| Année: |
1903 |
| Pays: |
Cambodge |
| Mission: |
Cambodge |
| Rédacteur: | Mgr Bouchut |
IV. — Cambodge
Population catholique 33.469
Baptêmes d’adultes 801
Baptêmes d’enfants de païens 4.986
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« C’est le cœur mêlé de joie et de tristesse, écrit Mgr Bouchut, que je rédige le compte rendu des travaux des missionnaires du Cambodge en 1902-1903. Le bon Dieu nous a beaucoup éprouvés. Il nous a enlevé pour les couronner, j’en ai la douce confiance, de nombreux ouvriers que nous aurions voulu conserver, et que, d’après les vues humaines, nous jugeons presque nécessaires.
« Malgré le désarroi jeté dans l’administration des districts par la disparition de nos bien-aimés confrères, nous avons pu maintenir l’œuvre de l’évangélisation dans le développement normal des années précédentes. Mon vénéré prédécesseur, auquel je suis heureux de payer ce juste tribut d’affection et de haute estime, avait donné une forte impulsion aux œuvres de la mission et les avait organisées d’une façon durable. C’est grâce à cette impulsion et au zèle persévérant des missionnaires que nous devons d’avoir pu enregistrer de très appréciables résultats. J’ai visité, depuis mon arrivée au Cambodge, le plus grand nombre des districts du vicariat.
« Au cours de mes visites, j’ai constaté que l’ardeur apostolique, pour donner à Dieu le plus d’âmes possible, était dans le cœur de chacun de mes collaborateurs et que tous étaient à la recherche des meilleurs moyens d’atteindre leurs ouailles et les pauvres païens. Aussi leurs travaux ont-ils fait progresser d’une manière solide la connaissance et la pratique de notre sainte religion.
« Dans ce compte rendu, nous parcourons ensemble la mission, du nord au sud, nous arrêtant plus spécialement là où des faits nouveaux m’ont été signalés.
« La mission a, sur le territoire de Siam, deux districts : Battambang, confié à M. Tandart, et Taom, où M. Arvieu remplace notre regretté M. Chaudier. Rien de saillant n’a marqué, cette année, l’administration de ces deux postes.
« Au nord du Cambodge, le haut du Mékhong est la part de M David qui, depuis quelques années, travaille spécialement à constituer, dans son district, une chrétienté centrale de forte assise. Il n’a pas hésité à se faire en quelque sorte colon pour entraîner après lui ses chrétiens. Thanh-gia peut désormais se passer des soins plus assidus du missionnaire et se développer en vertu de la vitesse acquise. Le terrain de la forêt n’est point encore tout entier en culture ; il y a place pour de nouveaux arrivants et les résultats déjà acquis leur seront un encouragement qui les fixera au sol. M. David pourra porter à l’avenir ses efforts sur les autres points de son immense district, qui s’étend jusqu’à la frontière du Laos.
« En descendant le Mékhong, nous trouvons Thanh-mau, où travaille depuis vingt ans M. Lazard. Un nouveau village chrétien, le seul de son espèce au Cambodge, est venu s’ajouter aux deux villages annamites déjà anciens. Il forme une intéressante colonie de Phnongs. Les Phnongs sont une de ces nombreuses tribus sauvages que l’on désigne ordinairement sous le nom générique de Moïs et qui s’étendent au nord-est du Cambodge et au nord-ouest de la Cochinchine occidentale. Un certain nombre d’entre eux étaient épars dans le nord du Cambodge, esclaves des Cambodgiens et des Chinois, lorsque, par application de la loi française, ils furent libérés.
« M. Lazard les réunit dans un même centre et se mit en mesure de leur procurer la nourriture du corps et de l’âme. Soixante environ ont déjà été baptisés ; les autres, plus nombreux, le seront bientôt. En visitant Thanh-mau, j’ai été fort intéressé par ce groupe de nouveaux enfants de l’Église. Ils récitent les longues prières cambodgiennes, le dimanche, avec une grande assurance, comme le feraient de vieux chrétiens. Leur simplicité, leur honnêteté et leur ardeur au travail me donnent bon espoir pour l’avenir.
Nous descendons encore le Mékhong, et nous trouvons successivement deux chrétientés et deux postes récents qui seront bientôt, je l’espère, des chrétientés. Cette partie du Mékhong est confiée à M. Paul Martin qui s’arrache de temps en temps aux multiples soucis de sa grande chrétienté de Xom-bieu, dans la banlieue de Phnom-penh, pour venir fonder ou développer ces postes nouveaux. Rien n’est curieux comme l’emploi du temps de notre confrère dans ce district absolument sui generis.
