| Année: |
1904 |
| Pays: |
Birmanie |
| Mission: |
Birmanie méridionale |
| Rédacteur: | Mgr Cardot |
III. — Birmanie méridionale
Population catholique 45.000
Baptêmes d’adultes 592
Conversions d’hérétiques 27
Baptêmes d’enfants de païens 40
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« Il m’est pénible, écrit Mgr Cardot, de constater, au début de ce rapport, une diminution notable dans le chiffre des baptêmes d’adultes. Jusqu’ici, nous en avions compté plus de 700 ; or, cette année, nous tombons à 592 seulement. Cette diminution doit être attribuée à des causes multiples, indépendantes de la volonté du missionnaire, qui entravent son œuvre et ne permettent pas à la moisson d’arriver à maturité.
« Partout, la bonne semence a été jetée ; mais un souffle malfaisant passe en ce moment, qui l’empêche de germer ou arrête son développement. Donc, cette année, point de moisson proprement dite : quelques gerbes seulement, ou plutôt quelques épis glanés, de-ci, de-là, à force de patience et de sueurs.
« La Revue de propagande bouddhique poursuit son œuvre, non sans quelques succès : témoin les rares mais importantes conquêtes faites par elle dans les rangs des Européens eux-mêmes, dont plusieurs ont déjà revêtu l’habit de talapoin. Quoi que l’on puisse dire ou penser de la sincérité de ces convertis d’hier, il n’en est pas moins vrai que leur entrée et leur ordination dans la religion bouddhique ont un grand retentissement en Birmanie. Grâce à eux, le bouddhisme semble vouloir se parer d’une auréole plus éblouissante que réelle, qui frappe les yeux du peuple et flatte son amour propre national.
« Est-ce à dire que le Birman soit plus que jamais inconvertissable à la vraie foi ? Il s’en faut de beaucoup, au témoignage de notre vénéré doyen, M. Tardivel. Écoutons-le nous dire ses impressions, voire même ses espérances : elles sont le fruit de près d’un demi-siècle d’expérience »
« Votre Grandeur sera heureusement surprise d’apprendre qu’il y a, aux environs de « Maryland, un mouvement marqué chez les Birmans vers notre sainte religion. Ils viennent « d’eux-mêmes, sans que nous allions les chercher, et ils viennent un peu de tous côtés : « Zalun, Saga, Donabyoo : d’où, la difficulté de compter sur un grand nombre dans le même « endroit. Je suis persuadé qu’il y a des gens sincères parmi eux ; ils sont, d’ailleurs, plus « intelligents que les Carians. Le malheur est que, perdus au milieu d’un gros village, ils ont « plus de tentations et exigent plus de soins, dès le début de leur conversion. En effet, les « Birmans ont plus de liaisons entre eux que les Carians, et ces liaisons constituent pour eux « une véritable servitude. Dans ma vie de missionnaire, j’en ai rencontré un bon nombre qui, « après avoir étudié sérieusement la doctrine chrétienne, ont fini par me déclarer qu’il leur « était impossible de briser avec leur famille. Certains d’entre eux, qui font le commerce ou « exercent un métier, sont en quelque sorte à la merci de leur corporation ; tandis que le « Carian, qui vit du produit de son champ, est libre comme l’oiseau sur la branche.
