| Année: |
1889 |
| Pays: |
Cambodge |
| Mission: |
COCHINCHINE & CAMBODGE |
| Rédacteur: | Mgr M. Fourmond |
CHAPITRE V
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GROUPE DES MISSIONS
DE COCHINCHINE & CAMBODGE
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I. - Cochinchine Orientale.
Population catholique 20.330
Baptêmes de païens 1.728
Baptêmes d’enfants de païens 3.025
En l’absence de Mgr Van Camelbeke, retenu en France par la maladie, le compte rendu nous a été adressé par M. Fourmond, provicaire.
« Avant tout, écrit ce confrère, nous devons remercier la divine Providence, qui a daigné nous accordé le bienfait de la paix, et nous a ainsi permis de continuer à réparer les ruines de nos anciennes chrétientés. Sans doute, il nous reste beaucoup à faire ; bien des années s’écouleront, avant qu’il nous soit donné de revoir notre état prospère d’autrefois ; cependant, beaucoup a été fait, et si le bon Dieu, dans sa miséricorde, veut bien continuer à nous accorder la paix, la Cochinchine Orientale verra encore de beaux jours. Cette année, la population chrétienne de la Mission s’est élevée de 17.000 à 20.000 ; un assez grand nombre d’anciennes chrétientés ont été rétablies, et même nous avons pu en fonder quelques nouvelles. Deux couvents de religieuses ont été réinstallés, et le nombre de nos orphelins a aussi considérablement augmenté. Mais ce qu’il y a de plus consolant, c’est que, en dehors de tous ces travaux de réinstallation, il nous a été donné de conférer la grâce du baptême à un assez grand nombre de catéchumènes.
«Je ne rappelle que, il y a quelques années, lorsque nous étions encore exilés sur la plage aride de Qui-nhon, nous nous communiquions nos pensées sur les tristesses du présent et les éventualités de l’avenir. Nous nous disions: « Le bon Dieu ne permettra pas que notre mission « soit anéantie, nous rentrerons certainement un jour, mais, pendant longtemps, notre travail « se bornera à réparer les ruines de la persécution. Les païences, épouvantés par le souvenir « des horribles massacres qu’ils ont eus sous les yeux, et dont, pour la plupart, ils ont été « complices, s’éloigneront de nous, et nous ne verrons plus ces nombreuses conversions, qui « étaient la joie et la consolation du missionnaire. » En parlant ainsi, nous oublions que le sang de martyrs est une semence de chrétiens, et nous n’avons pas tardé à reconnaître la vérité de cette parole. Nos milliers de martyrs se sont vengés, et se venge encore noblement tous les jours, en obtenant pour leurs persécuteurs la grâce de la conversion.
«Déjà, l’année dernière, le nombre des baptêmes d’adultes s’élevait à 935, et, cette année, nous arrivons au chiffre de 1.728. Et tout porte à croire que nos martyrs n’ont pas dit leur dernier mot, car toutes les lettres qui me parviennent de nos six provinces, sont remplies des plus belles espérances. Dans ce moment, tous nos catéchistes ne peuvent suffire à enseigner les nombreux catéchumènes qui se présentent d’eux-mêmes pour recevoir l’instruction ; j’ai dû leur adjoindre nos quelques séminaristes qui se disposaient à étudier la théologie. Si ce mouvement extraordinaire de conversion continue, nous aurons l’année prochaine une bonne moisson de nouveaux chrétiens. Malheureusement, le personnel enseignant nous manque, et puis, les ressources de la Mission sont bien restreintes, pour faire face aux dépenses qui nous incombent, tant pour l’instruction des catéchumènes, que pour la fondation des nouvelles chrétientés, sans compter ce qui nous reste à faire pour le rétablissement des anciennes.
« A cette vue d’ensemble sur l’état général de la mission, j’ajouterai, d’après les renseignements qui me sont parvenus, quelques détails sur chacune de nos six provinces.
QUANG-NAM. – « Dans cette province se trouvent deux districts, confiés aux PP. Maillard et Bruyère, aidés chacun par un prêtre indigène. Tous deux ont rivalisé de zèle pour reformer leurs anciennes chrétientés, et pour élever des maisons de prière dans les endroits qui en manquaient encore. Le P.Maillard a pu terminer sa belle et grande église de Phu-thuong, que Monseigneur a eu la consolation de bénir avant son départ pour la France. En outre, son compte rendu accuse 100 baptêmes d’adultes, avec les plus belles espérances pour l’avenir. Son auxiliaire, qui était un de nos bons prêtres indigènes, est mort il y a quelques mois ; heureusement j’ai pu le remplacer par un jeune prêtre, que Mgr Colombert a eu la bonté de venir ordonner au mois d’août dernier.
« Quant au P. Bruyère, il va nous dire lui-même l’état actuel de son district. Voici ce qu’il m’écrivait à la date du 8 août : « Tous les chrétiens, qui, jusqu’à ces derniers temps, étaient restés à Tra-kieu, sont rentrés dans leurs villages. Grâce à l’aumône envoyée par Monseigneur, ils ont pu se construire des cases, à peu près suffisantes pour se garantir de la pluie et des ardeurs du soleil. De la sorte, toutes les chrétientés se trouvent rétablies. Hélas! quel dénûment de tous côtés ! Pendant les troubles, ces malheureux ont perdu leurs buffles et leurs instruments aratoires. En ce jour, ils sont encore peu nombreux ceux qui ont pu se procurer tout ce qui est nécessaire pour labour : aussi, plusieurs champs sont restés incultes pendant les deux dernières moissons. Il semblait donc que, dans de si tristres conjonctures, un bon nombre de chrétiens devaient périr d’inanitions ; mais la bonne Mère qui, pendant les troubles, les avait préservés du fer des rebelles, a veillé sur eux jusqu’ à ce jour, et leur a fait trouver le strict nécessaire. Il me reste encore quatre chapelles à élever. Partout ailleurs, grâce aux secours reçus, j’ai pu établir des chapelles qui sont loin d’être belles, mais, vu les circonstances critiques que nous traversons, elles paraissent convenables. Elles n’ont pas encore d’autels.
