| Année: |
1951 |
| Pays: |
Cambodge |
| Mission: |
Phnompenh |
| Rédacteur: | Mgr Chabalier |
CHAPITRE IV
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MISSION DU CAMBODGE
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Phnompenh
A peine revenu de France en son Vicariat, Mgr Chabalier entreprit sans tarder la visite de nombreuses chrétientés fortement éprouvées par les vietminh, afin de réconforter par sa présence et sa parole ses pauvres chrétiens en proie à une affreuse misère.
« Notre voie douloureuse se prolonge, relate Son Excellence, et rien ne permet d’espérer une pacification prochaine. A mon retour de France, j’ai tenu à reprendre contact avec tout mon personnel, toutes nos chrétientés situées en zone libre, et ce sont mes impressions de voyage qui feront l’objet de ce rapport.
« La première lettre que j’ai lue en arrivant à Saigon m’annonçait l’incendie de la chrétienté de Dinh My ; peu de temps après, j’allai voir les dégâts : l’église, l’école, le presbytère et la maison du gardien avaient été la proie des flammes. Les « Hoà Hao », installés près de la chrétienté, démolissaient les murs et les colonnes pour vendre les briques. Je protestai auprès de leur chef qui me paya de bonnes paroles... et la dévastation des bâtiments continua. Le 14 juillet, un prêtre vietnamien venait me prévenir que son village avait été incendié par les Issaraks. L’église et le presbytère ont été épargnés, mais le presbytère fut pillé. Les chrétiens dispersés vivent dans une misère noire.
« Je commençai mes visites par la chrétienté de Càmau, à l’extrême-sud de la Mission. Elle a été la proie du feu deux fois, saccagée une troisième, et chaque fois le prêtre desservant et les Sœurs y sont revenues pour réparer les ruines. Les catholiques, au nombre de six cents, ont constitué une auto-défense et construit des blockhaus. Pendant un certain temps, les Sœurs durent se contenter d’une misérable paillote ; aujourd’hui cependant elles sont un peu mieux logées et font la classe à cent dix élèves. On m’a confirmé l’incendie total d’une autre chrétienté dans ce même secteur et les chrétiens de cette localité ont été emmenés plus au sud par les vietminh. Evidemment, il m’a été impossible de visiter les autres chrétientés des environs, toutes en zone vietminh. En remontant vers le nord, j’ai rencontré des groupes de chrétiens dispersés de Khuc Treo. Ce poste a été brûlé. Seule, la statue de sainte Thérèse reste debout sur la façade de l’église incendiée.
« A Gia-Rey, le chef de la Province de Bacliêu a mis à ma disposition un terrain d’un demi-hectare, pour y construire une chapelle. L’autorisation n’est donnée, en principe, que pour cinq ans, mais j’espère qu’elle sera définitive. De la grande chrétienté de Tacsay, il ne reste plus rien ; de celle de Vinh My, on n’aperçoit plus que les murs calcinés. Au chef-lieu de Bacliêu, de très nombreux réfugiés se sont groupés autour de l’église, protégés par une brigade catholique, mais le prêtre desservant n’ose pas conduire les morts jusqu’au cimetière, car les vietminh sont dans les environs. A Bacliêu, les écoles sont remplies d’élèves chrétiens et païens, repartis en six classes. Les fidèles sont fervents ; les communions nombreuses, et chaque jour un grand nombre d’entre eux assistent à la messe.
