| Année: |
1985 |
| Pays: |
Birmanie |
| Mission: |
Birmanie |
Région de Birmanie
I. LA BIRMANIE : SITUATION GÉNÉRALE
Avant de présenter ce qu’est aujourd’hui l’Église de Birmanie, il est bon de rappeler d’abord les conditions dans lesquelles elle doit vivre et travailler. Voici donc un aperçu de la Birmanie aujourd’hui.
Pays de 678.000 km2, la Birmanie, qui comptait 16 millions d’habitants en 1946, en compte actuellement plus de 36 millions. La population a donc plus que doublé en quarante ans. Population très jeune donc, mais qui reste fermée au monde moderne.
Le contraste est saisissant pour qui arrive de Bangkok. A Rangoon, la capitale, rares sont les voitures ; et parmi celles qui roulent, au milieu des tricycles, des bicyclettes et des chars à bœufs, la plupart sont des modèles des années cinquante, voire même des reliquats de la guerre avec le Japon, jeeps et camions qui ont été cent fois réparés et qui s’achètent à des prix fous. Dans ce contraste saisissant, tout n’est pas à l’avantage de Bangkok, car on peut se demander si le mode de vie trépidant et bruyant de la capitale de la Thaïlande serait un progrès pour Rangoon.
Autrefois, on appelait la Birmanie « le pays d’or ». Mais les terribles difficultés économiques auxquelles le pays doit faire face aujourd’hui peuvent faire douter du bien fondé de ce titre. La situation n’est pas très reluisante et on a l’impression que le développement s’est arrêté depuis quelques décades.
Depuis 1945 et la victoire des Alliés sur le Japon, la Birmanie n’a pourtant jamais été en guerre avec aucun de ses voisins : les Thaïs, les Laos, les Chinois, les Tibétains ou les Indiens. Elle n’a pas vécu en paix pour autant, surtout pas depuis son accession à l’Indépendance (4 janvier 1948) qui provoqua la rébellion des Karens (Carians), suivie de celle des Shans, des Katchins et d’autres ethnies moins importantes. Et 38 ans plus tard, ces rébellions durent encore, surtout dans le fameux « Triangle d’or », à l’est de la rivière Salween, où les troupes fédérales ne peuvent plus guère pénétrer. Il n’y a guère que les plaines centrales et les ChinHills, à l’ouest, qui aient pu sauvegarder la paix. Mais il y a beaucoup de brigandage dans le pays, et la corruption touche toutes les couches de la société.
Le premier résultat de cette situation intérieure confuse est l’éclatement de la nation en plusieurs Etats, selon les principales ethnies ; chacune avec, en principe, une autonomie interne. Il y a aussi d’autres résultats : la dégradation progressive des moyens de transports et de communication, la paralysie croissante de l’économie, les départs massifs des étrangers (Chinois, Indiens, Anglo-Birmans), et la prise en charge des affaires publiques par des Bamas (Birmans) qui, civils ou militaires, n’ont pas toujours la compétence nécessaire pour assurer le gouvernement.
Les progrès scientifiques et techniques dans le reste du monde, la compétition entre les « Grands », et plus encore l’évolution de la Chine, la grande voisine du Nord, tout cela ne va pas sans retentissement sur la Birmanie. Mais ce retentissement reste faible, car le gouvernement birman actuel, se méfiant de toute interférence étrangère, maintient le pays dans une neutralité politique et l’isole des influences du monde extérieur. Après une tentative d’instauration d’une République, inspirée du régime parlementaire anglais, l’armée a pris le pouvoir en 1962 ; depuis cette année, le général Ne Win reste le maître incontesté du pays, en tant que secrétaire général du Parti au pouvoir. Le général San You, Président en titre, demeure soumis aux directives du Parti. Pratiquement tout a été nationalisé ou étatisé. Ceci a provoqué une certaine résistance passive du peuple et des bonzes, ce qui, bien sûr, ne favorise pas beaucoup le développement économique.
Les valeurs religieuses, essentiellement issues du bouddhisme, et illustrées par des milliers de pagodes à travers tout le pays, ont également beaucoup décliné. Les fervents du Bouddha, autrefois puissamment aidés par U Nu, ont bien tenté un « aggiornamento », admirable d’ailleurs ; mais cela n’a pas suffi à redonner son dynamisme à cette religion qui a longtemps fait la gloire de la Birmanie. Les adeptes du bouddhisme, parmi le peuple mais aussi parmi les bonzes, sont généralement gagnés par le matérialisme. Les jeunes, et surtout les étudiants, n’accordent plus beaucoup de crédit à l’enseignement du Bouddha. Ils recherchent surtout les commodités et l’efficacité matérielle des pays développés et industrialisés.
