Présentation Recherche Photothèque Liens Informations Formulaire de contacts Plan du site
 
Rapport annuel des évêques

Année: 1894
Pays: Birmanie
Mission: Birmanie Méridionale
Rédacteur:Mgr CARDOT

III. ─ Birmanie Méridionale.

Population catholique 32.194
Baptêmes d’adultes 956
Baptêmes d’enfants de païens 38
Conversions d’hérétiques 20
___


LETTRE DE MGR CARDOT, ÉVÊQUE TITULAIRE DE LIMYRE,
VICAIRE APOSTOLIQUE DE LA BIRMANIE MÉRIDIONALE, A MM.
LES DIRECTEURS DU SÉMINAIRE DE PARIS.

Rangoon, le 1er novembre 1894.

Messieurs et Vénérés Directeurs,

Je dois tout d’abord mentionner le deuil dans lequel la mort de Mgr Bigandet a plongé la Birmanie tout entière, dont il était au début l’unique chef spirituel, mais particulièrement ce Vicariat apostolique qu’il a développé avec tant de zèle et gouverné avec tant de sagesse. La Birmanie regrette et regrettera longtemps le grand et bon vieillard (the grand and good old man) que tous, chrétiens et païens, bien qu’à des points de vue différents, entouraient d’une vénération particulière. Dieu veuille, par des grâces spéciales, combler le vide fait parmi nous et me rendre capable de continuer avec le même zèle et dans le même esprit, les œuvres établies ou commencées par mon digne et vénéré prédécesseur.
Le nombre des baptêmes de païens a légèrement diminué cette année. Nous sommes tombés un peu au-dessous de 1.000, ce qui ne nous était pas arrivé depuis 1889.
Plusieurs confrères, épuisés par les fatigues et les privations d’un long apostolat, ne peuvent plus administrer aussi facilement leurs districts, ni travailler comme autrefois à la conversion des infidèles. Quelques-uns, et des plus jeunes, ont été retenus dans leurs postes principaux par des constructions nécessaires de chapelles et d’écoles. Des maladies épidémiques, et, il faut bien le dire, les efforts du malin esprit, ont sérieusement entravé les travaux et les succès des missionnaires sur plusieurs points importants. Néanmoins, je suis heureux de constater que les espérances continuent à être belles, et j’aime à croire qu’avec l’aide de Dieu elles se réaliseront prochainement. Le Messis quidem multa de Notre-Seigneur peut s’appliquer en toute vérité à cette Mission.
C’est particulièrement chez les Carians divisés en deux tribus principales, les Talaïn-Carians et les Birmans-Ca-rians que nous obtenons le plus grand nombre de conversions. Leur condition exclusive de cultivateurs, leur infériorité sociale à l’égard des Birmans, leur simplicité rustique, leur besoin de protection, voire même l’inanité des sacrifices grossiers qu’ils offrent aux génies malfaisants, tout enfin les porte naturellement vers notre sainte religion.
Malheureusement les ministres baptistes américains nous font ici une concurrence terrible. Ils ont attiré à eux un nombre considérable de Carians, administrés par une légion de catéchistes et de pasteurs nés dans le pays.
Les grandes ressources pécuniaires dont ils disposent leur ont permis de construire presque partout de belles écoles qui sont autant de foyers de propagande. Ils ont de l’entrain, leur organisation est solide, et ils nous ont devancés : il nous est par suite extrêmement difficile de faire abjurer l’erreur à leurs adeptes. Aussi importe-t-il d’augmenter et d’étendre notre action dans les endroits où l’hérésie n’a pas encore pénétré. Parmi les Carians, l’évangélisation une fois commencée se poursuit ordinairement d’une manière régulière et très fructueuse ; c’est par familles et par villages qu’ils embrassent le christianisme.
Hélas ! il n’en est pas de même des Birmans. C’est un à un et très rarement qu’il nous est donné de les convertir. A cause de la duplicité bien connue de cette race et aussi des dangers auxquels un chrétien birman, isolé au milieu des païens, est exposé, le missionnaire est obligé, avant de le baptiser, de le soumettre à une épreuve très longue ; et, même alors, nous avons eu, dans le passé, à déplorer un bon nombre de défections. Sans être retournés à la pratique du bouddhisme, les apostats n’en restent pas moins éloignés de nous, vivant dans une sorte d’indifférence que rien, excepté peut-être la vue de la mort, ne paraît pouvoir secouer.