« Non loin de Bacliêu, la chrétienté de Nang-Rên est en zone vietminh et desservie par un prêtre vietnamien, âgé de quatre-vingt-cinq ans ; les rebelles lui permettent quelquefois de venir jusqu’au chef-lieu, et c’est par hasard que j’ai pu le rencontrer. Il me suivit jusqu’à Soctrang ; comme je lui demandais s’il n’avait pas peur qu’à son retour on le maltraitât, il me répondit : « A mon âge, ils peuvent bien faire de « moi ce qu’ils voudront, je ne crains pas. »
« Dans le district de Soctrang, j’ai assisté pour ainsi dire à la « résurrection » d’un poste important récemment libéré. L’église en bois toute vermoulue et les murs du presbytère sont encore debout, mais les écoles, le couvent et les dépendances ont été incendiés et démolis. Les chrétiens y sont presque tous revenus et habitent dans des paillotes de fortune. J’ai revu Bai Gia incendié en 1949 par les Cambodgiens. Actuellement, Cambodgiens et Vietnamiens y vivent en paix. Ceux-ci ont reconstruit leurs maisons. Là également, de nombreux réfugiés sont protégés par une brigade catholique. Une chrétienté voisine, complètement anéantie, vient d’être reconstituée. Son desservant a rebâti une école qui sert actuellement de chapelle. Toujours dans le district de Soctrang, le village de Cai Quanh, réoccupé depuis 1949, a réparé son église, mais le presbytère est dans un état lamentable et il n’existe plus ni école ni couvent. Je m’arrêtai un peu plus loin, à la chrétienté de Long Phu, où j’ai pu voir la chapelle reconstruite sur un emplacement plus avantageux. La femme du délégué administratif, païenne et ancienne élève des Sœurs, est très dévouée à cette chapelle ; daigne Dieu lui accorder la grâce de la conversion
« A Soctrang même, la paroisse étant sur la périphérie de la ville, les fidèles sont très anxieux ; en juin dernier, le presbytère et l’église furent criblés de balles. Malgré cette insécurité constante, l’école des Sœurs compte 180 élèves, celle des Frères des Ecoles chrétiennes dépasse le nombre de 300. Le P. Keller, quoique âgé de soixante-quinze ans et n’étant jamais retourné au pays natal, s’occupe activement de la renaissance de ses chrétientés de la brousse malheureusement, beaucoup sont encore en pays vietminh. Ensuite j’ai fait halte à Phung Hiêp, où se sont réfugiés de nombreux catholiques de Phung Tuong avec leur curé. On lui a prêté un grenier à paddy qu’il a transformé en chapelle et lui-même habite les dépendances de la maison du propriétaire ; les chrétiens y viennent recevoir les sacrements… quand ils peuvent.
« La grande et riche province de Cânthe ne m’offre que le chef-lieu à visiter ; cependant, tout récemment, le poste de Thoi Lai a été réoccupé. L’église est fortement endommagée et le presbytère est inhabitable. La brigade catholique s’est provisoirement installée dans l’église qu’elle évacuera dès que la résidence du prêtre sera réparée. Cânthe est la capitale de l’ouest cochinchinois ; les réfugiés y sont en grand nombre et remplissent l’église aux quatre messes du dimanche. Combien les chrétiens sont-ils ? Tout contrôle est impossible. Souvent ceux de la zone vietminh qui parviennent à franchir le « rideau » viennent se faire habiller de neuf à Canthe, car ils ne peuvent acheter des tissus qui leur seraient enlevés au retour. De Canthe, mon regard se porte vers une région en zone vietminh. Là, me dit-on, les chrétiens sont fidèles à réciter leurs prières à l’église. Actuellement les gens souffrent de la faim ; la plupart doivent se contenter chaque jour d’une soupe au riz. Trois mesures de paddy coûtent mille piastres. Le Saint-Père, compatissant à notre détresse, nous a envoyé un secours très apprécié dans les circonstances actuelles.
« La province qui m’a retenu le plus longtemps est celle de Longxuyên. La plus grande partie de son territoire est sous le contrôle de l’armée nationale vietnamienne, des « Hoà Hao », des Caodaïstes et des brigades catholiques ; mais la bonne entente entre ces divers groupes est loin d’être parfaite. Le missionnaire qui a reconstruit la chrétienté de Long Hung m’a invité à administrer le sacrement de confirmation dans cette localité. Je suis allé jusqu’à Sadec, chef-lieu de la Province. Là, l’armée occupe le presbytère et les écoles ; aussi toutes lès œuvres de la paroisse sont-elles en veilleuse. Durant la nuit que je passai à Sadec, la ville fut attaquée deux fois, et le lendemain nous avons mis quatre heures pour parcourir seize kilomètres parce que les ponts étaient coupés et la route barrée ; enfin je regagnai Long Hung. L’église de cette chrétienté a été réparée par le missionnaire, et l’école transformée en presbytère. De nombreux païens y sont venus se mettre sous la protection de la brigade catholique.
« Revenu à Longxuyên, le chef de la Province mit sa chaloupe à ma disposition, et l’administration nous a cédé, à bail renouvelable, un beau terrain en plein centre de la ville. Le Père y a élevé une petite chapelle provisoire et réuni les matériaux pour la construction de la chapelle définitive. Il a déjà cent vingt chrétiens.
