| Année: |
1982 |
| Pays: |
Birmanie |
| Mission: |
Birmanie |
Région de Birmanie
1. La Birmanie : population et religions
La population de la Birmanie, d’après les statistiques de l’ONU, se situerait en fin 1982 aux environs de 37,1 millions, ce qui donne une densité de 55 au kilomètre carré, de loin au-dessous de la densité des populations de la Chine et de l’Inde, mais même au-dessous de la densité moyenne des pays du Sud-Est asiatique. Les plus grandes concentrations se trouvent dans le delta et dans les plaines et vallées, y compris les franges côtières de l’Arakan et du Ténassérim. Les Birmans forment plus de 70 % de la population. En presque totalité, ils sont de religion bouddhiste, de même que les Shans de race thaïe qui habitent le plateau de l’Est, et les Mons du Ténassérim, premiers habitants du sud du pays antérieurement à l’arrivée des Pyus plusieurs siècles avant l’ère chrétienne, et à celle des Birmans qui ont submergé ceux-ci au temps de notre pré-moyen-âge. Depuis lors, les Birmans ont considérablement réduit le domaine des Mons et se sont assimilé les Pyus qui se sont fondus dans l’ethnie birmane. Les Shans n’ont pas réussi à fonder leur empire en Birmanie, comme leurs frères de race l’ont fait en Thaïlande et au Laos. Sur le plateau de l’Est, les Shans se sont maintenus, mais dans la plaine eux aussi ont été absorbés, après avoir quelque temps régné sur le pays. Parmi les minorités peu touchées par le bouddhisme, les Karens sont l’ethnie la plus anciennement installée, avant l’ère chrétienne, semble-t-il. Leur domaine se situe entre le plateau shan et le Ténassérim, mais d’importantes colonies habitent aussi le delta de l’Irrawaddy, région de Bassein, et le Ténassérim autour de Moulmein. Ils se retrouvent aussi en Thaïlande de l’autre côté de la frontière dans la même zone géographique. Une forte proportion de Karens ont abandonné l’animisme ancestral et sont devenus chrétiens, protestants ou catholiques, au cours des derniers siècles. Les Chins occupent les montagnes de l’ouest entre la Birmanie d’une part et le Bangladesh ou l’Inde d’autre part. Parmi eux aussi on dompte de plus en plus de conversions au christianisme depuis un demi-siècle. Les catholiques chins forment désormais la moitié de la population catholique de l’archidiocèse de Mandalay. Les Nagas, au nord du pays chin, sont encore animistes en majorité et leur territoire est plutôt situé en Inde. Tout au nord, par contre, les Kachins, la dernière grande ethnie à avoir pénétré en Birmanie, dominent dans toute la région depuis Bhamo jusqu’à la frontière chinoise. Eux aussi, de plus en plus, passent de l’animisme à la religion chrétienne. Le diocèse de Myitkyina, qui englobe leur territoire, est en passe de devenir le premier de Birmanie par le nombre des catholiques. On compte encore une mosaïque d’autres petites ethnies : Marus, Lashis, Was, Palaungs, Lobs, etc., dans les États shan et kachin.
Il faut encore mentionner deux communautés ethniques qui, en soi, sont considérées comme étrangères au pays, désignées respectivement par les noms génériques d’Indiens et de Chinois, et qui peuvent être ainsi des ressortissants de l’Inde, du Pakistan, du Bangladesh et même du Népal d’une part, de la Chine Populaire ou de Taïwan d’autre part. Certains, établis en Birmanie depuis des générations, ont pu prétendre à la nationalité birmane, mais, tout récemment, on a cru s’inquiéter de mesures qui viseraient à remettre en cause cette nationalité acquise. Ces communautés ont prospéré économiquement; à une certaine période, elles ont même tenu en main les leviers du commerce du pays. Les nationalisations ont fortement réduit leur influence. L’hindouisme et l’islam sont présents en Birmanie en bonne partie dans la communauté « indienne », mais l’islam encore est la religion d’une moitié environ des Arakanais de souche. On compte cependant un petit nombre de chrétiens dans ces communautés : il existe des paroisses tamoules et chinoises dans quelques grandes villes.
A faire le pourcentage des adeptes des diverses religions en Birmanie, toutes ethnies confondues, on obtient : le bouddhisme théravada du petit véhicule est la religion dominante : 85 % de la population y adhère, mais il n’est pas religion d’État ; viennent ensuite l’islam 5 %, l’hindouisme 4 %, le christianisme 3 % et l’animisme 3 %.
