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Rapport annuel des évêques

Année: 1904
Pays: Chine
Mission: Yun-nan
Rédacteur:Mgr Maire

CHAPITRE IV
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GROUPE DES MISSIONS DU SUD

DE LA CHINE

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I. ─ Yun-nan

Population catholique 9.676
Baptêmes d’adultes 254
Baptêmes d’enfants de païens 4.283
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« La tourmente de 1900, écrit M. E. Maire, provicaire de la mission, jeta hors du Yun-nan vingt-deux de ses ouvriers apostoliques. Parmi eux, dix-neuf, réfugiés dans l’île hospitalière de Hong-kong, attendaient impatiemment l’occasion de rejoindre leurs districts, et, quand après dix mois d’exil, leur parvinrent les premières nouvelles de la paix signée à Pékin, avec quelle joie ils firent les préparatifs du retour ! Toutefois, la joie du rapatriement était mêlée d’inquiétude. Qu’étaient devenus nos pauvres chrétiens, au milieu de la bourrasque ? Quel accueil nous réservait la population païenne, si hostile à l’heure de la persécution ? Où prendrions-nous les fonds nécessaires pour relever nos ruines ? Où trouverions-nous un gîte en attendant la reconstruction de nos résidences ?
« Préoccupations superflues !... La bonne Providence veillait sur nous et disposait toutes choses pour notre réinstallation au Yun-nan.
« Le 11 mai, après avoir traversé le Tonkin de l’est à l’ouest, nous reprenions contact avec nos hauts plateaux, et le 14 juin suivant, nous faisions notre rentrée à Yun-nan-sen.

« A notre grande surprise, le voyage s’était effectué sans accroc. Mieux que cela : les païens nous avaient témoigné une bienveillance qui était presque de la sympathie. C’est que les circonstances avaient changé, depuis un an ; les dispositions des individus s’étaient profondément modifiées. En effet, nous arrivions dans notre mission, à l’heure où l’écho des événements de Pékin se répercutait dans les dix-huit provinces du Céleste-Empire. Étourdie par les coups reçus, la Chine officielle comprenait, mais un peu tard, qu’elle avait commis un impair. Aussi, à peine avions-nous regagné Mong-tsé, ville frontière, que les mandarins venaient nous offrir leurs condoléances pour le passé. Tous nous pressaient de reprendre au plus vite le chemin de la capitale, où notre réapparition ne manquerait pas, disaient-ils, de rassurer les esprits atterrés. A Yun-nan-sen, les autorités provinciales mirent à notre disposition un vaste et bel immeuble, qui nous servit de résidence provisoire.

« Tout alla pour le mieux jusqu’au jour où nous dûmes aborder la question d’indemnité. Hoc opus! hic labor!... Entamer des négociations avec des mandarins pour se faire accorder des dédommagements, c’est donner de la tête dans un guêpier. Figurez-vous qu’il n’a pas fallu moins de quatre mois d’études préparatoires avec les sous-commissions, de pourparlers avec la commission, et de conférences avec les autorités, pour aboutir à un arrangement acceptable. Nous étions déjà à la fin de 1901 ; que de temps perdu pour l’œuvre de l’évangélisation, faute de subsides !

