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Rapport annuel des évêques

Année: 1908
Pays: Chine
Mission: Kouy-cheou
Rédacteur:Mgr Guichard

CHAPITRE IV
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GROUPE DES MISSIONS DU SUD
DE LA CHINE

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I. ― Kouy-cheou

Population catholique 25.728
Baptêmes d’adultes 1.472
Baptêmes d’enfants de païens 4.713
Conversions d’hérétiques 10
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Le coadjuteur de Mgr Guichard, vicaire apostolique de Kouy-tcheou, Mgr Seguin, à peine consacré, a inauguré son ministère épiscopal par une visite d’une partie de la mission. Une première tournée pastorale a duré trois mois. Ce long voyage par des chemins souvent impraticables, à travers des montagnes presque inaccessibles, nous montre la vie de sacrifice des missionnaires dispersés au milieu des peuplades Ykia et Miaotsé, à demi civilisées. Il nous dit aussi leurs espérances et leurs succès, comme les difficultés qu’ils rencontrent et les consolations par lesquelles le bon Dieu les encourage.
La réception de l’évêque à l’entrée des marchés et des villes par les chrétiens, les païens et l’autorité civile et militaire, nous instruit de l’esprit de la population, de ses usages et de ses coutumes. La sympathie publique semple acquise à notre sainte religion dans ces pays. On dirait même que la vertu de l’Évangile a pénétré ces peuples et qu’ils ne sont pas loin de se soumettre à ses lois.
« Parti du Petang le mercredi 28 novembre dans la matinée, écrit Mgr Seguin, j’arrive sans « incident à la sous-préfecture de Tsin-tchen. M. Thirion et ses chrétiens sont venus à ma « rencontre à 10 lis de la ville. A peine suis-je entré à la résidence du missionnaire, que je « reçois la visite du sous-préfet.
« Le lendemain, M. Thirion m’accompagne à la station suivante. M. Martin et ses chrétiens « nous attendent à Ou-ma-tang, à 8 lis de Gan-pin. Les mandarins civils et militaires ont « envoyé à ma rencontre des soldats et des satellites. La procession se forme avec drapeaux
« déployés, au bruit des pétards et des acclamations. Neuf coups de canon saluent mon entrée « dans la ville. Toute la population est sur pied et contemple le cortège.
« Après la réception à l’oratoire, selon les prescriptions de la rubrique, les chrétiens « viennent me saluer. Le mandarin me rend visite et m’offre quelques présents.
« Le 1er décembre, cérémonie de la confirmation pour 40 chrétiens. Dans la soirée, je « reçois le sous-préfet. Le jour même de la Saint-François-Xavier nous partons pour Gan-« chouen-tchéou. C’est une nouvelle station. Les chrétiens nous attendent sur la route en « grand apparat. Le prétoire, là aussi, a envoyé des satellites pour nous faire cortège. Les « fidèles, les uns à pied, les autres à cheval, se mettent en marche et les enfants traînent la « chaise de l’évêque. A la porte de la ville, le mandarin militaire se tient debout et me fait un « profond salut.
« Je trouve dans cette station plus de 60 familles d’adorateurs, et parmi eux beaucoup de « lettrés. M. Martin vient de bâtir une coquette résidence qui domine cette jolie petite ville.
« Le 4 décembre la neige tombe toute la nuit et une partie de la matinée. Je confirme 9 « chrétiens, prémices de cette station.
« Le 5 au départ, même festival qu’à l’arrivée.
« A 20 lis de Gan-chouen, nous rencontrons MM. Lamy, Grimard, Solignac et Carlo. Les « chrétiens nous font une brillante ovation. Les mandarins ont envoyé leur carte, l’attirail du « prétoire, les drapeaux et les cordes pour tirer ma chaise. Ils m’attendent eux-mêmes aux « portes de la ville. Après la réception de l’évêque à l’église, tous les fidèles viennent baiser « son anneau.
« Les Pères Michel et Siu étant malades, la confirmation est remise à plus tard.
« Après quelques jours de repos au milieu des confrères, je prends la route de Tin-lan, « accompagné de MM. Solignac et Carlo. A quelques lis de la ville, arrive à notre rencontre « un long cortège, drapeaux en tête. M. Célestin Solignac me présente bientôt ses fidèles, « massés sur deux files le long de la route. Ils me font le grand salut en s’écriant : Loué soit « Jésus-Christ ! » Puis le cortège se met en marche. Les globulés sont à cheval. Une troupe de « Miaotse jouent de la clarinette. D’autres tirent le canon et font partir les pétards. C’est un « vacarme assourdissant. Toute la ville est sortie pour nous voir passer. Le mandarin nous a « suivis à la mission. Il me fait une grande prostration à deux genoux et s’entretient quelques « instants avec nous.
