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Rapport annuel des évêques

Année: 1905
Pays: Chine
Mission: Mandchourie méridionale
Rédacteur:Mgr Choulet

II. — Mandchourie méridionale

Population catholique 17.272
Baptêmes d’adultes 1.092
Baptêmes d’enfants de païens 2.052
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« Nous avons continué de vivre, cette année, écrit Mgr Choulet, au milieu des difficultés que je vous signalais, l’an passé, avec cette différence, qu’au lieu d’être localisées, elles se sont étendues à toute la mission : seul le dislrict de Leên-chan a été épargné. Pour vous donner une idée de la situation qui nous a été faite, il me suffira de vous dire qu’au moment de l’armistice, 1.500.000 soldats réguliers se trouvaient en présence, sur un front de près de quatre cents kilomètres. A ces réguliers, il faut ajouter les nombreux brigands chinois enrôlés pour servir d’éclaireurs aux deux armées, et auxquels on accordait, en guise de solde, la permission de piller impunément leurs paisibles compatriotes. Cette classe de volontaires pouvait comprendre plus de 20.000 aventuriers. Il y avait, en outre, les bandits indépendants, dont le nombre est difficile à évaluer.
« Depuis la prise de Moukden jusqu’à la ratification de la paix, la condition des missionnaires s’est encore aggravée, par suite de l’isolement auquel ils ont été condamnés. Les exigences de la loi martiale, qu’ils ont dû subir pour rester à leur poste respectif, les ont condamnés à cesser toute relation avec leurs voisins, même les plus rapprochés, et à dévorer, seuls, des chagrins et des angoisses de toute sorte, quand ils auraient eu si grand besoin de les confier à un ami, pour en diminuer l’amertume. Réduits à l’état de prisonniers et surveillés de nuit comme de jour, ils se sont vu refuser, en certains cas, la permission de se rendre auprès d’un mourant pour lui administrer les derniers sacrements.
« Le courrier, trouvé porteur d’une lettre même insignifiante, était arrêté comme espion et traité comme tel. Souvent même, on a vu des voyageurs soumis à la torture sur un simple soupçon d’espionnage ; et ces pauvres gens, ne pouvant résister à la violence des tourments, avouaient une faute qu’ils n’avaient pas commise et payaient de leur tête l’imprudence de s’être risqués à travers les avant-postes. Une dizaine de catholiques et des milliers de païens sont morts de cette façon.
« Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que le compte rendu de la mission demeure incomplet, cette année encore ; 17 chefs de districts sur 23 ont pu me faire parvenir un court rapport d’administration ; les 6 autres n’ont pas osé écrire, par crainte d’exposer la vie de ceux qui m’auraient apporté leurs lettres.

