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Rapport annuel des évêques

Année: 1904
Pays: Chine
Mission: Mandchourie méridionale
Rédacteur:Mgr Choulet


II. ─ Mandchourie méridionale


Population catholique 17.272
Baptêmes d’adultes 1.753
Baptêmes d’enfants de païens 2.043
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« Depuis neuf mois, écrit Mgr Choulet, de graves événements se déroulent dans notre mission. L’an passé, à pareille époque, en vous faisant part de nos espérances, il eût été difficile de prévoir ce qui est arrivé ; et, aujourd’hui, il faudrait être prophète pour prédire ce que l’avenir nous réserve. Le fléau de la guerre s’est abattu sur notre chère mission, semant partout la désolation et la mort. Le Japon, qui avait dû abandonner la Mandchourie en 1899 sur l’injonction des puissances européennes, ne voulait pas en laisser la tranquille possession à la Russie. La diplomatie ayant été impuissante à résoudre le problème, le Japon s’est cru assez fort pour le résoudre par les armes.
« Notre mission a eu sa part des calamité que la guerre traîne à sa suite. Je dois dire cependant que nous avons été l’objet d’une protection toute spéciale de la bonne Providence. En effet, beaucoup de nos appréhensions ne se sont pas réalisées, et nous avons échappé, comme par miracle, aux plus terribles dangers.

« Les premiers bruits de guerre mirent en liesse les mauvais sujets du pays ; anciens boxeurs, membres des sociétés secrètes, gens avides de pillage : tous y voyaient une excellente occasion de satisfaire leurs appétits. Les boxeurs, ou du moins des énergumènes ne différant des boxeurs que par le nom, entrèrent immédiatement en campagne, et, même avant l’ouverture des hostilités, les confrères du nord, aussi bien que ceux du sud, m’écrivaient que partout réapparaissaient les symptômes qui, avaient précédé les troubles de 1900.
« Au mois de janvier, M. Maillard, qui réside à Nieou-tchouang, faillit tomber entre les mains d’une bande de boxeurs. Grâce à l’intervention d’un honnête païen, notre confrère put gagner sain et sauf le village chrétien où il se rendait. Tout danger cependant n’avait pas disparu pour lui, car sa retraite était connue et les énergumènes fanatiques se promettaient déjà de s’emparer du même coup du missionnaire et des chrétiens. Les chefs des villages environnants, ayant eu connaissance de ces menées et redoutant les suites que le meurtre d’un étranger pourrait avoir pour eux, crurent prudent de prévenir le mandarin de Hai-tcheng. Celui-ci envoya d’abord quelques soldats pour examiner la situation. L’homme qui les commandait pensa qu’il lui suffirait de se présenter un personne pour disperser les conjurés et prévenir l’attentat. Laissant donc ses gens un dehors du village, il se rendit seul avec son ordonnance devant la maison occupée par les boxeurs, pour parlementer. A peine avait-il commencé ses exhortations, qu’il fut saisi et coupé en morceaux ainsi que son compagnon. A cette nouvelle, le mandarin arrive lui-même à la tête d’une force imposante. Le quartier des rebelles est cerné et pris d’assaut, après une vive fusillade : 19 boxeurs sont tués ; les autres, parmi lesquels des femmes et des enfants, sont emmenés prisonniers. Cette énergique répression fit grand bruit dans le sud du vicariat, et le soulèvement que nous redoutions fut arrêté net. Dans le nord, les mandarins eurent assez de peine à saisir les principaux meneurs qui, d’ailleurs, furent bientôt rendus à la liberté.

