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Rapport annuel des évêques

Année: 1905
Pays: Chine
Mission: Thibet
Rédacteur:Mgr Giraudeau

IV. — Thibet

Population catholique 2.050
Baptêmes d’adultes 137
Baptêmes d’enfants de païens 180
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« L’année 1905, écrit Mgr Giraudeau, a été une année de deuil pour la mission du Thibet. Au début de cet exercice, tout faisait espérer de nombreuses conversions. Avec la grâce de Dieu, il ne nous fallait qu’un peu de liberté ; or, cette liberté paraissait assurée, par suite de la pénétration chinoise dans les principautés thibétaines. Après l’expédition anglaise à Lhassa, la Chine, ne pouvant plus considérer le Thibet comme une frontière infranchissable aux Européens, se hâta d’établir son autorité dans une partie du pays. Elle nomma un commissaire impérial à Tchamouto, et des mandarins furent chargés de promouvoir le défrichement des terres inoccupées. En même temps, on établissait une ligne télégraphique de la frontière à Tchamouto, avec l’intention de la prolonger plus tard jusqu’à Lhassa. C’était, en réalité, une prise de possession du pays et l’introduction de l’élément chinois au Thibet. Par le fait même, l’autorité des lamas était amoindrie et une ère de liberté allait s’ouvrir pour les missionnaires.
« Les lamas voyaient avec dépit les entreprises du gouvernement chinois. Le sous-chef indigène de Bathang disait, l’an dernier, à M. Mussot : « Les Chinois défrichent les terres « pour nous ; nous pouvons bien les laisser faire. » Dès ce moment, les lamas tramaient un complot et n’attendaient que le moment opportun pour le mettre à exécution. Le commissaire impérial, Fong-tsuen, devait bientôt leur fournir le prétexte qu’ils cherchaient. Ce grand mandarin avait ordre de s’établir à Tchamouto ; mais, après s’être rendu compte de la situation, il demanda à l’empereur la permission de résider, provisoirement du moins, à Ta-tsien-lou. Cependant, il crut devoir, par obéissance, se rendre à Bathang en attendant la réponse de Sa Majesté. Au lieu de se faire escorter par quelques bataillons chinois, il ne prit avec lui qu’une garde de 50 hommes. En même temps, il organisait à Ta-tsien-lou, à Lythang et à Bathang, des milices thibétaines et les faisait exercer à l’européenne. Si ces troupes indigènes s’étaient trouvées réunies sous sa main, il aurait pu, je crois, compter sur elles ; mais il les laissa dans les villes susdites.
« Ce commissaire impérial, d’un caractère très âpre et d’une sévérité excessive, avait beaucoup d’ennemis parmi les mandarins. Les lamas, ayant réussi à intercepter sa correspondance avec le gouvernement de Pékin, n’eurent pas de peine à comprendre que Fong-tsouen ne les aimait pas et que leur omnipotence était menacée. Ils firent naître un conflit. Leurs partisans commencèrent à exercer le brigandage aux environs de Bathang et jusque dans la ville. Le commissaire ordonna à ses soldats de poursuivre les bandits, qui se réfugièrent à la lamaserie. Les soldats tirèrent quelques coups de fusil contre le monastère bouddhique. Les lamas profitèrent de l’occasion pour exercer contre les Chinois et contre la mission catholique la vengeance la plus féroce. Le 1er ou le 2 avril ils massacrèrent le colonel qui commandait la garnison de Bathang ; le 5, ils assassinèrent le commissaire impérial et huit autres mandarins. Les révoltés, voyant les soldats décidés à résister jusqu’à la mort, leur promirent que, s’ils mettaient bas les armes, ils seraient reconduits sains et saufs à Ta-tsien-lou. Une fois désarmés, les Chinois furent exterminés jusqu’au dernier. Ces détails étaient nécessaires pour expliquer la persécution subite dont nous avons été victimes.
« Le nombre des soldats massacrés à Bathang, du 1er au 5 avril, n’est pas encore exactement connu. D’après les appréciations les plus, modérées, il dépasse la centaine ; quant à nos chrétiens, selon toute apparence, pas un n’a échappé à la mort.