« Les deux tiers environ des chrétiens de Xom-bieu vont chaque année faire la pêche au grand lac. A leur retour, de juillet à décembre, l’administration des sacrements de Pénitence et d’Eucharistie, l’instruction des néophytes, des catéchumènes, des enfants de la première communion, des confirmands, la solution des petites difficultés que chacun vient soumettre au Père ; tout cet ensemble remplit absolument les journées du missionnaire et rend impossible tout autre travail. J’ai vu moi-même, il y a quelques jours, l’activité intense qui règne parmi ces 1.500 chrétiens entassés pour ainsi dire les uns sur les autres. Trois catéchistes ou maîtres d’école étaient à l’œuvre : 178 enfants d’un côté, 78 de l’autre recevaient des leçons de catéchisme, de lecture et d’écriture. Des catéchumènes et des néophytes se préparant, les uns au baptême, les autres à la confirmation, se succédaient à l’église à des heures fixes pour recevoir, du même catéchiste, un enseignement différent. Le missionnaire était, de son côté, très affairé, un peu à tous, et complètement à personne.
« A l’époque des basses-eaux lorsque, après une messe solennelle de départ, un millier de chrétiens ont quitté Xom-bieu pour le grand lac, M. Martin occupe les loisirs que lui laisse le soin de son troupeau diminué à faire des fugues de cinq à six jours au grand fleuve. Tantôt à cheval, tantôt en barque, il dirige sa course vers la chrétienté de Ba-vua (les trois rois) ou vers celle de Cac-thanh (tous les saints). Parfois, c’est un nouveau point signalé comme propice à une fondation qui devient le but de son ardeur apostolique.
« Pendant le carême, au plus tard dans le temps pascal, le missionnaire quitte tout pour aller visiter et administrer ses chrétiens disséminés sur le grand lac. C’est un voyage pénible d’un mois environ à faire en barque. Les rameurs, souvent, sont obligés d’accomplir des prodiges d’endurance et d’intrépidité, pour haler sur le sable ou sur la boue la pirogue allégée même du missionnaire, et cela des journées entières sous un soleil de feu. Arrivé au premier village de pêche, réunion de paillotes bâties sur pilotis en plein lac, le pasteur est accueilli avec la plus grande joie par ses ouailles : il se hâte de leur donner les secours de la religion. Il s’installe dans un coin de la maison du maître de la pêcherie ; une natte suspendue devient un confessionnal improvisé, et il travaille à réconcilier avec Dieu les âmes de bonne volonté, jusque bien avant dans la nuit. Le lendemain, avant l’aube le plus souvent, il célèbre la sainte messe. L’autel repose sur des piles de cordages, des voiles brunes ou blanches servent de tentures, l’assistance est nombreuse et recueillie. « Rien de plus beau dans sa simplicité « primitive, écrit M. Martin, que ce grand acte du saint sacrifice se déroulant en ces coins « perdus du Cambodge, dans un cadre merveilleusement poétique dont le fond est l’immensité « du grand lac. Il semble que les prières récitées à l’autel et portées sur les ailes des vents qui « font parfois rage au dehors, pénètrent plus avant dans le cœur de Dieu, tout en augmentant « la « piété des fidèles. » — Tout cela se répète à chaque pêcherie. Puis, c’est le moment du « retour, et le missionnaire revient avec la consolation d’avoir entretenu ses chrétiens dans la « ferveur, et baptisé souvent plusieurs dizaines d’adultes ou enfants de païens in articulo « mortis.
« La grande chrétienté de Rosey-keo, en face de Xom-bieu, et celle de Phnom-penh, sont administrées depuis un an, la première par M. Joly, la seconde par M. Vauzelle, aidé de M. Sy. Le bien à faire dans ces deux chrétientés est immense, souvent difficile, à cause du contact si fréquent avec la ville. J’ai le plaisir de constater que nos confrères ont lieu de se réjouir des résultats qu’ils obtiennent par leur zèle persévérant. La Sainte-Enfance a enregistré, sans compter les nombreux enfants baptisés par les religieuses de la Providence dans les deux chrétientés réunies, le chiffre de 890 baptêmes de petits moribonds païens.
« Nous ne pouvons quitter Phnom-penh sans rendre hommage à la mémoire du regretté M. Coudert, qui, pendant quatorze ans, au milieu de ses multiples occupations, se livra sans mesure à l’évangélisation si ingrate de la race khmer, et réussit à augmenter la chrétienté de plus de 100 néophytes purs Cambodgiens.
