| Année: |
1884 |
| Pays: |
Cambodge |
| Mission: |
yunnan |
| Rédacteur: | Mgr Fenouil |
Yun-nan . 1884
Par sa proximité du théâtre de la guerre, la mission du Yun-nan se trouve tout particulièrement sous le coup de perpétuelles menaces. A part de rares exceptions, comme nous aurons lieu d’en signaler, les mandarins, à l’exemple du vice-roi, le trop fameux Tsen, se montrent très hostiles aux missionnaires et à leurs néophytes, et il n’est pas d’in-justices et de vexations auxquelles ceux-ci ne soient exposés tous les jours.
C’est ainsi que dans le district de M. Chareyre, un néophyte nommé Ly-Ky-tay est accusé d’avoir blâmé l’usage de rendre un culte aux ancêtres et d’avoir refusé l’obéissance aux mandarins. L’affaire est grave, si grave même qu’elle est portée au tribunal du vice-roi . « Le grand homme, raconte Mgr Fenouil, en paraît effrayé ; il ordonne que le prévenu soit conduit à la métropole, son cas ne peut être jugé que par un tribunal spécial et nommé pour la circonstance. Tous ces préparatifs extraordinaires annonçaient une sentence capitale, très sévère pour le moins. Voyant cette affaire prendre une aussi mauvaise tournure, j’allai moi-même au prétoire demander des explications, et , au besoin, fournir des renseignements.
« Mais, dis-je au mandarin, vous donnez à ce procès un « éclat et des proportions qu’il ne « comporte pas, ce me semble . Votre Excellence voudrait-elle bien me dire de quoi il s’agit, « quelle faute a été commise ? »
— « Ho ! mais votre chrétien est terriblement coupable ! « Tel jour, à telle heure, dans la « pagode Chen-yu-tang , il a troublé l’instruction que l’on faisait au peuple, combattu le culte « des ancêtres, et nié l’obéissance que chacun doit aux mandarins. N’est-ce pas très grave ? »
— « Excellence, il me serait facile de montrer que le christianisme rend aux ancêtres le « culte qui convient, et aux mandarins l’obéissance qu’on leur doit ; mais il sera plus court et « aussi clair de vous prouver que le Ly-Ky-tay n’a point mis ce jour-là les pieds dans la « pagode Chen-yu-tang , attendu qu’il était ailleurs. Il y a plus de cinq cents témoins, à peu « près tout le village de Kieou-ya-pen . Nos ennemis sont faux et maladroits. Voyez vous-« même, Excellence, ce qui reste de leur triple accusation . »
« Mes raisons étaient sans réplique possible, et le man-darin fut assez courtois pour ne pas insister ; entre autres choses aimables, il me dit combien il était fâché qu’on eût commis une erreur aussi grave. Il promit en même temps de terminer ce malheureux procès à mon entière satisfaction .
« Après de telles promesses, comment ne pas croire que le procès allait finir, et que l’accusé en sortirait avec hon-neur ? Ly-Ky-tay ne fut point conduit à la capitale, mais dans son pays. Il y reçut mille coups de rotin et fut mis à la cangue pendant un mois. Quand nous avons réclamé contre l’iniquité d’un pareil jugement, on s’est contenté de nous répondre: « Nous avons exécuté les ordres du vice-roi, et rien de plus ».
« Cette persécution sourde et opinâtre, continue Mgr de Ténédos, se fait sentir à peu près sur tous les points de la mission . Elle paralyse nos efforts, rend le plus sou-vent nos peines inutiles. Et, en effet, combien peu de païens consentiront à se faire baptiser avec la perspective d’être prochainement dépouillés de tous leurs biens, et peut-être mis à mort . »
Aussi Mgr Fenouil constate-t-il avec douleur une dimi-nution dans le nombre des baptêmes d’adultes, tombé cette année de 1,200 à 700 . Ce chiffre est encore, à notre avis, bien satisfaisant, eu égard aux difficultés de la situation .
