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Rapport annuel des évêques

Année: 1906
Pays: Chine
Mission: Mandchourie méridionale
Rédacteur:Mgr Choulet

II. — Mandchourie méridionale

Population catholique 18.813
Baptêmes d’adultes 963
Baptêmes d’enfants de païens 2.765
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« Je suis heureux, écrit Mgr Choulet, de dire tout d’abord que la tranquillité est à peu près rétablie dans notre mission : 4.463 baptêmes, dont 963 d’adultes, 2.765 d’enfants moribonds et 735 d’enfants de chrétiens ; 29.866 confessions, 32.613 communions, tels sont les résultats spirituels obtenus cette année en Mandchourie méridionale.
« Le nombre des baptêmes d’adultes est inférieur à celui du précédent exercice, il faut le reconnaître. Y a-t-il lieu de s’en étonner outre mesure ? Non. La moisson eût été certainement plus belle, sans les circonstances qui nous ont empêchés de préparer la terre comme nous l’aurions voulu. La paix a bien été signée, au mois de septembre 1905, entre la Russie et le Japon, mais l’évacuation du pays par les deux armées a duré de longs mois. C’est depuis juillet seulement que nous sommes redevenus libres de nos mouvements ; car, jusque-là, bon nombre d’écoles et de catéchuménats étaient occupés par les troupes, ou fermés à cause de leur voisinage.
« En outre, plusieurs missionnaires, atteints par la maladie, ont dû quitter les rangs pour chercher, dans un repos absolu, le rétablissement de leur santé.
« Le nombre des confessions et communions annuelles est le plus beau qu’il nous ait été donné d’enregistrer jusqu’ici dans la mission. Quels moyens les missionnaires ont-ils employé pour atteindre les deux chiffres de 12.378 confessions et de 8.122 communions ? A quel saint ont-ils voué leurs chrétiens ? Je serais heureux de vous le dire, si, par modestie sans doute, les chefs de district n’avaient gardé le silence à ce sujet. M. Etellin se contente d’écrire que, dans son district de Leen-chan, « il n’y a rien d’extraordinaire à noter, rien d’intéressant à raconter, « aucun miracle à signaler ». M. Huchet se plaint d’un certain arrêt dans le mouvement de conversion des païens, à Siao-hei-chan. L’homme ennemi a jeté des pierres dans son champ : les anciens boxeurs ont essayé de relever la tête ; ils ont réédité leurs diableries de l’année terrible (1900) et semé l’effroi parmi les chrétiens. Leur audace était encouragée par le mauvais vouloir du mandarin local, qui est loin d’avoir des sympathies pour les catholiques.
« Les autres missionnaires se sont bornés à envoyer les chiffres de leur administration, sans y ajouter aucun commentaire qui mérite d’être reproduit. Seul, le rapport de M. Pérès me permet de vous présenter une fleur de Mandchourie.
« A Tao-lou, m’écrit-il, habite une famille de braves paysans, du nom de Tchang, dont « plusieurs membres ont appris le catéchisme et sont aujourd’hui d’excellents néophytes. « L’un d’eux, Tchang-Ouan-King, ne perd pas une occasion de prêcher la doctrine à sa « parenté. Une de ses sœurs, demeurée veuve avec deux enfants, un garçon et une fille, ne « tarda pas à se laisser convaincre et devint chrétienne de cœur. Elle n’attendait, pour « manifester ouvertement sa foi, que la permission de son beau-frère, Touan-Fou-Ling. Ce « dernier, homme instruit et fervent disciple de Bouddha, aimait à discuter sur les questions « religieuses. Tchang-Ouan-King l’exhortait à se convertir, répondait à ses objections, lui « montrant les absurdités et les contradictions du bouddhisme, mais le doute restait dans « l’esprit de Touan-Fou-Ling, qui usait de son autorité de chef de famille pour retarder la « conversion de sa belle-sœur et de ses deux enfants. Un jour, la fille de la veuve, plus ardente « et plus convaincue que sa mère, demande à son oncle l’autorisation d’aller à l’école « catholique de Tao-lou, mais en vain. Touan-Fou-Ling ne peut se faire à l’idée de voir sa « nièce fréquenter une école ouverte par des étrangers, et oppose un refus absolu.
