| Année: |
1906 |
| Pays: |
Chine |
| Mission: |
Mandchourie septentrionale |
| Rédacteur: | Mgr Lalouyer |
III. — Mandchourie septentrionale
Population catholique 14.924
Baptêmes d’adultes 1.718
Conversions d’hérétiques 5
Baptêmes d’enfants de païens 1.204
____
« L’année 1905 avait débuté pour nous sous de tristes augures, écrit Mgr Lalouyer. Après la bataille de Moukden, les Russes, refoulés par les Japonais, étaient entrés dans la province de Ghirin, et notre mission pouvait devenir, d’un jour à l’autre, le théâtre de sanglants combats. Les autorités chinoises, avec lesquelles nous étions déjà en bonnes relations, se rapprochaient davantage encore du vicaire apostolique et des missionnaires, espérant trouver auprès d’eux aide et protection en cas de besoin.
« Les chefs de district surent mettre à profit cette sympathie des magistrats, pour étendre le règne de Notre-Seigneur, et une abondante moisson d’âmes récompensa les efforts de leur zèle. C’est ainsi qu’au 15 août 1905, j’étais heureux de vous annoncer 1.924 baptêmes d’adultes.
« Les résultats du dernier exercice sont un peu moins consolants, il est vrai, mais, si l’on considère les difficultés contre lesquelles les missionnaires ont eu à lutter depuis un an, on est étonné qu’ils aient réussi à baptiser 1.718 adultes, dont 87 seulement à l’article de la mort. Ils ont, en outre, converti 5 hérétiques et ouvert le ciel à 1.204 petits païens moribonds.
« Les difficultés auxquelles je fais allusion sont venues du changement simultané des deux gouverneurs, de Ghirin et de Tsitsicar.
« Les anciens gouverneurs faisaient preuve de sincérité et de justice à l’égard de nos chrétiens : ils n’avaient ni haine ni défiance à notre endroit. Ils donnaient à leurs subalternes des ordres sévères, afin de nous assurer une protection efficace. Dans leurs rapports avec nous, grandis et petits mandarins se montraient pleins de déférence. S’élevait-il quelque différend entre chrétien et païen, les tribunaux examinaient l’affaire avec impartialité et la jugeaient avec promptitude ; nous n’avions donc qu’à nous féliciter d’un tel régime.
« Hélas ! il nous accommodait trop bien pour pouvoir durer toujours. Les nouveaux gouverneurs, à peine installés, ont inauguré un régime tout à fait opposé à l’ancien. Animés l’un et l’autre d’une haine profonde contre les Européens, ils l’ont communiquée à leurs subordonnés, qui la font retomber sur les chrétiens, amis des Européens et, par conséquent, ennemis de l’Empire aux yeux des autorités locales. Devant les tribunaux, les chrétiens ont toujours tort, les païens toujours raison. Parfois, le magistrat ne prend même pas la peine d’entendre les parties : il suffit à la partie païenne de dire que l’autre partie est chrétienne pour obtenir gain de cause. Est-il surprenant, après cela, que les infidèles hésitent à se convertir, et que le nombre des baptêmes, en 1906, soit inférieur de plus de 200 à celui de 1905 ?
« Si, dans beaucoup d’endroits, nos néophytes ont eu à souffrir de véritables dénis de justice de la part des mandarins, il s’est passé à Pétouné, où réside M. J. Maillard, un fait monstrueux qui mérite d’être raconté :
« A la suite d’un pillage accompagné de meurtre, écrit M. Maillard, un de mes « catéchumènes, nommé Ki-Ieou, fut dénoncé comme coupable par un des inculpés et arrêté « immédiatement. Les inculpés étaient au nombre de quatre, tous païens, bien entendu. Ils « furent relâchés l’un après l’autre, moyennant finance, et Ki-Ieou resta seul en prison. Mis à « la torture, sur l’ordre du chef des satellites, le malheureux, vaincu par la souffrance, avoua « tout ce qu’on voulut lui faire avouer.
« Quand j’appris que ce catéchumène, dont la conduite était irréprochable, avait été arrêté « et soumis à d’affreux tourments, j’envoyai mon domestique demander des explications à « l’intendant de la préfecture. On me fit répondre que Ki-Ieou n’avait pas pu être torturé, car « le chef des satellites n’a point le droit de mettre un prisonnier à la torture ; que néanmoins, « on allait procéder à une enquête.
