| Année: |
1906 |
| Pays: |
Chine |
| Mission: |
Thibet |
| Rédacteur: | Mgr Giraudeau |
VI. — Thibet
Population catholique 2.020
Baptêmes d’adultes 89
Baptêmes d’enfants de païens 179
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« L’an dernier, à pareille époque, écrit Mgr Giraudeau, je me disposais à partir pour Bathang et Yerkalo, en compagnie de M. Grandjean. Notre voyage, s’effectuant au lendemain de la prise de Bathang et de la dispersion des lamas, qui étaient effrayés mais non anéantis, aurait pu être entravé de bien des façons. Grâce à Dieu, il ne donna lieu à aucun incident fâcheux. Les autorités chinoises, civiles et militaires, tinrent à nous donner une haute idée de leur progrès dans la civilisation. Au lieu des soldats insolents du général Hia, qui m’avaient jadis poursuivi de leurs invectives à Bathang nous trouvâmes les soldats du général Ma, qui furent tout à fait corrects. Ce général, qui est mahométan, ayant donné l’ordre aux garnisons échelonnées sur la route de nous rendre les honneurs militaires, ses subalternes ne pouvaient que se montrer polis à notre égard : le haut délégué civil et militaire, Tchao-Eul-Fong, et son collègue Tsien, Tao-tay (intendant), imitèrent les bons procédés du général Ma, de sorte que le voyage, qui nous avait d’abord inspiré quelque inquiétude, se fit dans les meilleures conditions.
« A Bathang, nous ne rencontrâmes que des ruines. De la communauté chrétienne, déjà peu nombreuse avant la persécution, il ne restait que deux veuves et quelques enfants. Parmi les 9 chrétiens massacrés ou noyés dans la rivière, Koung-Fou-Hin, domestique de M. Mussot, mérite une mention à part. Au moment du danger, ce néophyte, originaire de Bathang, abandonna sa vieille mère, sa femme et ses enfants à la Providence, et voulut, à tout prix, partager le sort de son maître. Saisi près de Tchroupaling, peu après l’arrestation de M. Mussot, il fut reconduit en même temps que notre confrère à Bathang. Au lieu de l’exécuter avec les autres chrétiens, on le garda pendant trois semaines à la lamaserie, pour le faire apostasier. Chaque jour il eut à subir les assauts des lamas, des chefs indigènes et de toute sa parenté païenne, qui l’exhortaient à sauver sa vie, moyennant un acte quelconque d’apostasie. Comme il restait inébranlable dans sa foi, on le jeta à la rivière, du haut du pont situé près de la lamaserie ; mais les persécuteurs s’apercevant que, grâce à des efforts surhumains, le martyr allait atteindre la rive, ils se précipitèrent vers lui, l’assommèrent à coups de pierre et rejetèrent son cadavre au milieu des flots.
« Aucun vestige des corps de nos chrétiens, massacrés ou noyés, n’a pu être retrouvé.
« A mon grand regret, il ne nous a pas encore été possible de donner aux restes vénérés de nos confrères martyrs une sépulture convenable. M. Soulié a été inhumé provisoirement, à Yaregong, par M. Grandjean. Le corps de M. Mussot reste à l’ancien prétoire du mandarin civil, où nous l’avons trouvé. Dès que le poste de Bathang pourra être réoccupé par un confrère, nos deux chers massacrés seront enterrés honorablement dans l’ancien enclos de la mission. Le futur titulaire du poste habitera la résidence du second chef indigène, qui nous a été cédée par le vice-roi, à titre d’indemnité.
« A Yerkalo, l’oratoire, la résidence, l’école des catéchistes, etc., tout a été détruit jusqu’aux fondements. Grâce aux indications des chrétiens, nous avons découvert, sous les décombres, la tombe de M. Bénigne Couroux. Les persécuteurs avaient détaché la tête du corps pour s’en faire un jouet. Un enfant chrétien de huit ans, nommé Joseph, profitant d’un moment favorable, s’empara de cette relique et la cacha soigneusement. Nous l’avons réunie au corps et nous avons inhumé, une seconde fois, notre regretté confrère, avec toutes les cérémonies du rituel.