« A An-son (chrétienté centrale) la chapelle nouvellement construite tranche un peu sur les autres. Elle a des murs en pierre et la couverture en tuiles. Lors de l’érection, les païens étaient venus en assez grand nombre, sous prétexte d’apporter une faible obole, mais surtout afin de connaître par quels moyens les chrétiens nouvellement réinstallés avaient pu se procurer des ressources, pour mener à bonne fin la construction de cette église. Dans leur étonnement ils se disent entre eux : « Le ciel doit venir en aide aux chrétiens ; sans ce secours, « ils n’auraient pu, de longtemps, construire une chapelle aussi belle apparence. » J’ai pris occasion de leurs paroles pour leur dire que, tôt ou tard, le Dieu des chrétiens, dans la bonté, vient toujours au secours de ceux qui mettent en lui leur confiance. Je profitait aussi de cette occasion pour détruire en partie les préjugés inventés par le diable contre notre sainte religion. Ils paraissaient déjà touchés de mes paroles, et quelques jours après, quelques familles des environs manifestèrent le désir de se convertir. Le démon sans doute, ne voudra pas lâcher prise facilement, mais la sainte Vierge, à qui cette chapelle est dédiée, fera mûrir ces bonnes dispositions, et saura aplanir les difficultés.
« Queques mots seulement sur la chrétienté de Tra-kieu. Je suis heureux, en commençant, de vous présenter 63 nouveaux chrétiens qui viennent de dire à dieu à leurs superstitions, pour se ranger sous la bannière du divin Jésus. Ce nombre qui, pour d’autres districts, est de peu d’importance, ne laisse pas que d’être consolant pour Tra-kieu. En effet, tous les villages qui avoisinent la chrétienté sont remplis de lettrés, et d’ordinaire, c’est très difficile de faire pénétrer la religion dans de tels milieux. Parmi les nouveaux chrétiens, se trouvent deux familles originaires de Tra-kieu. Ce résultat me fait respérer en l’avenir ; car, jusqu’ici, il avait été impossible d’entamer la partie païenne de ce grand village. Les autres néophytes sont établis à Tay-loc. Là, loin de tout contact païen, j’ai tout lieu d’espérer qu’ils persévèreront. Il y aura encore sans doute beaucoup à faire, pour établir en cet endroit une grande chrétienté, car il faudra trouver les ressources nécessaires pour défricher des champs en quantité suffisante. Les commencements sont durs, mais l’élan est donné ; aussi j’aime à penser que, grâce au secours de la bonne Mère, l’année prochaine, le nombre des nouveaux chrétiens aura doublé.
« Que vous dirai-je de l’église de Tra-kieu, cette glorieuse mutilée ? Malgré ses murs, troués en maints endroits par les canons des rebelles, elle se tient toujours debout comme une preuve vivante de la fureur déployé par les suppôts de Satan pour anéantir le nom chrétien, et aussi, pourquoi ne pas le dire? elle se tient debout pour témoigner du secours efficace que la sainte Vierge a apporté aux chrétiens dans ces malheureux jours. Beaucoup d’officiers, en la voyant, ont été étonnés de l’acharnement déployé par les rebelles, et en considérant le petit nombre de chrétiens, ont commencé à croire au courage des Annamites. Plusieurs de ces Messieurs m’ont engagé à réparer la toiture, et à laisser intactes les trouées des boulets. Ce conseil sent un peu la vaine gloire, et n’est pas prudent, vu les fréquents typhons de ce pays. Il faut donc, à tout prix, la réparer et l’agrandir. Les matériaux sont déjà prêts ; mais le manque de riz, et un peu aussi le défaut d’argent, me forcera à ajourner ce projet, objet de mes désirs.
« J’arrive à la Sainte-Enfance. Cette œuvre continue à progresser depuis quelques années; les protégés de la Sainte-Enfance sont habitués de bonne heure au travail, aussi il est assez facile de les marier. Je cherche à les établir avec d’anciens chrétiens. De cette manière, ils persévèrent dans la foi, et souvent, petit à petit, ils amènent leurs parents païens à les suivre, et à embrasser notre sainte religion. Lors du siège subi en septembre 1885, la chapelle de l’orphelinat avait été sérieusement endommagée par les nombreux boulets arrivant dans cette direction. Elle exigeait de promptes réparations. Pendant que j’étais en quête d’une maison, j’ai appris que sur le bord du fleuve dans un village voisin, se trouvait une pagode assez belle et parfaitement intacte. J’ai demandé à l’acheter. Ce village, qui craignait de se compromettre auprès du diable, n’osait la vendre, malgré sa pénurie. Sur ces entrefaites, un pauvre diable, dégoûté de la vie, alla se pendre au milieu de la pagode, en présence du Bouddha du lieu. A cette nouvelle, le village sous l’empire de la panique, craignant sans doute d’autres malheurs de la part du génie gardien de la pagode, vint me prier de l’acheter. J’acceptai avec plaisir, et aujourd’hui, cette pagode sert de chapelle et aussi de grenier à l’orphelinat. Je l’ai fait couvrir en tuiles, afin d’éviter l’incendie. Toutes les portes sont sculptées en relief. Sur la porte du milieu, se trouve sculptés un petit diablotin : c’est à coup sûr le génie qui veillait sur la pagode. J’aime à penser qu’il ne doit guère se trouver à son aise dans cette maison, où, chaque jour, il entend chanter les louanges du Seigneur. En voyant les petits enfants gambarder dans la maison, il doit rager de voir tant d’âme lui échapper. Jusqu’ici, ce petit spécimen de Satan n’ayant manifesté aucun mauvais dessein, je tiens à le laisser fixer à la porte, afin qu’il puisse contempler de visu les prodiges qu’opère l’œuvre divine de la Sainte-Enfance, en dépit de ses mensonges.»
