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Rapport annuel des évêques

Année: 1891
Pays: Birmanie
Mission: Birmanie Septentrionale
Rédacteur:Mgr Simon

1V. ─ Birmanie Septentrionale.

Population catholique 4.500
Baptêmes de païens 161
Baptêmes d’hérétiques 16
Baptêmes d’enfants de païens 58

Mgr Simon écrit :
« Parmi les événements qui ont signalé l’année qui vient de s’écouler, l’achèvement et la bénédiction de l’église du Sacré-Cœur est certainement un des plus considérables.
« Il y a trois ans, le 24 juin 1888, le nouveau Vicaire apostolique, au soir de son sacre, posait la première pierre d’une chapelle destinée à une partie de la congrégation catholique de Mandalay, resserrée à l’excès dans l’enceinte trop étroite de l’ancienne église. Un riche Birman du nom de Paul, chrétien aussi généreux que fervent, s’était offert pour supporter toutes les dépenses. Nos desseins, du reste, n’avaient alors rien de bien grandiose ! Une chapelle n’est pas une basilique. Mais notre pieux Kiountaga (titre birman décerné à celui qui bâtit un temple), s’apercevant bientôt de l’insuffisance du futur édifice, commanda des agrandissements qui ont transformé l’oratoire en cathédrale.
« La nouvelle église est dédiée au Sacré-Cœur de Jésus. Elle mesure 146 pieds de longueur sur 50 de largeur les bras du transept ont 75 pieds d’étendue. La voûte de la nef principale se développe à 42 pieds de hauteur, et la flèche atteint 146 pieds. La croix dorée qui en couronne le sommet domine les plus hauts édifices bouddhistes ; prédication vivante, témoin éloquent de la foi catholique au milieu de ces innombrables et bizarres productions du culte païen, toutes consacrées au démon, elle montre à tous ces adorateurs de Satan la vraie voie qui seule donne le bonheur à l’homme en ce monde et le conduit au ciel. Oh ! puisse la miséricorde infinie du Sauveur éclairer ces pauvres aveugles et toucher leur cœur ! Une grille monumentale en fer forgé, autrefois destinée à une pagode royale et amenée ici, à grands frais, de France, a été gracieusement accordée par le gouvernement pour fermer l’avenue principale sur la rue.
« L’époque de la bénédiction fut fixée au 8 décembre, fête de la glorieuse Vierge Immaculée. Le vénérable Vicaire apostolique de la Birmanie méridionale, Mgr Bigandet, avait depuis longtemps promis son concours pour la fête. Mgr Rocco Tornatore, des Missions Étrangères de Milan, nommé vicaire apostolique de la Birmanie orientale, avait choisi notre nouvelle cathédrale pour son sacre, dont il avait fait coïncider le jour avec la bénédiction de l’église. Les journaux annoncèrent nos fêtes, et le Kiouutaga envoya une carte d’invitation aux missionnaires et aux chrétiens des différents districts. C’était, de plus, l’époque de la retraite annuelle pour les missionnaires de la Haute-Birmanie. Aussi l’affluence fut-elle considérable. Trois évêques et vingt-huit missionnaires se trouvèrent réunis. Le 8 décembre, dès sept heures du matin, les cloches essayèrent leur premier vol en sonnant l’appel aux solennités qui allaient s’accomplir, mêlant leur voix aux sons guerriers des deux fanfares militaires. Chacun revêt son habit de chœur , et la procession s’avance entre deux haies formées de soldats catholiques anglais, de la police militaire, et des catholiques des régiments de Madras stationnés à Mandalay. En tête la croix et vingt-quatre enfants de chœur. Derrière le clergé et NN. SS. les évêques, marchaient en riches habits le Kiountaga et sa femme, puis une foule des races diverses qui composent la population si mêlée de nos villes d’Orient. L’élite de l’assistance fidèle avait déjà rempli les nefs de l’église. Je fis la bénédiction du nouveau sanctuaire. Lorsque les rites sacrés furent accomplis, le vénéré Mgr Bigandet monta en chaire, et d’une voix vibrante exalta la magnificence de cette nouvelle demeure du vrai Dieu parmi les Gentils, et la foi des chrétiens qui s’y abritaient. Cette cérémonie, et celle si imposante du sacre qui suivit, impressionna vivement l’assistance, tant fidèles que païens. Ni les uns ni les autres n’avaient été témoins de semblables solennités accomplies, au grand jour, dans cette immense capitale, dernière place-forte du bouddhisme, en Birmanie.