« Mais la jeune fille veut être chrétienne à tout prix. Dans sa petite tête, elle cherche un « moyen qui fera taire tous les scrupules de son oncle et lui permettra de donner suite au « dessein qu’elle a conçu. Entre parents, la coutume chinoise autorise des visites qui peuvent « durer plusieurs mois. L’enfant demande donc et obtient, sans trop de difficulté, la « permission de passer quelques jours dans sa famille maternelle. Or, la famille Tchang « habite Tao-lou : elle a une fille qui va à l’école et se prépare au baptême. Sa cousine ne « tarde pas à l’y accompagner ; elle interroge, elle examine et se met à étudier de tout cœur. « Elle se trouve si heureuse qu’elle voit venir avec peine le moment où il lui faudra quitter « l’école et retourner chez sa mère. A force d’instances, elle obtient une prolongation de « séjour près de sa cousine. Toutes deux, pénétrées de reconnaissance envers le bon Dieu, se « préparent avec une nouvelle ardeur au baptême. A l’époque de la visite, frappé des bonnes « dispositions de cette enfant de quinze ans, je la baptise avec sa cousine et lui donne sainte « Lucie pour patronne. Grande est la joie de la jeune néophyte en voyant, ce jour-là même, « ses deux cousins germains et plusieurs autres membres de la famille Touan demander le « catéchuménat. Touan-Fou-Ling, lui aussi, cède à la grâce, et met Bouddha à la porte de sa « maison, après l’avoir sincèrement renié dans son cœur.
« Voilà donc un grand pas de fait ; reste à instruire tout ce monde, car la famille Touan est « nombreuse. On tient conseil, et il est entendu que les enfants vont aller rejoindre Lucie à « Tao-lou. Touan-Fou-Ling, maître et disciple tout à la fois, se charge d’enseigner, aux « membres de la famille que le devoir retient à la maison, le catéchisme et les prières, et il « apprend lui-même avec bonheur.
« Ce que je raconte se passait avant la guerre russo-japonaise. La paix une fois conclue, je « repris la visite de mon district. Toute la famille Touan était prête à recevoir le baptême. Ces « bons chrétiens n’ont qu’un regret, celui d’avoir connu et aimé le bon Dieu si tard. Touan-« Fou-Ling n’a plus que les relations indispensables avec ses anciens amis, qui le trouvent « tout changé dans ses manières et son langage. Lorsqu’ils lui manifestent leur étonnement à « ce sujet : « Maintenant, répond-il sans l’ombre de respect humain, je suis chrétien : « autretois, je ne l’étais pas ; telle est la raison du changement que vous remarquez en moi. »
« Ces chrétiens d’hier n’hésitent pas à franchir les trois lieues qui les séparent de Tao-lou, « dès qu’ils savent que je m’y trouve. Deux ou trois arrivent d’abord, entendent la messe, se « confessent et repartent au plus vite, pour permettre aux autres de venir à leur tour. Lucie et « sa mère ont fait ce long trajet à pied, dans la neige, plusieurs fois déjà, à l’époque des « réjouissances du premier de l’an, où les écoles sont fermées et les élèves renvoyées dans « leur famille. « J’étais baptisée, disait dernièrement Lucie à une autre chrétienne, mais je ne « soupçonnais pas la force et la douceur de la confession. Chaque fois que le Père viendra, je « veux me confesser : jamais ma mère ne m’avait donné de meilleurs conseils que ceux que « j’ai reçus au saint tribunal. »
« Il avait été décidé qu’à la rentrée dernière Lucie et Cécile, filles de Touan-Fou-Ling, ne « retourneraient plus à l’école de Tao-lou, leur instruction étant bien suffisante. Lucie, sans « mener grand tapage, prie sa mère et son oncle de lui permettre d’étudier encore. Elle « comprend que, si la permission lui est refusée, c’est qu’on veut lui trouver un fiancé. Or, « elle ne se sent aucun goût pour le mariage. Elle désire se consacrer à Dieu, et elle quitterait « la terre avec plaisir, tant elle appréhende de ne pouvoir suivre l’attrait de son âme. De « concert avec Cécile, elle travaille pour être en mesure de payer sa pension à l’école. Déjà, « avec ses économies, elle avait acheté un tout petit cochon qui, nourri gratis avec le troupeau « de la famille, devait grandir et être vendu un bon prix. Elle aurait ainsi, disait-elle, de quoi « payer six mois d’entretien à l’école ; après on verrait. Hélas ! le petit cochon est mort...
« Lucie a reçu la confirmation au mois de mars ; elle ne désespère pas de voir un jour ses « pieux projets réalisés, malgré la perte de son petit cochon.
« Voilà où en est l’histoire de Lucie Touan. Que Dieu garde cette enfant si bien douée, « sage et pure ! Elle sera la première fleur éclose dans le parterre de Tao-lou.