QUANG-NGAI. - « Avant la persécution, les quatres districts de cette province donnaient de merveilleux résultats : c’est par centaines que se comptaient, chaque année, les baptêmes d’adultes. Depuis notre retour, ce mouvement de conversions ne s’est pas renouvelé. Il est vrai que ces districts n’ont réorganisés définitivement que l’année dernière. Les deux confrères, envoyés par Monseigneur, durent d’abord s’occuper de leur installation, et prendre pied dans un pays qui comptait bien ne jamais revoir d’Européens. Ensuite, il faut se rappeler que c’est dans cette province qu’eurent lieu les premiers massacres de chrétiens, qu’il n’y a jamais eu de répression de la part de l’autorité française, et que c’est la seule province de notre Mission où il n’y ait ni résident, ni autorité militaire.Tout cela fait que les païens sont beaucoup plus insolents que partout ailleurs, et ne se gênent pas pour dire et répéter aux chrétiens qu’ils rencontrent, qu’à la première occasion , ils achèveront de détruire ce qui reste de notre sainte religion. Aussi,ceux qui auraient le désir de venir à nous, sont retenus par la crainte,et attendent pour se convertir que la pacification soit plus stable. Malgré cela, nos confrères ne sont pas restés inactifs. Le P.Gagnaire a pu rétablir l’ancien couvent de religieuses indigènes, fonder un orphelinat où il compte déjà 35 enfants,et réorganiser quelques anciennes chrétientés. Enfin, malgré les difficultés indiquées plus haut, 60 adultes ont reçu la grâce du baptême.
BINH-DINH. – « Cette province comprend six districts, répartis entre quatre missionnaires et deux prêtres indigènes. Au Nord, nous trouvons d’abord le P.Geffroy qui, cette année, a eu le bonheur de baptiser 212 catéchumènes. Deux de ses principales chrétientés promettent de prendre une grande extension ; d’autres sont en fondation. Notre cher confrère a pu aussi réinstaller définitivement l’ancien couvent de Gia-huu, et fonder un orphelinat qui compte actuellement 85 enfants.
« Un peu plus au Sud, se trouve le P. Hamon, chargé de 14 chrétientés. Il s’est donné beaucoup de peine pour mettre sur le bon pied chacune de ces chrétientés. Plusieurs chapelles et presbytères ont été achevés, d’autres sont en construction. Sa grande ambition serait d’amener à notre sainte religion les grands et riches villages qui l’entourent ; malheureusement, les païens ont peu répondu à son appel, mais notre confrère n’est pas un homme à se tenir facilement pour battu ; aussi a-t-il donné tous ses soins à la fondation d’un orphelinat et d’un hôpital, dans sa chrétienté centrale. Déjà, il compte 140 personnes dans ces deux maisons, et 180 y ont reçu la grâce du baptême. Outre l’administration régulière de chaque paroisse, il a pu encore procurer la grâce d’une retraite à tous les notables de ses chrétientés, et préparer à la confirmation 280 chrétiens qui n’avaient pas encore reçu ce sacrement.
« Vient ensuite le district de Dai-an, confié au P. Grangeon depuis six mois seulement. Laissons-le nous dire lui-même comment le bon Dieu a daigné bénir les prémices de son ministère : « Le travail de résurrection opéré dans ce district, depuis qu’il m’a été confié jusqu’à ce jour, c’est-à-dire du 5 janvier au 15 août de la présente année, peut se résumer dans les chiffres suivants : 65 chrétiens, pour la plupart néophytes de cinq à dix ans, ramenés aux pratiques religieuses ; 11 mariages nuls, revalidés selon les lois de l’Église ; 133 baptêmes d’adultes ; 134 catéchumènes, écoutant en ce moment l’enseignement dans 4 endroits différents, et se préparant à recevoir le saint baptême à la fin de septembre ; 110 baptêmes d’enfants de païens in articulo mortis ; 1 nouvelle chrétienté fondée dans un centre très favorable à l’évangélisation, offrant les plus belles espérances ; 2 anciennes chrétientés refondues à neuf avec les quelques survivants, jusque-là dispersés un peu partout, et augmentées de nombreux néophytes ; 5 ou 6 villages, de nouveau ou pour la première fois, ouverts à la prédication de la vérité par le baptême de quelques néophytes, et promettant de fournir sous peu un contingent suffisant à une fondation définitive ; 2 églises ; 2 presbytères reconstruits, 2 chapelles en construction. Voilà du positif. Gloire en soit à jamais à Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a daigné bénir des efforts bien indignes d’un pareil succès !
« Ce n’est pourtant qu’un commencement; mais le difficile était précisément de se rapprocher des païens, de gagner de nouveau leur sympathie, et de faire cesser les craintes bien naturelles, que le souvenir toujours vivant des scènes d’horreur, dont ils furent tous témoins et, plusieurs, complices, en 1885, leur faisait encore envisager comme un obstacle insurmontable à leur conversion. Grâce à Dieu, la glace est brisée, la barrière renversée ; la religion catholique, ses prédicateurs et ses disciples jouissent partout de l’estime publique. Nos ennemis eux-mêmes (car le diable ne manque pas d’en susciter) nous respectent et nous prodigue extérieurement leurs politesses. Certes, toutes les fleurs ne donnent pas des fruits. Néanmoins, si le Dieu daigne nous accorder la paix et nous donner sa grâce, il est permis de compter pour le prochain compte rendu sur un milieu de conversion d’adultes. Catéchistes et simples fidèles rivalisent de zèle pour chercher et amener des catéchumènes. La disette qui sévit en ce moment, et semble devoir dégénérer bientôt en terrible famine, sera aussi, à sa façon, l’auxiliaire de la grâce. Malheureusement, il est à craindre que les ressources ne manquent, pour faire face à tant de besoins divers et simultanés.
