| Année: |
1884 |
| Pays: |
Cambodge |
| Mission: |
Cambodge |
| Rédacteur: | Mgr Cordier |
Cambodge.
1884
C’est avec un sentiment de bien légitime satisfaction que, cette année encore, nous constatons les heureux résultats obtenus au Cambodge. Cette mission figure, en effet, sur le tableau de l’administration avec le chiffre de 801 baptêmes d’adultes. Nous voudrions pouvoir dire au prix de quels travaux et par quels moyens l’apostolat de nos confrères de cette mission a préparé cette abondante moisson ; à dé-faut des détails qui nous manquent pour cela, nous devons nous borner à reproduire les comptes rendus de MM. Bou-chut et Derval, que Mgr Cordier nous a transmis, ils suffi-ront d’ailleurs à nous donner une idée du ministère tel qu’il s’exerce au Cambodge et des succès qu’il obtient .
« Le petit district de Song-sau , écrivait M. Bouchut à Mgr de Gratianopolis, encore à son début, se compose de cinq chrétientés ou plutôt de cinq noyaux de chrétientés. Préc-treng ne comptait l’année dernière que quelques familles de néophytes et une de catéchumènes. Depuis le moment où j’y ai établi ma résidence, ses habitants sont devenus rapidement plus nombreux. Des païens de l’Annam et des autres provinces du Cambodge y ont fixé leur demeure et se rangent sous la bannière du Christ. Pauvres, sans autre ressource que l’aumône et l’appui du mission-naire, ils se sont livrés avec ardeur à la culture du riz et du maïs. La fertilité du terrain leur permettra d’étendre plus tard le champ de leurs travaux . Ils trouveront l’aisance dans la plantation du mûrier, de l’indigo et du tabac. La chrétienté de Prec-treng compte actuellement 90 per-sonnes baptisées et 134 catéchumènes. Si Votre Grandeur peut l’aider à se procurer du terrain, dans deux années elle aura plus que triplé.
« Bareng a le fâcheux inconvénient de se trouver au milieu des païens. Le progrès y est plus lent . Les conver-sions cependant y sont assez fréquentes. Si deux ou trois notables, obstinés au possible, ne retenaient la population, en peu de temps tout le village serait chrétien.
« Le Huang-su a été baptisé deux ou trois semaines avant sa mort ; ses derniers moments ont été très édifiants. J’ai trouvé chez lui une foi vive, une grande conviction de la vérité de la religion . Après avoir recommandé à sa famille de se faire chrétienne, il est mort en achevant de faire le signe de la croix . Ancien mandarin de l’Annam, honnête homme dans le paganisme, habile à manier les affaires, il jouissait d’une grande influence à Bareng . Sa conversion et surtout sa mort édifiante produiront, je l’espère, des résultats que je ne tarderai pas à constater. Ses enfants m’ont tout nouvellement manifesté leur inten-tion d’obéir au désir de leur père. Dans quelques semaines, lorsque le premier chagrin sera passé, ils apprendront les prières.
« La chrétienté de An , dont la fondation ne remonte qu’à une année, est dans sa première ferveur. Comme Prec-Treng , elle ne s’augmente que par l’arrivée d’immi-grants païens, venus d’autres provinces. Avant sa fonda-tion, le sanglier et le tigre étaient les seuls habitants du pays. Elle compte actuellement 48 néophytes et quelques familles de catéchumènes.
« Saang, qui n’a qu’un mois d’existence, promet pour l’avenir. Les principaux notables du village païen en ont été les premiers catéchumènes. Il n’y aura donc pas de résistance de la part de la classe supérieure.
« Enfin Prec-prea , petite chrétienté située au-dessous de Pnom-Penh, à près d’une journée de barque de chez moi, n’a malheureusement pas beaucoup d’avenir. Le ter-rain manque. J’y ai baptisé cette année quatre néophytes ; et il ne reste plus qu’un petit nombre de catéchumènes.