« Tin-lan est une nouvelle station fondée par M. Solignac.
« Il y a plusieurs dizaines de familles d’adorateurs.
« L’ancien mandarin a été baptisé à l’article de la mort. Un bon nombre de lettrés globulés « ont donné leurs noms pour devenir chrétiens.
« Le 11, j’ai confirmé 12 fidèles.
« Le 13, départ pour Long-ka, vieille station indigène, ouverte jadis par M. Roux. Il y a « une belle église. Tout le village est chrétien. A une dizaine de lis de Long-ka, il y a deux « autres chrétientés, Tong-mên-tchay et Lapatchay. Je les ai également visitées. Le 15 « décembre, c’est la cérémonie de la confirmation, 40 fidèles ont reçu ce sacrement.
« Nous reprenons la route de Tin-lan pour nous rendre à Chouy-mou. Au passage, les « chrétiens de Tin-lan m’offrent, avec beaucoup de solennité, une inscription en caractères « dorés, tracés sur une planche vernie. C’est un usage bien chinois. De telles inscriptions se « voient suspendues devant les maisons et les églises. La nôtre est accrochée au portail de la « résidence du missionnaire, et nous partons. Il est 4 h. ½ du soir quand nous arrivons à Mey-« kia-yuen-pa, station où les chrétiens sont nombreux et excellents. Il y en a près de 40 qui se « préparent à la confirmation pour le lendemain.
« Le poste de Ha-o, situé à 5 lis plus loin, compte 20 familles de chrétiens. Nous y « séjournons du 20 au 23 décembre.
« Le lundi 23, nous prenons la direction de Tchen-lin. En passant par le grand marché « muré de Tin-ky-pou, nous sommes reçus par une troupe de nouveaux chrétiens qui nous y « ont préparé une entrée solennelle. Toute la petite ville est sur pied pour voir passer ma « chaise, et, dans la salle où nous dînons, nous sommes pressés par une foule curieuse et « sympathique.
« En quittant Tin-ki-pou, nous apercevons l’avant-garde des chrétiens de Tchen-lin. « Bientôt le cortège grossit. A chaque instant il arrive de tous côtés des groupes d’indigènes, « avec des pétards et précédés de leur inévitable musique.
« Voici comment M. Roux raconte lui-même l’entrée de l’évêque à Tchen-lin :
« Je suis parti à la rencontre de Mgr Seguin, accompagné de trois ou quatre cents hommes, « mais, ce nombre augmentant à chaque pas, il n’était pas loin d’un millier, lorsque j’ai rejoint « Sa Grandeur qui arrivait elle-même, avec un cortège de quinze ou seize cents personnes !
« Après une petite halte, nécessaire pour organiser la procession, le défilé commence : en « tête se trouvent les oriflammes ; les hommes s’avancent par rangs de quatre, des tam-tam, « des musiques sont intercalés dans les rangs, de distance en distance ; une quarantaine de « chevaux, montés par des globulés en costume, précèdent la chaise de l’évêque, celle de mon « vicaire et la mienne. Ce défilé, que nous pouvions voir tout à l’aise, car nous voyagions « dans une plaine, était beau, bruyant et il avait un kilomètre de long. Entrés en ville, nous « avons dû traverser une foule de huit à dix mille curieux, que le bruit de la poudre et surtout « le spectacle de l’arrivée d’un évêque avaient attirés !…
« Tout ce monde était bienveillant, regardait, admirait silencieusement cette belle « démonstration des catholiques ; bref, tout s’est bien passé et ce petit triomphe vous montre « combien les temps sont changés en Chine, au moins dans certains pays de Chine !…
« Nous avons une belle fête de Noël, reprend Mgr Seguin. Il y a près de 150 communions. « L’église est pleine. J’administre un quarantaine de confirmations et 15 baptêmes d’adultes.
« Le 27, en route pour Kiang-long. Le chemin est rude et mauvais. Il faut marcher à pied « pendant plusieurs lieues, lorsque nous voyons venir à nous M. Carlo et ses chrétiens. Un « groupe de soldats fait la haie sur notre passage ; douze enfants, vêtus d’écarlate, prennent « ma chaise et la traînent avec une joyeuse ardeur. Je pense aux saints Innocents dont nous « célébrons aujourd’hui la fête.
« C’est jour de marché à Kiang-long ; la foule est immense. Toutes les races du Kouy-« tcheou y sont représentées. Puisse tout ce peuple ouvrir les oreilles à la doctrine de « l’Évangile !
