| Année: |
1904 |
| Pays: |
Cambodge |
| Mission: |
Cambodge |
| Rédacteur: | Mgr Bouchut |
IV. — Cambodge
Population catholique 34.485
Baptêmes d’adultes 1.036
Baptêmes d’enfants de païens 5.101
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« Les résultats de l’exercice 1903-1904, écrit Mgr Bouchut, marquent un pas en avant dans l’œuvre de l’évangélisation au Cambodge. Le chiffre des baptêmes d’adultes est sensiblement plus élevé que celui des années précédentes. D’autre part, nous avons préparé l’avenir, en prenant position sur divers points encore inoccupés, et en donnant un plus grand développement à l’œuvre de la conversion des Chinois. L’exposé des travaux accomplis, cette année, prouvera, je l’espère, la justesse de mon appréciation sur l’ensemble des résultats.
« Les districts qui tiennent la tête au tableau du succès sont : Boot, 74 baptêmes d’adultes ; Soai-rieng, 70 ; Thanh-mâu, rive droite et rive gauche réunies, 68 ; Cantho, 68 ; Long-hung, 56 ; Nang-gu, 55. Chaque missionnaire apporté sa gerbe plus ou moins pesante, mais recueillie toujours au prix de difficultés nombreuses.
« On a constaté partout que le bien ne se fait qu’à force de patience et de sacrifices. Écoutons M. Blondet, titulaire du district de Boot :
« Le nouveau groupe de Duong-lang, écrit-il, m’a donné bien des tracas. En janvier « dernier, les néophytes de ce village, accusés injustement, se virent jetés en prison ; mais, « comme le bon droit était de leur côté, ils furent renvoyés absous, et leurs accusateurs furent « sévèrement punis. Ces derniers ne se tinrent point pour battus. Après cinq mois de silence, « profitant d’un changement de procureur de la République à Cantho, ils renouvelèrent leurs « anciennes accusations. Les crimes qu’on leur reprochait ayant eu lieu sur le territoire de « Rach-gia, les prétendus coupables furent transférés au chef-lieu de cette province. L’enquête « fut longue, et mes néophytes firent deux mois de prison préventive. Pour comble de « malheur, ils apprirent à leur retour que les rizières, qu’ils avaient défrichées au prix de tant « de travaux, étaient accordées, depuis deux ans, en concession à des Européens, et qu’ils « devaient les abandonner. Le découragement était profond chez ces pauvres gens, et il y « avait lieu de craindre qu’ils ne renonçassent aux pratiques religieuses. Mais la foi avait déjà « poussé en eux de profondes racines, et la grâce de Dieu aidant, je réussis à rendre « l’espérance à ces cœurs meurtris : 72 catéchumènes vont bientôt s’adjoindre à ce premier « groupe de néophytes. »
« M. Conte, missionnaire à Nang-gu, a rencontré des difficultés d’un autre genre : la tentation varie, mais le but poursuivi par le tentateur est le même. « Pendant toute une année, « dit M. Conte, le démon a déployé ses ruses pour empêcher le baptême de mes « catéchumènes. Les faits nombreux, dont mes chrétiens et moi avons été témoins, prouvent « qu’il a fallu une grâce particulière de Dieu et une assistance spéciale de la sainte Vierge à « ces néophytes, pour mépriser les préjugés et les craintes que Satan leur inspirait à jet « continu. Nombre de familles sont encore le jouet du malin esprit ; toutefois, j’espère « qu’elles parviendront, elles aussi, à rompre les derniers liens qui les attachent au « paganisme. »
« Si le démon s’oppose à la conversion des païens, Dieu multiplie son secours aux âmes « droites qui le cherchent avec sincérité. Témoin, ce télégraphiste baptisé par M. Chouffot. « Il y a environ deux ans, écrit notre confrère, un Annamite arrivait à Soai-rieng comme « employé du télégraphe : il était honnête, bien élevé et rempli de prévenance à mon égard, « quand j’avais à traiter avec lui. Un jour que j’étais absent de ma résidence, son plus jeune « enfant tomba gravement malade. Les païens du marché vinrent en foule voir le petit « moribond. Les uns conseillaient d’attacher des amulettes aux pieds et aux mains de « l’enfant ; les autres, d’offrir une poule aux mânes des ancêtres. Le pauvre père fit tout ce « qu’on voulut, mais le petit malade ne guérissait pas et son état s’aggravait d’heure en heure. « Le malheureux père, se souvenant alors de la religion catholique, dit à sa femme : Notre « enfant est perdu. Le Dieu des chrétiens peut encore le sauver ; mais s’il ne veut pas lui « conserver la vie, il le mettra, du moins, en son paradis. Faisons appeler le missionnaire. » La « mère y consent. Hélas ! je n’étais pas revenu chez moi. On envoie demander des remèdes « aux religieuses indigènes, et on les prie de venir baptiser l’enfant. La commission est mal « faite. Les religieuses, persuadées que le cas n’est pas pressant, se contentent de donner une « médecine, et ajoutent que le missionnaire devant rentrer bientôt ira lui-même faire le « baptême. Cependant le danger augmente à vue d’œil. Le pauvre père, qui veut à tout prix « procurer à son enfant le bonheur du paradis, rappelle ses souvenirs ( il a lu autrefois des « livres de religion ), prend de l’eau, la verse sur la tête du moribond en disant : « Antoine, je « te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » L’âme de l’enfant s’envole au ciel.