« Les chrétientés dont je viens de parler, se composent presque uniquement de l’élément annamite. Je ne compte que très peu de Cambodgiens catéchumènes. Permettez-moi d’ajouter un mot sur les espérances que me donne l’élément chinois. Il y a actuellement sur le Song-sau comme un élan vers la religion de la part des enfants de la Chine. Quelle en est l’origine ? Je ne saurais en pénétrer toutes les causes. Quelle en sera la stabilité ? Je n’oserais la promettre entièrement. De trois points spécialement, de Saang , de Tuc-Vil , de Bareng , de nombreux catéchu-mènes nous sont arrivés. Mon intention est d’en former comme une grande chrétienté chinoise, si le bon Dieu leur donne la persévérance.
« Du Sé même, dans l’intérieur, à plus d’une journée, un village de sept familles demande à s’instruire. J’ai donné l’ordre de bâtir une petite chapelle et j’ai promis de les visiter dans un mois. Le voyage en barque n’est guère possible qu’aux grandes eaux, et encore faut-il s’attendre à bien des difficultés. Puisse le Seigneur donner à tous ces Chinois une volonté sincère d’embrasser la religion !
« Les dispositions des habitants du petit village, qui se trouve près de chez moi, me donnent bon espoir. Il vous souvient, Monseigneur, qu’à votre visite à Prec-Treng, vous avez promis un catéchiste à bref délai . Le lendemain du départ de Votre Grandeur, les Chinois arrivent, et je suis étonné de voir au milieu d’eux le catéchiste que je croyais de retour dans sa famille. Ces pauvres catéchumènes, dans leur première ferveur, ne lui avaient pas per-mis de les quitter. Je m’occupe en ce moment de leur bâtir une petite maison d’école, où on pourra les réunir pour les instruire. Si l’évangélisation des dix familles de ce village réussit, ce sera un gage pour l’évangélisation des autres endroits. »
« Maintenant, continue Mgr de Gratianopolis, passons, s’il vous plaît, à Cai-quanh . Là le P. Derval vous fera faire connaissance avec trois nouvelles stations, qu’il a dernièrement établies dans son district . Ces trois stations sont : Cai-Sach, Gion-chac, e t Baï-Gia . Voici ce que ce confrère m’en a dit dans un rapport que je viens de recevoir :
« Caï-Sàch . C’est une fondation toute récente ; elle ne date que de deux ans . Inutile de revenir sur l’histoire de cette petite chrétienté cambodgienne, si éprouvée de toute façon . Je me bornerai à dire que, dans ma convic-tion la plus profonde, elle tiendra ferme, parce qu’elle est assise sur le fondement de la tribulation, et j’espère grandement que ce frêle arbrisseau, planté à l’ombre de la croix, ne manquera pas de grandir, bravant silencieusement la furie des vents et des tempêtes qui voudraient le déra-ciner. Je suis heureux de constater que, contrairement aux craintes qu’on m’avait fait concevoir, aucun des 55 membres qui composent cette chère communauté, n’a vacillé dans sa foi ; et ils ne demandent qu’à en connaître les règles, pour les réduire en pratique. La misère les chassera peut-être de leurs foyers, mais rien ne sera ca-pable, si on veut les soutenir, de les séparer de la charité du Christ. L’an dernier, le cher P. Janin vint leur faire une petite retraite, que tous suivirent avec ferveur, pour se préparer à leur première communion . Cette année aucun d’eux, à part une petite fille, qui s’est trouvée indisposée le matin où elle devait recevoir l’Eucharistie, n’a manqué au devoir pascal. L’insuffisance de mes res-sources ne m’a pas permis encore de leur bâtir une église tant soit peu convenable. Un misérable hangar, fait de bambous remaniés déjà deux fois, me sert de chapelle et de demeure, encore ne résistera-t-il pas à cette saison des pluies.