« En outre, continue le vénérable prélat, les meurtriers de M. Terrasse n’ont pas été punis, tout le monde le sait, et cependant un des articles de notre accord avec le gou-vernement, portait que les coupables seraient jugés et punis d’après la loi chinoise. Depuis un an, on ne parlait plus de ce procès ; mais je savais positivement que les prison-niers avaient tous été successivement renvoyés dans leur pays, et sans jugement aucun .
« En juin, après mon retour de la visite pastorale, je reçus une dépêche du tao-tay des sels : Tchoug-nien-tsou me faisait officiellement savoir que les coupables venaient de partir pour l’exil, après avoir reçu chacun cent coups de verge. Le grand homme mentait sans vergogne. Cette peine, cependant, eût-elle été réellement infligée, serait encore tout à fait dérisoire. Des assassins qui égorgent quatorze victimes, éventrent des femmes enceintes, pillent, ravagent, incendient tout un pays, devraient, ce semble, subir des peines plus rigoureuses.
« Ce devrait être, mais cela n’est pas . Bien plus, il est aujourd’hui certain et avéré pour tout le monde, qu’il n’y a pas eu de peine infligée, ni bastonnade, ni exil, et qu’il n’est pas même intervenu de jugement . Les accusés ont été renvoyés avec tous les honneurs de la guerre: dans leur pays le peuple les a reçus en triomphe. Il s’est même trouvé un mandarin en place, le préfet de San--Kong-hien, pour adresser à ces brigands des remercîments et faire leur éloge :
« Citoyens vertueux, leur a dit ce magistrat, Leang-min, « en purgeant le pays de cette « vilaine race d’étrangers et de chrétiens, vous avez tous bien mérité de la patrie ; vous « n’avez encouru aucune peine ; nous ne devons à votre courageuse conduite que des « récompenses et des remercîments. »
« Un des principaux accusés avait été son satellite, il le reprit immédiatement à son service. De sorte qu’à cette heure, tous ces brigands, rentrés dans leurs foyers, jouis-sent en paix au sein de leurs familles des biens que, l’an passé, ils ont volés à l’Église et aux chrétiens.
« Dans des circonstances aussi difficiles, aller recueillir la succession de M. Terrasse et relever les rùines de cinq grandes chrétientés, au milieu de païens féroces de leur nature et fortement prévenus contre nous, était une besogne dangereuse et pénible, un travail qui exigeait une entière abnégation . Un de mes provicaires, M. Le Guilcher, digne enfant de la vaillante Bretagne, prévint mes désirs, il s’offrit lui-même pour remplir cette rude tâche, au risque de succomber à son tour. Mais qui vit jamais un Breton reculer devant un grand dévouement ?
« Le cher Provicaire a eu toutes les peines du monde à pénétrer dans le pays, où il allait avant tout pour en-terrer nos morts. Sous prétexte de prévenir de fâcheuses complications, les mandarins avaient promis une escorte qu’ils ne donnaient jamais. Bien plus, ils mettaient tous
leurs soins à nous susciter de nouveaux embarras, à nous créer des difficultés plus grandes.
« Enfin, aux fêtes du nouvel an, vers la fin de janvier, M. Le Guilcher reçut la visite du mandarin, et passant alors par-dessus l’étiquette, qui défend de traiter aucune affaire sérieuse dans un moment aussi solennel, il lui rappela ses anciennes promesses. Le procédé de mon provicaire était en Chine très irrégulier ; mais le mandarin eut assez de courtoisie pour ne pas s’en offenser. Bien que pris au dépourvu, il fit bonne contenance, promit ses hommes pour tel et tel jour, en ajoutant : « Cette fois, vous pouvez y compter. » Le jour fixé, M. Le Guilcher se mit bravement en route ; mais l’escorte ne vint pas. La loyauté européenne sera toujours dupe de la diplomatie chinoise.