Malgré ces désappointements si pénibles, nous devons, coûte que coûte, persévérer dans, nos efforts auprès des Birmans. Ils sont la race supérieure du pays et leur influence sur les autres races, sur les Carians en particulier, est très considérable.
Une tribu, plus qu’à demi sauvage, les Chins, a été entamée récemment par nos confrères qui ont vu leurs efforts en partie couronnés de succès ; toutefois les difficultés ne leur ont pas manqué. Les Chins vivent loin des postes occupés par nos missionnaires : c’est surtout sur le versant oriental des montagnes de l’Arrakan qu’on les trouve en plus grand nombre. La fièvre des bois règne presque toute l’année dans leur pays ; aussi ne saurait-on les visiter prudemment que pendant les mois de février, mars et avril.
Parmi les races étrangères qui sont venues à la suite des Anglais s’implanter en Birmanie, une des plus nombreuses et des plus intéressantes est, sans contredit, celle des Malabares. On les rencontre partout, dans les villes, et jusque dans l’intérieur du pays. Ils fondent peu à peu des villages et se livrent presque exclusivement à la culture du riz. Nous comptons parmi eux un nombre assez considérable de catholiques baptisés dans l’Inde. Aussitôt qu’il nous sera possible de nous occuper plus activement de ces chrétiens et de leurs frères païens, je suis sûr que nous obtiendrons des succès consolants.
J’ajouterai un mot sur l’évangélisation des Chinois à Rangoon et dans les autres localités importantes du Vicariat. Nous n’avons, hélas ! aucun missionnaire qui sache le chinois et puisse par conséquent se consacrer à cette œuvre si fructueuse dans les missions voisines. Avec le temps, je ne désespère pas de voir se réaliser un de mes vœux les plus chers, la fondation de paroisses chinoises à Rangoon et ailleurs. Puissent les 60 néophytes cantonnais que nous avons ici être le noyau d’une nombreuse chrétienté pour plus tard.
Après ces considérations générales sur les races qui existent dans ce Vicariat, laissez-moi, Messieurs et vénérés Directeurs, vous donner quelques détails sur nos différents districts et les travaux de cette année.
A Rangoon, la paroisse de la cathédrale (2.500 catholiques) est administrée par M. Saint-Guily. Ce cher confrère trouve d’abondantes consolations dans la ferveur de ses fidèles. L’église qui tient lieu de cathédrale étant beaucoup trop petite et menaçant ruine, nous avons décidé d’en construire une nouvelle, plus en rapport avec les besoins présents et futurs. Le gouvernement a bien voulu nous donner un terrain tout près de l’école des Frères, et nous a permis de vendre l’emplacement actuel. Il nous répugne beaucoup sans doute de quitter un sol si cher à tant de titres à nous et à nos chrétiens ; mais où trouver par ailleurs la somme nécessaire à la nouvelle construction qui nous coûtera plusieurs lacks de roupies ? Pleins de confiance en la divine Providence, qui ne saurait nous manquer, nous commencerons les travaux de fondation dans quelques mois. Puisse cette œuvre être menée rapidement à bonne fin ! Dans ce but, je me permets de la recommander à votre sympathie et à vos prières.
Au nord de la capitale, on aperçoit la belle église du cantonnement, desservie par notre provicaire M. Guérin. Sa paroisse comprend 500 chrétiens, en dehors des soldats de la garnison. Cette année, il a été durement éprouvé par la maladie, mais la santé lui revient, et nous espérons que Dieu le conservera longtemps encore à notre affectueuse Vénération.
Sur la route du cantonnement à la cathédrale, nous voyons l’église Saint-Jean (540 catholiques) fréquentée par les Birmans et les Chinois, et desservie par M. Perret, procureur de la Mission. Notre confrère a eu la consolation d’enregistrer 29 conversions dont 14 de Chinois. L’église Saint-Jean est aussi beaucoup trop étroite ; elle devra être agrandie dès que les circonstances le permettront.