« Gion-châc . Il y a trois ans, je rassemblais en un même lieu 25 chrétiens, épars sur les deux rives du Mî-Thanh, et nous élevions à la hâte sur le bord du fleuve une méchante paillotte, que nous décorions pompeusement du titre d’église du Sacré-Cœur . Les nombreux moyens qu on a là de gagner sa vie, m’amenèrent de bonne heure de nouvelles recrues. A la fin de la première année nous nous trouvions bien une soixantaine . Venus de tous-les points, aigris par le malheur et un peu rouillés dans la pratique de leur religion, nos gens ne s’entendaient pas toujours ; ils se rallièrent pourtant à l’idée de faire une chapelle plus grande que la précédente.
« Mais voilà que le nombre s’accroît encore ; nous étions arrivés au chiffre de 128 . La rive du fleuve ne pouvant suffire pour tant de familles, nous nous avançâmes jus-qu’au point de jonction de cinq ou six petites dunes de sable et nous y bâtîmes l’église actuelle. Cette position est meilleure que la première, car elle fournit à nos chré-tiens, avec la faculté de faire du bois de chauffage, celle plus appréciable d’avoir des rizières et des jardins. Avec le temps nous pourrions avoir là une magnifique chré-tienté. Si je possédais 2 ou 3,000 fr. à mettre ici, nous aurions une copie assez ressemblante de la florissante chrétienté de Màc-Bàc .
« Mais laissons ces détails d’installation matérielle et revenons à l’administration spirituelle. Les chrétiens de Gion-chac fréquentent très passablement les sacrements, et sont assez instruits des mystères de la foi . J’ai là une petite école, qui ne fonctionne pas toute l’année, il est vrai, mais qui donne cependant aux enfants des deux sexes les connaissances suffisantes. Toute la jeunesse sait lire ; une partie des adolescents sait même écrire ; tous possèdent ad unguem la lettre de leur catéchisme. J’ai promis aux chrétiens de Gion-chac d’intéresser Votre Grandeur à leur situation, en vue d’obtenir un léger appoint financier, qui nous permettra de construire une église un peu plus convenable. Nous sommes aujourd’hui 150 ; ne méritons-nous pas un petit encouragement ?
« Au mois de mars dernier, j’ai été victime à Gion-chac d’un accident qui aurait pu devenir fort grave: ma ché-tive maison a brûlé tout entière sous mes yeux . A part ce qui m’est nécessaire pour le saint sacrifice, j’ai tout perdu. Ce sinistre m’a coûté une centaine de francs. Bancs, chaises, lit, tables, assiettes, marmite, il ne me restait rien .
« Mais, à quelque chose malheur est bon . Le soir même de l’incendie, le chef de la bonzerie voisine arrivait chez moi et m’offrait généreusement les débris de son habita-tion pour reconstruire la mienne. Les colonnes et les soliveaux, bien qu’endommagés par la vétusté, valaient plus pour moi que des cendres. C’est ainsi que saint Joseph, que j’avais invoqué, a du même coup démoli la bonzerie et refait à neuf mon presbytère.
« Faisons ici un pas en arrière pour constater la dispari-tion des bonzes. Dans ces basses provinces, le bouddhisme s’en va grand train, il croule de tous côtés. Que ne som-mes-nous préparés à recueillir sa riche succession ! Les bonzes de Gion-chac mouraient de faim ; leurs fidèles ne prenaient pas même la peine de les loger convenablement . Une première fois, il y a deux ans, les malheureux tala-poins avaient pris la fuite et avaient consenti à revenir seulement aux instances de la population . Mais comme leur influence, loin de grandir, allait journellement en déclinant, ils se trouvèrent bientôt sans courage pour endurer les privations de chaque jour. Voilà qu’un beau jour, tous jettent le froc aux orties et rentrent chez eux ; sur six, trois ou quatre se sont déjà mariés. Le chef de la bonzerie m’a vivement sollicité de le prendre à mon service.