« Enfin pour clore dignement un si grand jour, au salut du soir, le Vicaire apostolique, revêtu des ornements pontificaux, fit, debout et à haute voix, en présence du Très Saint-Sacrement, la consécration publique et solennelle de la mission au Sacré-Cœur de Jésus . Puis toute l’assistance chanta un Te Deum d’actions de grâces, priant le divin Cœur de confirmer les grandes choses qui venaient de s’accomplir, en réchauffant l’amour dans les cœurs fidèles, en illuminant tant de pauvres âmes encore assises dans les ténèbres et à l’ombre de la mort .
« Au lendemain de ce grand jour, la ligue du Sacré-Cœur fut établie et fonctionne aujourd’hui très régulièrement ; on ne saurait dire le bien qui en est résulté. La foi de nos catholiques s’est ravivée, la ferveur languissante ou éteinte dans plusieurs s’est réchauffée au souffle vivifiant du Sacré-Cœur ; les sacrements sont plus fréquentés, les offices de l’Église suivis plus assidûment ; la communion réparatrice, le premier vendredi de chaque mois, est pour nous une source abondante de consolation par le spectacle du nombre et de la ferveur des fidèles qui prennent part à ce grand acte. Louanges soient rendues au Sacré-Cœur de Jésus ! Le zélé curé de la cathédrale, M. Usse, a aussi établi un catéchisme de persévérance pour les jeunes gens. La peine que se donne le cher Père pour ceux qu’il appelle si bien mes jeunes gens est inconcevable. Mais aussi quelle sauvegarde pour ces pauvres âmes si exposées au milieu de la corruption inouïe de ces villes païennes ! Notre procession annuelle de l’Assomption s’est accomplie avec l’éclat accoutumé ; la glorieuse Vierge portée par douze soldats catholiques en uniforme a parcouru les principales rues de la ville, fermant la marche à la suite de tous les fidèles rangés sur deux lignes, et au milieu d’une affluence considérable de païens.
« J’ai à vous annoncer avec plaisir la création, à Mandalay, d’un petit séminaire, qui jusque là n’existait guère que sur le papier. Nous avons pu réunir immédiatement quinze enfants, qui nous donnent complète satisfaction sous le rapport des progrès et de la docilité. Nous espèrons trouver parmi eux quelques bonnes vocations qui viendront un jour renforcer notre clergé indigène, réduit aujourd’hui à deux prêtres seulement .
« Nous espérons aussi, le mois prochain, jeter les fondements d’un asile de lépreux. Ces pauvres créatures, rebut du monde, pullulent en Birmanie, et nous avons pensé qu’une œuvre pouvant fournir asile et prodiguer des soins à ces pauvres déshérités de toute jouissance terrestre serait accueillie ici avec la plus grande sympathie et pourrait devenir une précieuse source de conversions. Nous allons essayer in nomine Domini.
« Dans la ville de Mandalay, les écoles des Sœurs se maintiennent toujours au premier rang : le grand prix au concours général des écoles a été gagné par une de leurs élèves : grande rumeur dans le camp protestant ; mais ici il n’y a pas à se rejeter sur la partialité du jury qui est tout entier protestant. Outre les écoles, ces excellentes religieuses, en multipliant leur dévouement, trouvent le temps et des ressources pour donner leurs soins à 60 orphelins et s’employer à différentes œuvres de charité tels qu’une Crèche et un Refuge. Par contre j’ai la douleur de voir les écoles de garçons se débattre toujours péniblement dans une désolante infériorité. Nous espérons toutefois regagner le terrain perdu, à l’arrivée de la petite colonie de Frères des Écoles chrétiennes qui nous a été promise pour une date aussi rapprochée que possible.
« Le léger accroissement signalé dans le chiffre des baptêmes de cette année est encore bien modeste ; toutefois il est toujours consolant de détacher ces quelques fruits cueillis sur le vieil arbre du Bouddhisme, qui jusqu’à ces dernières années n’avait produit que spinas et tribulos .
