difficultés des chemins pendant la saison des pluies sont des obstacles matériels qui ajoutent beaucoup aux obstacles moraux, bien autrement sérieux, et rendent notre position peu enviable ; mais nous ne sommes pas ici par notre choix et notre propre volonté. Puisqu’il plaît à Dieu de nous faire cultiver un champ aride, nous verserons volontiers nos sueurs, et plaise à Dieu qu’il nous soit donné de verser aussi notre sang !Dieu nous demande le travail, tous nous le lui donnons de grand cœur . Il se réserve le succès, que son nom soit béni ! »





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