« Revenu de ma tournée, je vois arriver le télégraphiste, qui se plaint de ce que les « religieuses ne soient pas venues baptiser son enfant. Il a dû le baptiser lui-même. Je « l’interroge et constate avec joie que rien n’a manqué à la validité du baptême. Je fais « transporter au cimetière chrétien le petit cercueil, qui était déjà déposé en terre profane. « Depuis lors, le télégraphiste, sa femme et ses trois enfants ont reçu le baptême avec « beaucoup de ferveur. Le petit ange, à qui son propre père a ouvert les portes du ciel, a « obtenu pour tous les siens la grâce de devenir enfants de Dieu. »
« A ces consolations que la bonne Providence ménage de temps en temps au missionnaire, « s’en ajoutent d’autres moins vives, sans doute, mais tout aussi réelles, qui le dédommagent « amplement du mal qu’il se donne pour son troupeau. « Cette année, écrit M. Paul Martin, la « crue des eaux a été forte, et notre village s’est trouvé inondé avant l’époque habituelle. Rien « n’est plus curieux et plus consolant à la fois que de voir enfants, néophytes, catéchumènes « venir deux fois, trois fois le jour, tantôt en pirogue, tantôt à pied avec de la boue jusqu’au « dessus du genou, entendre les instructions préparatoires au baptême, à la première « communion ou à la confirmation. Bonne volonté, foi, persévérance : telles sont les notes « que je ne puis refuser à ces écoliers de tout âge, revenus récemment, de la pêche sur le « grand lac. Que d’efforts à faire pour dérouiller les mémoires, plus ou moins brouillées avec « les longues prières et les théories du catéchisme ! Qu’elles sont originales les séances de « nuit, réservées spécialement aux vieux routiers du grand lac, pendant lesquelles, à la lueur « d’un falot fumeux, un vieux catéchiste à barbe blanche répète à ces écoliers de la onzième « heure cent fois la même leçon ! Combien édifiant aussi le désir ardent de recevoir le « sacrement de confirmation ! Une cholérique, administrée deux jours seulement avant la « cérémonie de la confirmation à Xom-biên, ne demande qu’une grâce, celle de mourir « confirmée. Une autre, à peine entrée en convalescence à la suite de la petite vérole, ne craint « pas de venir l’école, couchée dans une pirogue ; elle demande à passer l’examen pour la « confirmation, et une fois admise, parcourt le village, toujours en pirogue, pour chercher une « marraine. En vérité, je remercie la Providence qui m’a donné un tel district et de tels « chrétiens. »
« Les missionnaires n’ont pas travaillé uniquement à développer les chrétientés existantes ; ils ont posé de nombreux jalons au milieu des païens et créé de nouveaux postes. A Kampot, M. Entressangle a déjà un petit noyau et prépare la construction d’une chapelle, ressuscitant ainsi une des plus vieilles chrétientés du Cambodge, qui fut détruite, il y a trente-cinq ans. De son côté M. Unterleidner, vicaire de M. Chouffot, s’efforce d’établir à Losut un nouveau centre que j’ai promis de pourvoir d’un prêtre à demeure, si le succès couronne le zèle de notre jeune confrère. Mais c’est dans les régions qui avoisinent le grand lac, que notre action s’est montrée plus efficace et donne le plus d’espérances pour l’avenir. Voici comment M. Joly rend compte de ses travaux :
« Lors de la révolte de 1885, nombre de chrétiens se sont réfugiés au loin chez les païens ; « ils ne sont pas encore tous revenus au bercail. Depuis cette époque, d’autres, pressés par la « misère, sont allés à 50, 100 kilomètres et plus, chercher des moyens d’existence. Aucun « d’entre eux n’avait l’intention d’abandonner définitivement le centre catholique auquel il « était attaché ; mais la pauvreté, la maladie, la mort du chef de famille, parfois aussi la honte, « ne leur ont pas permis de revenir. Ils sont restés chez les païens, au grand détriment de leur « âme. C’est à la recherche de ces brebis égarées qu’ont été consacrés mes trois voyages au « Touli-sap. J’ai visité plus de 300 chrétiens, baptisé leurs enfants et quelques adultes, « régularisé trois mariages et procuré, au plus grand nombre de ces pauvres gens, le bienfait « de la confession et de la communion.