« Ensuite, j’ai confirmé à My Luong les enfants de plusieurs chrétientés voisines. Je n’ai fait qu’une visite à Culaogien, promettant d’y revenir prochainement. Le missionnaire a reconstruit le presbytère, les écoles et le couvent qui malheureusement est occupé par la brigade catholique. Tout près de là, se trouvent les vastes établissements des Sœurs de la Providence de Portieux ; la région jouissant maintenant d’une paix relative, les orphelines et un groupe de Religieuses ont réoccupé les bâtiments réparés. De là, je poursuivis ma route vers Rach Sâu nouvellement libéré ; j’administrai la confirmation à une trentaine d’enfants seulement qui me parurent suffisamment instruits et j’en refusai un grand nombre d’autres qui n’avaient pas reçu un enseignement sérieux depuis 1945. En rentrant à My Luong, je m’arrêtai à Côn Phuoc, récemment délivré du joug vietminh. Le lendemain, toujours en chaloupe, je fis une courte visite à diverses localités, renvoyant au mois de novembre l’administration du sacrement de confirmation à des centaines d’enfants. Fait curieux en cette région, j’eus les honneurs des soldats « Hoà Hao ». Le jour de l’Ascension, je conférai la confirmation à Longxuyên, chef-lieu de Province. L’église étant trop petite pour contenir toute l’assistance, j’officiai en plein air. Toute la ville gardera longtemps le souvenir de cette belle cérémonie, dont les païens eux-mêmes ont été émerveillés. Je me rendis ensuite à un autre poste à moitié ruiné par les « Hoà Hao » et réoccupé par une brigade catholique. Le dimanche suivant, j’étais à Rachgia, autre chef-lieu de Province. Deux notables de cette localité venaient d’être assassinés par les vietminh. Deux fois le missionnaire a dû s’enfuir pour ne pas tomber entre leurs mains. Ces exécutions ont eu lieu en plein jour, afin de terroriser la population. Des très nombreuses chrétientés situées dans la Province, il ne subsiste que celle du chef-lieu.
« Je remontai ensuite à Nang Gu où je trouvai près de cinq mille chrétiens dont beaucoup sont des réfugiés. La maison du missionnaire est fortifiée et abrite un poste de partisans. Je voulus voir aussi les travaux de reconstruction de la chrétienté Sainte-Jeanne dont la belle église a été détruite, mais il me fut impossible d’y parvenir, les ponts ayant été détruits. Poursuivant mes visites, j’arrivai à la Province de Chaudoc où le missionnaire me présenta vingt-deux néophytes à confirmer, renvoyant à plus tard l’administration de ce sacrement aux enfants des écoles. En attendant la chaloupe qui devait me transporter à Phnompenh, je visitai deux chrétientés : la première est intacte, mais il ne reste plus rien de la seconde ; l’église et les villas de grands propriétaires ont été complètement rasées. Puis-je décidai d’aller célébrer la fête de la Pentecôte à Tân Châu. Sur mon chemin, je fis une halte à la paroisse de Vinh pour y constater, hélas ! l’état de ruine et la disparition d’un grand nombre de chrétiens par peur des « Hoà Hao ». Dans cette région s’élève une belle petite église, mais le missionnaire n’ose pas s’aventurer jusque-là. A Tân Châu, je logeai chez un lieutenant vietnamien qui se montra très déférent à mon égard. La petite chapelle est littéralement entourée de caodaïstes réfugiés. J’ai eu là vingt-cinq communions ; j’étais heureux d’être redevenu pour un jour simple missionnaire.
« Je remontai au Cambodge avec un sentiment d’optimisme : j’avais vu des chrétientés réoccupées et on me promettait la libération d’autres villages chrétiens ; les chefs de Province païens me demandaient même d’augmenter nos brigades catholiques. J’aurais bien voulu parcourir aussi le district du P. Merdrignac et diverses petites chrétientés naissantes. Hélas ! ce ne sont plus que des ruines. Nous avions à Hôn Chông une maison au bord de la mer pour nos séminaristes pendant les vacances ; il n’en reste plus rien. Maintenant, je juge que la situation au Cambodge est plus inquiétante que celle de la Cochinchine. Ici nous avons à craindre les vietminh, les Issaraks, les pirates, et même l’armée régulière. Il est bien difficile d’éviter tous ces dangers en dehors des centres urbains. Certains fonctionnaires ont l’esprit judicieux, n’ayant en vue que la pacification de leur pays ; d’autres, au contraire, nous manifestent une antipathie évidente parce que nos chrétiens sont pour la plupart des Vietnamiens, et que, parmi eux, il y a des partisans du vietminh. On cherche à grouper les petits villages autour d’un poste militaire afin d’assurer leur protection, mais alors les Cambodgiens profitent du départ des chrétiens pour s’emparer de leurs terrains.