2. La Birmanie : Situation politique et économique
Le 2 mars 1962, le général Né Win avait pris le pouvoir pour éviter la sécession des États non birmans membres de l’Union de Birmanie depuis la proclamation de l’indépendance en 1948. L’idéologie officielle du gouvernement militaire « révolutionnaire » était désormais « la Voie birmane vers le socialisme ». Le pays a pratiqué alors une politique d’isolationnisme. Ce n’est qu’en 1973 qu’il commence à en émerger quelque peu. Après un référendum qui approuve la nouvelle constitution socialiste avec plus de 90 % des électeurs se prononçant en sa faveur, la République Socialiste de l’Union de Birmanie prend naissance le 4 janvier 1974. Et le 2 mars 1974, le nouveau gouvernement constitutionnel s’installe avec, à sa tête, le président U Né Win. En août 1981, le Parti du Programme socialiste birman (BSPP) tient son congrès régulier, qui a lieu tous les quatre ans. Né Win est réélu président du Comité central exécutif du parti. A la surprise générale, le 8 août 1981, dernier jour du congrès, Né Win annonce qu’en raison de ses 70 ans d’âge il ne se représentera pas pour être réélu Président Chef de l’État, mais qu’il accepte cependant de demeurer à la tête du parti. En octobre 1981, les élections ont lieu dans tout le pays pour élire les représentants du peuple pour les 4 années à venir à compter de mars 1982. Les 474 membres, ainsi élus, du Congrès national du peuple ─ la chambre des députés ─ élisent à leur tour, le 9 novembre 1981, comme Président Chef de l’État pour succéder à U Né Win, le général en retraite U San Yu, ancien secrétaire général du Comité exécutif du parti et collaborateur de Né Win depuis l’origine. Le Premier ministre est toujours U Maung Maung Kha avec un cabinet assez peu remanié. La transition s’est opérée sans remous.
Le 28 mai 1980, une amnistie générale est offerte aux rebelles à condition qu’ils se présentent aux autorités du pays dans les trois mois. Le 29 juillet, l’ancien Premier Ministre U Nu revient donc en Birmanie, « officiellement invité par le Président Né Win, en reconnaissance pour les services passés rendus au pays, et pour participer aux efforts du gouvernement pour purifier et propager la foi bouddhique ». En dépit du ralliement d’un petit nombre de rebelles, les foyers d’insurrection demeurent, constitués par le parti communiste opérant à la frontière chinoise, par l’armée d’indépendance kachin au nord, et la rébellion karen au sud-est à la frontière thaïe. Le trafic de la drogue et la contrebande alimentent toujours les fonds de la rébellion. Malgré quelques saisies importantes, les troupes gouvernementales ne sont pas encore parvenues à démanteler ce commerce lucratif, le plus souvent canalisé par la Thaïlande.
La Birmanie, depuis son accès à l’indépendance, a toujours visé à entretenir de bonnes relations avec tous les pays, et la République Socialiste de l’Union de Birmanie a conservé cette tradition d’indépendance et de non-alignement vis-à-vis des superpuissances. La Birmanie, bien que cofondatrice du mouvement des Non-Alignés ─ elle fut l’une des cinq nations invitantes à la Conférence de Bandung en 1955 ─ a décidé de quitter le mouvement au cours de la Conférence de La Havane en 1979, jugeant que le neutralisme n’y était plus assez respecté. Et depuis cette date, elle n’est pas revenue sur sa décision. Elle est toujours absente du 7e sommet des Non-Alignés qui vient de se réunir en mars 1983 à New Delhi, maintenant sous la présidence de Mme Indira Gandhi. Mais la Birmanie reste toute dévouée à l’Organisation des Nations Unies, à laquelle elle a autrefois donné un de ses secrétaires généraux, U Thant, et elle proclame que l’ONU est le forum le plus indiqué pour résoudre les tensions internationales et pour œuvrer en vue de la paix et de la sécurité mondiales. La Birmanie garde de bonnes relations avec tous les pays et tous les régimes, ce qui lui permet parfois de contribuer à faciliter les négociations pour réduire les conflits.