« Parmi les nombreux exemples de la miséricorde divine et de l’action visible de la grâce dans les âmes, je ne rapporterai que les deux traits suivants : On vint un jour me chercher pour administrer une bonne vieille de 66 ans, qui se mourait dans une de mes chrétientés. Personne ne la connaissait. Elle raconta ainsi son histoire. A l’âge de 16 ans, c’est-à-dire vers 1840, elle avait été baptisée et avait fait sa première communion dans un autre district. La persécution survenant, ses parents païens la marièrent de force à un païen d’un village éloigné. C’est là qu’elle a vécu jusqu’au jour où, sentant la fin approcher, elle retourna à son point de départ, dans la chrétienté où elle avait été baptisée, chercher un prêtre qui pût la réconcilier à Dieu. C’est ainsi qu’elle vint jusqu’ à moi. J’eus bientôt reconnu qu’elle devait la grâce insigne de sa conversion tardive, à sa fidélité inébranlable à réciter chaque jour les principales prières du chrétien, et à observer tout ce qu’elle pouvait des pratiques de la religion. Son instruction ne laisse pas plus à désirer que celle des fidèles les plus fervents. Sa fin fut très édifiante, et j’espère que, suivant ses pressantes recommandations, ses deux enfants et leurs familles embrasseront bientôt la foi, qu’elle a su garder intacte au milieu de tant de périls.
« Un homme d’une quarantaine d’années, épargné d’abord par les païens en 85, grâce à la sympathie qu’il avait su gagner, refusait obstinément et sous les plus vains prétextes de revenir à la pratique de ses devoirs religieux. Pour la troisième fois, je l’appelai chez moi en particulier, et, voyant que tous raisonnements et toutes les exhortations étaient inutiles, je ferme la porte, le prends par le bras, le force à s’agenouiller devant un crucifix, lui passe au cou une médaille miraculeuse et une croix indulgenciée à son intention, et l’oblige à réciter avec moi un Pater et un Ave. Il s’y prête avec une visible émotion. Enfin, je lui annonce qu’il ne se relèvera qu’après m’avoir promis de se convertir. La promesse ne se fait pas trop attendre ; et il l’a tenue fidèlement. Ses nombreux frères, qui avaient imité son péché, ont imité son repentir, et ainsi sont rentrées au bercail 23 brebis égarées. Daigne le bon Pasteur les y garder toujours, ainsi que toutes les autres dont il m’a confié le soins extérieurs ! »
« Après Dai-an, nous arrivons au vaste et nombreux districts de Go-thi, confié aux soins du P. Vivier. Ce district a été relativement moins éprouvé que beaucoup d’autres, pendant la persécution de 85, les chrétiens ayant pu pour la plupart se réfugier à Qui-nhon, lieu de la Résidence française. Cependant, là comme partout ailleurs, il ne restait plus une église, plus un presbytère, plus une maison de chrétiens. Lorsque le bon Dieu a permis que nous puissions reprendre nos travaux, le Père s’appliqua d’abord à refaire ses deux principales chrétientés, Xom-nam et Go-thi. Il allait pouvoir s’occuper des autres, moins importantes, lorsqu’il fut obligé de nous quitter, pour aller en France rétablir sa santé. Depuis son retour, il s’est remis au travail, et tout porte à croire qu’il aura fort à faire, car actuellement il se produit dans ces parages un mouvement de conversions, qui promet d’être considérable. Pendant ce dernier exercice, 42 adultes ont reçu la grâce du baptême dans le district de Go-thi.
« Enfin, au sud de la province, deux prêtres indigènes sont chargés chacun d’un district. Eux aussi ont eu la consolation de pouvoir élever quelques petites églises, et de conférer le baptême à 70 adultes. Le mouvement de conversions, signalé plus haut, dans le district de Go-thi, se fait aussi sentir dans cette partie, et nous promet pour l’année prochaine une bonne moisson de catéchumènes.
PHU-YEN. – « Cette province contient deux districts confiés, l’un au P. Lacassagne aidé de deux prêtres indigènes, et l’autre au P. Guitton. Cette année, le P. Lacassagne a mis tous les soins à établir solidement la chrétienté de Mang-lang, où il a fixé sa résidence. C’est là aussi qu’il fait instruire ses nombreux catéchumènes, dont une partie reste à Mang-lang, tandis que l’autre est envoyée dans les anciennes chrétientés, remplacer les victimes de la persécution. Pendant ce dernier exercice, 270 nouveaux chrétiens sont sortis du catéchuménat de Mang-lang, et actuellement 60 païens y écoutent l’enseignement. Nous avions fort à coeur de rétablir le plus tôt possible une des deux communautés de cœurs Annamites, complètement détruites lors des événements de 1885. Ce désir a été réalisé. Actuellement, Mang-lang possède son couvent comme autrefois, moins nombreux, il est vrai, mais, du moins, suffisant pour s’occuper de deux orphelinats de garçons et de filles, fondés aussi par le P. Lacassagne.
« Plus au Sud, se trouve le district du P. Guitton, difficile à administrer à cause de l’éloignement des chrétientés. Ce cher confrère a eu la joie de pouvoir faire instruire et baptiser 49 adultes, et pourvoir d’églises et de presbytères plusieurs de ses chrétientés.
