| Année: |
1930 |
| Pays: |
Birmanie |
| Mission: |
Birmanie Septentrionale |
| Rédacteur: | Mgr Foulquier |
IV. ― Birmanie Septentrionale.
Population catholique 13.182
Baptêmes d’adultes 427
Baptêmes d’enfants de païens 306
Conversions d’hérétiques 12
Nous recevons de Mgr Foulquier le touchant compte rendu suivant que nous reproduisons intégralement :
« L’an dernier, en vous envoyant le compte rendu, je ne m’attendais pas à avoir à le faire cette année encore, car j’étais déjà démissionnaire. Et pourtant, pour la vingt-quatrième fois depuis mon sacre en 1906, c’est encore à moi, comme Administrateur Apostolique, qu’incombe la tâche de vous envoyer le compte rendu annuel. Mais c’est bien sûrement la dernière fois, puisque mon successeur vient d’être nommé. Une dépêche de Paris du 25 juin apportait la nouvelle de la nomination de Mgr Albert Falière.
« Semblable au vieil Héli, j’ai vu ce jeune Samuel arriver en Birmanie et se ranger sous ma houlette en 1914 ; je l’ai vu grandir, je l’ai vu travailler et, à mesure que les années s’écoulaient, l’idée se fortifiait en moi qu’il pouvait bien avoir été envoyé de Dieu pour succéder au Pontife vieillissant. Me voici âgé maintenant et, poursuivant ma ressemblance avec le Prêtre de Silo, me voici presque aveugle aussi. Mais, avant de remettre le gouvernement à des mains plus jeunes, qu’il me soit permis de jeter un dernier regard en arrière sur ces vingt-quatre années d’épiscopat non certes pour tirer vanité de quoi que ce soit, mais pour rendre grâces à Dieu du peu de bien qui s’est fait ; pour dire un mot de remerciement à ceux qui m’ont aidé à porter un fardeau que dès le premier jour j’avais déclaré au-dessus de mes forces, pour rappeler le souvenir de ceux qui ont succombé à la tâche, et enfin pour demander pardon à Dieu et aux hommes de mes faiblesses et de mes erreurs.
« Un quart de siècle ! c’est quelque chose, quand on le considère du côté « avenir » ; ce n’est presque rien dans le passé. Et pourtant que d’événements de toute sorte, heureux et malheureux, dans une période de vingt-cinq ans ! Mais les douleurs, on les oublie si aisément quand elles sont passées, et les joies s’en vont si vite ! J’ai eu la curiosité de relire le compte rendu de 1906, le dernier avant ma prise de possession du Vicariat. La population catholique était alors de 7.717 fidèles ; le compte rendu que je vous envoie aujourd’hui accuse une population de 13.182, soit une augmentation de 5.465 chrétiens en vingt-quatre ans. Encore faut-il faire remarquer qu’une partie du territoire de la Mission a été cédée il y a quelques années à nos voisins des Missions-Etrangères de Milan, et qu’en fait quelques centaines de chrétiens devraient être ajoutés à ce chiffre de 5.465 pour que la comparaison fût exacte. Ce serait donc une augmentation de 6.000 âmes environ que nous devrions enregistrer, soit une moyenne de 250 par an. C’est peu, sans doute, et c’est certainement bien au-dessous de nos espérances et de nos désirs ; c’est quelque chose cependant, dont nous nous empressons de rapporter toute la gloire à Celui qui, laissant à d’autres le soin de planter et d’arroser, s’est réservé le droit de procurer l’accroissement selon son bon plaisir.
« S’il est vrai que la fréquentation des sacrements, surtout de la sainte Eucharistie, est comme le thermomètre de la vie chrétienne, nous trouvons dans l’accroissement continuel du nombre des communions de dévotion un autre motif d’adresser à Dieu de ferventes actions de grâces. De 29.677 en 1906, le chiffre de communions répétées passe cette année à 197.426, c’est-à-dire que le nombre des communions pour chaque chrétien s’est accru dans la proportion de 4 à 15 environ. N’est-ce pas un assez beau résultat du décret libérateur du saint Pape Pie X sur la communion fréquente et la communion des enfants ?
« Actions de grâces encore pour les 15 prêtres indigènes ordonnés pendant ces vingt-quatre années. Le compte rendu de 1906 ne parle pas de Séminaire, et pour cause : le Séminaire actuel de Maymyo n’a été fondé qu’en 1912. Nous y avons 10 élèves à la fin de cet exercice ; 13 théologiens ou philosophes sont à Pinang, et 2 sont dans la Mission en probation.
« Que le bon Dieu soit remercié encore pour l’accroissement qu’Il a bien voulu donner à nos écoles. Je n’ai pu retrouver dans le compte rendu de 1906 ni le nombre exact des écoles ni le chiffre de la population scolaire ; il m’est donc impossible de faire une comparaison entre alors et aujourd’hui ; mais il est bien certain que le nombre actuel de 37 écoles et de 3.611 enfants les fréquentant dépasse de beaucoup ce que nous avions en 1906.