Cette cordialité dans les relations que la Birmanie entretient avec les pays les plus divers encourage aussi ces pays à lui offrir leur assistance pour son développement. La Birmanie, en effet, est encore un des pays les plus pauvres du monde, si l’on considère le PNB (Produit national brut) par habitant. D’après les statistiques de la Banque Mondiale, en 1982, il n’était encore que de 170 dollars, assez peu supérieur à celui du Bangladesh (130). Bien des pays d’Afrique, présentés comme sous-développés, ont des PNB supérieurs à celui de la Birmanie, à l’exception du Tchad et de l’Éthiopie. Mais la Birmanie entend conserver sa dignité et son indépendance. On ne l’entend guère mendier dans les forums internationaux. Elle veut garder les mains libres. Ainsi a-t-elle refusé dans le passé la construction, aux frais des États-Unis, d’une autoroute entre Rangoun et Mandalay. Ainsi encore a-t-elle refusé l’aide de Pékin quand elle s’est aperçue que Pékin voulait l’influencer. Toutefois depuis 1972, date à laquelle les dirigeants birmans ont reconnu l’échec de leur politique économique antérieure, la Birmanie a accepté les prêts de la Banque Mondiale et paraît décidée à en suivre les recommandations, pour l’accroissement des échanges extérieurs en particulier. Depuis lors, l’économie n’a cessé de progresser, lentement, mais sûrement.
L’agriculture a été le ressort du redémarrage économique. La production moyenne de riz par hectare a augmenté de 41,5% de 1977 à 1981. Les variétés de paddy à haut rendement ensemencent maintenant plus de la moitié des terres. La Birmanie, avec 14 millions de tonnes de riz en 1981, se classe au 5e rang mondial. Elle est aussi parmi les dix premiers producteurs mondiaux pour les arachides et le sésame. On enregistre également des progrès pour le blé, le maïs, les légumes secs, la canne à sucre et le coton. Le bois de teck est la seconde richesse nationale. Sa production, essentiellement destinée à l’exportation, a atteint 500.000 tonnes en 1981. L’élevage et la pêche, qui végètent encore actuellement, sont parmi les secteurs prioritaires du plan 1982-1986.
L’industrie va désormais pouvoir bénéficier du décollage économique assuré par l’agriculture. C’est l’agro-alimentaire qui prédomine. Il y a peu d’industries lourdes. Les ressources minières sont encore peu exploitées. Cela tient à l’insuffisance de l’énergie. La production pétrolière subvient plus ou moins aux besoins du pays, précisément parce que ces besoins sont rognés. Il faudra de toute façon importer du pétrole brut à l’avenir. Le potentiel hydroélectrique est, lui aussi, faiblement exploité jusqu’à présent : 10 % seulement des réserves générales en hydroélectricité estimées à plus de 100 millions de kilowatts. La Birmanie disposerait donc de richesses potentielles appréciables. Il lui est impératif de ne pas s’immobiliser dans une stagnation d’exploitation, tandis que sa population continue d’augmenter. Le taux d’accroissement des naissances est de 2,2 %, la population étant encore à 85 % en zone rurale, il faut prévoir l’avenir où s’intensifieront les concentrations urbaines. L’isolationnisme a, pour un temps, freiné l’évolution, qui est apparue plus rapide dans les autres pays du Sud-Est asiatique. Mais la politique de l’autruche risquerait d’entraîner un désastre, alors que le pays a potentiellement, face à ces problèmes, bien plus d’atouts que beaucoup de ses voisins.
Tourisme
La Birmanie s’est entrouverte au tourisme à l’époque où il devenait impossible de se rendre au Cambodge pour visiter Angkor. Elle en retire un certain profit en devises. Le touriste, en effet, est encouragé à apporter avec lui autant d’argent qu’il désire en dépenser, mais il est tenu de se soumettre à un contrôle très strict à l’arrivée et au départ, ceci pour éviter le trafic des devises en dehors du cours officiel. Par ailleurs, le visa de séjour est limité à 7 jours, non renouvelable sur place, et le touriste, à l’arrivée, doit témoigner que son départ est programmé avant l’expiration du septième jour plein. Malgré ce handicap de restrictions quant à la durée du séjour, des dizaines de milliers de touristes sont venus admirer la beauté des sites et des paysages, et les Français ne sont pas en reste (20 % des entrées). S’ils regrettent quelque peu l’inconfort relatif des moyens de transport et des lieux d’hébergement, ils se déclarent par contre charmés de l’accueil chaleureux des populations rencontrées. Pagan, la vieille cité des rois, est le site touristique vers lequel les circuits sont surtout axés. Après le tremblement de terre destructeur de 1975, on a maintenant restauré les édifices endommagés les plus importants. Depuis août 1979, on s’est efforcé de faire de Rangoon, la capitale, une ville plus propre et mieux ordonnée pour la donner en vitrine du reste du pays aux touristes à qui l’intérieur demeure relativement inabordable. Les excursions sur Mandalay et Maymyo, ou vers la plage de Ngapali, risquent parfois de tourner en courses contre la montre pour des touristes trop portés à flâner.