KHANH-HOA. – « Cette province, qui ne comprend qu’un district, est confiée au zèle du P. Auger, aidé par le P. Durand et par un prêtre indigène. Je reproduis in extenso la relation que ce confrère m’a envoyé sur l’état actuel de son district :
« Pendant l’année qui vient de s’écouler, nous avons continué à relever les ruines, que les massacres et les incendies de 1885 avaient accumulées dans ce district. Les massacres nous ont enlevé1,800 chrétiens environ. La partie nord, Ninh-hoa, qui comptait 800 âmes, n’en avait plus que 72 lors du rapatriement des chrétiens, refugiés, pendant la tourmente, dans la Cochinchine française. Le P. Gagnaire, qui dirigea cette paroisse pendant l’année 1887, fut assez heureux, la grâce de Dieu aidant, pour ramener au bercail presque tous les anciens renégats, infidèles à Dieu depuis nombre d’années, et qu’un miracle de la grâce convertissait à nouveau. La plus grande partie d’entre eux avaient péri dans les massacres, et les survivants voyant qu’il ne leur avait servi de rien de renier leur foi, car les païens les considéraient toujours comme chrétiens, et les avaient traités comme tels dans les derniers massacres, revinrent à Dieu pour sauver au moins leurs âmes, qu’ils avaient, dans le passé, sacrifiées à leurs corps. Ces conversions et quelques baptêmes de catéchumènes ont élevé, dans la présente année, à 159, le chiffre des chrétiens de la paroisse de Ninh-hoa, actuellement sous la surveillance du P. Annamite Tin, qui espère, pour 1890, avoir un total de 200 chrétiens près de lui. Actuellement, Ninh-hoa possède une chapelle, un presbytère et des dépendances bien convenables ; et, comme les habitants païens des environs ont l’humeur fort remuante, nous avons tout disposé pour que la paroisse soit à l’abri d’une attaque, d’ailleurs présentement peu à craindre, j’espère qu’avant un an, nous pourrons utiliser les matériaux rassemblés par le P. Gagnaire, dans le but de construire une église définitive.
« Les huit paroisses de Nha-trang comptaient avant 1885, 2,150 âmes ; lors de notre retour en novembre 1886, nous n’en avions plus que 1,200 à peine ; grâce à quelques baptêmes d’adultes, que Dieu a bien voulu nous accorder en 87 et 88, nous avons maintenant 1,230 chrétiens à nous partager, le P. Durand et moi. Nous demandons instamment à Dieu d’augmenter ce petit troupeau, et nous préssentons dès maintenant que le Seigneur nous a entendus.
« Sur les huit paroisses de Nha-trang, deux, Hoa-vong et Dai-dien, ont été pourvues de chapelles et de presbytères, qui n’ont rien à envier à l’ancien état de choses. Ha-dua, Binh-cang et Ngoc-hoi ont aussi des chapelles et des presbytères un peu provisoires, mais bien suffisants dans l’état actuel. Malgré les secours de la mission, et les indemnités accordées en 1887 par M. Aymonier, notre premier résident, nous ne pouvions mieux faire : force a bien été de nous arrêter sous peine de grever notre futur budget. Nous espérons encore que la miséricorde de Dieu voudra bien nous donner au plus tôt les ressources nécessaires pour sortir du provisoire, et, sans bâtir des cathédrales, lui donner dans chaque paroisse une habitation moins indigne de Lui.
« La partie nord de la province de Khanh-hoa (comprenant Nha-trang et Ninh-hoa) est fort peu peuplée : j’estime que la totalité de ses habitants ne dépasse pas 60,000 âmes, pour une superficie au moins égale à celle du Binh-dinh, dont on évalue la population à peu près d’un million. C’est là probablement l’une des raisons pour lesquelles l’Œuvre de la Sainte-Enfance, ainsi que celle des catéchumèmes, y sont peu prospères. A grand’peine ai-je pu obtenir des sœurs baptiseuses, un total de plus de 200 baptêmes d’enfants de païens à l’article de la mort. L’orphelinat, sans en excepter cinq grandes orphelines qui s’y trouvaient déjà avant 1885, ne comprend que 12 personnes ; de plus, six orphelins de 14 à 20 ans sont employés aux travaux de la ferme de la mission ; je compte en marier trois dans peu de jours. Une orpheline a été jugée digne de se consacrer à Dieu, et vient d’entrer au couvent des sœurs annamites. Le chiffre total de la population de Nha-trang, peu proportionné à l’étendue de son territoire, est, au contraire, parfaitement en rapport avec la pauvreté des habitants.
« Le couvent des sœurs annamites transféré de Ngoc-hoi, où il était établit avant 1885 , sur la paroisse de Binh-cang, est dans une situation bien plus saine et bien plus centrale. Il a été rebâti à neuf : il comprend deux grandes cases annamites, dont l’une sert de dortoir, et l’autre, de grenier et d’ouvroir ; une petite chapelle y est adjointe, et , permet aux sœurs de vaquer à leurs pieux exercices, sans avoir à sortir de la clôture. Des dépendances assez vastes mettent réellement à l’aise des sœurs du couvent, au nombre de 18. Toutes ces constructions sont faites en briques, et couvertes en tuiles, chose rare dans le pays.»
« Le P. Auger a oublié de mentionner dans sa relation 55 catéchumènes qui, pendant cet exercice, ont reçu la grâce du baptême.
« BINH-THUAN. – « Dans le compte rendu de l’année, Monseigneur signalait les travaux de canalisation, entrepris par le P. Villaume, pour irriguer la partie nord de cette province, dont les terres restaient en friche par manque d’eau. Les travaux ont déjà porté leurs fruits, et, grâce à eux, le Binh-thuan a pu cette année éviter la famine. De cette manière, le P. Villaume a acquis auprès des païens une grande influence, qui a déjà servi, et servira de plus en plus, à l’extension de notre sainte religion dans ce pays. Lui-même va nous dire, mieux que je ne pourrais le faire, l’état actuel de son district :
« Le nombre des chrétiens s’est encore augmenté de près d’un cent, depuis l’an dernier, grâce aux catéchumènes qui ont été baptisés. L’augmentation aurait été plus nombreuse sans le choléra, qui a enlevé, à la fin de 1888, près de 40 chrétiens, et, dans le sud, une vingtaine. Le nombre des baptêmes d’adultes a été pourtant inférieur à celui de l’an dernier. Nous avons cru qu’il était préférable de ne pas trop se presser pour le baptême de païens, car plusieurs, baptisés après notre rentrée, ont abandonné. En ce moment, à Phon-rong, il y a plus de 80 adultes annamites, qui attendent la baptême depuis près de 8 à 10 mois, et une quarantaine de sauvages, établis à Rung-lai, qui connaissent également leurs prières. Je me dispose à les faire instruire définitivement sous peu. Ce nous sera peut-être un moyen pour conversion des sauvages des montagnes, qui ne sont pas éloignés de là . Cette chrétienté de Rung-lai donne les plus belles espérances ; le pays en se débarassant de la forêt, s’assainit peu à peu. Nous y aurons, l’an prochain, je pense, plus de 300 chrétiens : c’est la terre par excellence de l’aréquier et du bétel. Le canal de Nha-trinh, qui passe au milieu de la chrétienté, lui donnera bientôt de l’eau en abondance toute l’année, car la digue en pierres, que j’aurai achevée dans un mois ou deux, permettra de mettre tout le pays en culture.