« Quand il vit qu’on l’avait trompé encore une fois, M. Le Guilcher dit à ses gens: « Nous «voilà trop avancés pour revenir sur nos pas ; allons au moins jusqu’aux premiers obstacles, «et là nous verrons. » La petite troupe arriva ainsi au village sans rencontre fâcheuse, sans la moindre opposition . On ne s’attendait pas à une pareille visite ; les chrétiens qui persévéraient encore furent agréablement surpris, tandis que les païens parurent dans la consterna-tion . Ces derniers, étonnés de tant d’audace, ne surent ni cacher leur défiance, ni dissimuler leur mauvaise humeur. «Tiens, se disaient-ils entre eux, tous les chrétiens ne sont donc pas morts ! » Bref, ils se tinrent à l’écart et comme sur leurs gardes, presque sur la défensive. La mine de ces gens n’était rassurante, ni rassurée. Des explications étaient devenues nécessaires, un rapprochement était re-quis pour la sécurité publique et le repos de chacun . Mon provicaire dut faire les premières avances et se montrer de facile accommodement . Mais comme c’est un homme habile, la glace fut facilement rompue ; la situation com-mença à se détendre; bientôt les deux camps furent heu-reux de se trouver, sinon bons amis, du moins dans les meilleurs termes.
« A cette nouvelle, le mandarin de Lan-Kong-hién devint furieux ; il blâma sévèrement la conduite de ses admi-nistrés, qui se montraient assez lâches pour faire la paix avec les chrétiens, après avoir essayé de les détruire. De plus, il défendit de rien vendre au missionnaire, pas même des cercueils pour ses morts.
« Le peuple laissé à lui-même ne nous serait pas hostile, « ajoute mon provicaire, mais « nous avons fort à lutter contre le mauvais vouloir des mandarins. Notre position ici , — à « Cha-fong-tsien , village où M. Terrasse a été mis à mort , — est encore fort modeste et les « succès ob-tenus cette année ne paraîtront peut-être pas assez bril-lants. Ils dépassent « cependant et de beaucoup mes pre-mières espérances. Quand je songe aux difficultés que j’ai « dû vaincre pour arriver jusqu’ici, je m’étonne d’avoir pu m’établir sur les lieux . La place « était bien gardée. Notre cause n’est pas entièrement gagnée, nos luttes ne sont pas finies, « c’est très vrai, puisque, encore à cette heure, notre mandarin fait tous ses efforts pour me « rendre impossible le séjour en ce pays. Mais, par cette nouvelle prise de possession, nous « avons relevé le courage des chrétiens, et préparé les voies à des conversions nouvelles. Je « remercie surtout le Seigneur d’avoir groupé autour de moi un noyau de néophytes qui, sans « être très nombreux, suffisent cependant pour me consoler de toutes mes peines et fortifier « les petites défaillances de la nature. La bonne volonté dont ils font preuve, leur zèle et leur « courage ne permettent pas que je songe à les abandonner.
« Dans le village de Cha-fong-tsen ou Tchang-yn , à côté du corps de M. Terrasse, presque « sur sa tombe encore entr’ouverte, au lendemain d’un horrible massacre et avant même que « cette persécution soit bien éteinte, j’ai eu 23 confessions annuelles, 14 commu-nions, 14 « baptêmes d’adultes et 5 nouveaux catéchumènes. Ces chiffres, il est vrai, sont modestes ; « ailleurs ce serait le signe d’une véritable ruine, ici ils ont leur valeur. Hier encore, nos « ennemis proclamaient la religion chrétienne pour toujours disparue, et se réjouissaient de « voir nos martyrs à jamais privés d’une sépulture honorable. Aujourd’hui la station est « moralement relevée ; la croix a repris sa place, et tous nos néophytes ont reconquis leurs « droits de citoyens. Encore quelques jours, et nos martyrs vont enfin recevoir une sépulture « digne de leur glorieuse fin . Les cercueils sont déjà prêts ; la maçonnerie des tombes ne « demande plus qu’un travail assez court . Tout n’est cependant pas fini, Monseigneur, je le « vois fort bien et le sens encore mieux, mais prière, confiance, courage, et le bon Dieu nous « sauvera . »
« Cette lettre de M. Le Guilcher, bien qu’elle n’annonce pas des merveilles, est cependant rassurante et donne bon espoir pour un prochain avenir. Depuis, j’en ai reçu une autre : le cher provicaire m’apprend que tous ses petits travaux sont déjà terminé ; la nouvelle chapelle est debout ; M. Terrasse et ses compagnons de martyre reposent au-jourd’hui dans des tombeaux convenables, à l’abri de la croix ; les chrétiens sont en paix et le pays est tranquille.