« Bai-gia . Depuis longtemps déjà je savais qu’il y avait dans cette région des Cambodgiens désireux de se con-vertir. Il y a deux ans, dans un voyage dont M. Sauvebois n’aura pas perdu le souvenir, car il faillit mourir de faim, je rentrais à Gion-chac à neuf heures du soir ; j’avais fait une course de plus de deux heures, au milieu d’une forêt remplie de tigres, mais je rapportais une liste de 21 caté-chumènes. Il faut dire aussi que, quelques jours après, plusieurs d’entre eux m’arrivaient, en proie, disaient-ils, à d’horribles douleurs d’entrailles, me demandant de rayer leurs noms de mon catalogue, sinon c’en était fini d’eux .
« La vérité est que certain sous-chef de canton, peu soucieux de m’avoir pour témoin de ses malversations, avait jeté l’épouvante parmi eux . Les uns cédèrent à la crainte, les autres tinrent bon . J’avais recommandé spé-cialement le succès de cette affaire à saint Joseph . Vers le milieu du mois de mars, je dépêchai vers cette localité un vieux chrétien, homme intrépide, qui réussit admirable-ment . Le lendemain, en effet, le chef de ce village était àGion-chac, se remettant lui et tous les siens entre mes mains ; jour fut pris pour aller visiter ces braves gens.
« Je ne veux point vous redire les difficultés de mon voyage. Je franchis à pied rizières et broussailles, tantôt rampant sous les roseaux, tantôt m’enfonçant dans les marais. Ce ne fut qu’après cinq heures de marche que j’arrivai enfin au village. Je trouvai là des âmes bien disposées à la foi ; population excessivement pauvre, mais simple et bonne, qui pensait trouver en moi un protecteur contre les exactions abominables dont elle est journelle-ment la victime.
« Je promis un catéchiste à mes nouveaux amis et immé-diatement je repris la route de Gion-chac, car il eût été imprudent de m’attarder, pendant la nuit, au milieu de la forêt où l’on entend continuellement le cri du tigre. Je n’arrivai à mon domicile qu’à huit heures et demie du soir, harassé de fatigue, affamé, mais, au demeurant, bien content de ma journée.
« Le catéchiste fut envoyé dès mon retour à Cai-quanh . Son travail fut souvent interrompu par des obstacles que suscitait l’ennemi de tout bien. Procès sur procès, chicanes sur chicanes, menaces de tous genres, rien ne manqua. Néanmoins, le jour de la fête du Cœur très pur de la sainte Vierge, le 26 août dernier, je baptisai 58 catéchumènes.
« J’ai été bien édifié de la préparation que mes nouvelles ouailles ont apportée au baptême. J’ai passé trois semaines au milieu de ces braves gens pour les disposer d’une ma-nière plus prochaine. Malgré la distance que certains avaient à franchir, les embarras d’un voyage à travers une forêt marécageuse ; malgré les travaux si fatigants des rizières, personne ne manquait à l’appel. Ils avaient à redouter le tigre, mais, comme me disait l’un d’entre eux, était-il possible que Dieu permît qu’il arrivât un accident à ceux qui venaient étudier sa loi ?
« Il n’était pas jusqu’à deux bonnes femmes, dont l’une image parfaite de la mort, était âgée de 98 ans, et l’autre qui n’a jamais su me dire son âge autrement que par cette périphrase: « encore dix-sept ans et j’aurai mon siècle », qui ne tinssent à honneur d’assister à nos réunions, au moins de temps à autre.
« Dans cette nouvelle chrétienté il me reste encore une vingtaine de catéchumènes cambodgiens qui n’ont point reçu le baptême. Il y a aussi 7 ou 8 familles annamites qui ont voulu se faire inscrire sur mes listes. J’espère et je crois que l’année prochaine Bai-gia fournira un nouveau contingent de conversions. »
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