« Le dimanche matin, il y a 30 confirmations. M. Ménel est venu me chercher pour visiter « son poste à Kouy-houa. M. Grimard nous accompagne. C’est un pénible voyage de treize « heures de route, par des chemins impraticables. Nous arrivons à la nuit noire, laissant nos « bagages bien loin derrière nous.
« Le lendemain, les trois mandarins de la ville, un civil et deux militaires, viennent me « faire visite. Je leur rends aussitôt leur politesse et ils me font mille instances pour que « j’accepte à dîner avec eux. Mais, mon passage à Kouy-houa est si court que je refuse leur « invitation. Je préfère consacrer tout mon temps aux confrères et aux chrétiens.
« Le 3 janvier, nous prenons la direction du pays des Miaotse. La première station sera « Chay-oua distant de 60 lis. Après une descente longue et raide, nous cheminons dans la « vallée de Ho-gong (vallée de feu). Elle a 100 lis d’étendue. Habitée par des Y-kia et des « Miao, elle est semée de petits monticules, couverts d’orangers et de kakis. A droite et à « gauche, elle est dominée par de hautes montagnes. A l’autre extrémité, elle se relève. Nous « franchissons le col et nous arrivons à Chay-oua. Nous nous trouvons en plein pays sauvage. « Devant nous s’étendent des vallées étroites et profondes où les habitants cultivent le riz et le « coton. On voit peu de villages proprement dits. Les maisons sont isolées, construites dans « les creux de la montagne. La population est très superstitieuse. Le sorcier est consulté dans « tous les cas embarrassants et surtout dans les maladies.
« Les sacrifices aux esprits sont fréquents. Les sauvages immolent le cheval. Ils diffèrent « en cela des Y-kia qui sacrifient le buffle. Mais ils ont surtout le culte du ventre. Parfois ils « restent attablés des journées et des nuits entières pour dévorer un bœuf ou un cheval. Ils « peuvent absorber une quantité de viande invraisemblable et boire à proportion.
« Quel travail, quelle patience il faut au missionnaire pour faire des chrétiens avec ces gens « si matériels, si grossiers ! Cependant il y arrive. Il y a déjà parmi eux quelques stations « sérieuses.
« Au village de Kao-za, tous les chrétiens accourent le fusil à mèche sur l’épaule ou la « lance au bras. Ils rivalisent à qui fera le plus parler la poudre.
« Le 6, nous nous orientons vers Ta-pin, station située à 80 lis de Kao-za. La route est « longue et rude. A chaque instant il faut traverser à gué la même rivière. Dans ce pays il n’y « a presque pas de chemin tracé. On suit le lit des torrents, on passe d’une rive à l’autre. Au « moment de la crue des eaux, les voyages deviennent impossibles.
« A Heou-tchang, nous sommes reçus dans une famille catéchumène de Miaotse. Mais les « barbares, assis autour du feu, causent toute la nuit et ne nous laissent pas reposer. Le « lendemain nous avons une longue étape de 100 lis. La route suit la crête des montagnes. « Nous chevauchons silencieusement au milieu d’un brouillard humide et glacial. C’est une « dure journée. Nous arrivons dans la matinée à Hiang-long, où nous surprenons M. Carlo se « préparant à sortir à notre rencontre avec ses chrétiens.
« Les 12 et 13, il y a confirmations, baptêmes d’adultes et d’enfants de chrétiens.
« Le 16, nous sommes à Yong-kie, beau village tout chrétien. Il a sa petite église. Les « fidèles sont excellents. Près de 90, à l’occasion de notre visite, s’approchent du tribunal de « la pénitence.
« C’est là que nous apprenons la mort de notre vénéré provicaire, le P. Gréa. Le lendemain « nous disons la messe pour le repos de son âme et les chrétiens récitent l’office des morts.
« Nous nous arrêtons quelques jours dans les deux stations de Lao-hiong et de Lou-ouan. « Cette dernière est formée de nouveaux chrétiens de race y-kia. Beaucoup de villages « environnants parlent de se convertir. Si nous avions des prédicateurs à leur envoyer, peut-« être y aurait-il l’occasion d’un bon coup de filet.
« Nous célébrons la fête de saint François de Sales au milieu des chrétiens de Tchen-lin. « Le 7 février, arrivée à Lo-pié-ou par un brouillard glacial. C’est mon ancien poste. J’y ai « habité deux ans. Les chrétiens sont venus en grand nombre à ma rencontre. Je retrouve cette « station changée en bien. Les nouveaux baptisés sont nombreux. Les païens sont « sympathiques. Ils l’ont témoigné en voulant contribuer à la fête, par une cotisation de plus « de dix taëls.