« M. Huchet écrit de Siao-hei-chan : « Je vous adresse le compte rendu de mon district. « L’administration a été très difficile, au cours du dernier exercice. La guerre a eu son contre-« coup dans nos parages, et, si nous n’avons pas eu directement à souffrir du fait des « belligérants, nous n’avons cessé d’être molestés par les brigands qui infestent la contrée. « Nos chrétiens cependant sont moins à plaindre sous ce rapport que les païens. Les troubles « m’ont empêché souvent de sortir du village, et plusieurs chrétiens, éloignés de ma résidence, « sont morts sans sacrements. Leurs proches, dans la crainte de tomber entre les mains des « brigands, n’ont pas osé venir me chercher. Néanmoins, j’ai visité les principales chrétientés « de ma juridiction et il n’y a guère que les familles isolées au milieu des païens, qui n’aient « pas rempli le devoir pascal. Bon nombre d’hommes cependant sont venus se confesser et « communier ici. Le chiffre de 220 adultes baptisés paraîtrait bien extraordinaire, pour une « année aussi agitée que celle qui finit, si une centaine de ces néophytes n’appartenaient à des « familles, dont certains membres avaient déjà reçu le baptême. Les autres se sont préparés à « la réception du sacrement dans les écoles de Siao-hei-chan. »
« Puisque j’ai cité le rapport de M. Huchet, qu’on veuille bien me permettre de donner les quelques détails qui me sont venus des autres districts de la mission. Ce ne sera pas long, car les confrères se sont bornés, presque tous, à m’envoyer des chiffres. « Je n’ai aucune note « intéressante à ajouter aux chiffres que je vous envoie, dit M. Alfred Caubrière. Si les deux « postes de Ka-li-ma et de Ta-miao-pou-tse n’ont pas eu d’écoles, cette année ; si le nombre « des catéchumènes et des néophytes n’y a pas augmenté ; si je n’ai pu parcourir mon district « comme je l’aurais voulu, la guerre en est la cause. »
« Le gros bourg de San-tai-tse, où réside M. A. Caubrière, s’est trouvé, pendant six mois, entre les avant-postes des armées russe et japonaise. Bien souvent, le matin, les Russes plaçaient leurs canons devant l’église de la chrétienté pour déloger les Japonais postés à quelques kilomètres de là ; et, le soir, les Japonais envahissant le village, fouillaient la maison du missionnaire pour s’assurer qu’aucun Russe n’y restait caché. Il a fallu beaucoup de prudence à notre jeune confrère pour ne pas devenir suspect aux yeux des officiers du mikado. Grâce à Dieu et au tact de M. Caubrière, San-tai-tse a peu souffert, tandis que les villages environnants ont été presque tous saccagés.
« M. Corbel, chargé du district de Cha-ling se contente de dire : « Ma gerbe n’est pas « belle : j’ai glané seulement quelques épis. Les nouvelles de la guerre étourdissent les âmes : « on ne parle que de choses matérielles, et les intérêts de l’âme sont négligés. » C’est lui qui a le plus souffert du passage des soldats. Sa résidence de Cha-ling a été pillée ; son orphelinat, envahi à plusieurs reprises. Pour soustraire ses orphelines à la brutalité d’une soldatesque effrénée, il a dû les conduire à Leao-iang, où elles se trouvent, en quelque sorte, placées sous la protection des autorités japonaises.

« La paix vient d’être ratifiée, mais les relations avec les centres de la mission n’ont pas encore été rétablies ; ce qui est cause que l’article 119 du règlement de la Société, relatif au compte rendu annuel, subit un accroc.
« A défaut de plus amples renseignements, je puis certifier que mes confrères ont mis en pratique le précepte divin de la charité, en restant au poste qui leur avait été confié, pour soutenir, consoler et défendre leurs chrétiens. Je puis dire aussi qu’ils n’ont rien négligé pour faire connaître et aimer notre sainte religion.
« Tous ont eu leur bonne part d’épreuves ; toutefois, les plus éprouvés ont été, sans contredit, ceux qui, avant et après la bataille de Moukden, se trouvaient sur le passage des troupes japonaises. A cause de l’alliance franco-russe, la nationalité française les rendait suspects, et il n’est pas de tracasseries qu’ils n’aient eu à endurer. Dans plusieurs circonstances, sans la moindre provocation de la part du missionnaire, ces tracasseries ont failli tourner au tragique. Remercions Dieu de nous avoir protégés.
« On comprend que dans de pareilles conditions le zèle des missionnaires ait été paralysé. Quoi qu’il en soit, les résultats connus dépassent déjà toutes les espérances que nous pouvions concevoir en des temps si mauvais, et prouvent que la mission n’a pas fait machine en arrière. En effet, le nombre des baptêmes d’adultes est de 1.092 pour les 17 districts dont j’ai reçu les comptes rendus. Celui des baptêmes d’enfants de païens ondoyés à l’article de la mort n’est que de 2.052 ; mais si tous les comptes rendus m’étaient arrivés, je ne doute pas que le chiffre de l’an dernier ne fût dépassé de beaucoup.
« Je suis vraiment étonné que les catéchumènes aient eu le courage de penser à leur âme au milieu des dangers qui les menaçaient, et, dans un temps où leurs compatriotes païens ne songeaient qu’à profiter du désarroi général pour voler, piller et s’enrichir aux dépens d’autrui. Je me demande aussi comment nos baptiseurs, et surtout nos baptiseuses, ont pu recueillir une pareille gerbe de baptêmes d’enfants.
« De mon côté, j’ai enregistré 517 confirmations.
« Ces résultats obtenus dans des circonstances si défavorables et en pleine guerre, me font bien augurer de l’avenir de la mission. Je ne veux pas dire que la tranquillité soit définitivement rétablie dans le pays ; je pense, au contraire, que nous devons nous attendre à passer encore de mauvais jours, avant de voir nos espérances se réaliser ; mais si notre horizon n’est pas encore sans quelques nuages, il est moins sombre qu’il n’était en ces dernières années. La guerre que nous avions vue éclater avec tant d’appréhensions et qui a duré près de vingt mois, nous a peut-être apporté le salut. En effet, il n’y a pas à se le dissimuler, si la Russie était devenue maîtresse absolue de la Mandchourie, les missionnaires catholiques auraient eu, sans doute, de la peine à s’y maintenir. Maintenant, nous pouvons nous promettre, avec raison, de développer nos œuvres et de demeurer jusqu’à la mort dans le pays qui est pour nous une nouvelle patrie.