« Le brigandage a été pour nous une autre cause de vives inquiétudes. Les « houng-hou-tse » sont maintenant bien connus en Europe, de nom du moins. Leurs chefs parfois se lancent dans cette vie aventureuse pour tirer vengeance d’un ennemi puissant, voire même d’un mandarin dont ils ont à se plaindre. Les brigands de cette classe respectent le menu peuple et ne touchent à sa propriété qu’en cas de besoin. Il en est d’autres, et c’est le plus grand nombre, qui mettent de côté toute pudeur et dont le but unique est de s’enrichir aux dépens d’autrui, sans trop s’exposer eux-mêmes. Avides de pillage, ils font main basse sur tout ce qui est à leur convenance. Comme ils tiennent à la vie, ils n’entrent un campagne que lorsqu’ils ont l’espoir de réussir sans se compromettre.
Cette année, le moment leur a semblé propice : le peuple était affolé par les rumeurs qui circulaient et par le canon qui tonnait ; les autorités locales ne savaient où donner de la tête. Aussi tout le pays, non encore occupé par les belligérants, fut-il bientôt envahi par les brigands. Pour recruter des partisans, les chefs firent résonner la note du patriotisme. Des proclamations furent affichées, jusque dans les petits villages. Il fallait à tout prix, disaient-elles, prendre les armes pour prêter main-forte aux Japonais qui venaient aider la Chine à reconquérir le patrimoine de ses ancêtres et à chasser les Russes de la Mandchourie. Certains Chinois se déguisèrent même en Japonais pour donner plus facilement le change et entraîner les indécis. De nombreux volontaires se rendirent à cet appel.
« Les mandarins, soit complicité, soit faiblesse de leur part, laissèrent le mouvement se propager, sains prendre aucune mesure pour l’enrayer dès le début. Quand les bandits se crurent assez forts, ils levèrent le masque et devinrent bientôt la terreur du pays. Au lieu de s’attaquer aux Russes, ils jugèrent plus commode de s’attaquer à leurs compatriotes. De nombreux villages furent victimes de leurs exactions. Quand l’argent n’était pas livré assez vite, plusieurs otages, choisis avec discernement, étaient emmenés captifs et répondaient sur leur tête du versement de la rançon demandée : on devait payer jusqu’à la dernière obole.
« Le bruit avait couru d’abord qu’avant de combattre les Russes, les brigands voulaient exterminer les chrétiens. Grâce à Dieu, ce bruit n’était pas fondé. Cependant nos chrétiens n’ont pas toujours échappé à la rapacité des bandes qui parcouraient le pays ; des familles ont été obligées d’abandonner leur foyer ; des villages entiers ont dû se transporter momentanément ailleurs ; des écoles et des catéchuménats ont été licenciés par mesure de prudence ; mais, nulle part, les chrétiens n’ont été molestés à cause de leur religion. Depuis un certain temps, le danger semble avoir diminué : les mandarins ont reçu l’ordre de disperser les bandes de pillards, et d’ailleurs, les chefs du soulèvement sont sans doute assez riches.

« Après avoir parlé des « houng-hou-tse », je dois bien dire un mot des soldats chinois que nous avons dans la province. Les victoires des Japonais ne semblent pas leur avoir inspiré beaucoup de courage, puisque, comme toujours, ils n’osent point se mesurer avec les brigands. L’effet produit dans l’âme de ces preux du Céleste-Empire a été un redoublement de haine contre l’étranger et d’arrogance envers tout le monde. Plusieurs confrères ont eu maille à partir avec eux ; dans deux endroits, la résidence elle-même a été envahie par les soldats, et leurs balles, traversant les fenêtres en papier, sont allées se loger dans les meubles tout à côté du missionnaire. La brutalité de ces poltrons de première volée continue à être pour nous un sujet de vives alarmes.

« Enfin, le grand fléau de l’année, la cause de toutes nos autres misères, ç’a été la guerre. Dès que le premier coup de canon se fut fait entendre à Port-Arthur, la panique s’empara de tout le monde. A Newchwang même, les Chinois fuyaient éperdus, comme si des bombes eussent déjà éclaté sur leur tête. Le consul de Sa Majesté britannique avertit ses nationaux qu’ils devaient envoyer leurs femmes et leurs enfants un lieu sûr, et beaucoup d’étrangers crurent prudent de les suivre dans leur exode. Ces départs précipités, connus des Chinois aux aguets, étaient loin de rendre la confiance.
« Je mis les confrères au courant de la situation par une lettre-circulaire. Je les laissais libres de se réfugier dans les postes moins menacés, s’ils le jugeaient utile, et leur rappelais qu’ils devaient observer la plus stricte neutralité vis-à-vis des belligérants ; cette manière d’agir étant plus conforme à l’esprit de notre vocation et à notre rôle de missionnaires. Aujourd’hui, l’ouragan s’est avancé ; les deux armées sont un présence au cœur même du Leao-tong ; les batailles succèdent aux batailles. Mes missionnaires, je le dis avec une légitime fierté, sont tous restés à leur poste ; rien ne leur eût été plus douloureux que de recevoir l’ordre d’abandonner leurs chrétiens. Demeurés volontairement sur le théâtre de la guerre, ils ont éprouvé des émotions qu’il est plus facile de ressentir que de décrire. Malgré les égards que les officiers des deux nations rivales ont eus pour nous et pour nos chrétiens, nous avons traversé des moments critiques et couru plus d’une fois des dangers sérieux. Les Russes, il est vrai, sont les alliés de la France ; les Japonais, de leur côté, ont reçu l’ordre de protéger les missionnaires de toute nationalité ; mais quelle discipline sera jamais assez forte pour contenir efficacement 600.000 hommes, qui se battent tous les jours et n’ont souvent d’autres provisions que celles qu’ils doivent se procurer autour de leurs campements ? Aussi n’est-il pas surprenant que nos Mandchoux et nos Chinois, malgré la neutralité qu’on exige d’eux et qu’on leur reconnaît, n’aient pu, cette année, cultiver leurs terres et jouir du fruit de leurs travaux. La plupart ont quitté leurs foyers et abandonné tout ce qu’ils possédaient. Si, dans leur exode, une balle perdue ou le sabre d’un soldat ivre de sang ne les ont pas tués, ils reviendront quand l’ouragan aura porté la désolation plus loin. Peut-être retrouveront-ils alors leur chaumière encore debout et quelques provisions : mais cette joie, hélas ! n’est pas réservée à tous ; il s’en faut de beaucoup. Nos plus belles chrétientés se trouvent sur le passage des troupes, et quelques-uns de nos établissements ont déjà beaucoup souffert de la guerre russo-japonaise.