« C’est la première fois, sans doute, que le compte rendu de la mission fait mention de Tao-lou, ville de fondation toute récente. M. Pérès est le premier missionnaire qui soit allé y planter la croix. La construction du transmandchourien et l’occupation de Port-Arthur par les Russes avaient privé beaucoup de familles du lopin de terre qu’elles cultivaient. L’empereur, mis au courant de la situation, donna des ordres pour que les familles ainsi dépossédées pussent s’établir dans les immenses parcs de chasse impériale. Il y avait longtemps, d’ailleurs, que le Fils du ciel n’était pas venu chasser le cerf, le sanglier, l’ours et le tigre en Mandchourie. Le territoire concédé, d’une superficie de 20 à 30.000 kilomètres carrés, fut divisé en trois sous-préfectures.
« Dans chacune de ces sous-préfectures, on choisit d’abord l’emplacement de la ville qui en serait le chef-lieu. Tao-lou se trouve à l’ouest. Admirablement située dans une vallée fertile, Tao-lou est aujourd’hui un centre de commerce très important. Elle sera aussi le centre d’un nouveau district, dès que le nombre des missionnaires me permettra de le créer. Déjà le pays est très peuplé ; la fertilité du sol est extraordinaire. On y afflue de tous côtés, avec l’espoir d’y faire fortune. Malheureusement, les nouveaux habitants n’ont pas su éviter ce qui cause toujours la misère du cultivateur chinois. Les arbres qui couvraient les montagnes ont déjà disparu ; c’est à peine si quelques troncs calcinés indiquent encore l’emplacement de ces forêts magnifiques où, depuis tant de siècles, les fauves prenaient leurs ébats. Dans vingt ans, la pluie, tombant sur ces montagnes dénudées, entraînera pierres et sable et en couvrira la plaine qui sera, par le fait même, rendue impropre à la culture. Le Chinois de Mandchourie ne voit que le profit immédiat ; il ne se préoccupe pas de l’avenir : c’est là son grand défaut. Il en souffre, mais ne s’en corrige jamais.
« Les deux autres sous-préfectures, fondées en même temps que Tao-lou, sont siuées à l’est. Quelques familles chrétiennes, immigrées ou originaires du pays, s’y sont déjà établies et nous font espérer que, là aussi, la foi s’implantera. La ville de Da-ka-ta, distante de 9 lieues de Tao-lou, a déjà son petit oratoire, depuis trois mois.