« Là-dessus, mon domestique va trouver le chef des satellites, qui se met à le maudire et à « blasphémer la religion. Non content de cela, il appelle huit hommes pour torturer de « nouveau Ki-Ieou. Mon domestique se sauve. Au dire de trois témoins païens, cette seconde « torture infligée à Ki-Ieou fut horrible.
« Sur ces entrefaites, un gentleman autrichien, correspondant de guerre, arrive chez moi et « envoie sa carte au préfet de la ville, qui lui annonce sa visite pour le lendemain. Je n’avais « pas encore eu l’occasion de voir ce haut magistrat.
« Le préfet se présente à l’heure dite chez moi, et je profite de l’occasion pour me plaindre « à lui, devant le baron de Kindor, de la cruauté du chef des satellites à l’égard de mon pauvre « catéchumène. Il répond, avec un sourire, qu’il va s’occuper sérieusement de cette affaire. Le « menteur ! il avait déjà interrogé Ki-Ieou et lui avait dit : « Je ne sais si tu es coupable du « crime qu’on te reproche, mais avoue... — Grand homme, réplique le catéchumène, j’ignore « ce dont il s’agit. Seule, la douleur m’a arraché des aveux. Je suis connu dans le quartier « ouest de la ville, faites une enquête. — Avoue, reprend le mandarin, sans quoi c’est la « torture » Ki-Ieou tient bon ; on le torture, pour la troisième fois, d’une façon atroce.
« Le préfet était à peine rentré chez lui que j’appris qu’au lieu de faire l’enquête promise, il « allait faire décapiter le prisonnier. Je lui écris une lettre pour protester contre l’acte barbare « qu’il va commettre ; je le prie de porter le cas au tribunal du gouverneur, et, si mes « supplications ne le fléchissent pas, de m’autoriser au moins à baptiser «Ki-Ieou, avant son « supplice.
« Il me répond en propres termes : « Ne vous impatientez pas ; je connais les torts du chef « de mes satellites ; il en sera puni. Quant à Ki-Ieou, je n’ai pas la moindre preuve de sa « culpabilité et il sera libre bientôt. »
« Une demi-heure après, la tête de Ki-Ieou était tombée.
« Trompé par la fourberie du préfet, je n’ai pas baptisé ce pauvre Ki-Ieou, mais tout le « monde a admiré le courage avec lequel, sous les imprécations des satellites, le catéchumène « n’a cessé de répéter : « Je meurs parce que je suis chrétien. Notre religion ne subit aucun « déshonneur de ma mort, car je n’ai jamais fait de mal à personne. C’est la torture qui m’a « arraché des aveux. »
« Averti de l’exécution sommaire de Ki-Ieou, j’ai demandé au « tao-tai » de Ghirin une enquête qui a été accordée. Elle sera faite par un grand mandarin et M. Lacquois, mon délégué pour la circonstance. Notre confrère est arrivé depuis vingt jours à Pétouné mais le délégué du gouverneur n’a pas encore paru. C’est à se demander si, en haut lieu, ou n’approuve pas la conduite du préfet et du chef des satellites.
« Dieu veuille que l’enquête, qui se fera bientôt, tourne à la honte de ces deux hommes, dont la cruauté est sévèrement blâmée par tous les honnêtes gens.
I. — PROVINCE DE GHIRIN
« Le 12 décembre 1905, j’ai commencé ma tournée pastorale dans la province de Ghirin. J’avais avec moi M. Lacquois, chef du district de Kou-iu-chou. Pendant quinze jours, j’ai parcouru les postes fondés par ce zélé missionnaire.
« Les fatigues du voyage furent largement compensées par le bonheur que j’éprouvai en voyant le nom de notre Dieu connu, aimé et glorifié dans des parages où, il y a quelques années à peine, on ne connaissait même pas le nom de notre sainte religion.
« M. Lacquois a baptisé, depuis un an, 72 adultes, à Kou-iu-chou ; 76, à Ou-keu-chou ; 31, à Che-teou-tcheng ; 92, à Ta-ling ; 51, à Ou-tchang-ting. Total : 324 baptêmes, dont 9 à l’article de la mort.