« Au début, le mouvement semblait uniquement dirigé contre les Chinois ; mais l’occasion de se débarrasser des missionnaires était trop bonne pour être négligée. Lorsque M. Mussot s’aperçut du danger, il était déjà trop tard. Notre confrère se réfugia d’abord chez le « fou-tou-se », qui, bien que de connivence avec les lamas, ne tenait nullement à voir tuer un missionnaire, dans son prétoire ; puis il s’évada, aussitôt après le meurtre du colonel. Saisi à Tchoupalong et ramené à Bathang, il y fut massacré le 4 ou le 5 avril.
« Les lamas étaient déjà partis, à la tête de leurs partisans, pour Yaregong et Yerkalo. M. Soulié fut pris à Yaregong, le 3 avril, et fusillé le 14. L’expédition dirigée contre Yerkalo dut suspendre un moment sa marche, pour des raisons qui ne nous sont point connues. Par bonheur, malgré la défense portée sous peine de mort, de raconter au dehors ce qui se passait à Bathang, les missionnaires de Yerkalo furent avertis à temps. Le 6 avril, ils quittaient le poste et passaient sur le territoire du Yun-nan, où les lamas les poursuivirent sans pouvoir les atteindre.
« Si le martyre consiste à être mis à mort en haine de la religion catholique, M. Mussot et M. Soulié sont de véritables martyrs : car les lamas n’avaient d’autre grief contre eux que celui de prêcher une doctrine qui ne plaisait pas à leurs divinités. Pour le même grief, onze chefs de famille ont été fusillés à Yerkalo, le 27 avril, après avoir subi d’horribles tortures. Mis en demeure de choisir entre l’apostasie et la mort, ils ont, grâce à Dieu, préféré mourir plutôt que de renier la foi. Le lendemain de leur martyre, on devait exécuter onze autres chrétiens ; mais les jeteurs de sort déclarèrent que ce jour était néfaste, et la sanglante besogne fut remise à plus tard. Depuis lors, nous n’avons aucune nouvelle certaine de ce qui s’est passé à Bathang.
Il y a dix jours, je recevais de Taly le télégramme suivant :
« Lamas envahissent Atentse et Loutsekiang : quatre missionnaires tués ou fugitifs. » Si les tristes pressentiments que m’inspire ce télégramme, se réalisent, il restera à peine au Thibet quelques confrères sachant la langue du pays. Puissions-nous recevoir promptement du renfort !
« Le 26 juillet, les lieutenants du général Ma entraient victorieux à Bathang, après avoir livré deux ou trois combats. Le même jour, les lamas mettaient le feu à leur lamaserie et se réfugiaient sur la rive droite de la petite rivière qui passe à Bathang. On les y poursuivra sans aucun doute. Le tao-tay Tchao, délégué général, chargé de nous faire rendre justice, se trouve arrêté à Lythang, faute de bêtes de somme pour transporter les vivres de sa petite armée. Il espère surmonter cet obstacle et arriver sous peu à Bathang, où il m’invite à me rendre moi-même comme il était convenu. Dès que la grève des porteurs sera terminée, je me mettrai en route. C’est après une enquête faite sur les lieux qu’on connaîtra la vérité, et je préfère remettre à plus tard divers renseignements dont l’exactitude a besoin d’être contrôlée. Comme j’ignore le nombre de nos chrétiens massacrés, je laisse le chiffre de la population catholique tel qu’il était l’an dernier.

« En terminant, je tiens à raconter un fait qui est à l’honneur de la très sainte Vierge. Il a eu lieu à Ta-tsien-lou, au mois d’octobre 1904. Une jeune femme païenne, obsédée par le démon, était sur le point de succomber aux mauvais traitements qu’il lui infligeait. Les prêtres des idoles essayèrent de chasser le diable ; mais celui-ci leur fit observer qu’ils étaient ses « tou-ty » (disciples) et que, par conséquent, ils n’avaient pas droit de lui donner des ordres. Après avoir entendu ce compliment peu flatteur, ils renoncèrent à leurs incantations. Alors un vieux chrétien trouva moyen de s’introduire auprès de la jeune femme, lui expliqua la doctrine catholique, et, sur le désir manifesté par elle de se faire chrétienne, lui mit au cou une médaille miraculeuse de la sainte Vierge. Le soir, le démon se présenta de nouveau sous sa forme ordinaire, celle d’un énorme singe : mais au lieu de torturer la pauvre patiente comme il en avait l’habitude, il s’arrêta au seuil de la porte et lui dit : « Oh ! te voilà fière maintenant, parce que tu es revêtue d’un filet aux fines mailles qui ne me permet plus de t’atteindre. » Il revint deux ou trois jours après, pour lui dire qu’il s’en allait en Chine. Il se plaignait d’avoir été déjà chassé d’un autre endroit ; mais, cette fois, il n’était pas seul. Derrière lui, dans le lointain, apparaissait une grande foule. « Vois-tu, dit-il à la jeune femme, cette multitude ? Ce « sont les démons qui sortent du Thibet. » Lorsque nous avons vu s’élever la persécution des lamas, cette vision de l’obsédée, à laquelle nous n’avions attaché aucune importance, nous a singulièrement frappés. Marie immaculée, qui de son pied virginal a écrasé la tête du serpent, dispersera devant nous les suppôts de l’enfer, nous en avons la douce confiance.

« 15 août. — Un télégramme de Talyfou m’annonce le massacre certain de MM. Dubernard et Bourdonnec. Avec eux ont dû périr plusieurs chrétiens sur lesquels nous comptions pour relever la chrétienté de Yerkalo. Que la sainte volonté de Dieu soit faite ! »



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