La Birmanie était pourtant un pays « béni des dieux » et ses richesses naturelles demeurent considérables : riz, teck, pétrole, manganèse, pierres précieuses. Mais le régime politique actuel, inspiré du marxisme, n’est pas parvenu à mettre à profit ce potentiel immense de développement. Autrefois premier exportateur de riz du monde, la Birmanie d’aujourd’hui n’arrive pas à se nourrir convenablement. Le commerce international du teck et des rubis a aussi considérablement diminué.
Le système politique birman actuel n’admet pas la multiplicité des partis. Il n’y a qu’une forme de gouvernement qui soit admise : la « Voie birmane vers le Socialisme ». Les relations avec les pays étrangers sont volontairement limitées, soit dans le domaine économique ou même simplement touristique. Un visiteur étranger ne peut séjourner que sept jours en Birmanie, au titre de touriste, mais pendant ce court séjour il appréciera la cordialité birmane.
La Birmanie va-t-elle encore longtemps être un pays où l’histoire paraît s’être arrêtée ? Ne Win a maintenant 74 ans. Le bon peuple semble fatigué de la « Voie birmane vers le Socialisme ». D’autre part, la grande voisine du Nord ne s’ouvre-t-elle pas au libéralisme ?
Il n’est pas interdit de penser que les choses vont peut-être changer. Mais qu’adviendra-t-il alors ? Dieu seul le sait.
II. L’ÉGLISE DE BIRMANIE
Il paraît inutile de retracer ici les principales étapes de la pénétration et du développement du christianisme en Birmanie. Les documents ne manquent pas. Par contre, il paraît indispensable de rappeler que la population de ce pays est composée d’une quantité d’ethnies différentes, dont les principales sont les Karens, les Katchins, les Chins, les Mwons, les Arakans, les Was, les Palaungs, les Nagas.
Dans ce contexte, le mot « Birman » est un peu un mot piégé. Il peut aussi bien signifier « citoyen de Birmanie » que simplement « Bama », c’est-à-dire l’ethnie majoritaire, installée dans le centre du pays, et qui représente peut-être 60 % de la population. Plus qu’une race particulière, c’est plutôt un amalgame de tribus qui ont été unifiées par une longue vie commune, une langue commune avec une écriture propre et surtout une religion commune : le bouddhisme Thérawada.
Les autres ethnies, plutôt montagnardes, sont restées globalement étrangères au bouddhisme pur. Nous disons que ce sont des « animistes » ; mais chacune a ses croyances et ses rites particuliers, sa langue et ses coutumes, en bref, tout ce qui fait la « culture » d’un peuple. Tous ces gens-là sont des citoyens birmans à part entière, tout autant que les Bamas qui sont d’ailleurs arrivés après eux dans le pays. Il n’est donc pas totalement exact de dire que les chrétiens de Birmanie se recrutent surtout parmi les non-birmans.
Autrefois, et surtout jusqu’en 1942, date de l’invasion des troupes japonaises, l’Église catholique de Birmanie, principalement dans les villes, comprenait un assez grand nombre d’étrangers : Chinois et Indiens. Maintenant ces étrangers ont massivement quitté le pays. Les chrétiens de Birmanie, actuellement, sont des autochtones à 100 %, ce qui fait que l’Église de Birmanie est bien différente de l’Église de Thaïlande.
Les missionnaires sont venus en Birmanie à partir du XVe siècle. Mais jusqu’au XVIIIe siècle, leur influence fut très limitée et sans suite bien apparente. Ils ont d’abord œuvré parmi les populations des plaines, et donc parmi les Bamas qui sont tous, en principe, adeptes du bouddhisme. C’est pourquoi les résultats tangibles, les conversions au christianisme, furent longtemps extrêmement faibles.
Dès qu’ils en eurent la possibilité, les missionnaires chrétiens s’adressèrent donc aux montagnards les plus proches, à commencer par les Karens, dont un bon nombre vivent aussi dans les plaines du Sud, à travers tout le delta de l’Irrawady. Plus tard, les Shans, les Katchins et les Chins furent de même évangélisés ; et cette fois, les conversions furent nombreuses. Mais les efforts de nos anciens dans la plaine centrale de Mandalay ne furent pas entièrement stériles ; il y eut des conversions en milieu Bama, et leurs descendants restent bien fidèles. On peut dire que la majorité des communautés chrétiennes du diocèse de Mandalay est composée de Bamas.