« En descendant le fleuve antérieur, nous passons devant Motkrasar, Banam et Vinh-loi. Dans ces divers districts, les missionnaires se sont efforcés, au milieu de difficultés de tout genre, de faire avancer l’œuvre de Dieu. Les chrétientés du Song-sau sont administrées par deux prêtres indigènes. Il faudrait là un prêtre français pour diriger l’évangélisation. Je pourvoirai à ce pressant besoin, aussitôt qu’il me sera possible de le faire.
« Avant d’entrer en Cochinchine, si nous nous écartons des fleuves, nous trouvons à l’ouest le district de Loc-son, encore à ses débuts : à l’est, ceux de Soairieng et de Somrong. Arrêtons-nous à Soairieng. M. Chouffot vante la ferveur de ses néophytes de Losut. « Quand « je fondai ce poste, dit-il, il y a trois ans, tout alla pour le mieux ; ce qui était pour moi un « sujet de crainte, car je savais que l’œuvre de Dieu doit subir la contradiction. Dans la suite, « je fus rassuré : le démon se montra furieux. C’était après le baptême de mes néophytes. Il « réussit à m’arracher quelques brebis dont la foi n’était pas suffisamment enracinée. « Maintenant la paix est rétablie et la ferveur des chrétiens qui me restent fait compensation « aux pertes subies. Chaque fois que je les visite, ils veulent se confesser. Tous les soirs ils « font la prière en commun à l’église : le plus assidu est un vieillard qui, longtemps, avait « refusé obstinément de se faire chrétien. La grâce est venue à bout de son entêtement : c’est « lui qui donne l’exemple : son petit neveu le conduit par la main, lorsque la nuit est trop « noire ou les chemins trop mauvais. »
« M. Chouffot a fondé, cette année, un nouveau poste, Socnot. Il n’a pas eu à attendre longtemps, cette fois, la contradiction. Un sous-chef de canton, apostat, a fait l’office du démon, menaçant de sa vengeance quiconque se ferait chrétien. Sur ces entrefaites, la nouvelle église, à peine terminée, était brûlée ; le néophyte, fondateur de la chrétienté, était dépouillé de ses biens par le maire du village, puis, accusé d’organiser une société secrète « thien-dia-hoi ». Le missionnaire, appuyé sur le bon droit de son protégé, réclama de l’autorité française enquête et jugement : le néophyte fut remis en possession de ses terres ; le sous-chef de canton et le maire reçurent, pour leur peine, chacun deux ans de prison. Le démon était vaincu. Maintenant, les catéchumènes arrivent en foule et on a dû construire une église plus vaste. Vingt enfants apprennent chaque jour le catéchisme, sous la direction d’un séminariste. La joie est au cœur du missionnaire et des chrétiens.
« En Cochinchine, les districts de Culao-tay, Ben-dinh, Culao-gieng, Sadec, Chaudoc, Boot, Cai-doi, ont fourni leur appoint ordinaire à l’œuvre d’évangélisation. Nang-gu promet de nombreux baptêmes pour l’année prochaine. Malheureusement quelques chrétientés secondaires du district voient leur population diminuer, à cause de l’émigration vers d’autres régions réputées plus fertiles et de plus facile culture. Long-hung, où travaille le P. Tuong, a également souffert de l’émigration. Le district de Cantho, au contraire, se développe rapidement et sera bientôt un des plus beaux postes de la mission. Il a augmenté, cette année, de 245 chrétiens.
« M. Duquet Constant a eu le bonheur de compter 78 baptêmes d’adultes et 300 d’enfants de païens. La chrétienté de Thoi-lai, confiée au P. Vang, continue à prendre de l’extension. M. Blondet, à Rach-gia et à Vi-thanh, a enregistré 33 baptêmes d’adultes. Le P. Thoi a eu la joie de baptiser 51 adultes et a pu développer considérablement sa chrétienté de Hoa-hung.
« M. Grandmaire, qui remplace M. Blondet à Rach-gia, s’est occupé, d’une manière spéciale, des cholériques pendant la cruelle épidémie qui a sévi quelques mois dans la ville. Transformant son école en salle d’hôpital, il a eu la consolation de donner le baptême à plusieurs mourants. A Tra-long, M. Gonet poursuit avec une persévérante énergie le développement de ses nombreuses chrétientés. Grâce au concours de ses vicaires indigènes, il a pu faire l’administration de 2.600 chrétiens, baptiser 77 adultes, fonder le nouveau poste de Tan-lap et préparer la création de plusieurs autres stations.