« Actions de grâces aussi pour ces 40 églises ou chapelles qu’il nous a été donné d’élever depuis 1906, pour le développement de nos œuvres de toute sorte : orphelinats, ouvroirs, pharmacies, refuges, léproserie ; pour les six nouvelles maisons religieuses ouvertes durant cette période pour les vocations religieuses suscitées. Quoi encore ! j’ai tant de sujets de remercier Dieu que j’en oublie certainement.
« Mais ce que je ne puis taire, c’est ma gratitude envers Dieu pour avoir si visiblement soutenu ma faiblesse pendant ces vingt-quatre années, pour s’être montré si patient et si indulgent à mon égard, pour avoir mis le comble à sa bonté en déchargeant mes épaules d’un fardeau devenu trop pesant à mon âge et à mes infirmités, enfin en choisissant pour me succéder un homme selon son cœur dans la personne de Mgr Albert Falière, à qui je souhaite un épiscopat plus long, plus heureux et plus fécond que le mien.. Puisse-t-il moissonner dans l’allégresse et apporter au compte rendu annuel des gerbes toujours plus nombreuses et toujours plus lourdes !
« Après avoir remercié Dieu avec toute l’effusion de mon âme, je veux aussi, avant de me retirer, adresser quelques mots de remerciement aux dévoués collaborateurs qui m’ont allégé la tâche. Mon Provicaire M. Hervy a été mon bras droit durant vingt-cinq ans ; il est mort il y a un an à peine : que mon merci s’élance jusqu’au sein de Dieu où il repose ! Merci aux membres de mon Conseil, qui m’ont aidé de leurs lumières et ont si souvent éclairé ma route dans les passages difficiles. Merci à tous, merci à chacun de mes missionnaires ; chacun dans sa sphère et dans son poste a vaillamment fait son devoir en dépit des difficultés ; tous m’ont toujours montré la plus filiale soumission et le plus sincère attachement. Merci à tous les membres des Instituts religieux d’hommes et de femmes qui, pendant ce quart de siècle, ont passé dans la Mission, faisant le bien comme le Maître, qui dans les œuvres d’éducation et de jeunesse, qui dans les œuvres d’assistance aux orphelins et aux vieillards, qui dans l’œuvre des lépreux. Merci enfin à tous les généreux laïques, bienfaiteurs connus et inconnus qui, par leurs contributions pécuniaires ou autrement, ont concouru au soutien et au développement des œuvres, à la construction des églises, en un mot à l’avancement du règne de Dieu dans ce pays. Que tous soient convaincus que le vieil Evêque qui s’en va emporter dans son cœur le souvenir ému des services qu’ils lui ont rendus pendant le quart de siècle qui vient de s’écouler.
« Après le Memento des vivants, le Memento des morts. Le souvenir des missionnaires qui ont succombé à la tâche doit avoir sa place dans cette revue de mes années d’épiscopat. Combien en ai-je vu tomber ? je compte, et je trouve exactement 15 prêtres enropéens et 3 indigènes, depuis M. Renolleau mort en 1910 jusqu’à M. Allard mort le 6 septembre 1929. Sur les 15 missionnaires européens, 3 n’avaient pas 5 ans de mission, 5 avaient moins de 25 ans. Des 3 prêtres indigènes, un était ordonné depuis quatre ans à peine. Ce n’est pas sans une poignante émotion que je me rappelle tous ces deuils, avec les angoisses causées par les vides qu’il fallait combler. Leurs noms restent gravés dans ma mémoire, et leur souvenir dans mon cœur.
« Du Memento des morts, je passe au Pater pour demander à notre Père des Cieux de me pardonner mes faiblesses et mes négligences dans son service : qu’Il daigne jeter le voile du pardon sur tous mes manquements ! ils sont nombreux, sans doute, mais on se connaît si peu soi-même ! Du moins je crois pouvoir demander à Dieu de me pardonner comme je pardonne : car i1 me semble que je ne conserve le souvenir d’aucune offense qui m’ait été faite. Que mes confrères me pardonnent aussi toutes mes fausses manœuvres, et, si quelqu’un a souffert par mon fait, qu’il veuille bien croire à la sincérité de mon regret.