« L’année 1902 fut consacrée tout entière à relever nos établissements incendiés, à indemniser les familles chrétiennes, à grouper les néophytes dispersés, à réunir dans un local provisoire les anciens élèves du séminaire et à terminer les procès en suspens. C’est ainsi que l’église paroissiale de Yun-nan-sen, l’évêché, le presbytère, les écoles de garçons et de filles, pour ne parler que de la capitale, sortirent successivement de leurs ruines. On jeta les fondements du séminaire et l’église de Tchao-tong fut restaurée.
« Nous vivions en paix. Tout le monde croyait le torrent des émeutes endigué, au moins pour quelques années, quand en mai 1903, s’éleva soudain une nouvelle tempête.
« Un brigand célèbre, nommé Tcheou-ta-ma, vingt fois condamné par contumace, avait réussi à se dérober à la justice. Apprenant que le bandit se tenait caché à Ko-kiou, le sous-préfet de Mong-tse conçut le hardi projet de l’arrêter et d’en débarrasser le pays. Il faut dire que Ko-kiou est le refuge de tous les banqueroutiers, repris de justice, exilés en rupture de ban et autres rebuts de la société. Le sous-préfet, déguisé en marchand et accompagné de quelques satellites travestis comme lui, prit la route de Ko-kiou : mais sa mauvaise étoile voulut qu’il fût trahi. A peine avait-il pénétré dans la ville, que Tcheou-ta-ma le fit saisir et garder à vue.
« Après ce coup d’audace, le brigand, à la tête d’une troupe de vauriens, se mit à parcourir les campagnes environnantes, pillant les villages, portant partout le fer et le feu et enrôlant une foule d’individus que la cupidité attirait vers lui. Il n’hésita plus à arborer l’étendard de la révolte, et s’empara, sans coup férir, de Lin-gan, importante préfecture, dont ses affidés lui ouvrirent les portes. Il lança, de cette ville, des appels à l’insurrection.
« En d’autres temps, le mouvement eût été vite arrêté, mais à cette époque, les autorités provinciales avaient licencié l’armée permanente, sous prétexte de réaliser des économies pour payer l’indemnité de guerre. Il restait à peine quelques centaines de fusils à opposer aux bandes insurgées. Aussi s’attendait-on à voir bientôt ces derniers apparaître sous les murs de la capitale. Fort heureusement, Tcheou-ta-ma perdit par son indécision les avantages que lui offrait la situation du moment. La garde nationale, convoquée d’urgence, le contraignit à s’enfermer dans les murs de Lin-gan. Les habitants de la ville, voyant son étoile pâlir, livrèrent à la justice le pseudo-empereur. La mort du bandit mit fin à la révolte, mais elle ne répara pas les dégâts énormes causés par lui dans toute la région du sud. Du moins, nous respirions librement : Dieu nous avait encore une fois sauvés d’un péril sérieux.

« En 1903-1904, l’administration s’est faite régulièrement. Le 31 janvier, dimanche de la Septuagésime, cinq prêtres chinois et un sous-diacre ont été ordonnés, ce qui prouve que notre séminaire continue de prospérer sous l’habile direction de M. Ducloux.

« Maintenant qu’il est permis d’apprécier les suites de la dernière tourmente, on serait tenté d’y voir un trait de la divine miséricorde. L’année 1900, si féconde en désastres, a eu un heureux épilogue. Les rapports des missionnaires sont unanimes à constater que non seulement la persécution n’a amené aucune défection parmi nos néophytes, mais qu’elle a encore ravivé leur attachement à la religion. L’éloignement momentané des pasteurs a rapproché les brebis ; l’absence a fait apprécier le bénéfice de la présence.
« En outre, elle a accru notre influence aux yeux des mandarins et nous a valu un regain de considération de la part du peuple. Jadis, les autorités chinoises, petites et grandes, affichaient à l’égard du missionnaire une morgue qui était presque du dédain. Les infractions aux traités restaient sans aucune sanction. Depuis trois ans, les choses ont changé ; des jugements, à peu près équitables, ont suivi tous nos recours, au prétoire. Sans doute, il ne faut pas nous faire illusion : l’hostilité des païens ne s’est pas modifiée ; elle se manifestera encore à l’occasion. Pour le moment elle se cache, elle ne s’affiche plus, et c’est déjà quelque chose.
« Quant au fameux décret impérial, qui règle les relations entre missionnaires et mandarins, il ne fallait rien moins que la dernière secousse pour le faire prendre au sérieux. Il semble définitivement ratifié par l’opinion publique.
« La seule conséquence regrettable de la persécution est, sans parler du temps perdu en exil, le surcroît de labeur que vont nous occasionner toutes nos reconstructions. Le soulèvement de 1900, qui tendait à l’anéantissement du catholicisme, en a provoqué la diffusion. L’arbre battu par la tempête n’a pas été déraciné ; bien plus, il pousse de nouvelles branches. Dans le nord du vicariat, nous comptons de nombreux adorateurs qui appartiennent plutôt à la classe ouvrière ; dans les villes au contraire, c’est surtout parmi les lettrés que nous avons fait de nouvelles recrues.
« La cause efficiente de ce mouvement, c’est Dieu ; la cause occasionnelle n’est autre, à mon avis, que la tolérance des mandarins. Non moins bons observateurs que francs opportunistes, les païens du Yun-nan se sont aperçus de la volte-face opérée par leurs gouvernants. Les barrières s’abaissant, le rapprochement a commencé ; puisse-t-il continuer !