« Nos vieilles chrétientés du bas Yun-nan , celles qui jusqu’à ces derniers temps constituaient à elles seules la mission tout entière, depuis deux ans environ sont rude-ment éprouvées : des pluies trop abondantes, une séche-resse prolongée, une récolte toujours mauvaise, que dévastent encore des bandes de sangliers. Le pays est dans une extrême misère; une nourriture souvent malsaine et toujours insuffisante, cause de fréquentes maladies ; et les malheureux habitants dont les forces sont depuis longtemps épuisées, succombent avec une étonnante facilité. Toute la population est profondément découragée. Plusieurs de ceux qui peuvent fournir aux dépenses d’un long voyage, vont au loin avec toute leur famille, souvent au milieu des païens, chercher une existence moins pénible, une vie tolérable.
« A l’occasion de la visite pastorale, cette année j’ai laissé aux missionnaires qui dirigent ces districts de quoi faire d’assez larges aumônes ; mais, si le bon Dieu ne vient à notre secours d’une manière véritablement efficace, ces chrétientés, autrefois si prospères, ne peuvent que très prochainement disparaître. Le pays restera désert ; car les païens meurent ou émigrent dans la même propor-tion . C’est pourquoi au milieu de cette petite mer de tristesse et de douleur, «mens pressuris et œrumnis se gemit obnoxiam, prœsens malum auget boni perditi memoriam . »
« Cependant le Seigneur dans sa bonté a bien voulu nous ménager quelques petites consolations. Le district de Tong-tchouan et ceux de Kiu-tsin se sont assez bien soutenus. Leurs pertes sont moins considérables et seront plus faciles à réparer, quand il plaira au Seigneur de nous rendre l’heureuse protection dont sa miséricorde nous couvrait autrefois.
« Tong-tchouan est de toute la mission le district qui a le moins souffert dans ces derniers temps. Les menaces du vice-roi contre les chrétiens n’ayant point trouvé d’écho chez les deux premiers mandarins de la ville, n’ont point laissé de traces dans l’esprit de la population .
« Depuis deux ans, cette ville est gouvernée par deux mandarins dignes sous tous les rapports du haut rang où les a fait monter leur mérite personnel . Ce sont des hommes justes, intègres, et, ce qui est incroyable en ces pays, non cupides. Ils sont probablement les seuls dans tout l’empire. Partout et toujours ils traitent tout le monde, chrétiens et païens, sur le même pied . Ils ne s’informent pas de quelle religion est l’accusé ; ils demandent quel crime il a commis.
