| Année: |
1880 |
| Pays: |
Chine |
| Mission: |
Mandchourie |
| Rédacteur: | Mgr Dubail |
Mandchourie.
Le compte-rendu de la Mission de Manchourie, pour l’année 1880, accuse 314 baptêmes d’adultes. « Ce chiffre, écrit Mgr Dubail, quoique plus élevé que les années précédentes, est cependant loin de répondre aux espérances que nous avions conçues. Le grand nombre de conversions constatées au nord et au centre de la Mission, semblait, en effet, promettre un résultat plus considérable. Des épreuves d’un nouveau genre, causées par troubles survenus en Mandchourie dans le courant de l’année, n’ont pas peu contribué à entraver le mouvement favorable à notre sainte religion.
« Personne n’ignore les difficultés qui ont surgi au printemps dernier entre la Chine et la Russie. L’expérience nous a appris qu’en cas de guerre, notre voisinage des possessions russes est de nature à nous créer une position difficile. Les Chinois, qui d’ordinaire ne sont que trop disposés à faire du nom chrétien le synonyme d’étranger, affectent volontiers, en pareille circonstance, de ne pas distinguer entre un Français et un Russe. De là, des rumeurs de massacre général des chrétiens et des Missionnaires, et la panique qui règne parmi les néophytes et les catéchumènes. »
Dans le nord, en effet, à la suite d’une persécution violente et de la mort misérable de celui qui en avait été le principal instigateur, il s’était produit un mouvement favorable au christianisme. Pour l’encourager, Mgr Dubail n’avait pas craint de s’exposer aux rigueurs de l’hiver et d’entreprendre un long et pénible voyage dans ces lointaines contrées.
« Partout, écrivait Sa Grandeur à son retour, j’ai eu la joie de compter bon nombre de néophytes et de catéchumènes. Ils accouraient en foule à ma rencontre. C’était au commencement de janvier : le froid était intense, mais toutes ces bonnes figures, bien que transies par un vent glacial, rayonnaient de joie en ma présence ; les nouveaux baptisés surtout semblaient porter sur leurs traits le reflet de la grâce divine qu’ils avaient reçue. »
Mais de nouvelles épreuves ne devaient pas tarder à arrêter l’élan, et à porter la désolation au milieu de ces chrétientés naissantes. Les mandarins, qui jusque-là avaient semblé favorables ou tout au moins indifférents, profitèrent des rumeurs de guerre pour lever le masque. Partout, c’étaient des excitations au massacre des chrétiens et des Missionnaires, que l’on représentait comme ennemis de l’Empire. Aux menaces bientôt succédèrent les mauvais traitements. Un chrétien, dont l’innocence ne faisait aucun doute, surpris travaillant de son métier chez un païen qui était accusé de brigandage, fut, malgré ses protestations et la réputation d’honnêteté dont il jouissait, jeté en prison, mis à la torture, condamné à mort et exécuté. Le mandarin avait appris qu’il avait embrassé le christianisme ; ce crime ne pouvait, à ses yeux, demeurer impuni.
Peu de temps après, plusieurs néophytes, accusés de n’avoir pas voulu contribuer de leur argent à la construction d’une pagode, étaient arrêtés, et si cruellement tourmentés qu’un d’entre eux ne tarda pas à rendre le dernier soupir, martyr de sa foi. Sa mort, d’ailleurs, fut celle d’un héros chrétien. Transporté mourant dans une maison voisine du prétoire, il exprima le bonheur qu’il éprouvait de mourir pour Jésus-Christ et exhorta son fils unique, âgé de 8 ans, à demeurer toujours fidèle à l’exemple de son père et cela dans des termes qui firent couler les larmes de tous les assistants. Puis, après avoir reçu les derniers sacrements avec de grands sentiments de foi et pardonné à ses bourreaux, il s’endormit doucement dans le Seigneur.
Bien que, dans le centre de la Mission,. Les choses n’en soient pas encore venues à cette extrémité, néanmoins la haine contre le christianisme s’accentue, les menaces proférées chaque jour contre les néophytes, les craintes qu’elles inspirent, paralysent les meilleures volontés. « On n’entend partout, écrit un Missionnaire, que bruits de guerre, avec l’accompagnement obligé de cris de mort aux diables d’Europe et aux chrétiens. Sans avoir amené jusqu’ici de violences, ces menaces ont, cependant, fait un mal considérable.
Les conversions se sont bien ralenties et, dans plusieurs localités, les catéchumènes sont ébranlés, il est même à craindre que beaucoup ne fassent défection. Les autorités nous sont on ne peut plus hostiles, car partout on change les mandarins qui nous sont un peu favorables. »
Dans le sud et même jusque dans le voisinage de Ing-Tze, les chrétiens ont été inquiétés. A Siaó-Héi-Chàn, les soldats campés dans le voisinage, ont renversé et brisé une croix en pierre qui se trouvait non loin de la toute impériale. Les chrétiens de la localité ont été recherchés ; les soldats voulaient, disaient-ils, les passer au fil de l’épée. Heureusement, les païens du lieu eurent assez d’humanité pour cacher chez eux les quelques néophytes qui se trouvaient dans le voisinage. Le général, cependant, s’est montré mieux disposé. Aussitôt qu’il apprit ce qui s’était passé, il manifesta son indignation et punit sévèrement les coupables.
« Il est même venu, écrit Mgr de Bolina, me redre une visite et me faire ses excuses. Il avait préalablement envoyé sur le lieu du délit un détachement de 40 soldats qu’il avait chargés de faire préparer à ses frais une nouvelle croix semblable à la première, et de la faire placer sur le piédestal de la précédente. » La conduite de ce général est un fait trop rare en Chine pour être sous silence.