Pour vivre heureux, les Birmans veulent se maintenir à l’écart de la curiosité morbide des gens en quête de sensationnel, et ils estiment que les correspondants de presse sont de ce genre. Rien d’étonnant donc que la Birmanie apparaisse si peu dans les journaux et revues d’actualités. Au cours d’une année, rares et brefs sont les articles traitant de ce pays, même dans le « Far Eastern Economic Review » qui couvre pourtant l’actualité dans tout le Sud-Est asiatique. Donc peu d’articles à grand fracas sur la corruption, le chômage, la drogue, le marché noir, et même sur les rébellions. A en juger par le quasi silence des journaux, on pourrait croire que ce pays n’a pas de problème, ni même d’histoire.
3. La vie de l’Église en Birmanie
Au plan religieux, on n’est pas mieux informé. Cependant depuis la fin de 1979, le gouvernement birman a permis à ses ressortissants, justifiant de raisons valables, de faire quelques voyages à l’étranger. C’est ainsi que des évêques birmans et un petit nombre de prêtres, sœurs et laïcs ont pu participer à des congrès : Manille (déc. 1979), Lourdes (juil. 1981), Samphran en Thaïlande (oct. 1982). L’archevêque de Mandalay et trois évêques (Bassein, Kengtung, Myitkyina), à l’occasion du synode (26 sept.-25 oct. 1980) ont pu aussi faire leur visite « ad limina » à Rome. Ils furent reçus en audience par le Pape le 10 oct. 1980 (Osservatore Romano, 4 nov. 1980). Des religieuses ont fait un stage à Rome ; des prêtres également, à Rome, New York et Paris.
Quelques-uns de ces faits furent sans doute relatés en leur temps, mais si on relit les panoramas missionnaires annuels des trois années passées dans « Fides», il faut attendre celui de septembre 1982 pour voir la Birmanie gratifiée de deux lignes : « nouveau chef d’État et belle floraison de vocations ». Dans les deux précédents, silence absolu. Et pourtant la Birmanie compte 2 archidiocèses, 6 diocèses et 1 préfecture apostolique. Des divisions de diocèses sont à l’étude. Seul l’évêque de Taunggyi est un Italien, tous les autres sont des « nationaux », y compris l’évêque auxiliaire de Taunggyi, le dernier nommé, en avril 1980 (Doc. Cath. 19 oct. 1980) et qu’un article de La Croix, fin 1980, pouvait laisser croire tout premier évêque birman. Il est, c’est vrai, le 1er évêque de l’ethnie kayah, mais le 12e évêque de nationalité birmane. En Birmanie, les catholiques, 400.000, ne représentent sans doute qu’une faible portion de la population (1,2 %), mais leur total est approximativement le même que celui des catholiques du Japon (0,34 % de la population), le même que celui des catholiques de la «grande » Malaisie (3,4 %), une fois et demie plus grand que celui des catholiques de Taïwan (1,66 %), deux fois plus grand que celui des catholiques de Thaïlande (0,40 %). Sans doute, en Birmanie, le clergé et les religieux et religieuses ne peuvent rivaliser en nombre avec ceux du Japon, où les vocations ont été suprêmement florissantes ─ c’est un des plus beaux fleurons du Japon, qui n’est pas assez mis en relief ─, mais là, au Japon, les étrangers se comptent aussi par centaines, alors qu’en Birmanie les étrangers vont désormais se compter par unités. En Malaisie, la moitié des prêtres sont étrangers, de même à Taïwan, de même en Thaïlande. On peut donc dire que l’essor de l’Église de Birmanie, fruit du labeur passé des missionnaires, repose maintenant en quasi-totalité sur le clergé, les religieux et religieuses, et les catéchistes locaux, et que c’est vraiment admirable. Malgré cela, les panoramas missionnaires de l’Église catholique ne trouvent rien à en dire.
Les MEP
Il est certain que, pour la Société des Missions Étrangères, le rapport d’activité de ses membres s’amenuise de plus en plus. A la date où s’écrit ce compte rendu (mars 1983), deux membres de la Société seulement sont encore sur le terrain : le Père Dubromel, âgé de 85 ans, retiré à Thèbyu, diocèse de Bassein, et le Père Muffat, âgé de 68 ans, toujours en activité et plein d’élan, dans sa paroisse de Lumbang aux Chin Hills, archidiocèse de Mandalay. Durant ces trois années, cinq de nos confrères sont morts en Birmanie, et chacun d’entre eux à sa manière était une grande figure de missionnaire.