Non loin de Saint-Jean, on trouve, agréablement située sur un petit monticule et entourée de cocotiers, l’église de la paroisse malabare, Saint-Antoine. M. Mourlanne, secondé par M. Xavier Bohn, en a la charge. Il m’annonce pour cette année, 20 baptêmes d’adultes. Ce n’est pas trop de deux prêtres pour cette chrétienté de plus de 3.000 âmes, dispersées un peu partout dans la capitale et aux environs. Vous comprenez que ces Malabares venus de l’Inde, loués pour la plupart comme domestiques chez les Européens, ne sont pas précisément la crême de leur pays. Ils causent à nos confrères de nombreux soucis. « Les mariages mal assortis, « m’écrit M. Mourlanne, sont la plaie de ma paroisse. » Sans se décourager, tantôt parla douceur, tantôt par une juste sévérité, nos deux confrères ont réussi cette année à régulariser environ 80 de ces mariages. C’est un résultat magnifique et de nature à les dédommager de la peine qu’ils se sont donnée pour l’obtenir. Outre les Malabares de la ville, ils ont encore à s’occuper de ceux des campagnes, au nombre d’environ 800, répartis en sept villages. Dieu veuille conserver nos zélés confrères en bonne santé pour qu’ils puissent se dévouer longtemps, comme ils le font, aux intérêts spirituels de leurs chrétiens.
Je vous invite maintenant à quitter Rangoon et à me suivre à travers les riches campagnes du delta de l’Irawaddy. Après quelques heures passées en barque nous arrivons au district de Kambè (1.185 catholiques), desservi par deux prêtres indigènes. En dehors de la visite régulière, de leurs 15 villages chrétiens, les deux Pères ont trouvé moyen de régénérer 92 païens. Ils tiennent aussi une école qui compte 30 élèves.
Plus loin, à environ 60 milles au nord-ouest de la capitale, nous débarquons à Yandoon, ville assez importante à cause de la proximité de Rangoon. La population catholique du district de Yandoon comprend 750 âmes. M. Kromer, qui en est chargé avec M. Bonnet comme auxiliaire, a recueilli 90 baptêmes de païens. C’est un beau résultat, eu égard à la vaste étendue de ce district, long de 80 milles et large de 40. M. Kromer me signale les bonnes dispositions qui animent un certain nombre de Birmans envers notre sainte religion, et il ajoute : « Plût à Dieu que nous pussions faire quelques bons coups de filet parmi eux : « l’œuvre des conversions ne serait plus alors qu’un jeu ! Le Birman, en effet, est « naturellement porté au prosélytisme et brûle du désir de communiquer à ses voisins la « science qu’il a acquise, surtout en matière religieuse. Mais hélas ! un nouvel obstacle se « dresse devant nous. Les bouddhistes ont organisé tout un système d’associations contre le « christianisme. Les magistrats locaux sont à la tête de ces confréries d’un nouveau genre, et « les âmes timides n’osent pas briser le lien qui les enchaîne ainsi à la superstition, de crainte « de s’attirer le ressentiment des autorités birmanes. »
Au nord de Yandoon, et sur la rive gauche de l’Irawaddy, nous abordons à Sagagyi (270 chrétiens), poste récemment fondé par un prêtre indigène. Malgré les difficultés que ne cesse de lui susciter la propagande anabaptiste, ce bon Père a obtenu 24 baptêmes d’adultes. Son zèle s’est appliqué spécialement à l’éducation des enfants, que les ministres américains cherchent à séduire en les invitant à fréquenter leurs écoles.
Nous laissons les rives de l’Irawaddy, au cours si majestueux, pour nous diriger vers Bassein. Les stations que nous allons visiter dans les districts civils de Myaungmya et de Bassein sont relativement anciennes, et vous serez comme moi pleinement satisfaits à la vue du développement magnifique de la vraie religion chez les Talaïn-Carians. Les écoles de garçons et de filles y sont nombreuses, et les succès obtenus par les élèves aux examens sont très encourageants ; les œuvres de dévotion entretiennent la ferveur parmi les fidèles, qui se font remarquer par leur solide instruction et leur fermeté dans la foi.