Toutes ces preuves , cependant, ne découragent pas les Missionnaires. Bien que menacés des plus grands malheurs, au cas où la guerre éclaterait entre la Chine et la Russie, ils s’abandonnent avec confiance entre les mains de Dieu. « Quoi qu’il arrive, écrit Mgr Dubail, nous continuerons, comme par le passé, notre guerre au paganisme, sous l’aile de la bonne Providence qui a compté tous les cheveux de notre tête. »
Une des principales sollicitudes du vénérable Évêque est de former un clergé indigène et de bons catéchistes pour aider les Missionnaires.
Le Séminaire, transporté l’année dernière à Chaling, est florissant ; malheureusement son installation n’est que provisoire et insuffisante. Il faudrait, pour la santé des élèves et pour le développement de l’œuvre, une installation définitive et moins misérable, dans un local plus salubre ; mais les ressources font défaut.
L’établissement de Pà-Kiá-tsé sert à la fois de petit séminaire et d’école de catéchistes. Le manque d’auxiliaires dévoués et capables se fait, en effet, douloureusement sentir en Mandchourie. « Je désirerais ardemment, écrit encore Mgr Dubail, pouvoir fonder d’une manière stable une ou deux écoles spécialement destinées à former des prédicateurs. Hélas ! les moyens manquent ; et, cependant, il n’est pas en Mandchourie un seul Missionnaire qui ne gémisse de la privation de bons catéchistes, capables de pénétrer là où le prêtre européen ne peut avoir accès, et de la remplacer avantageusement auprès des idolâtres. Évidemment, le Missionnaire, réduit à ses propres forces, doit placer sa confiance en Dieu qui est maître des cœurs et qui seul peut par sa grâce opérer les conversions. Néanmoins, les moyens humains les plus élémentaires ne doivent pas être négligés par ceux qui sont appelés à évangéliser les peuples.
Les œuvres de la Sainte-Enfance en Mandchourie continuent d’être prospères, grâce au zèle des Missionnaires et des Sœurs de la Providence de Protieux, établies dans le port d’Ing-Tze. Les écoles sont nombreuses et le chiffre des élèves va toujours en augmentant.
Nous terminons le compte-rendu des épreuves et de la situation du Vicariat de Mandchourie par le récit d’une guérison miraculeuse et de la conversion de toute une famille, obtenues par l’intercession de Marie Immaculée.
Une famille riche de Toung-Kia-Fang-Chen, à 10 lieues de Moukden, est depuis l’année dernière atteinte d’une sorte de lèpre qui lui a été communiquée par une des brus du chef de cette famille. Celle-ci l’avait reçue de ses parents, parmi lesquels elle est héréditaire. Tous les membres de la famille Léou (c’est son nom), furent bien vite frappés de la terrible maladie, mais nul n’en souffrit autant que la maîtresse de la maison.
A la fin de l’année dernière, cette femme fut réduite à la dernière extrémité ; le mal, jusqu’alors localisé, avait étendu ses ravages, la gorge était prise, la langue était tuméfiée et toute noire, aucun aliment ne pouvait passer et la mort paraissait imminente. Les médecins s’étaient déclarés impuissants à conjurer ce dénouement fatal.
Dans cette extrémité, le jeune fille de la malade dir à sa mère : « J’ai vu chez les chrétiens un enfant qui allait mourir et qui a recouvré la santé en buvant de l’eau miraculeuse de la Sainte Mère. Je ne sais pas ce que c’est que cette eau, mais désirez-vous en prendre ? » Sur la réponse affirmative de ses parents, elle va chercher une vierge chrétienne qui habite le même village. Celle-ci exhorte la malade à mettre sa confiance en Marie, et lui fait prendre deux cuillerées d’eau de la grotte de Lourdes. Soudain, la patiente se trouve mieux, elle peut parler, manger et dormir : ce qu’elle n’avait pas fait depuis quelque temps.
Sous prétexte d’accélérer la guérison, on appelle le médecin, qui administre ses drogues. Aussitôt, le mal reparaît et bientôt la malade est agonisante. La vierge chrétienne mandée une seconde fois, reproche à la famille son peu de confiance et exhorte la femme Léou à faire vœu d’embrasser le christianisme, si elle obtient sa guérison. La malade consent à tout, prend encore deux cuillerées d’eau de Lourdes et se trouve mieux immédiatement. Elle peut se lever, s’asseoir, s’entretenir avec les personnes présentes et manger avec appétit.
Malheureusement, toujours sous le prétexte d’affermir cette guérison, on appelle de nouveau le médecin dont les drogues réduisent une seconde fois la patiente à l’extrémité. Il faut encore recourir à l’eau de Lourdes. « Je veux bien, déclare la vierge Agnès T’oung, lui faire prendre de l’eau miraculeuse, mais c’est à la condition que vous ne lui donnerez plus de médecines. Vous voyez bien que la Sainte Mère veut être seule à la guérir. »
En effet, une troisième fois, la malade, après avoir bu de l’eau de Lourdes, recouvre une parfaite santé et rend avec toute sa famille gloire à Dieu et reconnaissance à Marie. Sa guérison s’est maintenue, la lèpre a disparu et elle se prépare avec tous les siens à recevoir bientôt cette eau non moins miraculeuse, qui doit purifier son âme de la lèpre, bien autrement hideuse, du péché et de l’idolâtrie.
Ce fait, dont un Missionnaire a reconnu et dont Mgr Dubail certifie l’exactitude, a produit une grande sensation dans tout le pays et contribuera, nous en avons l’espoir, à ouvrir les yeux de beaucoup de pauvres païens à la lumière de l’Évangile.
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