A l’origine, les missionnaires chrétiens étaient tous des catholiques. Puis il y eut des Baptistes américains, au début du XIXe siècle. Avec l’arrivée des colons anglais, des pasteurs protestants de diverses Églises vinrent à leur tour, souvent avec des moyens financiers considérables et la bénédiction efficace des administrateurs britanniques. Avec la guerre de 1942-1945, puis l’Indépendance Nationale (1947-1948), presque tous ces pasteurs sont repartis et il ne reste pas grand chose de leurs églises. Seuls les Baptistes ont prospéré, en milieu montagnard, tout comme nous. Leur nombre, supérieur à celui des catholiques, devrait être de 500.000 fidèles.
L’Église catholique compte actuellement environ 400.000 baptisés. Elle est organisée comme suit : deux archevêchés (Rangoon et Mandalay) et sept évêchés et peut-être un huitième avant longtemps dans les Chin Hills. Il y a 10 évêques, 220 prêtres, 60 religieux-frères, 680 religieuses, 1.350 catéchistes professionnels, 180 grands séminaristes et 510 petits séminaristes. L’Église forme un ensemble vivant et cohérent, connu de tout le peuple et reconnu par le gouvernement. Mais les fidèles (1,2 % de la population) sont dispersés parmi les différentes ethnies et sur un territoire plus vaste que la France.
Cette Église, hier encore dirigée par des étrangers (évêques et prêtres venus d’Occident) a désormais à sa tête des évêques et des prêtres du pays, sauf de très rares exceptions, comme nos deux confrères MEP, les PP. Muffat et Dubromel. Encore faut-il ajouter que seul le P. Muffat, dans le diocèse de Mandalay, est pleinement actif, pasteur infatigable de tout un district des Chin Hills. Le P. Dubromel, âgé de 88 ans, et pratiquement aveugle, est totalement retiré dans une petite paroisse du diocèse de Bassein. La prise en main des diverses responsabilités pastorales, au moment du départ subit des étrangers, n’a pas été une chose simple pour le clergé birman. Les épreuves à surmonter étaient nombreuses : ruines laissées par la guerre avec le Japon, guerres civiles à n’en plus finir, nationalisation de toutes les écoles, hôpitaux ou dispensaires appartenant autrefois à l’Église, renvoi de tous les jeunes missionnaires étrangers. Mais l’Église de Birmanie a su faire face à toutes ces difficultés, et elle s’est admirablement développée. Les petits séminaires sont restés ouverts et les vocations y abondent. Il serait faux de prétendre, comme on est parfois tenté de le dire, que ces vocations ne sont motivées que par la recherche d’une promotion sociale. La foi des séminaristes n’est pas qu’un vernis extérieur. Le grand séminaire national, au nord de Rangoon, compte 180 élèves : un chiffre remarquable, vu qu’il n’y a que 220 prêtres en exercice dans le pays. Ces jeunes gens font sept ans d’études sérieuses de philosophie et de théologie, et le niveau des études ne cesse de monter. Tout n’est pas parfait, certes. Il y a bien eu quelques défaillances dans le clergé. Mais elles sont restées peu nombreuses.
Pour cette jeune Église de Birmanie, les conditions d’existence et d’engagement apostolique sont difficiles, et les moyens sont pauvres. Mais, à la suite de nos devanciers-fondateurs et dans un même esprit, les prêtres et catéchistes de Birmanie savent généralement se contenter de peu et garder la joie au cœur. Et pourtant, les prêtres aussi bien que leurs ouailles ne manquent pas d’être touchés par les tentations de la mentalité matérialiste, venue d’Occident et diffusée maintenant par la télévision. Mais il leur faut bien vivre dans la pauvreté, vu le peu de ressources locales. Et si l’aide des Églises d’Occident venait à manquer ?... Nous savons que les autorités de l’État ont les yeux fixés sur les activités financières des évêques. Souhaitons seulement qu’elles se contentent de regarder.
Le Christ a connu la persécution. Son Église en Birmanie, qui a déjà ses martyrs, pourrait bien un jour refaire la même expérience. Mais le labeur de nos aines n’aura pas été vain : l’Église du Christ est là-bas solidement implantée. Nous pouvons avoir confiance. Nous pouvons en remercier le Seigneur.
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