Le premier poste que nous rencontrons est Kanazogon (3.889 catholiques). C’est là que depuis plus de 35 ans travaille M. Bertrand. Toujours alerte et vigoureux, ce cher confrère nous offre pour cette année la belle gerbe de 51 baptêmes de païens. « Dans les environs de « Kanazogon, dit-il, il n’y a presque plus rien à faire. Il faudrait nous étendre ; mais la chose « est impossible sans le concours de plusieurs catéchistes. Quant à nos chrétiens, je voudrais « les voir plus parfaits ; mais on ne peut pas demander aux gens plus qu’ils ne peuvent « donner, et puis la perfection n’est pas de ce monde. Les écoles sont fréquentées par une « soixantaine d’élèves. » Dans ce poste, les confessions et communions de dévotion sont toujours nombreuses. L’Apostolat de la Prière y est très florissant.
Passons à Myaungmya (2.623 catholiques) : Cette station est depuis l’année dernière celle sur laquelle reposent nos meilleures espérances pour l’avenir. Là, en effet, se trouvent notre école de catéchistes et notre petit séminaire. Tout marche bien dans les deux établissements, et j’espère voir avant peu le succès récompenser le zèle de MM. Kern et Gandon pour la formation de nos jeunes gens. Cette année, j’ai eu le bonheur de conférer à l’un de nos anciens élèves de Pinang la tonsure et les ordres mineurs. Il enseigne au catéchizat : puisse-t-il persévérer et devenir plus tard un prêtre zélé !
Tout en surveillant les établissements attachés à sa paroisse, M. Kern, secondé par deux prêtres indigènes, a augmenté son troupeau de 147 nouvelles brebis. « Ces deux dernières « années, m’écrit-il, le nombre des conversions de païens a triplé, et le mouvement vers notre « sainte religion, loin de s’arrêter, semble vouloir prendre des proportions plus grandes « encore. Je m’étais promis un beau résultat cette année ; mais le manque de catéchistes et la « visite des malades m’ont empêché de baptiser 100 catéchumènes de plus. De divers endroits « les païens me demandent à apprendre les prières. Il m’est impossible de satisfaire leur désir : « malgré son.zèle, mon seul catéchiste ne peut pas être partout à la fois. » J’ai été frappé tout particulièrement dans ce poste de la bonne tenue des écoles de garçons et de filles (100 élèves). Malheureusement les enfants ont dû interrompre leurs études par suite d’une épidémie de rougeole qui a fait plusieurs victimes parmi eux. L’Apostolat de la Prière compte plus de 500 membres à Myaungmya.
Une petite excursion au nord-est de Myaungmya nous mène à Kyon-talok (840 chrétiens). Le district est adininistré par M. Cartreau. « Depuis longtemps, m’écrit ce confrère, je désirais « étendre mes conquêtes au-delà de la rivière que vous connaissez. Cette année enfin, j’ai « réussi à baptiser plusieurs familles, en tout 26 personnes, dans le seul village d’Adalank. Il y « a bon espoir de ce côté ; avec la grâce de Notre-Seigneur, nous aurons beaucoup de « conversions à Adalank. » Le chiffre total des baptêmes d’adultes dans le district de M. Cartreau se monte à 37. Les écoles y sont florissantes : 20 élèves à l’école des garçons et 26 à celle des filles.
Enfin, nous arrivons à Bassein (986 chrétiens), une des villes les plus commerçantes de la Birmanie. La paroisse et le district qui s’y rattache, sont administrés par le vénérable Père D’Cruz, prêtre de la Propagande, au service de la Mission depuis 40 ans. Aidé par un prêtre indigène, ce zélé missionnaire, déjà avancé en âge, a dû faire des prodiges de dévouement pour obtenir les 105 conversions de païens qu’il a enregistrées cette année, tout en s’occupant des oeuvres dont il a la charge et qui se maintiennent sur un excellent pied. La Mission ne pourra jamais acquitter la dette de reconnaissance qu’elle a contractée envers cet apôtre si savant et si laborieux. Nous lui devons l’Histoire abrégée de l’Ancien Testament, une Histoire de l’Eglise, une Vie des Saints, un livre remarquable de controverse sur le bouddhisme, un excellent manuel contre les protestants, et d’autres ouvrages écrits tous dans le birman le plus pur. Daigne le bon Dieu nous conserver de longues années encore un auxiliaire si précieux. Il nous donnera prochainement une traduction littérale du Nouveau Testament à laquelle il travaille depuis plusieurs mois. C’est, vous le savez, à Bassein qu’est installée l’imprimerie de la Mission.