Le Père Philippe est mort le 18 avril 1980 à Kyaiklat dans sa 87e année. Il fut le grand apôtre des Indiens du delta au temps qui précéda l’indépendance, et il demeura tout dévoué à ceux qui demeurèrent sur place, mais en sachant aussi s’adapter aux autres, chrétiens ou non-chrétiens, de son district, après l’exode indien. Au début d’avril 1980, le Père Philippe se sentit fatigué. Il fut hospitalisé, mais la médecine ne pouvait plus le guérir. Le docteur lui permit de rentrer chez lui, et le Père Philippe s’éteignit doucement le vendredi matin 18 avril à minuit trente. Ses obsèques eurent lieu le lundi 21 avril devant une foule énorme, non seulement les chrétiens de Kyaiklat, mais aussi beaucoup de Birmans bouddhistes, car le Père, ayant habité Kyaiklat depuis 1929, était un des plus vieux résidents de la ville, et pour tous il était de la famille comme un bon grand-père.
Le Père Narbaitz est mort à Paris le 3 septembre 1980 ; il venait de quitter Rangoon, le 1er septembre, pour recevoir des soins spéciaux pour son diabète. A sa descente d’avion, le 2 septembre, il passa quelques heures à la rue du Bac et fut aussitôt admis à l’hôpital St-Jacques. Le lendemain, 3 septembre, alors que la journée s’était bien passée, il eut un malaise cardiaque, le soir, pendant qu’il prenait son repas et devisait gaiement avec son frère et sa belle-sœur. Le Père Itçaina, lui aussi, était sur place et put lui donner les derniers sacrements. Malgré les soins de réanimation, prodigués immédiatement, on ne put conjurer la crise. Bien que le Père Narbaitz soit mort à Paris, on peut à juste titre le considérer comme ayant succombé en Birmanie, car il venait à peine d’en sortir, et il n’avait accepté ce départ que pourvu d’un permis spécial qui lui permettait de rentrer à nouveau en Birmanie, une exception rarissime alors à la règle qui rendait tout départ définitif. Le nom du Père Narbaitz est lié au district de Myaungmya, dans le diocèse de Bassein, où il a accompli pendant 34 ans un ministère débordant d’activité. Après les heures sombres des troubles de la rébellion, le Père Narbaitz, non seulement releva les ruines et pansa les blessures, mais fonda des écoles un peu partout, jusque dans les campagnes les plus reculées, et en particulier deux écoles secondaires pour filles et garçons au centre, avec pensionnats pour les élèves venant des postes éloignés. Il construisit une nouvelle église suffisamment spacieuse pour abriter l’afflux des jeunes du district en formation au centre. Mais le rayonnement de l’œuvre du Père Narbaitz déborda le district et s’étendit à toute la Birmanie, quand il créa l’École des catéchistes où vinrent, et viennent encore, se former aussi bien ceux du delta que ceux des montagnes chins et kachins et du plateau shan. Et ce travail acharné, le Père Narbaitz continuait à l’assurer, aidé de ses collaborateurs, malgré un diabète qui le faisait souffrir terriblement. Il refusait de songer à sa guérison, si elle devait signifier pour lui l’exil loin de la Birmanie. Il n’accepta le départ pour la France que le jour où il eut les papiers autorisant son retour en Birmanie. Il semble que le Seigneur a voulu lui demander le sacrifice suprême en le rappelant à lui, à peine débarqué en France. A ses obsèques à la rue du Bac, il était entouré par sa famille de France et ses confrères de la Société, mais c’était bien le dépouillement en comparaison des obsèques grandioses qu’il aurait eues à Myaungmya. A quelques semaines près, les quatre évêques birmans, dont le sien, celui de Bassein, qui se rendaient à Rome à l’occasion du Synode, auraient pu être présents pour représenter la Birmanie à Paris pour le dernier adieu. Dieu a voulu pour son zélé serviteur quelque chose du dépouillement du Christ au Calvaire, afin que l’Église de Birmanie retire tous les fruits de ce sacrifice, après avoir bénéficié de l’œuvre admirable du missionnaire.