« Ces nouvelles terres de Can-tho et de Rach-gia étaient, il y a quelques années seulement, incultes et désertes. Elles deviennent rapidement, grâce aux nombreux canaux creusés par l’administration, de belles rizières, parfois de beaux jardins. L’Annamite s’y porte avec entraînement ; aussi est-ce, pour le moment, le lieu du travail apostolique par excellence. Il faudrait, là, prendre position partout, multiplier les postes, afin de fournir à chaque arrivant la facilité de se faire chrétien et de garder sa religion. Operarii autem pauci. Nous sommes obligés de compter avec le nombre restreint des ouvriers, et, pour suppléer à leur insuffisance, chaque missionnaire devra, à des périodes déterminées de l’année, se faire prédicateur ambulant.
« Les districts de Soctrang, Bac-lieu, Rach-nha ont prospéré comme dans le passé. Co-co a été détaché de Soctrang et confié à M. Ch. Keller. M. Thieux, à Bai-gia, se débat toujours contre la famine. La dernière récolte de riz a été nulle comme les précédentes. Espérons que le bon Dieu bénira sa persévérance et la récompensera par le succès. A Soctrang, M. Brun, déchargé de Co-co, s’est occupé plus particulièrement des Chinois ; il prépare, pour l’année prochaine, un nombre considérable de baptêmes.
« Dans la mission on me signale, sur plusieurs points, un réel mouvement des Chinois vers notre sainte religion. A Prec-phnon, M. Joly possède déjà un noyau solide de catéchumènes. Malheureusement, nous ne sommes pas prêts à recueillir le bénéfice de ce mouvement. M. Brun, seul, sait la langue chinoise et ne peut suffire à seconder toutes les bonnes volontés. Afin de ne pas arriver trop en retard, M. Grandmaire, à Rach-gia, a entrepris l’étude du oklo. Un des deux nouveaux missionnaires, arrivés en septembre, M. Guibé, apprend le même dialecte. Il s’occupera plus tard des Chinois du Cambodge, pendant que les deux autres confrères se partageront la Cochinchine.
« Le séminaire continue à prospérer. Il nous a donné un prêtre à Pâques ; il vient de nous en donner un autre en septembre. L’édifice matériel, dont M. Hergott a été l’architecte et l’entrepreneur, est vaste, heureusement ordonné, et, ce qui est précieux pour nous, solide et durable. Hélas ! dans ces grandes constructions, lorsqu’on se réjouit d’avoir fini, on constate qu’il reste encore quelque chose à faire. La vieille chapelle que l’on a conservée demande des réparations considérables, et le supérieur du séminaire me fait remarquer que les fonds vont être épuisés. D’autres œuvres pressantes s’imposent aussi à nous : création d’une école supérieure de français à Phnom-penh, création d’une école de catéchistes. La colonie nous a supprimé la subvention qu’elle donnait pour les écoles de la Cochinchine. Nous ne pouvons laisser fermer toutes ces écoles, si nécessaires à l’instruction et à l’éducation chrétienne de nos enfants. Daigne la divine Providence nous venir en aide !
« Les religieuses de la Providence de Portieux dirigent toujours, avec un grand zèle et un plein succès, leurs nombreux orphelinats et hôpitaux. J’avais vu en 1888 ces œuvres, encore quelque peu dans l’enfance ou dans le premier développement de l’adolescence ; je les ai retrouvées, après quinze ans d’absence, dans la pleine force de l’âge adulte. L’éducation des orphelines, je suis heureux de le dire, me semble donner comme résultat tout ce qu’on peut raisonnablement souhaiter. Trente jeunes filles environ sont mariées chaque année dans les familles chrétiennes, autant que possible loin des villes et des marchés, et font de bonnes mères de famille. Les religieuses indigènes, formées à l’école des religieuses françaises, se sont multipliées avec une rapidité étonnante et rendent au missionnaire, en paroisse, de très grands services pour les écoles, la Sainte-Enfance et même les hôpitaux indigènes. Huit centres de districts sont déjà pourvus de ces précieuses auxiliaires.
« A la vue de tous ces résultats obtenus au Cambodge, je ne puis m’empêcher de dire tout haut mes actions de grâces à Dieu.
« Je Le prie, en même temps, de nous envoyer de nouveaux ouvriers pour remplacer ceux qui sont tombés et pour faire face à nos pressants besoins. »
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