A 60 millesau nord-est de Bassein, sur la rivière Dagah, M. Freynet a fondé, il y a trois ans, le poste de Paukseinbé, et lui a fait prendre de rapides développements (650 chrétiens).
La construction d’une école de filles, bâtiment en bois de 60 pieds de long sur 54 de large, a absorbé, cette année, une grande partie du temps de notre confrère, qui a dû surveiller les travaux et remplir le rôle de maître-charpen-tier. Néanmoins, il a baptisé 49 adultes. Ce n’est pas sans peine, vous le savez, que M. Freynet est parvenu à s’établir dans ce nouveau poste : « Cette année, m’écrit-il, je n’ai pas eu la moindre difficulté avec les anabaptistes. En voyant « s’élever la nouvelle école, ils se sont dit sans doute que leurs efforts n’aboutiraient à rien et « que bon gré mal gré ils devaient subir mon voisinage. »
Montons sur un steamer et passons du district de Bassein dans celui de Houzada, son émule au point de vue religieux, comme vous allez en juger vous-mêmes.
La première station catholique qui se présente à nous est celle de Lethama (700 chrétiens), que dirige M. Maigre. Fondé depuis peu, ce poste donnait de belles espérances, quand tout à coup il a été arrêté dans sa marche en avant ; voici comment : « A deux milles environ de « Lethama, écrit M. Maigre, le diable s’est mêlé de faire des miracles, ou plutôt a passé pour « en faire, car à vrai dire pas un n’a été constaté. Le maudit a contrefait ni plus ni moins « Notre-Dame de Lourdes. Un Birman a un rêve pendant son sommeil ; il aperçoit deux « jeunes filles d’une beauté extraordinaire qui se tiennent au pied d’un Nyaoung-ben (ficus « religiosa, arbre sacré des bouddhistes), tout près d’une petite mare où viennent boire des « buffles. Il leur demande ce qu’elles font. ─ « Nous sommes filles de Nats (princesses du « Ciel), répondent-elles, et c’est à nous qu’est confiée la garde de cette mare. Celui qui y « viendra boire ou se baigner sera guéri instantanément de toute sorte de maladies. » ─ A son « réveil, le Birman trouve aisément la mare qu’il a vue en songe et se fait un devoir de publier « son rêve. Depuis ce jour, ce n’a été pour ainsi dire qu’une procession continuelle à la mare « sacrée. Aveugles, lépreux et autres infirmes de toute catégorie, sont venus y chercher la « guérison de leurs maux. Plusieurs ont déclaré qu’ils étaient bel et bien guéris, mais n’en « croyez rien ; ils se faisaient illusion. Témoin ce carian païen de rues amis qui souflrait d’une « maladie des reins. Je lui demande un jour : « Es-tu allé à la mare ? ─ J’y suis allé, me « répond-il. ─ Et te voilà guéri ? ─ Je suis guéri. » Quelque temps après, je l’entendais se « plaindre des mêmes douleurs qu’auparavant... J’espère bien que la Vierge Immaculée, « patronne de mon église, ne permettra pas au démon de Lui faire plus longtemps concurrence « dans ce district, et que l’élan des conversions qui s’était arrêté va reprendre bientôt. » M. Maigre a recueilli 12 baptêmes de païens.
La chrétienté de Mittagon, à la tête de laquelle se trouve M. Bringaud, ne compte pas moins de 2.500 âmes. Notre cher confrère, dont la santé laisse beaucoup à désirer, a pour auxiliaire M. Ambiehl. Les deux apôtres ont obtenu 61 conversions parmi les Chins des montagnes.
M. Butard occupe le poste de Dambi (500 chrétiens) qui est de fondation récente. Notre confrère a construit, cette année, une église et une résidence. Les travaux commencés au mois de septembre dernier, n’ont été terminés que vers la fin de juin ; et pendant ces longs mois, M. Butard a dû surveiller et diriger les ouvriers, ce qui ne l’a pas empêché de préparer 16 catéchumènes au baptême.