« J’ai malheureusement perdu, dans le cours de l’année, deux personnes influentes de cette chrétienté, les deux chefs du village, l’un, fondateur de ce village. Ils s’étaient convertis depuis peu : le premier, petit mandarin, est mort du choléra, l’autre a été pris par le tigre ; je fondais de grandes espérances sur ces deux hommes, le bon Dieu en a disposé autrement.
« A Lang-mun ou Ba-vay, où j’habitais jadis, le nombre des chrétiens n’est encore que la moitié de ce qu’il était avant les massacres ; l’église n’est pas encore faite, mais les matériaux sont prêts. Les chrétiens se relèvent très vite cette année ; le canal de Rung-cam leur donne de l’eau en abondance, les jardins d’aréquiers et les rizières auront, grâce à ce canal, un rapport bien supérieur à celui d’autrefois. Ce canal a 2,100 mètres de long sur 3 de profondeur moyenne, dont la moitié en roche de granit. Il arrose 2,000 hectares de terrain, sur 15 ou 16 villages. On dirait que le bon Dieu a voulu montrer encore avec plus d’évidence l’utilité de ce travail, car l’année a été si sèche, que, sans ce canal, il ne serait pas resté un aréquier dans le pays, et pas un grain de riz n’aurait été semé. Or , déjà on a moissonné en partie les riz de trois mois, et les riz de saison sont tous semés. Tous les païens sont unanimes à reconnaître le sevice rendu. Qu’ à Dieu en revienne la gloire ! Puisse le service, rendu à leurs corps, s’étendre aussi à leurs âmes !
« Tan-tai, où nous résidons régulièrement, le P. Nézeys et moi, est, pour le moment, un pays stérile, à cause du manque d’eau ; mais les environs feront de belles rizières et des jardins d’aréquiers, quand j’aurai amené l’eau par un canal de 6 kilomètres, qui s’amorcera sur le canal fait l’an dernier. Ce sera, j’espère, à Tan-tai, que, sous peu, nous aurons le plus grand nombre de chrétiens. Actuellement, il n’y a que les restes de Dinh-thuy et Xom-go : ils ne sont plus que 226, sur 500 et plus, que comptaient ces deux chrétientés.
« Je viens de jeter les fondements d’une chrétienté, de l’autre côté de la rivière, à Binh-qui, grand village de 1,000 à 1,500 habitants, village fondé également par le petit mandarin de Rung-lai, mort du choléra l’an dernier. Sans cette perte, ce village aurait peut-être déjà 300 chrétiens. A Mai-nuong, l’une des chrétientés les plus anciennes du Binh-thuan, je pense que la vie va reprendre : une vingtaine de gens s’y instruisent. Enfin, à Nai, les pêcheurs chrétiens de Quang-binh, qui émigrent ici de plus en plus, formeront bientôt une chrétienté assez grande : ils sont plus de 60. La religion fait des progrès dans le Sud, grâce au prêtre An qui dirige cette partie. Il se donne beaucoup de peine, surtout pour former un district à Phan-ri, et dois avouer que lui seul en est capable ; Phan-ri compte près de 200 chrétiens en ce moment. A Phan-thiet, les deux chrétientés de Tam-huong et Kim-ngoc ont presque doublé depuis notre retour. La nouvelle chrétienté de Tu-luong donne de l’espoir pour l’avenir. C’est une chrétienté au sud de Phan-thiet, sur la route de Cochinchine. Les chrétiens vivent de la culture du ray (riz semé sur le flanc des montages) ; le terrain qu’ils cultivent n’est que du sable et des dunes, et pourtant ce pays est assez habité, car il est sain et rapporte plus qu’on ne le croirait. Il y a plus de 700 chrétiens à Phan-thiet, pour les trois chrétientés. Le district compte 1,750 chrétiens : c’est le chiffre que j’y trouvai en 1882, quand j’en pris possession. Le sud a augmenté, mais Phan-rang a perdu.”