« A Koung-peung-tse, beaucoup de convertis savent déjà le catéchisme, mais le missionnaire n’a pas jugé à propos de les baptiser, parce que les femmes ne sont pas suffisamment préparées. Il a bien agi en cela, car la conversion d’une famille n’est jamais bien assurée tant que la femme reste païenne.
« M. Lacquois a pris une autre mesure très louable. Il a fortement insisté pour que les nouveaux chrétiens envoyassent leurs vieux parents à l’école. Ses exhortations ont produit un bon effet, et il a eu la joie de voir, assis sur les bancs des écoles de son district, des élèves, hommes et femmes, de soixante-dix, soixante-quinze, soixante-dix-neuf et quatre-vingt-deux ans. Il. en a baptisé 8 ou 9.
« Six nouveaux postes ont été fondés par lui, depuis le 1er janvier : Ta-pa-hao. King-chan-pou, Ta-sin-li-touen, Hei-lin-tse, Ou-tchang-pou, Lan-tsai-kiao. Je viens de lui donner, comme auxiliaire, le P. Jean Li, jeune prêtre indigène, ordonné le 9 septembre dernier.
« Le 3 janvier 1906, j’arrivai à Ou-kia-tchan, résidence de M. Stœffler.
« Ce district, rapproché de Petouné et placé sous la juridiction du préfet, bourreau de Ki-Ieou, s’est ressenti des tristes événements dont Petouné a été le théâtre.
« Un certain nombre de catéchumènes, qui, naguère encore demandaient avec instance le baptême, n’osent plus se faire baptiser. Voilà pourquoi M. Stœffler n’a enregistré que 170 baptêmes d’adultes : 77, à Ou-kia-tchan ; 45, à Pei-ki-tchang, station fondée l’hiver dernier ; 21, à Kao-chan-touen ; 21, à Iu-chou-keou et ailleurs.
« Après avoir donné la confirmation à Ou-kia-tchan et béni la jolie petite église de M. Stœffler, je me dirigeai vers Pei-ki-tchang. Ce poste ne date que de quelques mois et promet déjà beaucoup. Je passai deux journées délicieuses au milieu des néophytes, si heureux de voir l’évêque et je me mis en route pour Petouné, préfecture située à 18 ou 20 heures de Pei-ki-tchang.
« Je m’arrêtai à San-kia-ouo-peung, où je passai une soirée en compagnie de M. Maillard. Le lendemain, 12 janvier, dans l’après-midi, j’étais reçu solennellement à Petouné par le préfet et ses subordonnés. M. Maillard m’accompagnait.
« Ma visite fit le plus grand plaisir aux chrétiens anciens et nouveaux. J’exhortai les premiers à donner le bon exemple, et les seconds à se disposer sérieusement au baptême.
« M. Maillard me quitta, le 15 janvier, pour préparer les confirmands de San-kia-ouo-peung, où la confirmation eut lieu le 16.
« Cette année, le district de Petouné a été bouleversé plus que n’importe quel autre.
« Chrétiens et païens, dit M. Maillard, attendaient avec impatience l’arrivée d’un mandarin « chinois qui, croyait-on, mettrait un terme aux vexations des Mandchoux. Cet homme, qui « était attendu comme un libérateur, s’est montré cruel pour les païens eux-mêmes, et, en « moins de trois mois, il a réussi, sous le masque de l’amitié, à disperser les brebis de mon « troupeau, en manœuvrant avec une perfidie que je n’ai jamais rencontrée chez aucun autre « mandarin.
« Ce n’est pas sur 67 baptêmes d’adultes que je comptais, mais sur 140. Que la sainte « volonté du bon Dieu soit faite ! »
« Le 18 janvier, arrivée à Kao-chan-touen. Du 20 au 26, séjour à Neung-an, chez M. Faure. Ce cher confrère a été remplacé depuis par M. Pic, et chargé de fonder le district de Ien-ki-kang. M. Faure et M. Pic ont baptisé 63 adultes, à Neung-an.
« Je me reposai quelques jours dans notre chrétienté de Siao-pa-kia-tse, car je me sentais à bout de force et souffrais, en outre, d’un gros rhume.
« Le 2 février, il y eut messe chantéc avec diacre et sous-diacre, et confirmation de 90 personnes après la messe.
« M. Gérard qui a pris la place de M. Cubizolles à la tête du district de Siao-pa-kia-tse, après la Saint-Joseph, accuse 14 baptêmes d’adultes.