« Après cette randonnée à travers des souvenirs de vingt-cinq ans, il ne me reste que peu de place pour le compte rendu de l’exercice 1929-1930. Aussi n’entreprendrai-je pas une revue détaillée : quelques aperçus généraux suffiront d’ailleurs. La population catholique a passé de 12.511 à 13.182 fidèles, soit pour l’année une augmentation de 671. Le chiffre des baptêrnes d’adultes non in articulo mortis est le plus fort que nous ayons enregistré, je crois, au mois depuis de longues années, 345, alors que l’exercice précédent n’en accusait que 205. La majeure partie de ces baptêmes a été conférée chez les Katchins ; les missionnaires qui travaillent dans ces régions montagneuses assurent qu’ils auraient eu une récolte meilleure encore s’ils avaient eu à leur service des catéchistes plus nombreux et mieux instruits. Cette question des catéchistes est la plus angoissante de l’heure présente. La note dominante des rapports que j’ai reçus de la Mission de Bhamo est le regret de manquer d’auxiliaires laïques dévoués, à la hauteur de leur tâche et bien rétribués. La concurrence des Baptistes américains est redoutable : ils ont pour eux les dollars et peuvent payer de nombreux maîtres et catéchistes, tandis que nos ressources sont tellement limitées que nous sommes obligés de nous contenter de peu.
La question financière est la première difficulté, mais elle n’est pas la seule. Il y a encore celle des catéchistes qui aient vraiment les qualités requises, zèle, science, persévérance, et qui soient autre chose que des serviteurs à gages, palefreniers, cuisiniers ou sacristains du missionnaire. Un bon catéchiste est difficile à trouver, surtout chez les néophytes. Pourquoi ne pas avoir une école spéciale pour en former, dira-t-on ? C’est évidemment la solution ; mais, outre qu’on se heurte ici encore à la difficulté financière, la diversité des langues vient compliquer la situation. Ce n’est pas une école de catéchistes qu’il nous faudrait, mais trois au moins pour que tout marchât comme il faut. Dans une Mission « unilingue », il est relativement facile d’installer cette école avec un missionnaire à la tête ; mais, quand on est pauvre en argent et en personnel, comment entretenir trois écoles et détacher trois missionnaires pour les diriger ? Que la divine Providence daigne inspirer mon successeur dans la solution du problème et lui fournir les moyens de satisfaire tous ceux qui, à cor et à cri, réclament des catéchistes.
« Parmi les faits saillants de l’année, outre la démission du Vicaire Apostolique et la nomination de son successeur, outre l’arrivée d’un jeune missionnaire M. Dugast, il y a lieu de noter l’ouverture d’un orphelinat de filles, ou plutôt d’une branche de l’orphelinat de Mandalay à quelque dix milles de la ville, dans une petite localité qui fut jadis la ville royale d’Amarapura. Les Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition, au nombre de quatre, en ont pris la direction et reçoivent là les petites filles jusqu’au quatrième standard. Cette division des grandes et des petites s’imposait pour plusieurs raisons, dont la principale était la nécessité de prendre une partie du local de l’orphelinat de Mandalay pour y ouvrir une école anglo-vernaculaire de filles, œuvre qui nous faisait totalement défaut et dont le besoin se faisait sentir de plus en plus vivement. Le petit orphelinat d’Amarapura, qui n’a qu’un an d’existence, semble marcher très bien, et nous avons l’espoir que la présence des Sœurs dans cette localité toute païenne finira par attirer peu à peu les regards vers notre sainte religion, et par faire refleurir dans ce coin de terre la chrétienté de jadis, au temps où Amarapura était la capitale du royaume.
« Un autre fait saillant est l’arrivée de quatre Sœurs tamoules que le regretté M. Hervy avait appelées quelques mois avant sa mort pour prendre la direction de son école de filles. Leur Supérieur, M. Combes, est venu de Pondichéry en janvier dernier pour les visiter et leur prêcher la retraite. Il a paru satisfait de leur installation. Dans un avenir prochain, elles auront sans doute leur école dans l’enclos même de l’église Saint-François-Xavier et n’auront plus à aller enseigner à un quart d’heure de marche comme elles le font actuellement. Souhaitons que le projet reçoive sans tarder sa réalisation.
« Et maintenant ma tâche est terminée : c’est l’Ite Missa est. Mon seul désir serait de finir mes jours dans cette Mission où j’arrivais il y a quarante et un an, jeune et plein d’ardeur, où j’ai travaillé et souffert, où j’ai éprouvé aussi bien des consolations. Cette suprême satisfaction me sera-t-elle accordée ? A l’heure actuelle, je ne sais pas encore où je vais aller planter ma tente. Quel destin que celui des Vicaires Apostoliques que l’âge et les infirmités obligent à la retraite ! Combien plus heureux le simple missionnaire qui s’endort paisiblement dans le sillon qu’il a fécondé de ses travaux et de ses sueurs, qui repose à l’ombre du clocher qu’il a bâti, près des fidèles qu’il a évangélisés et aimés, et qui, sur la fin de sa carrière, n’a jamais connu les appréhensions de l’exil ! Verumtamen, Domine, fiat voluntas tuas ! »
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