« Onze néophytes et catéchumènes ont été fusillés à Yerkalo ; deux autres sont morts de leurs blessures, peu après la persécution. A l’exception de deux ou trois catéchumènes, encore peu instruits, qui, sans avoir apostasié, n’ont pas montré le même courage que les vieux chrétiens, toutes les victimes des lamas à Yerkalo sont considérées, par nos chrétiens thibétains, comme de vrais martyrs. On reproche néanmoins à l’un de ces généreux témoins de Jésus-Christ d’avoir été un peu fier en face des bourreaux. En effet, l’idéal du martyre, pour nos néophytes, c’est de lever les yeux vers le ciel, de faire un grand signe de croix, de demander pardon pour ses bourreaux et de recevoir ainsi le coup de sabre ou de fusil qui fait s’envoler l’âme au ciel. Évidemment, ils n’ont pas lu les actes des martyrs de la primitive Église.
« Les corps des chrétiens massacrés furent jetés dans le Mékong, par grâce, et sur l’intervention pressante d’un chef thibétain ; les lamas auraient voulu les faire dévorer par les chiens.
« Un bon nombre de chrétiens de Yerkalo avaient réussi à se cacher et avaient ainsi échappé à la mort. Trompés par de faux amis, ils étaient revenus chez eux, les uns après les autres, croyant le danger passé. Or, tous devaient être exécutés après la prise d’Atentse. Fort heureusement, l’armée chinoise arriva à Bathang sur ces entrefaites ; les lamas et leurs troupes, qui se trouvaient à Yerkalo, se dispersèrent aussitôt. Les chrétiens étaient sauvés. Détail horrible : en attendant la prise d’Atentse, un lama nommé Bossouka, délégué de la lamaserie de Bathang, avait fait ouvrir toutes les tombes du cimetière chrétien de Yerkalo et jeter les cadavres au fleuve. Une centaine de tombes furent ainsi profanées. Les témoins disent que des défunts, enterrés depuis trois ans, furent trouvés intacts. Pour abréger cette abominable besogne, que des païens réquisitionnés étaient contraints de faire sous peine de mort, on brûla une partie des ossements.
« Les corps de MM. Dubernard et Bourdonnec ont été pareillement retrouvés et inhumés.
« A Tsekou et à Lou-tse-kiang, sept ou huit chrétiens seulement furent massacrés, si mes renseignements sont exacts.
« Afin de reprendre immédiatement possession de Yerkalo, j’y ai laissé M. Grandjean et suis revenu à Ta-tsien-lou, le 30 novembre.
« Le 13 décembre, je partais pour Tchen-tou, dans le but de régler, avec le vice-roi du Su-tchuen, les affaires qui n’avaient pas été arrangées à Bathang, avec Tchao-Eul-Fong. Grâce à l’appui que me prêta, en cette circonstance, M. Hauchecorne, gérant du consulat français, et aux démarches que notre très dévoué consul, M. Bons d’Anty, avait déjà faites en notre faveur à son passage à Pékin, un arrangement fut vite conclu et, dès le 11 janvier, je me mettais en route pour regagner Ta-tsien-lou. Malgré la fatigue qui m’accablait et le deuil qui planait sur la mission du Thibet, je n’avais qu’à remercier Dieu de l’heureuse issue des négociations.
« Cependant, au Yun-nan, où se traitait la question des indemnités pour le pillage de Tsekou et de Lou-tse-kiang, nous n’aboutissions à rien. Les autorités de cette province, mal disposées à notre égard, mettaient tout en œuvre, voire même la calomnie, pour entraver les pourparlers. Enfin, Un arrangement a été conclu au mois de juillet dernier. Là aussi, MM. Genestier et Théodore Monbeig ont été puissamment secondés par M. Leduc, consul de France.