« Le 3 février, à mon entrée dans le joli bourg de Se-kia-tse, je fus heureux de saluer le beau calvaire élevé par les chrétiens de M. Sandrin, au milieu de la grande place de leur village.
« De Se-kia-tse, où M. Sandrin a régénéré 25 adultes, je me rendis à Chouang-tcheng-pou et y confirmai une dizaine de néophytes. De là, je visitai les divers postes du district de Fou-loung-kiuen confié au zèle actif de M. Dubos, qui compte 100 baptêmes d’adultes.
« De Fou-loung-kiuen, je suis retourné à Siao-pa-kia-tse pour l’examen des élèves du collège. J’ai passé au milieu d’eux la fête de l’Apparition de la très sainte Vierge à Lourdes. Le 15 février, j’étais à la procure de Kouan-tcheng-tse, où je rencontrai les nouveaux confrères que M. Gérard était allé chercher à Ing-tse.
« Le 24 février, je partais pour I-toung-tcheou, en compagnie de M. Laveissière. Nous restâmes quelques jours chez M. Gérard, chef du district. La confirmation eut lieu le 28. Le 1er mars, après la cérémonie des Cendres, nous prenions la route de Mouo-pan-chan. Nous dinâmes à Ing-tcheng-tse, nouvelle chrétienté sur la limite des deux provinces de Ghirin et de Moukden. Le soir, nous reçûmes l’hospitalité dans une famille de nouveaux chrétiens, perdue au milieu des bois. Deux années auparavant, j’avais déjà passé une nuit chez ces braves gens. Nous fûmes tous heureux de nous revoir.
« Le lendemain, j’arrivai à Mouo-pan-chan. A 2 lieues de la ville, je vois venir une troupe de cavaliers. Les autorités civiles et militaires sortent de la ville, me souhaitent la bienvenue et m’invitent à boire le thé. On se remet bientôt en route, et je ne tarde pas à apercevoir une belle tour qui me rappelle celle de l’ancienne église de Moukden. C’est la tour de la nouvelle église, bâtie avec beaucoup de goût par le P. Augustin Jen.
« Je fis la bénédiction solennelle de cet édifice à trois nefs, le lendemain de mon arrivée. Le 5 mars, je donnai la confirmation à 98 néophytes. Le P. Augustin a su réparer les ruines accumulées dans son district par la persécution des boxeurs. Il a fondé plusieurs nouveaux postes, où il y a des écoles pour les garçons et les filles. Chaque année, il baptise un bon nombre de catéchumènes : au cours de cet exercice, il en a baptisé 140, et le chiffre de ses chrétiens est actuellement de 1.108.
« Le 10 mars, j’étais de retour à Ghirin. Ma tournée pastorale avait duré trois mois, pendant lesquels je n’avais cessé de prêcher, de faire le catéchisme et d’entendre les confessions. Mon corps était brisé de fatigue, mais mon âme débordait de joie, car il m’avait été donné de confirmer dans la foi 1.071 néophytes. »
Mgr de Raphanée, passe ensuite en revue les districts de la province de Ghirin dont il n’a pas été parlé, et ceux de la province de Tsitsicar. Nous nous bornerons à citer les chiffres et à reproduire les faits les plus intéressants du rapport de Sa Grandeur :
Nombre des baptêmes d’adultes :
Ghirin 19
A-che-heu 80
Pin-tcheou 51
Kouan-tcheng-tse 68
Ien-ki-kang 54
Tcha-lou-heu 99
Pei-lin-tse 125
Hou-lan 130
Pa-ien-sou 87
Iu-king-kai 37
M. Monestier, après un procès qui n’a pas duré moins de dix-huit mois, a pris possession de la ville d’Ache-heu et y a fixé sa résidence, le 11 août dernier. Il était accompagné, à son entrée dans la ville, par le capitaine Schitchagoff, que le lieutenant-colonel russe avait envoyé à sa rencontre avec 20 cavaliers, pour lui souhaiter la bienvenue. L’oratoire, la résidence du missionnaire et les écoles sont fort bien aménagés, dans cette ville d’où la religion catholique semblait exclue jusqu’à ce jour.
Il y a un an, les chrétiens de Harbine avaient promis à Mgr Lalouyer de construire, à leurs frais, une église et une maison pour le missionnaire. C’est chose déjà faite, ils ont tenu parole.