« A 100 lieues de Moukden, dans la direction du nord-ouest, le gouvernement chinois vient, par suite d’un arrangement avec le roi mongol, seigneur du pays, d’obtenir la cession de toute une contrée qui, jusqu’ici, servait de pâturages. Cet immense territoire est livré à l’agriculture et distribué aux Chinois. Plusieurs dizaines de familles chrétiennes, pressées par la misère, ont quitté leurs villages pour aller s’y établir. Éparpillées dans une région grande comme plusieurs départements de la France, elles n’ont pu, jusqu’à ce jour, recevoir la visite du missionnaire. Tout le pays, placé au civil sous la juridiction du gouverneur de Moukden, appartient, par le fait même, au vicariat de la Mandchourie méridionale. Nos missionnaires ne sont donc pas près de manquer de place pour évoluer ; mais, hélas ! malgré toute la peine que la plupart d’entre eux se donnent, il est des projets qu’ils ont caressés longtemps et que, finalement, ils ont dû abandonner, à cause des difficultés que présentait leur réalisation. En Mandchourie, pour se transporter d’une chrétienté à l’autre, les distances sont longues, les routes n’ont de route que le nom, et le climat est excessivement dur. Depuis quelques années surtout, les voyages sont devenus plus pénibles et plus coûteux. D’un autre côté, la persécution ayant fait table rase de nos églises, résidences, écoles et orphelinats, il faut relever les ruines, et ce devoir incombe souvent à un confrère qui n’a jamais rien construit de sa vie. Les matériaux sont rares et se vendent fort cher ; les ouvriers exigent un salaire dix fois plus fort que celui dont ils se contentaient il y a sept ou huit ans, et, à la moindre observation, ils abandonnent le chantier. Voilà une des suites regrettables de la guerre russo-japonaise. Elle n’est pas la seule.
« En effet, la Mandchourie, autant que n’importe quelle autre province de Chine, est lancée dans la voie du progrès. Les moindres villages ont une école, où le maître enseigne à ses élèves les sciences modernes, qu’il a étudiées lui-même dans un livre nouvellement édité. A la campagne, c’est la pagode qui est transformée en école. A Moukden, nous avons de vrais palais scolaires, construits à l’européenne. Les élèves qui les fréquentent sortent souvent pour faire l’exercice. A leur costume, à leur démarche, on les prendrait pour des soldats japonais, n’était la tresse de cheveux qu’ils conservent précieusement.
« Pour bâtir de belles écoles, pour payer les maîtres et nourrir les élèves, il fallait de l’argent. Le gouverneur en a cherché et en a trouvé. Il a vendu les terres de l’empereur et a remesuré celles des particuliers, car les premiers colons de la Mandchourie avaient eu soin d’arrondir leurs propriétés. Ils ont dû rendre ce qu’ils avaient usurpé, ou payer, argent comptant, le droit de le garder.
« Ces ressources épuisées, le gouverneur a mis de nouveaux impôts à l’étude. Tout récemment, je rencontrai un voiturier, muni d’une plaque en cuivre assez semblable à celle des gardes champêtres de nos communes de France. L’individu, voyant que je le regardais avec curiosité, s’avança vers moi pour me permettre d’examiner de près la médaille qu’il portait. J’y lus ce qui suit :
« Trente-deuxième année du règne de Kouang-siu. Bureau général des contributions de « Moukden. Permis de circulation dans la province, pour une voiture comportant plus de cinq « attelages. Prix : cinq dollars, pour cette année. »
« Nos pauvres Chinois commencent à s’apercevoir que le progrès leur coûte très cher. Et, en vérité, je ne crois pas qu’ils en aient pour leur argent.
« Le gouverneur, outre la fondation de nouvelles écoles, nourrit encore beaucoup d’autres projets. Il a vu le Japon grandir et se développer d’une manière étonnante : il voudrait que la Chine fût, elle aussi, une grande nation. Il réussit surtout à faire des mécontents. Comme la religion catholique n’est pas opposée au progrès, nous espérons que nos œuvres ne souffriront pas du mouvement qui se dessine en Chine, mais il faudrait avoir le moyen de les étendre davantage, pour que le peuple pût se faire une idée vraie de l’esprit qui les anime.

« L’église de Tie-ling est achevée. On vient d’ajouter une aile au séminaire de Moukden et, dans plusieurs localités, les missionnaires ont construit des oratoires qui ne laissent rien à désirer. Dieu aidant, la Mandchourie méridionale reverra les beaux jours d’avant la persécution.
« Les religieuses de la Providence de Portieux ont ouvert, cette année, une nouvelle maison à Leao-iang. »



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