« Je poursuivis mes visites jusqu’à la région de Banam, limitrophe de la Plaine des Joncs. Là, les chrétientés ont dû organiser leur propre défense. Le Gouvernement cambodgien refusant d’abord de donner des armes aux Vietnamiens les chrétiens étaient réduits à se défendre avec des hâtons et des coutelas ; actuellement ils ont des armes. A la tête du groupe d’auto-défense est un Français à qui j’exprimai mon étonnement de le voir sans armes et si familier avec les catholiques. « C’est le poste où j’ai été le plus heureux, me dit-il ; c’est un « honneur pour moi d’avoir pacifié cette région, les gens ont confiance en moi et moi en « eux. » Enfin j’avais l’intention de descendre jusqu’à Vinh Loi, mais c’eût été imprudent à cause des rebelles qui réussissent à s’infiltrer dans ces parages. La situation de cette importante chrétienté me donne beaucoup de soucis. Le prêtre desservant, menacé d’enlèvement par les vietminh, s’est réfugié dans son district d’origine ; un prêtre très âgé assure un minimum de vie chrétienne dans cette paroisse.
« Dans la situation actuelle, ma plus grande préoccupation est le recrutement de nos maisons de formation et spécialement du séminaire. L’an dernier nous n’eûmes que dix-sept nouveaux élèves au probatorium ; cette année nous avons atteint difficilement le nombre de vingt-deux. Les Frères et les Sœurs catéchistes éprouvent moins de difficultés. Nous n’avons pas eu de nouveaux prêtres cette année ; l’an prochain nous en donnera trois. Plusieurs jeunes prêtres sont morts laissant derrière eux un grand vide, et malgré tous mes efforts le nombre de nos confrères vietnamiens n’augmente pas. La réalisation de mon désir d’ordonner le premier prêtre cambodgien est encore lointaine. Je suis très heureux de l’initiative du P. Venet de préparer chez lui quatre Cambodgiens pour le séminaire. Cette crise de vocations provient surtout de ce que presque le tiers de la population catholique réside en zone vietminh. Deux élèves du petit séminaire ont été reçus à la première partie du baccalauréat et trois autres se présenteront en octobre.
« Etant donné l’insécurité des campagnes, nous avons porté tout notre effort sur les écoles dans les centres urbains ; celles que nous y établissons ont leur nombre d’élèves au complet dès leur ouverture. Le P. Leroux en a cent quatre-vingts et il se voit obligé de construire une nouvelle classe. Le P. Venet en déclare soixante-dix et le P. Merdrignac, cent soixante-deux. Mon compte rendu donne un total de 11.900 élèves dans nos écoles ; il ne s’agit évidemment que de celles qui sont en zone libre. Celles des Frères et des Sœurs ont eu aux examens des succès très satisfaisants.
« Les œuvres d’assistance : crèches, orphelinats, dispensaires éprouvent beaucoup de difficultés en raison de la situation actuelle. Le nombre des baptêmes, 4.017, administrés à l’article de la mort, est très inférieur à celui des années de paix. Celui des malades soignés dans les hôpitaux a notablement diminué. Les Sœurs de la Providence de Portieux à Soctrang ont complètement modernisé leur hôpital. Le Carmel est au complet et se voit obligé de refuser de nouvelles recrues. La plupart des prêtres mentionnent un renouveau de ferveur chez leurs fidèles, occasionné par les fréquentes missions données par les PP. Rédemptoristes dans les paroisses.
« Au point de vue financier, nous nous trouvons en face de grandes difficultés : nos maisons de formation ont augmenté leur budget dans des proportions énormes par suite de la dévaluation de la monnaie. Ainsi, les dépenses pour le séminaire étaient évaluées avant guerre à 12.000 piastres, alors que, actuellement, elles s’élèvent à 500.000 piastres. L’aide apportée par lés Œuvres de la Propagation de la Foi, de Saint-Pierre Apôtre et de la Sainte-Enfance nous sont un précieux secours ; c’est pourquoi je tiens à leur adresser l’expression de ma profonde reconnaissance. Et, en terminant, je fais appel aux prières de tous les amis des Missions pour l’extension du règne du Cœur de Jésus par Marie dans notre Vicariat. »
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