Ceux de Kin-iuen-tcheng ont réparé leur église, la résidence du missionnaire et leurs écoles de garçons et de filles. Des écoles ont été construites à Iuong-tse-iuen et à Tongchan ; un oratoire, à Fei-heu-tou.
Tout en surveillant bâtisses et réparations diverses, M. Monestier a trouvé moyen de baptiser 80 adultes et d’administrer la nouvelle station de Ningouta avec ses nombreuses succursales : San-tcha-keou, Mou-ni-heû-tse, Iei-heu, Toung-king-tcheng, Sin-kouan-ti, etc.
Ce cher confrère ne pourrait pas résister bien longtemps à un pareil surmenage. « Il est bon « d’aller de l’avant, toujours de l’avant, écrit-il ; toutefois, j’en suis arrivé à un point où ma « charge est vraiment trop lourde pour un seul homme. Les deux postes de Ningouta et de « San-tcha-keou réclament chacun leur missionnaire. »
La fondation du district de Chouang-tcheng-pou ne date que d’un an, et M. Boutin, qui en est le premier titulaire, n’a pu occuper son poste que dans la première quinzaine de janvier 1906.
« A mon arrivée à Chouang-tcheng-pou, écrit notre confrère, les troupes russes y prenaient « leurs quartiers d’hiver. Kouropatkine et son état-major occupaient la station du chemin de « fer, située à une lieue des remparts.
« On m’avait dépeint le général en chef comme un orthodoxe fervent, peu sympathique « pour les catholiques : c’est pourquoi j’hésitais à lui faire visite. D’un autre côté, comme je « venais de me fixer dans un pays occupé par les armées du tsar, je devais, pour éviter des « désagréments, me mettre en rapport avec les autorités militaires. Cinq jours après mon « installation, je me décidai donc à faire visite au général. Je lui demandai par lettre une « entrevue. La réponse ne se fit pas attendre : je serais reçu avec plaisir. Introduit près du « général, je me trouvai immédiatement à l’aise. J’étais en présence d’un homme très simple « et très sympathique tout à la fois. La conversation dura une bonne demi-heure ; nous « parlâmes de la Mandchourie et de la France. Le général a un grand amour pour notre patrie.
« Il me retint à dîner pour le soir. Pendant le repas, il me questionna sur mon installation, « s’informa si j’étais bien logé, si mon église était convenable. Il voulait, ajouta-t-il, que les « soldats catholiques, qui étaient en ville, vinssent près de moi remplir leurs devoirs religieux. « Je lui répondis que, arrivé depuis peu à Chouang-tcheng-pou, ma maison laissait beaucoup « à désirer et qu’il me fallait attendre le printemps pour améliorer mon installation. Puis il fut « question d’autre chose.
« Après le dîner, le général donna l’ordre de me reconduire en voiture à ma résidence ; « mais je fus bien étonné de voir un colonel prendre place à côté de moi dans la voiture. « Naturellement, j’invitai l’officier à entrer un moment chez moi : il accepta sans se faire « prier. J’ai su depuis qu’il avait été envoyé par le général en chef pour voir de ses yeux l’état « de ma résidence. Quelques jours plus tard, je vois arriver toute une équipe de soldats russes « qui sont chargés d’arranger ma maison . Pendant une dizaine de jours, ces braves soldats ont « travaillé pour moi, les uns tapissant les murs et organisant des poêles à la façon des Russes, « les autres calfeutrant portes et fenêtres. Le papier des fenêtres fut remplacé par des carreaux. « On devait aussi m’orner l’oratoire, mais le départ précipité de Kouropatkine pour la Russie « empêcha l’exécution du projet. Inutile d’ajouter que tous les frais de réparation de ma « résidence ont été à la charge du général. »
M. Boutin n’a que 45 chrétiens baptisés dans son district, mais il a beaucoup de catéchumènes — 35 garçons et une dizaine de filles fréquentent déjà les deux écoles de Chouang-tcheng-pou.
Le P. Joseph Tien a remplacé M. Mutillod à la tête du district de Pin-tcheou. Ce bon prêtre indigène annonce 51 baptêmes d’adultes. Sa gerbe, dit-il, sera mieux fournie l’an prochain.