« Préoccupé de l’isolement de M. Grandjean à Yerkalo, et de l’abandon dans lequel se trouvaient les chrétientés qui avaient souffert de la persécution, j’étais décidé à envoyer au Thibet proprement dit deux des missionnaires chargés de nos chrétientés chinoises. Les changements projetés allaient s’effectuer, lorsque, en trois jours, M. Assézat d’abord, puis M. Déjean, mon provicaire, moururent de la fièvre typhoïde, contractée au chevet des malades. En présence de tant de calamités, j’étais tenté de dire à Dieu, avec le saint homme Job : « Tœdet animam meam vitœ meœ : Je suis las de vivre. » Mais je reçus alors l’heureuse nouvelle de l’arrivée de deux nouveaux confrères.
« Au lendemain des bouleversements qui viennent de se produire au Thibet, il me semble utile, sans m’aventurer à faire de la politique, de dire quelle est la situation actuelle du pays. La grande lamaserie de Bathang est détruite, ses lamas sont dispersés, ses biens ont été confisqués par la Chine. Les deux grands chefs indigènes de Bathang, dont le premier portait le globule rouge, ont été décapités par ordre du général Ma ; leurs fils et petits-fils ont perdu le droit de leur succéder ; leurs biens ont passé aux mains des Chinois. Les chefs subalternes ont encouru les mêmes châtiments, et des mandarins chinois gouvernent maintenant le peuple thibétain. Il y a un bureau télégraphique à Bathang. Les salines de Yerkalo sont exploitées par les Thibétains, mais la Chine en retire de gros revenus pour l’entretien de sa milice. Plusieurs villages situés au nord de Bathang et appelés Déchoudung par les Thibétains, Tsy-tsen par les Chinois, ont été rasés : les hommes de ces villages ont été fusillés jusqu’au dernier. C’est là, en effet, que la lamaserie de Bathang avait levé des soldats pour massacrer mandarins chinois, missionnaires et chrétiens. Jamais aucune persécution n’éclata contre nous sans la participation des gens du Déchoudung. Bref, la principauté de Bathang est devenue territoire chinois.
« Malgré cette large brèche ouverte par la Chine au Thibet, le parti des lamas n’était pas vaincu. La grande lamaserie de Hiang-tsen, qui passait pour imprenable, refusa de se soumettre. Tchao-Eul-Fong, défié par elle releva le défi. Il s’en rendit maître le 9 juin, après six mois de siège. Le chef de la lamaserie, Pontso-Tchrapa, s’était pendu trois jours auparavant. Si les Chinois n’avaient pas réussi à enlever cette citadelle, les lamas des autres lamaseries se seraient mis de nouveau en campagne : les autorités chinoises ne se faisaient pas d’illusion à ce sujet. Présentement, comme on sait que Tchao-Eul-Fong ne fait jamais de quartier à ses ennemis, les lamas courbent humblement la tête devant lui, et le peuple ne paraît
plus disposé à se compromettre pour eux. Le premier chef indigène de Lythang, accusé d’avoir favorisé la cause de Hiang-Tsen, s’est enfui au loin pour sauver sa tête. Ses biens et ceux des autres chefs indigènes, qui l’ont suivi dans sa fuite, sont confisqués.
« Au point de vue de la liberté religieuse, les événements qui viennent de se passer ont une importance capitale. J’espère, avec la grâce de Dieu, que les conversions seront désormais plus nombreuses au Thibet.
« Je n’ai pas encore reçu de renseignements sur l’état actuel des districts de Bathang, Yerkalo, Tsekou et Lou-tse-kiang.
« Autour de la principauté de Ta-tsien-lou, il y a un mouvement assez considérable vers notre sainte religion. A Lythang, une vingtaine de familles ont demandé le catéchuménat. Nous venons d’acheter une maison dans cette localité. Au Heur Tchangou, nous avons aussi des prosélytes métis et thibétains ; de même, au Taou et au Kongser Maze. Au Tchangou, nous négocions pour nous procurer un terrain, et un chef de village nous a envoyé les noms de tous ses subordonnés pour les inscrire comme adorateurs. Nous avons encore des postulants au Kan-tse, au Tchoui, et même chez les Gols Seta. Au mois d’avril, j’avais envoyé le P. Hiong, prêtre thibétain, visiter ces diverses localités. Il fut bien reçu partout. Il remplace maintenant M. Déjean à Ta-tsien-lou, en dehors de la ville ; les marchands thibétains lui font de fréquentes visites. Tous sont fiers de voir un de leurs compatriotes devenu prêtre et missionnaire.