« Les succès obtenus par le vaillant M. Wehinger dans le courant de l’année dernière ne devaient pas manquer d’exciter la jalousie et la rage de l’ennemi de tout bien. « Quelques « semaines après l’imposante cérémonie de tout un village régénéré dans les eaux du baptême, « me raconte le Père, un soir que j’étais absent, vers sept heures, alors que les fidèles étaient « réunis dans l’église pour réciter le chapelet et la prière du soir, une demi-douzaine de « brigands, la figure à demi couverte pour n’être pas reconnus, et armés de gros sabres « birmans, pénétraient à l’improviste par une fenêtre de la chapelle et s’élançaient sur mon « compagnon, le cher P. Tobias, et son assistant, un jeune étudiant en théologie récemment « revenu du Collège général de Pinang. Le pauvre Père en voulant se défendre reçut un coup « de sabre au front qui lui fendit la paupière gauche ; deux autres coups l’atteignirent au bras « et à l’épaule. Mais les brigands s’acharnaient surtout sur le pauvre étudiant, qui occupait ce « soir mon prie-Dieu et que pour cela ils prirent peut être pour moi. Un premier coup de sabre « lui fendit le crâne ; la victime tomba baignée dans son sang, et répandant son cerveau ; « plusieurs autres coups terribles lui furent encore portés ; le pauvre étudiant était défiguré. « Les chrétiens terrifiés, et n’ayant que le chapelet pour toute arme, s’enfuirent. Quand « revenus de leur première frayeur et armés de gros bâtons ils revinrent prendre leur revanche, « les brigands avaient pris la fuite. Dans l’intervalle de vingt minutes, ils avaient eu le temps « de briser nos caisses, d’en emporter le contenu, de détruire tout ce que nous possédions et de « mettre le feu à la maison. La première pensée fut de prendre soin des chers blessés. Le P. « Tobias eut encore assez de force pour entendre la confession de l’étudiant qui semblait à « chaque instant devoir rendre le dernier soupir. Les chrétiens passèrent toute la nuit près du « mourant, priant avec ferveur pour lui obtenir une bonne et prompte mort, tant ils étaient « péniblement affectés de le voir en proie à de si grandes souffrances. Le bon Dieu en décida « autrement. Je le vis le lendemain ; je le jugeai au plus mal. La pensée de l’eau de Notre-« Dame de Lourdes et le souvenir de tant de cures merveilleuses me rendirent l’espérance. Le « mourant partagea ma confiance et me dit : Si vivam, ad laudem Mariœ Vivam . La bonne « Mère eut ce vœu pour agréable. Le malade, à la grande admiration de tous, se trouva mieux « de jour en jour. Après une quinzaine, lui, qui avait perdu jusqu’à la dernière goutte de son « sang, était assez fort pour s’asseoir sur son lit et suivre la sainte messe. A partir de ce jour la « guérison s’opéra comme par enchantement. Comme il l’avait promis : Si vivam, ad laudem « Mariœ vivam , il s’est consacré tout entier à Marie. Aujourd’hui, « l’homme à la tête et au « corps fendus », comme on avait coutume de l’appeler, remplit les fonctions de maître à « l’école birmano-anglaise de Kyauksé. C’est là qu’il se dépense, ad laudem Mariœ , pour le « bien de la jeunesse et le salut de quelques catéchumènes qu’il prépare au saint baptême. »
« Un autre fait, pour vous montrer les tracasseries dont se sert le démon envers ces nouveaux néophytes, et les touchantes opérations de la grâce divine en eux .