A Kouan-tcheng-tse, M. Monnier, provicaire et procureur de la mission, voit son petit troupeau s’augmenter d’année en année. A la fin de 1903, il se composait de 124 chrétiens ; or, il en compte aujourd’hui 236.
« J’ai eu, dit-il, jusqu’à 3.000 et 4.000 soldats polonais à la messe, le dimanche. Pendant « la semaine, c’était un va-et-vient de soldats qui arrivaient par groupes, soit pour entendre la « messe, soit pour adorer le saint-sacrement, soit pour faire le chemin de la croix. Quel bon et « religieux peuple que ce peuple polonais !
« J’ai admiré surtout la piété fervente d’un colonel, qui peut être comparé au général de « Sonis. Six mois durant, il n’a pas manqué une seule fois de venir à l’église au point du jour, « pour adorer Notre-Seigneur dans la sainte Eucharistie. La distance à parcourir était de 4 « kilomètres et, à certains jours, le froid atteignait 30o. Ce saint officier faisait la communion « quotidienne et restait en prières une bonne partie de la matinée.
« L’heure du service venue, il se trouvait toujours à son poste. Chéri de ses soldats, estimé « de ses chefs, il aimait son métier. La dernière semaine qu’il a passée à Kouan-tcheng-tse, il « a voulu me servir la messe, chaque jour et en grande tenue. Je n’oublierai jamais le souvenir « de ce soldat, non moins pieux que brave. »
M. Faure, chargé d’organiser un nouveau district dans le sud-est de la mission, à une centaine de lieues de Ghirin, a visité les chrétiens et les catéchumènes de Ien-ki-kang. Il a fondé, en quelques mois, les postes de Houen-tsouen, Touen-houa-hien, Mao-chan-tsien, Si-kang, Pai-tsao-keou et Leang-souei-tsinen-tse. Ces nouvelles stations ont été dotées d’un oratoire et d’une école, grâce à la générosité des néophytes et au savoir-faire de M. Faure.
A Si-kang, la grande famille Feung, qui avait demandé le catéchuménat depuis plusieurs années et dont presque tous les membres sont déjà baptisés, se fait remarquer par ses excellentes dispositions et a groupé autour d’elle un bon nombre de familles de catéchumènes, qui auront à cœur d’imiter ses bons exemples.
De même, une famille de fervents chrétiens, venue du Leao-tong a réuni, dans la riante vallée de Pai-tsao-keou, une quinzaine d’autres familles, qui toutes ont demandé le catéchuménat et promettent de persévérer.
« La moisson s’annonce abondante partout, écrit M. Faure ; operarii autem pauci, les bras « manquent pour la recueillir. Dans un pays comme celui-ci, où les routes ne sont guère « praticables qu’en hiver, nous ne pouvons suffire, le P. Stanislas et moi, à la tâche qui nous « incombe. Et cependant, toute cette immense contrée du sud-est semble prête à s’ouvrir au « catholicisme. »
II. — PROVINCE DE TSITSICAR
L’administration du district de Pei-lin-tse a été très difficile, cette année. M. Roubin a visité plusieurs fois ses chrétientés du sud, de l’est et de l’ouest, mais il a dû renoncer à visiter celles du nord, à cause des brigands qui étaient et sont encore absolument maîtres du pays.
Ces brigands exercent leurs déprédations par bandes de 50, de 100, de 200 hommes. Ils font le plus grand nombre de prisonniers possible. Si le prisonnier est simplement à l’aise sous le rapport de la fortune, il doit fournir, pour sa rançon, des habits, des fusils et des cartouches. S’il est riche, on exige de lui des centaines et des milliers de taels. M. Roubin connaît un riche propriétaire qui, saisi par les brigands, a été obligé de leur verser plus de 80.000 francs pour recouvrer sa liberté. Si la famille du prisonnier n’a pas payé la rançon au jour fixé, le malheureux est mis à mort.
Ce qui rend les pillards si redoutables, c’est qu’ils sont tous armés de fusils à tir rapide, tandis que les troupes régulières et les gardes nationales n’ont à leur opposer que de vieux fusils. Aussi les bandits ont-ils eu le dessus dans la plupart des rencontres.