« Comment vous décrire le bonheur de ces malheureux exilés, lorsqu’ils ont vu le prêtre « venir à eux ? Ils pleuraient de joie. Mais que faire pour l’avenir ? Les ramener a Phnom-« penh est chose impossible. Lors de mon premier voyage, ils avaient promis de se grouper, et « ils ont tenu parole. A mon second voyage, en effet, l’église de Prek-sala était bâtie ; on « compte autour d’elle 59 chrétiens et 10 catéchumènes. A mon troisième voyage, fait en « compagnie de M. Sy, nous avons célébré la sainte messe dans une nouvelle église, bâtie en « amont de Kompong-thôm, près de Ropéac, à plus de 100 kilomètres de Phnom-penh. Sur les « bords du Stieng-sen, qui baigne Kompong-thôm, nous avons trouvé 150 chrétiens et 3 « familles de catéchumènes. J’espère obtenir un terrain suffisamment vaste pour les établir et « les fixer au sol.
« Nous revenions à Kompong-thôm, pour nous diriger ensuite vers le Steing-chinit, « lorsque nous ont été remises les lettres de Votre Grandeur. En les lisant, notre cœur « débordait de joie : un nouveau district était fondé, avec M. Sy pour titulaire. Peines et « fatigues, tout était oublié.
« Dans la contrée de Stung-chinit, nous avons été reçus à bras ouverts par les païens. A « notre départ, il nous ont manifesté le désir de se faire chrétiens. Par malheur, ces païens sont « nomades, vivant de la pêche, et ne sont là que pour la saison sèche. Dans le haut Stung-« chinit, nous avons rencontré plusieurs familles chrétiennes, et une vingtaine d’autres nous « ont été signalées. Du Stung-chinit, nous sommes partis pour le grand fleuve, et nous « rentrons à Phnom-penh après cinquante jours d’absence. »
« M. Sy a donc reçu pour district ces immenses régions, avec mission de créer un poste central près du grand lac. Je lui ai promis de diviser son district, dès qu’il me sera possible d’envoyer un missionnaire dans la province de Pursat.
« M. Arvieu, missionnaire à Taom, a jeté les fondements d’un nouvelle chrétienté à Siem-reap, près d’Angkor. C’est un ancien chrétien de Phnom-penh, égaré au milieu des païens, qui est devenu la cheville ouvrière de cette fondation. « Ce brave homme, raconte le « missionnaire, ne ménage ni son temps ni sa peine. Malgré les difficultés que lui ont « suscitées les mandarins, il a déjà groupé autour de lui cinq familles de catéchumènes ou de « chrétiens. »
« Le nouveau poste, par sa position géographique, peut devenir très important. En effet, il nous permettra d’atteindre tous les chrétiens qui font la pêche dans le haut du lac, et achèvera le réseau de stations qui embrassera les provinces de Kompong-chhuang, Kompong-thôm, Pursat, Battambang et Siem-réap.
« L’année passée, j’annonçais un mouvement des Chinois vers notre sainte religion, tout en regrettant de n’être pas en mesure de le seconder d’une manière efficace. Cette année, les confrères ont réussi à l’entretenir, à le développer même un peu. M. Brun compte 34 baptêmes de Chinois ; il a élevé une chapelle à Rach-goi. « C’est, fait-il remarquer, le premier « oratoire construit dans une chrétienté purement chinoise au Cambodge. Daigne le Seigneur « accorder la persévérance au petit groupe de néophytes qui composent la station, et faire « d’eux des prédicateurs de la bonne nouvelle parmi leurs congénères ! »
« A Bac-lieu, M. Jules Duquet a aussi un certain nombre de catéchumènes chinois et me demande des catéchistes pour les instruire. Hélas ! je n’en ai aucun sous la main, et cette disette de personnel auxiliaire est pour nous un des plus grands obstacles au succès de l’évangélisation.
« A Chlong, sur le grand fleuve, M. David a baptisé trois familles chinoises et a reçu de nombreuses demandes de conversion.