« De plus, les Birmans bouddhistes savent parler religion, et, si l’un des leurs veut adopter « une autre croyance, il faut qu’il soit capable de la défendre, sous peine de se voir honni et « bafoué. C’est pourquoi il serait nécessaire d’avoir un catéchiste birman, parfaitement « instruit et documenté en matière de religion. Dans le village de Mayokoa plusieurs familles « birmanes demandaient le baptême, depuis un certain temps ; mais j’avais cru prudent « d’attendre encore. L’un de ces catéchumènes étant mort subitement, un autre vint « m’annoncer la fâcheuse nouvelle. Je ne tarderai pas à baptiser tous ces catéchumènes, si « Dieu me prête vie. L’année 1904 m’a rendu plus que septuagénaire ; mes compagnons « d’armes sont tombés sur le champ de bataille. Je reste, moi, assiégé comme les Russes à « Port-Arthur. Bientôt, je devrai me rendre ; car je suis en face d’un adversaire qui a « l’habitude de vaincre. N’importe, je ne me décourage pas. Mon ennemi ne me prendra point « vivant ; il n’aura que mon cadavre. « Tant qu’il restera un souffle dans mes narines », « comme disait le saint homme Job, je resterai le fidèle serviteur de mon Seigneur et Roi, à « qui j’ai voué mon corps et mon âme. »
« Chez les Carians, les obstacles au progrès de l’évangélisation sont moins graves, mais tout aussi regrettables. Je vous parlais, l’an dernier, d’une sorte d’hypnotisme exercé par le trop fameux Pho-Païssan sur l’esprit de ses compatriotes. Voici ce qu’en dit un confrère :
« Les Carians ne réfléchissent pas ; leur disposition naturelle est d’aller du côté où il y a du « bruit et de suivre le courant. Pour eux, le critérium de certitude est : « Tout le monde le dit, « donc c’est vrai ; tout le monde le fait, donc c’est bien. » De là, leur inclination à suivre la « foule. Mais qu’est-ce donc qui entraîne la foule et détermine ce courant ? C’est l’influence « qu’a su acquérir le premier venu, et non la supériorité de sa doctrine ; véritable contagion, « qui ne s’explique pas plus que l’influenza, et qui se communique de même, sans que le sujet « puisse s’en rendre compte. »
« Avec cette propension native, il est aisé de comprendre que, pour le moment du moins, les Carians se montrent rebelles à la vérité que nous leur prêchons.
« Certaines familles, écrit M. Maigre, paraissaient très bien disposées ; leur conversion me « semblait certaine ; mais je comptais sans le démon qui les tient et ne les lâche pas. De plus, « les temps sont changés, et le mode de conversion des païens devra changer aussi sans doute.
« Autrefois, en faisant leur acte de foi, les néophytes y mêlaient plus de terrestre que de « surnaturel : néanmoins, à la longue, leur foi s’affermissait et le surnaturel finissait par « prendre le dessus. Aujourd’hui, on a affaire avec des gens disposés à entendre la « prédication, mais nullement à changer de vie : c’est-à-dire que le Carian d’autrefois, simple « et humble, ne demandait qu’à être convaincu : celui d’aujourd’hui, devenu fier et « indépendant, grâce au fameux Pho-Païssan, doute de tout et ne cherche qu’à discuter. « L’amour de la vérité a disparu, pour faire place à celui de la nouveauté. »
« Ailleurs on rencontre une sorte d’endurcissement comme va le dire M. Herzog, successeur du regretté M. Bringaud dans le poste de Mittagon.