Le 26 mars 1982, à l’âge de 71 ans, est mort le Père Brun, un autre bâtisseur d’église. Envoyé en 1951 à Moulmein par son évêque pour relever les ruines de l’occupation japonaise, il remit en chantier la construction de la vaste église que le Père de Chirac avait commencée dans les années 1920 et dont les travaux avaient été interrompus à sa mort en 1929. Elle devait être, par son ampleur, la seconde de l’archidiocèse, après la cathédrale de Rangoon, prévue pour devenir un jour peut-être cathédrale d’un futur diocèse de Moulmein. En 7 ans, le Père Brun réussit le tour de force de parachever l’entreprise, et, le 19 mars 1958, elle était solennellement bénie et ouverte au culte. Depuis cette date, le Père Brun s’est dépensé au service de sa paroisse qui, en plus de la ville, comportait aussi de petites chrétientés dans les environs et dans l’île du Diable, au large de Moulmein, où il éleva une petite chapelle. Le Père Brun, lui non plus, ne pourra pas reposer à l’ombre de son clocher, car, transporté malade à l’hôpital de Rangoon, c’est là qu’il mourut, d’une crise d’urémie. Ses obsèques, du moins, eurent lieu à la cathédrale de Rangoon, où il avait été vicaire de 1939 à 1942 et de 1946 à 1951, avec un intermède de déportation en Inde par les Anglais. Une affaire rocambolesque... voir le Mémorial 1982, à paraître.
Les missionnaires de la Société disparaissant l’un après l’autre, le Seigneur a jugé qu’il pouvait alors rappeler à lui le Supérieur régional. Le Père Ogent est mort le 11 mai 1982, à l’âge de 75 ans après quelques jours d’hôpital. Il était devenu Supérieur régional quand le Père Bazin, son prédécesseur, fut nommé Vicaire apostolique de Rangoon. Les circonstances ont fait qu’il a battu tous les records de durée dans cette charge : de 1953 à sa mort, presque 30 ans. De broussard qu’il était, par devoir il devint citadin ; mais sa joie, tant qu’il put le faire, était d’aller visiter les confrères jusque dans les postes les plus reculés, dans la brousse cariane ou par les raidillons des montagnes chins. Dans sa fonction, le Père Ogent a vu l’Église de Birmanie prendre peu à peu le visage national qu’elle a aujourd’hui avec ses archevêques et ses évêques, son grand séminaire désormais sur le sol de la patrie, l’apothéose du Congrès Eucharistique de 1956... Par son entremise, la Société des Missions Étrangères a passé le flambeau aux Églises locales, et quand les jeunes missionnaires furent contraints de quitter le pays en 1966, il a su, par son exemple de fidélité au poste, encourager les anciens à demeurer sur la brèche pour rendre encore service jusqu’à leur mort. Le Père Ogent n’était pas seulement le lien avec la rue du Bac, mais aussi avec le monde diplomatique et touristique, les Français en particulier, mais pas seulement eux. Il était ouvert à tous. Sa bonne humeur de Normand dissipait les nuages des contrariétés, quelles qu’elles soient. En trente ans, que de démarches il a accomplies, des plus anodines aux plus importantes, pour le bien de ses confrères, de ses visiteurs, et de l’Église de Birmanie !
Le Père Ogent disparu, le Vice-régional, le Père Mainier, à Mandalay, assurait encore le lien avec Paris et Hong-kong. Mais lui aussi était condamné, par le cancer. Il est mort, épuisé par la maladie, le 21 janvier 1983. De lui, on peut dire que, depuis la veille de la seconde guerre mondiale jusqu’à sa mort, il a été la cheville ouvrière de la mission qui est devenue l’archidiocèse de Mandalay. Il avait l’estime de tous et, en d’autres temps, il aurait été l’évêque auxiliaire et le successeur de Mgr Falière au siège de Mandalay. Mais pour assurer la promotion du clergé birman à l’épiscopat, le Père Mainier accepta humblement de seconder à tour de rôle quatre archevêques de Mandalay, dont trois de nationalité birmane : Mgr U Win, Mgr U Ba Khin, et enfin Mgr U Than Aung. Tous quatre ont apprécié son dévouement sans borne et l’ont vénéré comme leur ami le plus intime, d’une discrétion exemplaire. Le Père Mainier était aussi l’ami très cher de tous les confrères de la Société, quels que soient leur âge et leur poste dans la Mission. Il avait été choisi comme Supérieur local dès le début, et s’il ne fut pas proposé par ses confrères comme Supérieur régional de Birmanie, c’est simplement parce qu’ils avaient peur de le voir partir de Mandalay. On jugeait qu’il était énormément plus utile dans ses diverses fonctions à Mandalay. Car le Père Mainier abattait l’ouvrage de trois ou quatre prêtres à lui seul. Provicaire, et plus tard Vicaire général, il était le second de l’évêque, délégué souvent par lui pour les visites pastorales, en particulier aux Chin Hills du nord et du sud. Sa première visite sur ces montagnes, il l’avait faite