Le vénérable M. Naude-Theil, doyen de la Mission, est toujours retenu dans sa chambre par l’âge et les infirmités. Le prêtre indigène sur qui retombe la lourde charge du district de Thinganaing (2.566 chrétiens) ne peut plus suffire à la besogne : sa santé est même déjà sérieusement ébranlée, et force me sera d’adjoindre à M. Naude-Theil un jeune confrère, dès que j’en aurai à ma disposition. Le nombre des conversions obtenues par le P. Moïse s’élève à 20. C’est un beau chiffre ppur une paroisse étendue, où la visite des chrétiens est très pénible, à cause de la difficulté des communications. L’école des garçons compte 34 élèves et celle des filles 29.
Un autre vétéran de l’apostolat, M. Tardivel, occupe le poste de Maryland (1.552 chrétiens), situé à environ 30 milles sud de Thinganaing. Il administre à lui seul tout ce district. Notre vénéré confrère se trouve complètement usé par le dur labeur de 33 ans de ministère au milieu des forêts. L’année en particulier a été terrible pour lui. Chutes de cheval, rhumatismes et autres maladies l’ont mis hors d’état de donner libre cours à son zèle habituel.
Faisons quelques milles à pied pour regagner les rives de l’Irawaddy et prendre le steamer de Mandalay qui va nous conduire dans le nord du Vicariat. Visitons en passant M. Rouyer, chargé du poste de Myanaung (850 chrétiens). Le catéchiste qui, après le missionnaire, était l’âme de cette station, a dû céder aux infirmités de l’âge et prendre du repos. « De plus, écrit « M. Rouyer, mes chrétiens n’échappent pas à l’apathie si naturelle au Carian. S’ils « montraient un peu plus de zèle pour la conversion de leurs compatriotes, le nombre des « baptêmes serait bien supérieur à celui que nous enregistrons. » Avec les Carians qui forment la majeure partie de son district, le missionnaire évangélise aussi les Chins des montagnes. C’est donc partie parmi ces derniers, partie parmi les Carians, qu’il a récolté la belle moisson de 34 baptêmes de païens.
Nous arrivons à Thayetmyo, fort anglais qui commande le cours de l’Irawaddy : il est situé presque sur la ligne de démarcation entre la Birmanie septentrionale et la Birmanie méridionale. M. Ballenghien, en l’absence de M. Sa-doux, retourné malade en France, y remplit les fonctions d’aumônier militaire. Parmi les soldats de la garnison, 98 ont accompli le devoir pascal, et 12 au moins viennent très régulièrement réciter le chapelet et la prière du soir à l’église. La communauté malabare de Thayetmyo (400 chrétiens) est bonne et se montre très assidue aux offices. Nous avons recueilli là, 16 baptêmes de païens.
Revenons sur nos pas et descendons jusqu’à Prome : nous sommes dans le district de M. Luce. A Prome même, il y a une chapelle qui est desservie tous les quinze jours, par un des missionnaires de Gyobingauk. La chrétienté se compose de quelques eurasiens ou birmans et d’une cinquantaine de malabares ; Prenons le chemin de fer et allons à Gyobingauk (950 chrétiens). M. Luce, secondé par un prêtre carian d’origine, nous offre la consolante moisson de 91 baptêmes d’adultes. Il en aurait eu davantage si la construction d’une école de filles ne l’eût empêché de rayonner au loin, particulièrement sur les montagnes du Pégou, où les conversions s’annoncent très nombreuses. Le zélé missionnaire se réjouit, et à bon droit, d’avoir pu ramener de l’erreur 5 anabaptistes birmans. « Ces convertis du paganisme et de « l’hérésie, me dit-il, font d’excellents catholiques. » Il voudrait avoir le même succès auprès des Carians ; jusqu’ici ce bonheur lui a été refusé. Gyobingauk possède une belle école de garçons fréquentée par une soixantaine d’élèves, dont 20 catholiques. Dirigé par un jeune eurasien tonsuré, l’établissement a remporté de brillants succès aux examens
Descendons encore jusqu’à 60 milles de Rangoon, nous voyons se dresser devant nous l’élégant clocher de Thonzai, paroisse de M. Perroy (500 chrétiens). Ce poste, fondé depuis déjà bien des années, se maintient dans d’excellentes conditions. Il s’accroîtrait rapidement si la santé de notre cher confrère lui permettait d’affronter les fatigues des longs voyages. En outre, le besoin d’un catéchiste carian se fait sentir péniblement dans cette station. Malgré ces obstacles, auxquels il faut ajouter l’épidémie de petite vérole qui n’a pas épargné notre confrère lui-même, 14 païens ont été régénérés. Les chrétiens de M. Perroy sont en grande partie des birmans venus du nord. Par la fermeté de leur foi, ils ressemblent assez aux Irlandais ; mais ils donnent néanmoins de temps à autre beaucoup de souci au missionnaire.