« D’autre part, les populations aborigènes se montrent dociles à l’appel de la grâce. Au premier essai d’évangélisation tenté par M. Vial chet les « Y-jen », ont répondu de nombreux enrôlements. M. Henri Maire a recruté chez les « Ko-pou » plus d’adeptes qu’il n’en peut instruire. Dans le sud, MM. de Gorostarzu et Kircher ont ouvert un large sillon ; l’un, chez les « Long-jen », l’autre chez les « Miao-tse ». Les adorateurs se chiffrent par milliers dans ces quatre districts, mais leur conversion est encore trop récente pour qu’on puisse augurer du résultat final.
« Dans ces conditions, il semble que le mombre des baptisés devait s’accroître rapidement. Hélas ! qui dit adorateur, ne dit pas chrétien : il y a loin, très loin entre l’une et l’autre de ces deux entités ; surtout lorsqu’il s’agit des aborigènes, moins astucieux, il est vrai, que les Chinois, mais aussi plus superstitieux et moins accessibles à l’enseignement. Voici, à ce propos, le témoignage de M. de Gorostarzu, bon juge en la matière : « Cette année, j’ai fait les « premiers baptêmes d’adultes dans ce pays que j’évangélise depuis des années. On dira peut-« être que j’ai attendu bien longtemps pour admettre mes gens au baptême. Cependant, tout « bien considéré, ce délai est très explicable. Sans parler des troubles de 1900, qui en nous « expulsant de la Chine, ont arrêté l’œuvre de l’évangélisation, il y a, pour ce pays, une raison « particulière de retarder le baptême des convertis. Nous sommes ici très éloignés, sans aucun « contact avec les centres catholiques, et il est, par conséquent, plus difficile d’inculquer « l’esprit et les usages chrétiens aux néophytes. En outre, j’ai eu sur les bras, dès le début, un « nombre considérable de catéchumènes, dispersés dans une vaste région, et j’étais obligé de « retourner chaque mois à Mong-tse pour les affaires de la procure. La formation des « adorateurs ne pouvait donc se faire que très lentement. »

« La mission souffre de l’insuffisance des ouvriers apostoliques. De ving-huit qu’il était en 1900, leur nombre se trouve réduit à vingt-quatre. Trois de nos confrères sont morts ; deux autres ont été contraints par la maladie de se rendre au sanatorium de Hong-kong. Avec des ouvriers plus nombreux, on eût à coup sûr conquis beaucoup plus de terrain sur l’idolâtrie ; l’éducation des catéchumènes eût été poussée bien plus activement. Ce n’est qu’en se multipliant, en employant le temps avec usure, que nos confrères sont parvenus s’occuper des néophytes dans une certaine mesure.
« Nous manquons aussi de catéchistes, de maîtres d’école de baptiseurs et autres auxiliaires laïques tout à fait indispensables. Depuis le jour où commencèrent les travaux de la ligne qui doit relier Yun-nan-sen au golfe du Tonkin, le chemin de fer est devenu l’attraction universelle, une sorte de Klondike de la Chine méridionale. Le rôle d’interprète est le seul objectif de la jeunesse ; aussi l’étude du français jouit-elle d’une vogue peu ordinaire. Les adultes quelque peu débrouillards deviennent comptables, chefs d’équipes, courtiers d’affaires, etc. Les arts sont en souffrance, car les peintres, les menuisiers, les couvreurs et autres, désertent l’atelier pour courir au chemin de fer. De fait, les salaires y dépassent de beaucoup ceux que l’usage avait jusqu’ici consacrés. Au service des Français, un simple mercenaire gagne, en trois mois, autant qu’un de nos catéchistes ou de nos maîtres d’école en un an. Le moyen de supporter une pareille concurrence, avec notre faible allocation ? Voilà un don de joyeux avènement que le progrès européen aura peine à nous faire goûter ; j’aime à croire, dans l’intérêt de son prestige, qu’il nous en réserve d’un autre genre, pour les années qui vont suivre. »


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