en février 1939 avec Mgr Falière et il revenait, en décembre 1940, pour accompagner et installer les deux fondateurs de la mission chin du nord : le Père Moses, futur archevêque U Ba Khin, et le Père Pierre Blivet, qui y assurèrent une présence pendant la guerre et l’occupation japonaise. Dans ce même temps, le Père Mainier était à Mandalay. Il fut autorisé par les Japonais à rester dans la ville avec le curé de la cathédrale, le Père Joseph, futur archevêque U Win, et de là il assura le ravitaillement des établissements catholiques, en particulier de la Léproserie St-Jean, située à l’orée de la ville, où avaient été regroupés les missionnaires français de Mandalay et irlandais de Bhamo, en plus des religieuses et de centaines de lépreux. Il connut le bombardement de Mandalay qui détruisit, entre autres, la cathédrale, l’évêché et l’orphelinat. La guerre finie, le Père Mainier, en qualité de procureur, fut partout pour relever les ruines. Dans son « antre », à la fois bureau, cellule et bazar, il coordonnait le ravitaillement en tout genre pour toutes les œuvres de la mission : paroisses, écoles, petit séminaire, postes fondés ou en perspective aux Chin Hills ; et il était aussi l’administrateur officiel de la Léproserie. C’est la nationalisation en 1965 qui le déchargea de cette dernière tâche. Ce fut donc jusqu’alors un travail de titan ! Après le renvoi des jeunes missionnaires en 1966, le Père Mainier se trouvait toujours là pour aider ceux qui restaient et épauler les prêtres birmans, qui, eux aussi, l’avaient en vénération. En 1967, il prit en charge personnellement la paroisse St-Michel, située dans un quartier pas très éloigné de la cathédrale. En 1976, il y ajouta du ministère auprès de la communauté d’Amarapura, avec messe deux fois par semaine. Il se dépensait sans compter pour ses paroissiens. Là encore, une terrible épreuve le frappa. En mai 1981, un immense incendie ravagea tout un quartier de Mandalay, plus de 6.000 maisons, dont la paroisse St-Michel en totalité, n’épargnant que l’église et le presbytère. Tous ses paroissiens furent sans abri et totalement démunis. L’événement passa inaperçu en France, qui se voulait alors dans l’euphorie du « changement » et se souciait plutôt des turbulences en Afrique, comme toujours. Mais le Père Mainier multiplia les appels auprès de ses parents, de ses amis, et des touristes français de passage pour qu’ils viennent en aide à ses pauvres gens. Une touriste, à son retour, s’est même écriée : « Vous avez un saint à Mandalay, et qui fait des miracles. » La perspective d’un congé en France pour trois mois avec possible retour en Birmanie était désormais envisageable. Des missionnaires italiens en profitèrent, tel le Père Mattarucco au début de l’année 1982. Mais le Père Mainier ne put se résoudre à partir en laissant ses fidèles dans la misère. Il renonça à penser à un congé, et ce furent des membres de sa famille qui vinrent le voir à Mandalay, fin mars 1982, lui causant une joie extrême, parce qu’ils l’aidaient à soulager la détresse de ses paroissiens. La maladie finalement terrassa ce travailleur infatigable. Comme sa mort eut lieu en janvier, tout le clergé de l’archidiocèse était à Mandalay pour la retraite annuelle. Ce fut donc, entouré de tous ses frères dans le sacerdoce que le Père Mainier, en des obsèques solennelles à la cathédrale de Mandalay, fut escorté vers sa dernière demeure, selon ses vœux, en terre birmane.
D’autres confrères missionnaires en Birmanie ont été rappelés à Dieu durant ces trois années. La maladie les avait contraints au retour en France. L’un d’eux, le Père Bertin, un an seulement après son arrivée à Rangoon en fin 1946, avait dû renoncer au ministère en Birmanie, et il est mort dans sa Lorraine natale le 15 novembre 1980. Quant aux autres, ce fut après un long et fructueux ministère, par obéissance aux ordres des médecins, qu’ils quittèrent les lieux de leurs travaux, et à l’époque sans possibilité de retour. La maladie gonflait ainsi le groupe des expulsés de 1966. Eux aussi ont marqué l’Église de Birmanie : le Père Danis, mort le 7 juillet 1980 à l’hôpital de Toulouse et inhumé à Montbeton, il fut l’apôtre des Chinois de Rangoon et l’un des organisateurs de talent du Congrès Eucharistique de 1956 ; le Père Calmon, mort le 4 octobre 1981 à Gramat, au pays natal, après avoir été le héros de l’épopée cariane à Papun, archidiocèse de Rangoon ; le Père Dixneuf, mort le 4 décembre à Brive, l’âme et le moteur de l’apostolat aux Chin Hills jusqu’en 1972 ; enfin le Père Michel Blivet, mort le 23 mars 1982 à l’hôpital de Montauban et inhumé à Montbeton, apôtre des Chins de la plaine à Nyaungbintha, où il succéda dans ce poste aux Pères Mainier et Dixneuf.