Au milieu de ces batailles et de ces pillages, la nouvelle chrétienté de Toung-ken est restée absolument indemne, grâce à la protection de saint Joseph, son patron. Attaquée une première fois par 80 brigands, elle les repoussa en leur infligeant des pertes sensibles. Une autre fois, elle vit ses terres envahies par 300 pillards, et les chrétiens, trop faibles pour résister, se disposaient déjà à fuir, quand le chef de la bande leur fit dire qu’ils n’avaient rien à craindre. En effet, la bande continua son chemin sans rien emporter, sans rien détruire et même sans passer par le village, qui était sur sa route. Les néophytes de Toung-ken, auxquels M. Roubin avait recommandé de réciter en commun, tous les soirs après la prière, les litanies de saint Joseph, ont vu là une preuve de la protection de leur saint patron, et se sont engagés à construire une grande église en son honneur, dès que le calme sera rétabli.
Le missionnaire et ses chrétiens ont beaucoup souffert aussi de l’hostilité du nouveau gouverneur de Tsitsicar. Cet homme, par extraordinaire, n’est pas Mandchou ; il est Chinois et lettré du sud. Son idéal serait d’anéantir la religion catholique s’il le pouvait. Il a ordonné à tous les mandarins de considérer les chrétiens comme de vrais parias et de ne jamais leur rendre justice.
Toutes ces difficultés n’ont pas empêché M. Roubin de baptiser 125 catéchumènes. Ses écoles ont été fréquentées par 175 adultes, depuis un an.
Dans le district de Hou-lan, M. Bourlès a eu à lutter contre les mêmes difficultés que M. Roubin, mais ses écoles de Hou-lan, de Souang-miao-tse et de Siao-in-chan sont demeurées ouvertes, ce qui lui a permis de régénérer 130 catéchumènes. « Les demandes de conversion ne cessent pas d’affluer », dit-il.
Il raconte un fait qui prouve comment la divine Providence protège les bons chrétiens.
« Un jour, des brigands, au nombre d’une centaine, se réfugient dans le vaste enclos d’une « excellente famille chrétienne. Impossible de les chasser, car un bataillon de soldats russes « les suit de près et a mission de les exterminer. Le village est païen : seule, cette famille est « chrétienne. Les cosaques entrent bientôt dans le bourg. Les brigands se préparent au combat. « Chacun d’eux est à son poste, le doigt sur le chien du fusil.
« A ce moment d’angoisse, toute la famille chrétienne tombe à genoux pour prier à voix « basse, tandis que le maître de maison, les larmes aux yeux, se promène dans la cour et « supplie les bandits de ne pas tirer ; eux, n’attendent que le mot d’ordre de leur chef pour « faire feu sur les cosaques. Ces derniers fouillent les maisons, l’une après l’autre, excepté « celle de la famille où les brigands se sont réfugiés.
« Les soldats russes s’éloignent bientôt et se dirigent vers un autre village, plus grand et « plus riche. L’espérance renaît alors dans le cœur des brigands, et ils se livrent à des accès de « joie qui tiennent du délire. Ils félicitent la famille de son sang-froid, ajoutant que le Dieu des « chrétiens les a sauvés, eux qui n’ont jamais accompli une bonne action.
« Ceci se passait le samedi saint, juste le jour où la famille se préparait à venir passer la « fête de Pâques à Houlan. »
M. Delpal, occupé à construire l’église de Pa-ien-sou, n’a pu préparer que 87 adultes au baptême. M. Guérin en a préparé 37 à Iu-king-kai.
Le 9 septembre 1906 a été un jour de fête pour la mission de Mandchourie septentrionale : elle voyait 4 de ses clercs élevés à la dignité sacerdotale. « L’enfer en a frémi sans doute, dit « Mgr de Raphanée, mais notre mère la sainte Église s’en est réjouie, dans l’espérance que « nos jeunes recrues vont travailler avec zèle à augmenter le nombre de ses fils. »
Le grand séminaire de Ghirin ne compte plus que 3 théologiens. Ils travaillent avec ardeur sous la direction de M. Samoy, mais c’est dans trois ou quatre ans seulement qu’ils pourront prêter leur concours aux missionnaires.
Le nombre des élèves du petit séminaire de Siao-pa-kia-tse est de 29. Tous donnent satisfaction à leurs dévoués supérieur et professeur, MM. Cubizolles et Lavessière.
Il faut dire la même chose des 15 élèves de l’école préparatoire de Si-ki-tchang, qui, eux aussi, font la joie de M. Mutillod.
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