« Le 10, nous quittons Lo-pié pour prendre la direction de Houang-ko-chou. Tout le pays « que nous traversons est Y-kia. Du flanc des montagnes nous voyons à chaque instant des « groupes s’avancer pour me saluer avec accompagnement de pétards et de musique.
« Je revois avec plaisir la jolie chapelle de Notre-Dame de Lourdes que j’ai bâtie à « Houang-ko-chou, il y a dix ans. Depuis mon départ, la sainte Vierge a béni ce pays. Tout le « monde y est chrétien. Il ne restait plus qu’une petite pagode : un incendie l’a détruite et la « bonzesse a demandé le baptême. Les notables ont donné un terrain à l’église pour y « construire une école.
« J’ai prié de tout mon cœur Notre-Dame de Lourdes, pendant ma visite à Houang-ko-« chou. Cette bonne Mère aime à y distribuer ses faveurs. Nombre de chrétiens ont obtenu des « grâces signalées et viennent en pèlerinage remercier leur divine Bienfaitrice.
« Le 13, visite au village de Ta-ong, perché comme un nid d’aigle au sommet d’une « montagne. Il est tout chrétien, mais composé en grande partie de néophytes encore peu « instruits.
« Après avoir confirmé les chrétiens des environs de Po-kong, encouragé les catéchumènes « de Lang-tay, nous atteignons Mao-keou, lieu du martyre du vénérable Lou et de ses deux « compagnons. Les chrétiens actuels sont les descendants de ces martyrs. Aussi ont-ils une foi « robuste. Bien qu’ils ne voient le prêtre qu’une seule fois l’année, ils sont pieux et fervents. « Ils observent exactement tous les préceptes et ne se laissent pas entamer par l’esprit païen.
« Le frère du vénérable Lou, beau vieillard de quatre-vingt-six ans, nous conduit lui-même « visiter le lieu de l’exécution de son frère et le tombeau où ses précieux restes ont été « déposés. Je lui annonce que le martyr sera béatifié l’année prochaine, et l’invite à venir à la « capitale assister au Triduum que nous célébrerons en son honneur. Il me répond en pleurant « que, sans doute, le bon Dieu, avant cette date, l’aura rappelé à Lui et qu’il ne me verra plus.
« Le 22, nous revenons à Lang-tay pour prendre la route de Yuin-lin-tcheou, distant de 80 « lis. Il nous faut côtoyer des précipices et escalader des montagnes à pic. A mi-chemin nous « traversons la petite chrétienté de Cha-yn. Une foule de chrétiens, globulés, bacheliers, « lettrés, sont venus à ma rencontre à mon approche de Yuin-lin. Les mandarins attendent à la « porte de la ville avec M. Bazin, pour me saluer.
« Cette station est toute nouvelle. Elle a été ouverte par M. Bazin. Elle lui offre de « sérieuses espérances. Un grand nombre de lettrés et quelques artisans suivent ses « instructions.
« Le 24 au soir, nous sommes reçus par les chrétiens de Min-gay-tse. Ils nous retiennent « trois jours. Plus de 60 d’entre eux reçoivent la confirmation.
« Rentré à Tchen-lin, je visite deux villages situés dans les environs et chrétiens de vieille « date, A-kia-long et Tcha-ta-tchay. Dans le premier, je bénis la nouvelle église construite par « M. Grimard et dédiée à saint François de Sales.
« Le 9 mars, je baptise 12 adultes et confirme 20 chrétiens à Yao-jou, village chinois « ouvert par M. Roux en 1906. Nous y comptons plusieurs centaines d’adorateurs. A Gan-« tchouen, qui est à 30 lis de Yao-jou, il y a une belle cérémonie de confirmation le 12. « Quoique les chrétiens des environs n’aient pu être tous préparés, 230 d’entre eux ont reçu ce « sacrement.
« Je passe la journée du 14, un dimanche, à Tan-pin, et le lendemain je rencontre, à Tsin-« tchen, M. Thirion et nos deux confrères arrivés de France depuis un mois. Je donne la « confirmation à 40 fidèles et rentre à Kouy-yang. Ma tournée pastorale a duré trois mois. »
« Après la retraite annuelle, Mgr Seguin entreprend un second voyage vers une autre partie de la mission. Le terme sera la ville de Che-tsien. Parti le 7 juillet, Sa Grandeur visite Long-li, Kouy-lin, Yeou-yang, Pin-yué, Touan-po, importante chrétienté de 800 fidèles, Houang-pin, où les PP. Gréa et Chasseur ont failli être lapidés, il y a une vingtaine d’année. A Yu-kin, où les missionnaires ne venaient qu’en cachette, il y a dix ans, l’évêque est reçu solennellement par les autorités civiles et militaires. Il en est de même à Long-tchang. »
Après les étapes de Che-pan-ia, Ho-pa, Long-kia-tien, Mgr Seguin fait son entrée à Che-tsien, avec toute la pompe chinoise, après avoir été salué en dehors des portes par les mandarins venus à sa rencontre. Une troupe de soldats fait la haie. Le général commandant de la place attend l’évêque et l’invite à prendre une tasse de thé avec lui.