« C’est sur le Sing-sau, que le mouvement des Chinois vers nous est le plus fort. Malheureusement, tout y est encore à faire. M. Gratuze, missionnaire à Prek-treng, s’est multiplié pour entretenir cet élan vers la religion. « Les Chinois de Kompong-chok, écrit-il, « ont voulu que j’aille jusque chez eux ; ils m’ont reçu avec de grandes manifestations de joie, « qui promettent pour l’avenir. Ceux de Tuc-vil n’ont pas voulu rester en arrière sur les autres, « et j’ai dû aller les voir à domicile. Presque tous les dimanches, ces catéchumènes « viennent, parfois de très loin, pour assister aux prières à Prek-treng et m’amènent presque « toujours quelque nouvelle recrue. A Tak-khmau, même élan pour se convertir, mais là, le « mouvement a provoqué la colère des sociétés secrètes chinoises, qui ont fait subir aux « catéchumènes toutes sortes de vexations. Aucune famille nouvellement convertie n’a été « épargnée, et les chefs ont été battus jusqu’au sang. Ils n’en persévèrent pas moins dans leurs « bonnes dispositions. J’ai grand espoir que cette persécution attirera sur eux la bénédiction « du ciel et leur obtiendra la persévérance. »
« Ce qui attire le plus à la religion le Chinois paisible c’est le désir d’échapper à la turbulence des sociétés secrètes et de vaquer en paix à son commerce. Ce premier motif n’a donc rien de surnaturel, et, un jour ou l’autre, certains de ces nouveaux venus pourront bien nous quitter. Le bon Dieu, dans ce cas là même, nous en avons la confiance, ne laissera pas le travail du missionnaire sans fruit. Je cite un fait, raconté par M. Constant Duquet, missionnaire à Cantho : « Les Chinois « Trieu-chau » viennent à nous ; voici comment. Les « sociétés secrètes opéraient à ciel ouvert, à la fin de l’année 1903. Pour se soustraire à leurs « exigences, des Chinois vinrent demander mon appui et se faire inscrire comme « catéchumènes. Le nombre en fut d’abord restreint, mais augmenta progressivement et finit « par atteindre 70 unités. Je ne croyais guère à la sincérité de ces conversions ; cependant mon « devoir était de les encourager. Un appartement fut loué dans le marché de Cai-rang, et un « catéchiste y fut envoyé par M. Brun, qui plaça le poste sous le patronage de saint Pierre et « de saint Paul. Mais le démon veillait. A deux ou trois reprises, plusieurs de mes protégés « furent jetés en prison. L’assiduité aux instructions devint bientôt moins régulière ; il y eut « des découragements. Au bout d’un mois, il ne resta plus qu’un vieillard, dont rien n’avait pu « ébranler la bonne volonté, et trois nouveaux venus, qui se sont établis comme jardiniers près « de l’église. Sous peu de jours, je compte baptiser le vieillard et le plus instruit des jardiniers. « Ils seront, je l’espère, des saint-Pierre et saint Paul pour leurs compatriotes, parmi lesquels « le bon Dieu saura se choisir des élus. »
« Il m’a semblé que le seul moyen de mener à bonne fin cet essai d’évangélisation, était de confier à quelque missionnaire le soin exclusif des Chinois. Dans ce but, j’ai envoyé M. Guibé se former au contact de nos confrères de Chine, et étudier le chinois près d’eux. Mgr Mérel a eu la grande bonté de le recevoir comme un des siens et de lui faciliter ses études. A son retour de Chine, M. Guibé prendra en main l’administration des divers centres chinois au Cambodge ,et se fera missionnaire ambulant, avec point d’attache à Phnom-penh.
« Le séminaire nous a donné trois prêtres cette année.
« Les œuvres des religieuses de la Providence continuent à prospérer. Grâce à Dieu, elles n’ont point été atteintes par la persécution, malgré les craintes que nous avons eues et qui n’ont pas encore disparu.
« Les religieuses annamites, Filles de Marie, ont essaimé au grand fleuve et à Sach-pouy, près Battambang. Elles y tiendront les écoles et s’occuperont de la Sainte-Enfance.
« Enfin, nous avons commencé la création d’une œuvre, que les confrères appelaient depuis longtemps de tous leurs vœux, c’est-à-dire d’une école de vrais catéchistes, instruits et dévoués. M. Pianet, missionnaire à Banam, qui en a été chargé, n’épargne rien pour en préparer le succès. L’année qui va s’ouvrir en verra le fonctionnement.
« Daigne le bon Dieu donner à tous ces projets qu’il a inspirés, la bénédiction qui permettra de les réaliser ! Nisi Dominus œdificaverit domum, in vanum laboraverunt qui œdificant eam.
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