« Peu de temps après le voyage du P. Hiong dans la contrée dont je viens de parler, les protestants s’empressèrent de la parcourir à leur tour. Un de leurs adeptes de Ta-tsien-lou, qui s’était fait chasser de ces territoires thibétains, eut l’audace de promettre aux ministres la conversion en masse du Taou ; il alla même jusqu’à écrire aux notables de ce village. Peu après, ces notables nous envoyèrent une liste de plus de 60 familles qui voulaient se faire catholiques, et nous offrirent un terrain pour construire résidence et église. En même temps, la population instruite intentait un procès au prosélyte de l’hérésie et l’accusait devant le mandarin de Ta-tsien-lou. Par crainte de nous brouiller avec les ministres protestants, nous répondîmes aux postulants du Taou que nous nous occuperions d’eux, lorsque leur procès serait terminé, pas avant : car, s’ils ont le bon droit pour eux, l’accusé a bien certains griefs à leur reprocher. Nous espérons que le préfet, bien renseigné, ne se laissera pas trop influencer.
« Les sujets du roitelet de Ta-tsien-lou ne sont pas encore entrés dans le mouvement qui porte les païens vers le catholicisme. Plusieurs se disent arrêtés par la crainte de déplaire à leur chef. Celui-ci m’a bien dit qu’il ne se reconnaissait pas le droit d’empêcher les conversions et qu’il n’avait jamais rien fait dans ce sens, mais je ne crois guère aux paroles mielleuses de cet ex-lama. Je ne compte pas cette année, au nombre des adorateurs, les Thibétains qui ont été inscrits comme tels à Ta-tsien-lou, car il faut d’abord s’assurer de leur persévérance. Je ne compte pas non plus une centaine de familles chinoises de Sia-lou dont, jusqu’ici, nous n’avons pu nous occuper sérieusement, faute de missionnaires.
« Le gouvernement chinois s’opposant au rétablissement des lamaseries d’Atentse et de Tchamoutong, les confrères, chargés de la partie yunnanaise du vicariat, m’écrivent qu’ils retournent à leurs postes, pleins de confiance et d’espoir. Mais comment pourront-ils travailler à la conversion des païens, chacun d’eux ayant plusieurs chrétientés à rétablir ?
« Soixante-quatorze baptêmes d’adultes ont été administrés en territoire chinois, et 16 en territoire thibétain, à Yerkalo. En ce qui concerne l’administration des autres sacrements, le nombre des écoles, etc., les chiffres portés au tableau ne comprennent que les districts où la persécution n’a pas sévi.
« Sous le rapport matériel, je dois dire qu’une grande disette règne, depuis un an, sur tous les points occupés par l’armée chinoise. Lors de mon passage à Lythang, 2 livres et demie de mauvaise farine se vendaient une roupie. Au Tchangou, la récolte a été perdue, deux années de suite. Il a fait tellement chaud, cette année, que de nombreux villages, situés sur les rives du Tongho, ont vu leur moisson sécher sur pied, quand elle était encore en herbe. Les cultivateurs ont dû la remplacer par du sarrasin, pour ne pas mourir de faim.
« Au Thibet sud, l’année a été également très dure, et nos confrères attribuent à la famine la diminution des baptêmes d’adultes, au cours de cet exercice.
« A Mosymien, la dysentrie et le choléra font rage. Des familles entières disparaissent en quelques jours, et plusieurs néophytes sont morts sans sacrements. M. Valentin a visité récemment cette station, et les chrétiens se sont empressés de mettre leur conscience en règle avec le bon Dieu. A fame, peste et bello libera nos, Domine. »
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