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Rapport annuel des évêques

Année: 1979
Pays: Birmanie
Mission: Birmanie

Région de Birmanie


Situation politique

D’après les recensements officiels, la population est de 31 millions mais divisée en nombreuses ethnies : Carians dans le delta, dans le sud Tenasserim et surtout dans le Karen State, Pa-An, Kamamaung Papun où il n’y a que des Carians alors que dans le delta et le sud Tenasserim ils se trouvent mélangés à d’autres races ; Chins, qui occupent les montagnes à l’ouest de Mandalay, mais qui sont divisés en différentes tribus, parlant des dialectes différents, mais à racine commune ; Katchins dans le nord du pays et Shans à l’est sur les frontières de Chine et du Laos. Le gouvernement est socialiste, avec un parti central à Rangoon, structuré en districts. Le régime est totalitaire : tout est aux mains du gouvernement, les terres, rizières, forêts, les mines de wolfram du Tennasserim, de rubis de Mogok, les pétroles de Chauk, dont les puits semblent s’épuiser, Myanaung dans l’Hendaza district, et naturellement le commerce, sauf évidemment le trafic énorme du marché noir. Les marchandises sont importées de Thaïlande, avec l’aide des rebelles qui tiennent les frontières pour payer les importations. L’éducation est en totalité aux mains du gouvernement, des universités aux jardins d’enfants, la santé publique aussi, hôpitaux, dispensaires, pharmacies.
La situation intérieure n’est pas brillante : les paysans doivent livrer la plus grosse partie de leur récolte, et ont souvent peine à faire la soudure d’une année à l’autre. La part qui leur est laissée ne suffit pas à nourrir la famille et les moussons 1977 et 1979 ont été misérables. Cette année, ici, comme d’ailleurs dans tout le Sud-Est Asiatique, la mousson a été très tardive. Ce n’est pas en principe désastreux si commençant tard elle s’achève tard ; mais commencée fin juin, peu abondante, elle s’est achevée fin août. Le mois de septembre a été sans pluies, sauf les derniers jours, avec quelques bonnes journées de pluie début octobre. Mais c’était trop tard pour les rizières où le paddy avait déjà jauni, sans grain. Ceci affecte tout le secteur nord de nos missions : Rangoon, Bassein, et plus encore naturellement la région de Mandalay... La récolte actuelle est très déficitaire. Autre inquiétude : les puits, les étangs auront-ils assez d’eau jusqu’à la prochaine mousson ? Le P. DUBROMEL m’écrit de Thèbyu, au nord d’Henzada, que ses étangs sont seulement à demi-pleins, alors que, pleins, ils suffisent à peine à assurer l’eau jusqu’à la mousson suivante. Même note, même souci, dans les lettres du P. MAINIER. Il faut alors aller à la rivière, au loin, chercher l’eau nécessaire au ravitaillement, et aux bestiaux, aux porcs, poulets, canards. Manque d’eau donc, manque aussi de poisson : la récolte du poisson, à la fin de la mousson, est aussi misérable. Pas de poisson, pas de ngapi, cette saumure qui fait passer le riz quotidien. Il semble aussi que l’emploi des engrais chimiques pour les diverses cultures soient désastreux pour la gent aquatique : le poisson devient rare.
Le pays exporte du riz, quand il y en a, et du bois de teck. Mais s’il y a des forêts immenses, il n’y a pas de routes pour les transporter, et les forêts se trouvent souvent en secteur rebelle. La Birmanie se suffit en pétrole : trains, bateaux marchent surtout au mazout. Au point de vue industries il y a très peu de choses : usine de jute à Myaungmya où on fabrique des sacs, produits pharmaceutiques à Insein, quelques tissages, usines encore d’instruments en aluminium, pots pour la cuisine ; mais aucune de ces usines ne suffit aux besoins du pays, donc rien pour l’exportation... Un des gros revenus en devises vient des touristes, toujours très nombreux. En 1978 ce sont les Français qui viennent en tête de liste, mais cette année 1979 le nombre en a sensiblement diminué. Viennent aussi nombreux, les Allemands et les Japonais. Malheureusement on manque d’hôtels : trois grands hôtels à Rangoon, un seul à Mandalay, un seul encore à Pagan. On visite de vieilles pagodes qui ont leur cachet, et pour éviter les embouteillages, les permis touriste sont limités à sept jours, avec amende de 100 dollars US par journée de retard. Parmi les touristes, certains sont satisfaits : population accueillante, souriante. D’autres le sont moins tel ce couple de Français, qui a eu l’idée de tout faire, en commençant par Ngapali, le Naples de Birmanie, jolie plage de l’Arakan, sable blanc, rochers contre lesquels l’océan vient se battre, enceinte de montagnes boisées. C’est un endroit idéal pour le rêve, le repos. Mais l’avion qui devait les prendre le lendemain n’est pas venu, ni les jours suivants. De retour à Rangoon, ils font une demande pour extension de séjour afin de réaliser leur programme : Pagan, Mandalay. Mais hélas, le règlement est là : il a fallu retourner à Bangkok, après avoir vu seulement la pagode de Shwe Dagon, et les cailloux de Ngapali. Contents ou pas contents, les touristes sont un apport de devises très appréciable : hôtels, transports, achats aux shops pour touristes, tout appartient au gouvernement.
On semble devoir ouvrir un peu le pays à la coopération internationale : industries, mines. Mais cela se fait sans enthousiasme, avec beaucoup de réluctance, avec beaucoup de méfiance. A part le touriste porteur de devises, on n’aime pas l’étranger qui s’installe dans le pays ; la Birmanie aux Birmans.
Une Birmanie neutre, à 200 % écrivait-on dans un magazine américain : on ne veut pas d’étrangers dans le pays, on ne s’occupe pas davantage de ce qui se passe ailleurs. Jamais un mot n’est prononcé sur la politique des autres nations, jamais une critique, c’est du chacun chez soi. La moindre critique dans une revue quelconque sur ce qui se fait en Birmanie est vivement ressentie : Newsweek, Time sont parfois confisqués à la poste ; un article a déplu... Dernièrement le Newsweek avait une recension d’un livre avec deux lignes où il était question de la Birmanie. Le numéro a été enfin remis aux abonnés mais avec dix jours de retard. Les Soviets ont compris : Izvestia, Pravda ont parfois, plus rarement maintenant, des articles très élogieux où on admire béatement les réalisations du Gouvernement socialiste de Birmanie. Ces articles sont reproduits dans la presse du pays.
Le pays est pauvre, mais jouit d’une paix que pourraient nous envier nos voisins de l’Est. Sans doute les rebelles restent très actifs sur les frontières de la Chine, du Laos et de la Thaïlande, mais l’ensemble du pays reste calme.