A vol d’oiseau, nous sommes assez près de M. Mignot, mais la chaîne des montagnes du Pégou nous sépare de lui, et mieux vaut continuer notre voyage en chemin de fer jusqu’à Rangoon pour prendre ensuite la ligne ferrée de Toungoo-Mandalay. Jusqu’à l’année dernière, la partie-est du Vicariat avait été laissée presque entièrement de côté à cause du manque d’ouvriers. M. Mignot a quitté, depuis quelques mois, la ville de Pégou pour aller s’établir plus au nord, mais toujours sur la ligne du chemin de fer, à Nyaung-lé-bin. Il y a construit une vaste maison qui lui sert en même temps de chapelle, d’école et de résidence. Ces travaux matériels l’ont empêché de se livrer au ministère de la prédication. Il a néanmoins régénéré 19 païens. La population catholique du district atteint déjà le beau chiffre de 218. Quant aux espérances pour l’avenir, voici ce que m’en dit notre confrère : « Embrassant du regard la « vaste étendue de mon district, j’aimerais à dire avec le divin Maître : Videte regiones quia « albœ sunt jam ad messem. Mais hélas ! j’en suis réduit à dire avec l’apôtre des Gentils : « Quomodo invocabunt in quem non crediderunt ? Aut quomodo credent ei quem non « audierunt ? Quomodo autem audient sine prœdicante ? Oui, il y a dans ces plaines et ces « montagnes une belle moisson en espérance ; il y a du bien, beaucoup de bien à faire ; mais « pour vaincre Satan et ses suppôts, il faut des hommes, beaucoup d’hommes... un seul ne « peut suffire. »
Si vous le voulez bien, de Nyaung-lé-bin, nous allons naviguer sur le joli fleuve Sittang qui nous mènera successivement à Shwé-gyin et à Moulmein. Le cœur se serre en songeant que sur ce long parcours n’existe aucune station chrétienne. Il y a vingt ans que les Carians des rives du Sittang nous demandent ; la moisson est abondante et nous manquons de bras pour la recueillir. C’est vers vous, Messieurs, vers notre cher Séminaire, comme David vers la montagne sainte, que nous levons les yeux pour obtenir le secours dont nous éprouvons un si pressant besoin.
Nous avons deux paroisses à Moulmein ; celle de Saint-Patrick (400 âmes avec une école des Frères et une école des Sœurs) est administrée par M. Lefebvre, qui m’a remplacé dans ce poste, et celle de Mayangoon (1.210 chrétiens) est dirigée par M. de Chirac, qui se dépense tout entier pour ses eurasiens, birmans et malabares. Les travaux de construction d’une église pour les malabares avancent lentement et absorbent une grande partie de son temps. Puisse la santé de notre confrère se maintenir à la hauteur de son courage au milieu de toutes ses occupations.
Il ne nous reste plus maintenant qu’à pousser une pointe j usq u’à Mergui (575 chrétiens) où nous trouvons M. Schmitt, dont la santé laisse toujours bien à désirer. Tavoy et la station carianne de Kadet se rattachent à ce poste. M. Schmitt a rencontré, cette année, des difficultés d’un genre spécial. A peine le gouvernement anglais eut-il livré à l’exploitation les pêcheries de perles qu’on dit être très abondantes dans l’archipel de Mergui, qu’un bon nombre d’aventuriers manillois y vinrent travailler en qualité de plongeurs. La conduite de ces étrangers est vraiment scandaleuse et exerce une pernicieuse influence sur nos chrétiens eux-mêmes. C’est peu après son retour de Mergui, qu’il avait évangélisé au début de sa longue carrière, que Mgr Bigandet fut enlevé à notre affection. Espérons que la dernière bénédiction du vénérable évêque fera produire à son poste de prédilection d’abondants fruits de salut.