« Depuis plusieurs années, m’écrit ce cher confrère, j’avais distingué, dans un village à « moitié chrétien, quelques familles bonnes et simples. J’ai essayé à plusieurs reprises de les « conquérir : peine inutile. J’attribuais mon insuccès au bonze birman que ces familles « entretenaient. Je me liai donc d’amitié avec le bonze, et finis par lui persuader d’aller « rejoindre sa chère moitié, restée inconsolable dans quelque village des environs de « Mandalay. Vous croyez, Monseigneur, que mes Carians se sont convertis ? Pas encore, et si « le bon Dieu n’y met la main ; ils ne se convertiront jamais, tant ils sont endurcis. Et dire que « tous comptent des parents et des amis chrétiens autour d’eux ! »
« Dans les postes nouvellement fondés parmi les Carians de la division de Tenasserim, même indifférence, renforcée encore par des préjugés de toutes sortes, contre lesquels vient se heurter le zèle des jeunes confrères, chargés de l’évangélisation dans ces parages. Loin de se décourager, ils ont le ferme espoir d’une bonne moisson dans un avenir prochain. Écoutons d’abord M. Cance :
« Depuis mon arrivée à Ngetpiaudau, je me suis appliqué à convertir village par village. Si « ce système a ses avantages, il a ses inconvénients. Dans certains endroits, on peut réussir : « c’est ce qui est arrivé pour Pienkadokong, village baptisé en bloc et où je n’ai jamais eu « qu’à me féliciter du bon esprit et de la docilité des chrétiens. Dans d’autres localités, on « risque de baptiser des gens qui donneront ensuite des tracas et créeront des difficultés au « missionnaire. Convertir famille par famille, présente aussi des inconvénients, car étant « donné le petit nombre de foyers dans nos villages des montagnes, les résultats ne s’ob« tiennent que lentement. Quoi qu’il en soit, je suis décidé à adopter ce dernier système, car « j’ai des familles catéchumènes dans un bon nombre de villages. En les admettant au « baptême, j’aurai un noyau de chrétiens presque partout. »
« M. Loizeau, malgré le concours du P. Joseph, excellent prêtre indigène, et de deux minorés, n’a pu enregistrer encore qu’un petit nombre de baptêmes d’adultes. Laissons-le nous dire ses difficultés et ses espérances :
« Mon installation à Wimpa, village situé à 12 milles sud de Thaton, est maintenant un fait « accompli. Grâce à la complaisance d’un inspecteur des forêts, j’ai obtenu du gouvernement « anglais une permission illimitée d’user du bois de construction réservé, que l’on trouve en « abondance dans cette partie de mon district. Déjà, ma résidence est fort convenable : écoles « et chapelle viendront plus tard. Les 12 baptêmes d’adultes, enregistrés au cours du dernier « exercice, me font bien augurer de l’avenir. En outre, une douzaine de catéchumènes « attendent la fin de la moisson, pour recevoir le sacrement qui les introduira dans le bercail « de l’Église. Plusieurs d’entre eux ont fait preuve d’une belle force de caractère, au milieu « des persécutions auxquelles ils ont été et sont encore exposés de la part de leur famille. »
« Bien qu’inférieur de moitié à celui des années précédentes le chiffre de 69 conversions que nous offre M. Saint-Guily ne laisse pas d’être fort consolant ; car, le difficile n’est pas tant de convertir et de baptiser, que de christianiser. « Sans être parfaits, écrit, le missionnaire « de Yenandaung, les Chins, baptisés durant ces quatre dernières années, continuent d’être « animés de bonnes dispositions. La pratique de la religion n’a pas encore pénétré dans leurs « mœurs, et ceux qui vivent loin de ma résidence paraissent comprendre le christianisme à « peu près comme les Birmans comprennent le bouddhisme, c’est-à-dire grosso modo. Par le « baptême, ils sont entrés dans le giron de l’Église ; ils croient en Dieu et l’adorent en récitant « leurs prières. De temps à autre, ils viennent à l’église ; lorsque le Père fait la visite, ils se « conduisent assez bien, ne donnent pas de scandale, mais ils ne voient pas clairement qu’il « faille autre chose. Ces pauvres gens n’ont pas une juste idée du devoir. C’est par l’éducation « que l’on pourra relever le niveau de mes pauvres sauvages ; c’est dans les écoles que l’on « pourra cultiver leur intelligence et former leur cœur. »
« Grâce à Dieu, la vie surnaturelle se développe de jour en jour parmi les chrétiens déjà anciens. Les offices du dimanche sont fréquentés plus régulièrement ; le devoir pascal est, à part quelques exceptions, fidèlement rempli. Bref, on peut dire que nos chrétiens font preuve de bonne volonté. Et s’il se présente une occasion de secouer leur torpeur, un jubilé, par exemple, ils ne manquent pas de faire un généreux effort pour témoigner de la foi qui les anime. Ainsi le jubilé de l’Immaculée-Conception a donné lieu à de splendides manifestations de dévotion envers l’auguste Mère de Dieu. Jamais les confessions et les communions de surérogation n’avaient été plus nombreuses dans notre vicariat.