« En mai dernier, j’étais de passage à Tong-tchouan, il y eut une petite rixe entre chrétiens et païens, la bonne harmonie courait des risques. J’allai moi-même prier le premier mandarin civil de vouloir bien s’occuper de cette petite affaire. Voici le décret, ou mieux les avis paternels, qu’il donna à son peuple à cette occasion :
Moi Yu-tche-fou-tchen-tang , de droit préfet de première classe, de fait mandarin suppléant à Tong-tchouan-fou , je donne cet édit pour maintenir la paix entre les chrétiens et le reste du peuple. A. cette heure , les chrétiens élèvent partout des églises, et cela d’après l’autorisation expresse de l’empereur ; car Sa Majesté sait parfaitement que traiter les étrangers avec clémence et libéralité, c‘est acquérir pour soi-même des mérites considérables. Ceux qui des royaumes étrangers viennent en Chine prêcher la religion sont tous des hommes éclairés, habiles à gouverner le peuple, comme des mandarins ; en un mot, ils sont à la hauteur des mandarins eux-mêmes. Les hommes que l’Église emploie, ministres, serviteurs et autres, sont tous choisis par le missionnaire. Ce sont des gens capa-bles et intelligents. Ceux qui vont prêcher et expliquer les règles qui gouvernent les chrétiens, ne doivent pas sous prétexte de religion protéger les méchants. La doctrine qu’ils enseignent porte les hommes à la vertu , leur apprend à faire le bien et à gouverner leur langue. Elle leur enseigne encore la piété filiale, les rapports entre frères, la fidélité, la confiance, les cérémonies, la justice, la modestie et la pudeur. Ils savent honorer la vieillesse et traiter miséricordieusement l’enfance ; enfin ils sont pleins de respect et de vénération pour les mandarins, et s’efforcent de vivre en bonne intelligence avec ceux qui les approchent . Ils suppléent ainsi à ce que ne peut faire le gouvernement civil . La religion catholique est donc bien loin d’apprendre aux hommes à devenir méchants, à faire le mal, à transgresser les lois et à marcher dans des voies tortueuses. Vous donc qui êtes déjà chrétiens, vous devez répondre à ses enseigne-ments par la religieuse observance de toutes ses lois. Vous devez en outre vous conformer exactement aux articles qui vous concernent dans le traité de paix .
Votre conduite ne doit jamais s’écarter des sentiers de la raison . Ainsi vous ne rendrez pas inutiles et vains les travaux de l’Évêque et de ses missionnaires, venus de si loin pour vous enseigner la religion .
Il y a des hommes pervers qui, sous prétexte de religion, espèrent pouvoir mal agir impunément, se comporter avec violence et se rendre intolérables à tous leurs voisins. Quand il se rencontrera des gens incorrigibles, qui, avant d’être chrétiens, ont amplement violé toutes les lois et que le baptême n’aura nullement amendés, le missionnaire, sans nul doute, ne manquera pas de faire tous ses efforts pour amener ces récalcitrants à résipiscence, à une pleine conversion . Quand ses soins ne seront pas heureux, il n’aura qu’à mettre ces indociles à la porte de son église et à les livrer au mandarin, qui saura bien les faire marcher droit. Pourquoi ne protège-t-on pas ces gens endurcis dans le mal et qui refusent de venir à résipiscence ? La raison en est bien simple: en Chine, comme ailleurs, tout le monde déteste ces sortes de gens, et les lois les punissent avec rigueur . Vous tous donc, qui êtes déjà chrétiens, vous devrez à l’avenir exactement et religieusement observer les lois de votre religion , vivre en toute probité, faire le bien, observer les rites et être pleins de déférence pour autrui . Gardez-vous surtout , pleins d’une sotte confiance dans votre titre de chrétiens, de vous mal conduire, tout comme avant votre conversion ; évitez le mal avec grand soin, ne trompez , n’opprimez qui que ce soit de ceux qui vous approchent . Montrez ainsi votre reconnaissance envers le missionnaire qui se dépense tout entier pour vous exhorter et vous instruire.
Quant à vous qui n’êtes pas encore chrétiens, vous devez égale-ment aimer la concorde et avoir la paix avec un chacun . Vous ne devez pas regarder les chrétiens comme des étrangers, des gens à part . Pas d’injures, pas de gros mots à leur adresse ; tout cela n’est bon qu’à rompre la concorde, à produire la haine. Toutes les fois que des prédicateurs des royaumes étrangers viendront chez vous, il faudra les traiter avec tout le poli de l’urbanité chinoise, tout comme quand il sagit d’honorer vos propres mandarins. Évitant de les blesser en quoi que ce soit, vous aurez toujours envers eux des manières prévenantes.
Cet édit s’adresse aux païens, aux chrétiens, à tous, afin que personne n’en ignore. Que chacun donc s’y conforme avec respect et vénération ; que pas un n’ose y contrevenir.
Donné la dixième année de Kuang-Su, le vingt de la quatrième lune (le 14 mai 1884).