Nos écoles des deux sexes tant grandes que petites, dans les villes et dans les campagnes, sont florissantes et nous donnent toute satisfaction. Au point de vue de l’éducation de la jeunesse, je me range entièrement à l’avis si sage de mon éminent prédécesseur, et à ce propos je remercie l’estimable historien de la Société d’avoir bien voulu insérer dans son bel ouvrage (vol. III, p. 318-9), les appréciations si remarquables de Mgr Bigandet sur cette importante question.
L’établissement d’écoles nouvelles et le maintien des anciennes chez les Carians, nous coûtent beaucoup de peines et nous imposent de lourds sacrifices. Il est très difficile d’amener les enfants à l’école ; il faut souvent recourir à toute sorte d’expédients pour décider les familles à les y envoyer, et alors ils sont entièrement à notre charge : le missionnaire ne reçoit aucun secours des parents trop pauvres pour lui venir en aide et trop ignorants pour comprendre leur devoir à ce sujet.
L’école des catéchistes, à Myaungmya, donne les plus belles espérances, comme je l’ai dit ; l’esprit des élèves est excellent. Leur nombre est actuellement de 18 (tous jeunes gens de 15 à 20 ans), et nous aimons à croire qu’il ne fera qu’augmenter. Il y a plus, quelques-uns d’entre eux venus d’abord pour être simples catéchistes, ont entendu la voix du divin Maître qui les appelait au sacerdoce. Quatre y ont répondu et étudient le latin. Plus tard nous les enverrons au collège de Pinang.
Voilà, Messieurs et Vénérés Directeurs, le résumé, un peu long peut-être mais exact, je crois, de l’état de la mission et des travaux de nos confrères. Tous ont fait de leur mieux, et c’est une consolation pour moi de les voir étroitement unis d’esprit et de cœur avec leur jeune évêque. Que le bon Dieu nous conserve toujours ce véritable esprit de charité, caractère distinctif des Apôtres de l’Evangile et partant de notre chère Société : Cor unum et anima una.
Avant de terminer, permettez-moi, Messieurs, d’ajouter encore un mot. Ce compte-rendu vous a donné une idée du champ immense qui s’ouvre devant nous en Birmanie Méridionale. Nos besoins sont grands, très grands. Il nous faudrait plus de missionnaires, plus de prêtres indigènes, plus de catéchistes et de maîtres d’écoles bien formés, et aussi, hélas ! plus de ressources pécuniaires, car sans elles il est impossible de travailler avec quelque succès. Pour augmenter notre clergé indigène, nous avons fondé un petit séminaire ; pour former des catéchistes, nous avons ouvert une école spéciale. Il nous faut maintenant de jeunes missionnaires pour aider d’abord et remplacer plus tard nos vétérans de l’apostolat, et aussi pour tenter de nouvelles conquêtes. Vous nous en avez donné trois cette année, et en vérité, je ne sais comment vous exprimer la profonde reconnaissance de tous nos confrères et la mienne en particulier pour ce bienfait inouï dans les annales de la Mission. Nous avons le ferme espoir que dans la répartition des sujets que vous envoyez en Mission, vous aurez toujours égard aux besoins spéciaux etpressants de ce Vicariat. Permettez-moi d’ajouter que dans notre Birmanie qui passe pour une contrée riche et fertile, les missionnaires sont pauvres, plus pauvres qu’on ne le pense. A cause du commerce, tout est cher ici, même les produits du pays. Les voyages sont très dispendieux. Nos chrétiens sont généralement pauvres ou trop jeunes dans la Foi pour que nous puissions sagement leur demander des secours.
Afin d’obtenir plus sûrement de la Miséricorde divine la réalisation de nos espérances, je recommande d’une manière toute spéciale à vos bonnes prières la Mission qui m’est confiée. Les fervents associés de la Ligue du Sacré-Cœur, déjà fort nombreuse, même parmi les Carians, nous aideront de leur côté à étendre le règne de Notre-Seigneur dans les âmes.
Adveniat regnum tuum.
Veuillez agréer...

† A. CARDOT,
Év. tit. de Limyre.




~~~~~~~~


<< Retour page précédente



© Mepasie (missions étrangères de Paris en Asie) - Toutes les archives disponibles dans 15 pays : Birmanie, Cambodge, Chine, Corée du Nord, Corée du Sud, France, Inde, Indonésie, Japon, Laos, Malaisie, Singapour, Taiwan, Thaïlande, Vietnam