« Au point de vue matériel, la guerre nous a empêchés de relever les ruines de la persécution de 1900. En outre, trois missionnaires ont été complètement dévalisés et ont vu leurs résidences provisoires pillées ; trois oratoires secondaires ont été brûlés ou démolis, et quelques autres saccagés ; les matériaux que nous avions préparés pour reconstruire nos églises sont tombés en grande partie aux mains des soldats et sont perdus pour nous. Il faut donc songer à en acheter de nouveaux ; mais, comme les bois et les briques coûtent infiniment plus cher qu’autrefois, nous devons les payer à un prix exorbitant.
« Cependant, même sous le rapport matériel, nous avons fait de petits progrès. Ainsi, dans chaque district, le missionnaire a au moins une maison passable. M. Etellin vient de terminer son église à Leen-chan, et M. Lamasse ne tardera pas à voir la sienne achevée, à Tié-ling. J’ai surtout la joie de penser que nos séminaristes pourront quitter bientôt la maison qui leur servait d’abri à Cha-ling, depuis la persécution, et qui ne nous appartenait pas. En effet, j’ai consacré mes loisirs forcés pendant neuf mois, à surveiller la construction à Moudkden d’une bâtisse qui tiendra lieu de grand et de petit séminaire, en attendant que les circonstances nous permettent de faire mieux. Une quarantaine d’élèves seront au large dans le nouvel établissement. Situé sur un terrain élevé qui le protège contre les inondations, il se trouve à une faible distance de la résidence du vicaire apostolique, qui pourra ainsi surveiller la formation de ses lévites.

« Nous avons eu, cette année encore, la douleur de perdre un confrère, M. Conraux. Le cher défunt a passé trente ans dans notre mission, où le souvenir de son bon cœur restera toujours vivace. Atteint de paralysie et de diarrhée, il me demanda la permission de se rendre au sanatorium de Béthanie, où il espérait guérir ; mais il était à peine arrivé à Hong-kong que le bon Dieu le rappelait à Lui. M. E. Villeneuve est allé, lui aussi, à Béthanie. Plusieurs autres confrères, quoique bien éprouvés du côté de la santé, se sont efforcés de remplir leurs devoirs avec beaucoup de bonne volonté. La prochaine arrivée de trois nouveaux missionnaires va me permettre de venir en aide à ceux qui succombent à la fatigue. Mon rêve, maintenant, serait d’avoir sous la main assez d’ouvriers pour réoccuper les postes que j’ai dû laisser vacants, depuis l’année des boxeurs.
« Les missionnaires de Mandchourie méridionale, aujourd’hui plus que jamais, se disposent à semer et arroser ; Dieu fera croître la moisson, si les âmes charitables veulent bien, par leurs prières, attirer sur nos travaux la bénédiction du ciel.


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