SAUVAGE BAHNARS. – « Le compte rendu de l’année dernière constatait que, sur ces lointaines montagnes, l’heure de la Providence semblait avoir sonné, et que, bientôt peut-être, il nous serait permis d’espérer une abondante moisson. Je suis heureux de vous annoncer que ces espérances se sont pleinement réalisées. La fondation de 4 nouveaux postes, et le baptême conféré à 340 catéchumènes, en sont la preuve évidente. Que le bon Dieu soit béni d’avoir bien voulu, dans sa miséricorde, récompenser le zèle et la persévérance de nos chers confrères ! Pour vous donner une idée de leurs travaux et de leurs succès, je cède la parole au P. Guerlach. D’ailleurs ce qu’il dit de lui-même peut s’appliquer, plus ou moins, à tous les missionnaires des Bahnars, car tous suivent le même mode d’évangélisation, et rencontrent les mêmes difficultés. Voici donc ce que m’écrivait le P. Guerlach, à la date du 22 juillet dernier :
« 102 baptêmes d’adultes, voilà ma part pour cette année. Depuis longtemps, on n’avait enregistré pareil chiffre chez les Bahnars. Voilà près de sept ans que je travaille et que je souffre sur nos montagnes, et jamais, auparavant, je n’avais compté plus de 15 ou 20 baptêmes d’adultes (chiffre maximum). Cela tenait surtout aux mœurs et aux usages du pays sauvage. Autrefois , il eût été presque impossible à un seul missionnaire d’administrer plusieurs villages, chacun des postes voulant avoir un Père exclusivement pour lui seul. Ne pouvant s’étendre au dehors, notre action devait se confiner dans les postes que nous occupions. Tous les habitants de Kon-jori-krong étant déjà chrétiens, je ne pouvais baptiser d’autres adultes que les esclaves rachetés par moi, ou les membres de quelques familles étrangères venues se réfugier chez moi. Je m’appliquai donc à réformer, à améliorer ma chrétienté, tout en prêchant au dehors, quand l’occasion s’en présentait. Grâces à Dieu, je puis constater une grande amélioration, sur plusieurs points, chez mes vieux chrétiens, et de plus, un mouvement de conversions très prononcé chez les étrangers. Autrefois, je regrettais d’être borné à un seul poste, aujourd’hui je regrette de ne pouvoir suffire à la besogne, car on m’appelle de différents côtés. Les Sedang de Kon-rung et de Kon-kelo m’ont demandé de les instruire, mais ils sont trop loin, et je dois me borner, pour le moment, aux trois chrétientés de Kon-jori-krong, Kon-ketou et Kon-selang, dont se compose mon district actuel, qui compte 637 habitants, Vous connaissez déjà Kon-jori-krong, l’ancienne résidence du P. Dourisboure : je vous en dirai quelques mots plus loin, en parlant de mes œuvres ; voyons maintenant le poste de Kon-ketou.
« Les premiers pourparlers pour la fondation de cette chrétienté remontent à 1887, alors que j’étais à Hong-kong. Les chefs du village firent des ouvertures au P. Vialleton, qui répondit : « Attendez le retour du P. Guerlach : « quand il sera remonté, vous parlerez avec lui. » Mis au courant de la situation, je m’empressai d’aller à Kon-ketou, pour traiter avec les chefs et tous les habitants. Les choses n’étaient pas aussi avancées qu’on aurait pu le croire tout d’abord. Il restait plusieurs superstitions très graves à accomplir ; tout le village s’y était engagé par une promesse solennelle, un voeu fait au diable. J’insistai pour qu’on envoyât promener le diable et les sacrifices, m’offrant à grand coeur de supporter tout seul la fureur du démon. J’y perdis mon éloquence. Cela ne me surprit pas, car je connais mes sauvages sur le bout du doigt. J’attendis donc l’échéance, tout en faisant de fréquentes visites à ces futurs catéchumènes. Je fixai aux habitants un jour déterminé pour un grand pedape (conseil), et leur fis dire que ce jour là, nous parlerions sérieusement de la conversion du village.
« Les choses se passèrent mieux que je ne l’avais espéré. Tous ces bons sauvages me dirent qu’ils étaient fatigués des diableries, qui les ruinaient sans leur apporter la moindre compensation. Les deux chefs du village s’étaient cotisés pour m’offrir une petite fête, dont un porc bien gras fit les pricipaux frais. Chaque maison avait tenu à fournir une jarre de vin. Avant de commencer la fête à la maison commune, je fixai des images religieuses à chaque colone, puis décrochant les paniers de bambou tressé, où dormaient les fétiches adorés depuis longtemps, je les envoyai rouler à dix pas en disant : « Allons ! cailloux, bois et objets du « diable, c’est fini pour vous ; aujourd’hui on boit du vin, mais le diable n’en aura pas sa part. » A la place de ces fétiches, je fixai une image de Notre-Seigneur. Per, le principal chef du village, me pria de tirer un coup de fusil contre le pied de la colonne, afin que, si le diable s’y était logé, il fût forcé de déguerpir. Je lui répondis : « Ce n’est pas nécessaire ; le meilleur « coup de fusil pour ce chien- là, c’est un signe de croix. Mais, puisque nous célébrons la fête « de votre conversion, je veux bien tirer quelques coups en signe de réjouissance. » J’envoyai donc deux charges de plomb au bas de la colonne des demong ou fétiches, puis les jeunes gens frappèrent les tam-tam, et la fête commença. Fidèle à mon habitude, j’acceptai une côtelette de porc, mais je refusai de boire. Les gens des Kon-ketou connaissent mes habitudes, aussi n’insistèrent-ils pas. Je donnai quelques feuilles d’étain laminé à chaque maître de maison, et les deux chefs du village reçurent pour leur part deux jarres en terre vernissée, qui pouvaient valoir huit francs pièce.
« Il fut convenu que, dans un mois, on commencerait les travaux d’installation. L’emplacement actuel étant très vilain, je résolus de transporter le village sur un plateau situé à 200 mètres, et occupé par la forêt. Jour fut fixé pour défricher, mais Kon-ketou avait la famine. Je fis promettre aux habitants de ne plus accomplir aucune superstition, puis je terminai en disant :« Puisque vous avez la famine, je veux vous aider. Descendez chez moi « deux jours avant de défricher, et je donnerai deux hottes de riz à chaque maison. »
« Puis je fis porter les fétiches dans ma barque, et je revins à Kon-jori-krong. Chemin faisant, j’envoyai au fond de la rivière tous les dieux contenus dans les paniers, sauf quelques lignites et quelques haches de pierre, que je destinais à des cadeaux à mes compatriotes. Quand l’emplacement du village fut complètement défriché, les sauvages construisirent une case qui sert de chapelle ; je m’y suis réservé une chambrette de 4 mètres de long sur 2 ½ de large. A cette chapelle est contiguë une autre case qui sert de cuisine, et où habite une famille sauvage de ma maison de Kon-jori-krong. Comme il m’était très difficile de me rendre en barque à Kon-ketou, principalement à l’époque de l’inondation, je fis ouvrir une route sur la montagne. Elle n’est pas très commode, mais elle est praticable aux chevaux. Naturellement, j’ai dû débourser largement pour accomplir ces travaux de bâtisse et de défrichement.