« Telle est notre situation, tel est le résumé de nos épreuves. Elles n’ont pas abattu le courage des missionnaires, mais elles ont épuisé tout ce qui restait de force physique à plusieurs. M. Letort nous a été enlevé sans maladie apparente ; il était resté sur la brèche et tout me faisait espérer que je ne serais pas privé sitôt du concours de sa longue expérience. Depuis trois mois, M. Conraux est atteint de paralysie et de diarrhée ; d’autres confrères, qui n’ont pas quitté leur poste, ont besoin de repos. La mort du premier et la maladie des autres, je les attribue au surmenage qui nous est imposé depuis les troubles de 1900. Le nombre de nos chrétiens n’est que de 17.000, mais ils sont disséminés au milieu des païens à des distances considérables. L’administration des districts est très pénible. Avec quel bonheur j’aurais vu arriver de nouveaux ouvriers ! Même dans les conjonctures présentes, ils auraient pu recueillir la succession de M. Letort, qu’il a plu à Dieu de rappeler à Lui, et porter secours à ceux dont les forces sont épuisées. On a jugé prudent d’attendre des jours meilleurs ; mais quand ces jours bénis luiront pour nous, il nous serait utile d’avoir sous la main des sujets déjà familiarisés avec la langue du pays et un mesure de se mettre tout de suite au travail.

« En dépit de nos épreuves, les résultats obtenus sont bien consolants. La plupart de nos confrères espéraient, grâce à l’indemnité qui nous a été enfin versée, pouvoir relever une partie de leurs ruines. Ils ont donc profité des premiers jours libres pour faire l’administration annuelle. Après la déclaration de guerre, il ne leur eût pas été possible d’entreprendre les voyages nécessaires pour visiter toutes les chrétientés. C’est donc grâce à cet espoir qu’ils avaient de mettre la main à leurs travaux matériels si urgents, que je puis vous donner le résultat de leurs travaux spirituels.
« Le chiffre des baptêmes d’adultes est de 1.753, dont 40 seulement à l’article de la mort. Un grand nombre de catéchumènes, anciens et nouveaux, attendent que la paix nous permette de les réunir dans les écoles et les catéchuménats pour s’instruire et se disposer au baptême.
« Le chiffre des enfants païens ondoyés à l’article de la mort est moins élevé que les années précédentes. Les baptiseuses qui se dévouent à cette œuvre, n’ont pu s’y consacrer avec l’assiduité ordinaire, les routes étant remplies de soldats ou infestées de brigands. Elles ont dû nécessairement se borner à des courses dans le voisinage de leur habitation ; mais là, elles sont trop connues pour obtenir le résultat désirable ; 2.043 petits moribonds seulement ont reçu le bienfait de la régénération. ─ 2.266 élèves ont fréquenté nos 92 écoles d’une manière assidue.
« Pour les confessions et les communions, nous n’étions jamais arrivés aux chiffres enregistrés cette année. Les rapports accusent 11.360 confessions annuelles et 19.229 confessions de dévotion ; 7.085 communions pascales et 22.956 communions de dévotion.
« Humainement parlant, nous ne pouvions espérer de pareils résultats. Le bon Dieu a eu pitié de nous et nous a accordé des consolations proportionnées à nos épreuves. »

Le chiffre de la population catholique en Mandchourie méridionale, qui n’était qu’approximatif depuis la persécution de 1900, a été établi d’une manière exacte en 1904 : il est de 17.272.


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