L’Eglise en Birmanie

Toutes les œuvres sociales, écoles, hôpitaux, léproseries, dispensaires, ont été prises en charge par le gouvernement. Dans la brousse des « boardings » permettent encore, au centre, de grouper quelques enfants, de les catéchiser. Le catéchisme des enfants, dans les paroisses de ville, a été plus difficile à réaliser, mais l’absentéisme devient plus rare. Nos petits séminaires, Pègu pour Rangoon, Mayanchaung pour Bassein, Maymyo pour Mandalay sont pleins. Je n’ai pas le chiffre pour Bassein, Pègu et Maymyo ont près de 100 élèves, dont de nombreux Chins à Maymyo. Le gros problème est d’assurer le ravitaillement. La pratique religieuse reste bonne dans les villes et les postes de brousse, malgré le marasme et les soucis du quotidien. A part les montagnes Chin, Katchin, et certains secteurs carians, l’Eglise n’avance plus comme à la belle époque : aucun compte rendu n’est plus demandé aux confrères, aucun chiffre de conversions n’est publié. Eglise silencieuse plus qu’Eglise du silence, car aucune entrave n’est faite à la pratique religieuse : nos œuvres sociales évidemment n’étant plus, l’impact de l’Eglise a diminué. « Que font-ils ? à quoi servent-il ? » c’est une question qui est parfois posée par certains, mais elle peut ou pourrait se poser également pour nos confrères bouddhistes, les bonzes... L’apport du prêtre catholique en pays socialiste est évidemment zéro. Mais on ne sent guère d’hostilité : là aussi le gouvernement est loyal dans sa politique de neutralité et de liberté religieuse.
Les confrères M.E.P. sont très dispersés : nos deux vieux sont retirés sur place dans le poste même qu’ils ont occupé à leur arrivée en mission, et sont très entourés par leurs chrétiens. Il n’y a plus d’œuvres sociales, mais il y a toujours des pauvres et leur nombre va plutôt en augmentant avec la misère. Il n’y a pas de secours pour eux, et tous les confrères aident, selon leurs moyens, les veuves, les malades. Les PP. PHILIPPE et DUBROMEL tiennent la tête de liste ; le P. NARBAITZ donne des inquiétudes : il souffre de diabète, difficile à soigner ici, et dès qu’il est mieux, il se dépense sans précaution. Il espère aller en France fin mars : il semblerait qu’on puisse obtenir un « re-entry visa » pour trois mois, mais il n’y a rien de bien sûr encore. Il faut fournir un dossier, faire des démarches. Il est donc impossible de préciser aucune date ; et trois mois suffiront-ils à le remettre sur pied ? Son école de catéchistes est pleine, avec de nombreux élèves de Mandalay, de Kengtung, Shan State, Prome et Bassein. Son district devait être divisé, mais Mgr JOSEPH préfère garder le futur curé de la partie sud auprès du P. NARBAITZ comme vicaire et c’est mieux ainsi. Malgré le nombre des séminaristes, on est encore à court de prêtres. Le P. BRUN est toujours à Moulmein : la santé est bonne mais les nouvelles sont rares ; il a quitté l’école depuis longtemps et ne sait plus écrire.
Dans le nord, le P. MAINIER est à Mandalay. Il est le seul à avoir choisi la nationalité birmane. C’est un choix définitif. La première question qui m’a été posée quand je suis arrivé au bureau d’inscription fut : « Do you give up your French citizenship ? » Il fallait signer un formulaire : j’ai refusé et les autres confrères aussi. Le P. MAINIER a toujours ses charges de vicaire général, de procureur de la mission, de curé de la paroisse Saint-Miche!, et de celle de l’ancienne léproserie « St. John », à l’autre extrémité de Mandalay. Là aussi l’âge se fait sentir, mais Mgr ALPHONSE n’est pas pressé de le décharger : il a des séminaristes, mais pas d’ordination avant au moins deux ans. Seul montagnard, le P. MUFFAT se démène toujours : il a établi une nouvelle desserte à Bamboo Camp, sur la route de Lumbang à Tiddim. Il a quelques conversions de païens mais il est inquiet de voir beaucoup de ses jeunes émigrer vers la plaine, et beaucoup de ses filles rester au village sans espoir de mariage.
L’avenir reste sombre, inquiétant, mais Dieu reste le Tout-Puissant, infiniment bon : Son heure doit venir. Probablement nous, les vieux de Birmanie, ne la verrons pas. Quand Pierre et Paul ont subi le martyre à Rome l’avenir aussi paraissait bien noir et pourtant l’Eglise a fleuri. Les hommes passent, Dieu reste. Un jour aussi doit venir où l’Eglise fleurira en Asie dans toutes nos vieilles missions si éprouvées.

Robert OGENT.


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