« Parmi nos plus fervents chrétiens se distinguait un jeune homme d’une conduite tout à « fait exemplaire et qui avait montré une ardeur et une aptitude extraordinaires pour tout ce « qui concerne notre sainte religion, puisque, instruit lui-même bien longtemps avant les « autres catéchumènes, il s’était fait l’instructeur et le catéchiste de ses frères. Quelques « semaines après le baptême, tout à coup, comme pris d’une subite folie, il disparaissait au « milieu des bois. On ne le revit plus pendant huit jours ; des jeunes gens s’élancèrent à sa « recherche, mais sans succès. Quelques villageois affirmaient l’avoir vu courant tout éperdu, « s’enfonçant dans la forêt, et fuyant l’approche des hommes, les habits en lambeaux. Un « soir, une chrétienne du village accourt tout effarée disant qu’elle venait de le voir gisant sur « la ligne du chemin de fer et dans un état lamentable. La voie ferrée passe à environ 500 « mètres de notre habitation. Une pensée affreuse me traversa l’esprit ; je n’avais que le « temps de courir ; je savais qu’à cette heure le train avait déjà quitté la gare précédente. « J’arrive à la ligne tout essoufflé ; je vois de loin le pauvre garçon couché en travers sur un « des rails de la voie, la tête appuyée sur le coude ; je vois plus loin le train qui s’avancait à « toute vitesse ; je lui crie de descendre le talus ; il me regarde avec des yeux hagards, mais « sans bouger ; j’étais au désespoir; j’eus à peine le temps de franchir la barrière de la voie, de « prendre le pauvre garçon par un bras et de l’entraîner avec moi au bas de la pente : en même « temps le train passait. Gloire à Notre-Dame du Rosaire, patronne de notre petite chrétienté !
« Le jeune homme fut transporté au village, les vêtements et le corps tout en lambeaux et « ensanglantés. On ne put lui tirer une parole ce soir-là. Le lendemain matin, entendant la « petite clochette de la messe, il fit signe qu’il désirait se rendre comme les autres chrétiens à « la chapelle : on l’y transporta. La messe dite, je m’apprêtais à serrer mes ornements, « lorsque, quel ne fut pas mon étonnement, je vis ce jeune homme venir à moi, et me prier de « lui laisser remplir son rôle de sacristain. J’étais dans la stupéfaction ; je le laissai faire. « Quand il eut fini, il pria longuement et sortit. Il était revenu en même temps à la raison et à « la santé. Notre-Dame du Rosaire venait encore une fois de triompher de Satan ; encore une « fois les ruses de l’ennemi avaient été déjouées et avaient tourné à sa honte ; elles eurent « pour résultat surtout d’affermir la foi de nos nouveaux néophytes. »
« Le petit village chrétien de Chan-tha-gon, qu’on vit surgir quasi miraculeusement, l’année dernière, au milieu de ces plaines sauvages, s’est multiplié par l’aggrégation de nouvelles familles païennes qui sont déjà ou vont être baptisées.
« Sur tous les points de la mission, je constate avec une joie bien légitime que tous nos confrères travaillent avec zèle et entrain, et se multiplient pour pouvoir faire face à tout. Les uns élèvent des églises ou chapelles : actuellement il y en a sept en construction ; d’autres ont entrepris la formation de nouveaux villages pour arriver plus sûrement à la conversion de nos pauvres païens. La peine qu’ils se donnent pour cela est incalculable, mais c’est, je crois, le seul système qui puisse vaincre l’insouciance et l’apathie des Birmans. Une fois séparés de l’élément païen et placés directement sous l’influence du prêtre, ils se laissent alors diriger, écoutent la parole de Dieu, suivent les instructions et les offices de l’Église, et peu à peu la grâce pénétrant dans leurs cœurs finit par toucher et changer ces esprits rebelles.
« Dans la ville de Mandalay, la population tamoule s’est accrue considérablement ; elle compte aujourd’hui à peu près 500 fidèles disséminés un peu dans toute la ville, ce qui nous a obligés à leur élever deux chapelles sur deux points opposés, et à leur abandonner l’ancienne église. Malheureusement cette colonie indienne n’a rien de stable, et il y a peu de familles établies d’une manière fixe. Serviteurs des Anglais, ils suivent leurs maîtres ; par conséquent il faut les prendre au passage pour faire quelque bien parmi eux .
« MM. Laurent et Jarre continuent de travailler avec une persévérance que nul obstacle n’arrête à la conversion des Chins ; ils se sont fixés dans une place nommée Gangaw, à l’ouest du Chin-dwin, ont fait amitié avec les tribus, et fondent de légitimes espérances sur leur conversion. Puisse Notre-Seigneur bénir le courage que déploient ces vaillants missionnaires ! »


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