« A noter aussi une augmentation considérable des baptêmes et une sensible diminution des décès d’enfants de chrétiens. Donc, abstraction faite des baptêmes d’adultes l’exercice qui vient de finir accuse un progrès à tous les points de vue.
« Nous n’avons pas été cependant à l’abri de toute épreuve. Trois de nos confrères, jeunes encore, sont allés refaire leur santé en France. Sur les trois, deux nous reviennent sinon entièrement guéris, du moins suffisamment remis pour reprendre le travail. Ces chers malades avaient à peine quitté la Birmanie, que Dieu rappelait à Lui un de nos aînés, le vénéré M. Bringaud.
« Ce que nous réserve l’avenir est le secret de Dieu. Toutefois, dès maintenant, il est à craindre que, dans plusieurs districts, celui de Henzada en particulier, nos chrétiens ne soient menacés d’une véritable famine.
« Voilà la seconde année, écrit M. Herzog, qu’un tiers des rizières du canton d’Okpo est « submergé. Il y a partout jusqu’à 7 et 8 pieds d’eau. Je vais renouveler une instance au nom « de tous les propriétaires, chrétiens où païens, de ces terrains inondés, à l’effet d’obtenir du « gouvernement que la digue qui s’est rompue l’an dernier soit réparée ; car je redoute un « exode des habitants. Les pauvres gens, n’ayant plus rien à manger, s’en iront, Dieu sait où !! « C’est pour eux et pour moi un gros point noir à l’horizon. »
« Le poste de Sin-lu se ressent aussi de ce débordement des eaux de l’Irrawaddy. « Déjà, « me dit M. Cathébras, la plupart des plantations de riz sont perdues. Ici et aux environs, la « plaine ressemble à un lac. La misère sera grande et nos chrétiens auront beaucoup à souffrir.
« Espérons que le gouvernement remédiera à un si triste état de choses, et que Dieu, touché de nos prières, accordera à nos chrétiens force et résignation au milieu des épreuves auxquelles Il les soumet. Inclinons-nous devant sa Providence, aussi admirable quand elle nous frappe que quand elle nous bénit.
« Elle nous a bénis très spécialement, cette année, en nous ramenant de Pinang six clercs minorés, tous Carians. Un seul a dû rentrer dans le monde ; les cinq autres, non seulement persévèrent, mais encore donnent la plus entière satisfaction aux missionnaires près desquels ils sont placés. Après deux années d’épreuve, ils retourneront à Pinang pour se préparer à la reception des saints ordres.
« Notre petit séminaire de Moulmein continue à bien marcher sous l’habile direction du P. Moïse, assisté de deux minorés ; 5 ou 6 des plus avancés, parmi les 15 élèves actuellement présents à Moulmein, pourront, je crois, être envoyés au collège général au commencement de 1905, et ainsi se poursuivra sans interruption l’œuvre primordiale de notre chère Société, qui a pour objet le recrutement et la formation d’un clergé indigène.
« Nos œuvres de charité, telles que la léproserie et l’asile des vieillards, prospèrent toujours, grâce au zèle infatigable de ceux et celles qui les dirigent. La meilleure preuve en est
que les locaux sont insuffisants pour le nombre des demandes d’admission. D’un autre côté, comment songer à nous agrandir alors que les ressources et le personnel nécessaires ne sont pas assurés ? C’est grand dommages, en vérité, que sur tant de pauvres religieuses chassées des écoles de France, il y en ait si peu à se dévouer aux œuvres de missions ! La même remarque s’applique à nos écoles devenues trop étroites, dans les villes surtout, pour les centaines et les milliers d’élèves qu’elles contiennent. Il va sans dire que la qualité des élèves ne le cède en rien à la quantité, et que partout, nos établissements figurent au tableau d’honneur de l’éducation en Birmanie. Notre sainte religion y trouve naturellement son compte pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes. »
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