En Birmanie désormais, deux de nos aînés seulement demeurent : le Père Dubromel et le Père Muffat. L’âge et la faiblesse de sa vue obligent le Père Dubromel à ne plus quitter Thèbyu, au diocèse de Bassein. Au milieu de ses chrétiens, il offre sa prière et sa retraite en louant Dieu humblement de ce que d’autres, plus jeunes et plus alertes, « construisent l’infrastructure de l’Eglise de Birmanie », comme il avait coutume de dire à ses jeunes confrères. Le Père Muffat, lui, est « inamovible » et toujours en mouvement à Lumbang aux Chin Hills, dont il ne peut guère s’évader qu’une fois par an, pour la retraite à Mandalay. Sa cure de Lumbang n’est pas une sinécure, car les pentes sont raides pour visiter son village et ses dessertes, autant et sinon plus que dans sa Savoie natale. Le moindre de ses déplacements doit s’entendre « par monts et par vaux ». Son district compte 3.000 catholiques et quelque 300 catéchumènes en 19 lieux sur une distance de 60 km. En 1981, il a baptisé 121 bébés de familles chrétiennes contre seulement 19 décès de tous âges. Dans une de ses dernières lettres, il dit que « la santé est très bonne et la marche est le meilleur des sports ». Le Père Muffat est maintenant le dernier représentant de la bande « endiablée » des jeunes défricheurs des Chin Hills et il voit mûrir la moisson. « En 1946, dit-il, la mission chin comptait 500 catholiques ; aujourd’hui ils sont 45.000 en perspective, 8 prêtres chins sont sur le chantier, une dizaine de religieuses, plus de 100 catéchistes. L’an prochain, 6 Chins seront ordonnés prêtres, dont un de mon district. Plus de 50 sont au séminaire de jeunes et 30 au grand séminaire. » Une préfecture apostolique des Chin Hills est pour un prochain avenir et le Père Muffat aimerait contempler ce beau jour, au titre de pionnier de la Société.
La relève des vocations
La présence des missionnaires étrangers s’est donc peu à peu réduite : 2 MEP français (en 1983), 7 PIME italiens (en mai 1983), 1 Salésien italien, et quelques frères coadjuteurs. Le plus jeune de tous ces missionnaires est âgé de 61 ans. C’est donc heureux que les vocations au sacerdoce soient en augmentation. Il y aurait au total plus de 500 petits séminaristes et le nombre des grands séminaristes est aux abords de 200. Les évêques de Birmanie sont parfaitement conscients qu’au nombre il faut ajouter la qualité. Selon les vœux de la récente 3e Assemblée de la Fédération des conférences épiscopales d’Asie qui s’est tenue à Samphran-Bangkok (20-27 oct. 1982), ils se préoccupent d’une meilleure « formation personnelle, théologique et pastorale » des enseignants et des élèves des séminaires. Les récentes autorisations données par le gouvernement permettent maintenant d’envisager des stages de perfectionnement à l’étranger. Une autre mesure gouvernementale, qui doit contribuer à rehausser le niveau des connaissances des étudiants birmans sur le forum international, a été la décision en 1981 de revenir à la pratique de l’enseignement de l’anglais dès le primaire et même le jardin d’enfants. Les petits séminaristes, instruits dans les écoles d’État au niveau du secondaire, bénéficient désormais d’un encouragement supplémentaire. L’Église de Birmanie, qui a toujours insisté sur une bonne connaissance de l’anglais chez ses prêtres, se trouve donc être en plein accord avec ce nouveau point de vue officiel. Du point de vue des jeunes élèves, il n’y aura plus ce hiatus, qui pouvait en décourager certains, entre le grand séminaire et l’université. Les vocations au sacerdoce peuvent ainsi retirer un avantage en profondeur de décision personnelle et de liberté individuelle.
Jean BURCK.
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