« A son compte rendu du district de Tong-tchouan , M. Charles Séguin ajoute : « Le « chiffre des baptêmes n’est pas tout à fait aussi considérable que celui de l’an dernier. Cette « diminution a pour cause unique la mort du cher M. Pourias. Quand il a plu au Seigneur de « l’appeler à lui, après une maladie de quelques jours seulement, ce digne et regretté confrère « allait entreprendre une nouvelle tournée, pour mettre la dernière main à l’instruction d’un « certain nombre de catéchu-mènes... J’ai soigné moi-même le cher défunt, et j’ai été malade « ensuite. Voilà pourquoi nos besognes ont un peu souffert . »
« Plus loin, M. Seguin me dit encore : «Votre Grandeur voudrait-elle me permettre de lui « demander quelques petits secours pour un pauvre endroit , qu’on pourrait appeler le village « des sans-culottes , mais connu dans le pays sous le nom de Ho-Kia-Keou ? Ce village se « compose de 17 familles ; 16 sont déjà chrétiennes, presque « tous les adultes sont même « baptisés. La famille jusqu’ici a récalcitrante a promis de se rendre ; c’est donc un pays tout « chrétien .
« Quand le missionnaire se présenta pour la première a fois à Ho-Kia-Kcou, il trouva tout « le monde dans un a déshabillé intolérable. On n’eût certainement pas compté «deux culottes « par famille. Inutile d’ajouter que ce pays n’est pas riche, mais ses habitants sont des « chrétiens fervents et dévoués. Il a bien fallu pour les admettre au a baptême leur donner « assez de toile, non pas pour s’habiller chaudement, mais pour se couvrir d’une manière « décente . Malheureusement, ces habits furent neufs l’an passé ; ils vont s’usant vite ; et « après, que ferons-nous ? »
« Dans le gouvernement de Lo-pin-tcheou, territoire de Kiu-tsin, district confié aux soins de M. H. Maire, il y a eu , on peut le dire, un grand nombre de conversions ; en une seule année, 25 villages se sont déclarés chrétiens et ont fait le pai-tchou ou première adoration . C’est quelques milliers de catéchumènes à instruire et à baptiser ensuite. Après des pertes aussi nombreuses, il était assez étonnant que le démon n’eût pas encore donné le signal d’alarme . Car, nous y sommes habitués, le Seigneur nous fait payer avec des larmes quelquefois bien douloureuses, les grandes faveurs que sa bonté nous accorde. Voici le grappin qui ouvre la campagne contre nos néophytes, nous devons nous préparer à soutenir ses efforts, à repousser ses attaques.
« Le mandarin de Pin-y-hien vient de mettre en prison un des principaux chrétiens de cette ville. A la première audience, il lui a dit : « Tu as étudié les livres, tu es un lettré, pourquoi donc te faire chrétien? » Et là-dessus, sans attendre de réponse, il lui a fait donner mille coups de rotin, et l’a renvoyé en prison sans ajouter un seul mot . Le jour suivant, comme le prisonnier demandait les mo-tifs de son arrestation et la cause des mauvais traitements qu’il avait d’abord subis, le mandarin le fit venir en sa présence, et lui dit seulement : « Tu donneras 90 Iigatures (de 4 à 500 francs) pour contribuer à l’érection d’une pagode, ou tu mourras en prison . » Ce n’est que plus tard que nous pourrons connaître l’issue de cette malheureuse affaire.
« Tout cela dépendra beaucoup de la marche que vont suivre les nouvelles affaires du Tong-King . Impossible de le persuader à la chevaleresque loyauté des Européens ; mais moi, qui vis avec les Chinois depuis bientôt quarante ans, j’affirme que c’est un peuple de grands, et quelquefois méchants enfants, qui, n’ayant point d’honneur à défendre, ne craignent que les coups et les pensums .
« Quoi qu’il arrive, soyez sans inquiétude à notre sujet. Je réponds de mes missionnaires, aucun ne fléchira, et j’ai la douce confiance que la conduite de nos néophytes fera honneur à leur foi, si vous voulez bien nous accorder à tous le secours de vos bonnes et ferventes prières.»
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