« Au mois de février de cette année, j’ai bénit la case de Kon-ketou, et j’y ai laissé comme catéchistes deux jeunes Bahnars de 18 ans , qui ont certainement conservé leur innocence baptismale. Ces deux jeunes hommes enseignent les prières, pendant que je me consacre à l’explication de la doctrine. Kon-ketou compte déjà 97 chrétiens ; si je n’ai pas encore baptisé tous les adultes, c’est qu’ils manquent de science suffisante ; la bonne volonté ne leur fait pas défaut, mais leur intelligence est très lente à comprendre. Les habitants de ce village se montrent, en somme, animés des meilleures dispositions.
« Kon-selang est un village situé sur le Motong, affluent du Bla : il compte 156 habitants, dont un assez grand nombre faisait autrefois partie du poste de Tuer. Lorsque le prêtre indigène Dat dut abandonner ce poste, par crainte des Hadrong, les habitants se dispersèrent dans différentes localités. Les hommes de Kon-selang se fixèrent sur le Motong, où plusieurs fois les Hagou, les Jarai et les Habau vinrent les inquiéter par des expéditions à main armée. Naturellement, ils étaient revenus aux superstitions païennes, mais le souvenir de la vraie religion demeurait assez vivace dans leur coeur. Plusieurs fois ils demandèrent un missionnaire français, et lorsque je suis allé les voir, il y a trois ans, je leur reprochai d’avoir apostasié ; il me répondirent vivement : « Venez rester chez nous, et vous verrez si nous ne suivons pas tous la religion. »
« Leurs vœux et les miens vont enfin se réaliser : dès que la saison le permettra, je me bâtirai une case provisoire, et nous commencerons à élever une église. Cette église sera dédiée à Notre-Dame de Lourdes, par suite d’une promesse faite à la sainte Vierge, et le village prendra le nom de Kon-sa-Maria, le village de Dame Marie. Ce village de Notre-Dame de Lourdes est placé sur la route d’Annam, et acquiert une importance capitale, par ce fait qu’il coupe la route aux ennemis qui voudraient attaquer nos chrétientés de Bla. Durant la première année, le poste sera en formation, et ne comptera guère que les habitants du Kon-selang actuel. Mais je sais que bon nombre d’étrangers ont l’intention de se joindre à nous, si je demeure moi même dans ma nouvelle chrétienté ; je puis donc affirmer que ce poste est appelé à un grand développement. Du reste, je me propose d’attaquer les villages voisins, Konselal, Kon-mah, etc., avec lesquel j’ai de bonnes relations. Pour le moment, j’ai à Kon-selang une modeste case, où habite un jeune Annamite, qui enseigne les prières aux sauvages, et reste là pour affirmer la prise de possession. Cette case me sert de pied- à-terre, quand je vais visiter la chrétienté. Tous les habitants de Kong-selang ont promis de suivre la religion, et j’ai déjà fait 46 baptêmes, dont 15 d’adultes. L’année prochaine, j’espère que tous seront baptisés, car, en demeurant au milieu d’eux, j’aurai pu leur donner l’instruction suffisante.
« Vous voyez que, durant l’année 1888-1889, le bon Dieu a béni mes travaux d’une façon toute miséricordieuse ; ces différentes occupations ne m’ont pas empêché de vaquer à mes œuvres habituelles : rachat d’esclaves, surtout annamites, capturés par les Bo-nam ou les Sedang. J’entretiens 32 orphelins, et j’ai fait, cette année, une grande distribution de secours aux catéchumènes et aux chrétiens nécessiteux. Nous avons beaucoup de pauvres ici, comme partout, et, cette année, les malades abondent. J’entretiens une pharmaçie, qui fait beaucoup de bien à tout le monde, excepté à ma bourse. Depuis janvier, j’ai distribué plus de 18 pièces de toile anglaise ; j’ai aussi donné plus de 150 hottes de riz, et la note du pharmacien se monte à un chiffre très élevé. Mais je ne regrette pas toutes ces dépenses, car le bien se fait autour de moi, et les sauvages respectent et aiment une religion, dont les prêtres prêchent et exercent la charité. Je puis dire que mon influence s’étend fort loin tout autour de mon poste, et lorsque je leur demande quelque chose, les indigènes se rendent volontiers à mon invitation. Le mouvement de conversions se propage de plus en plus. Les dispositions de mes chrétiens, anciens et nouveaux, sont très bonnes. Dans mon poste de Kon-jori-krong, je récite tous les soirs le chapelet et la prière en commun avec les habitants ; à Kon-selang et Kon-ketou, la prière se fait en commun. Comme la case de Kong-selang est trop petite pour contenir tout le monde, une partie des chrétiens reste dehors. Je m’applique à propager le dévotion à la sainte Vierge et au Très Saint-Sacrement. J’ai à Kon-jori-krong des jeunes gens qui communient tous les quinze jours, et vivent d’une façon si chrétienne, que je pourrai facilement leur permettre la communion hebdomadaire
« Lorsque j’instruisais à Kon-ketou, nous faisions la prière en commun, et nous récitions le chapelet. Je demandai à Per, encore catéchumène, s’il ne s’ennuyait pas durant ces longues prières ; il me répondit : « Hel kikio sei pang Balang. – Comment s’ennuyer d’être avec Dieu ? » Oh ! oui, il y a beaucoup de misères et de rudes souffrances à endurer chez ces sauvages, mais il y a aussi de bien douces consolations. Calix meus inebrians quam prœclarus est ! »
« C’est par ces dernières paroles du P. Guerlach, que je finirai ce compte rendu. Oui, pour reconstituer notre chère Mission, si abîmée par la persécution, nous rencontrons beaucoup de misères et de grandes difficultés, mais nous faisons l’œuvre de Dieu, et ce bon Père veut bien quelquefois nous accorder de grandes consolations. Que son saint Nom soit toujours béni ! »
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