Le 15 août est une journée de bénédiction pour les fidèles de Che-tsien : 45 reçoivent le sacrement de confirmation, 15 adultes sont baptisés, 30 familles protestantes demandent à entrer dans le sein de l’Église catholique. Sa Grandeur bénit la belle église qui atteste les progrès de notre sainte religion dans ce pays.
Le retour de Mgr Seguin se fait par Tchen-iuen-fou, Che-pin, Tsong-gan-kiang, Tsin-pin, Yang-lao et Kouang-se. Le voyage a duré deux mois, avec un parcours de 2.000 lis (environ 1.000 kilomètres), par des chemins souvent difficiles, des sentiers abrupts et sauvages, où il faut côtoyer de longues heures des précipices effrayants. Les voyageurs sont exposés dans ces pays à être détroussés par des bandes de brigands qui y règnent en maîtres incontestés. Les habitants sont cependant de rudes gaillards, hardis, batailleurs, sachant bien manier la lance et tenir le fusil. Ils voyagent toujours le couteau suspendu à la ceinture et la moindre rixe dégénère en bataille sanglante.
Les voyages dans ces contrées sont particulièrement difficiles pour les Européens. Les auberges n’offrent que du riz et du piment, et les nuits sont sans repos, soit à cause des insectes, soit à cause du bruit que les Chinois continuent à faire jusqu’à minuit et au-delà.
« J’ai constaté dans ces tournées pastorales, dit Mgr Seguin, une véritable sympathie de la « part des autorités locales et des païens, à peu d’exceptions près. Il semble que le Kouy-« tcheou veut s’ouvrir à l’Évangile. Dès aujourd’hui, nous enregistrons 24.472 adorateurs ou « catéchumènes. A In-kiang seul, M. Noyer compte une centaine de familles, qui demandent « avec instance à se faire inscrire pour étudier la religion. Puissions-nous, comme tous les « missionnaires le désirent, multiplier les écoles pour instruire les enfants des chrétiens, « sauvegarder leur foi et attirer à nous non seulement les enfants des païens, mais même les « parents. »
« Cette question des écoles, écrit M. Darris, devient très difficile, car, outre la pauvreté des « chrétiens qui ne peuvent eux-mêmes payer les maîtres, l’institution récente d’écoles « publiques nous enlève une partie des enfants pour l’étude des livres profanes. »
M. Esquirol a essayé de lutter sans trop de désavantage, avec les écoles du gouvernement, nombreuses et bien fréquentées dans sa ville de Hin-y-hien. « Mais comme l’esprit n’y est pas « bon, dit le missionnaire, beaucoup de païens préfèrent me donner leurs enfants, en payant, « plutôt que de les envoyer aux écoles gratuites de la municipalité. Pour arriver à ce but, j’ai « donné à la mienne un certain cachet moderne, et je n’ai pas craint de faire étudier les livres « actuellement en vogue dans les écoles publiques. »
M. Williatte se félicite de son côté de son école de filles de Pin-ouy. Les mères de famille même, montent à la ville pour s’instruire.
La fondation d’écoles par le gouvernement a été la cause de troubles à Tou-chan. Les habitants, surchargés d’impôts prélevés pour en payer les frais, ont reproché aux chrétiens d’être la cause de toutes ces nouvelles institutions européennes, et ils formèrent le projet d’exterminer le christianisme et de refuser les impôts. Les chrétiens furent mis dans l’alternative de la mort ou de l’apostasie. Plus de 50 familles ont tout perdu pour n’avoir pas voulu abandonner leur foi. Elles sont encore réduites à la misère ; 13 fidèles sont allés au ciel recueillir la palme du martyre.
M. Bacqué donne le récit de la mort de l’un de ces héros de la foi :
« Paul Mong-Pin-Chan, éloigné de son pasteur et de tout centre chrétien, s’était retiré avec « sa famille et ses serviteurs dans une grotte privée d’air et de lumière, où il fut assiégé « pendant deux nuits et un jour. Il ne se faisait aucune illusion sur le sort qui l’attendait. Il ne « cessa d’exhorter les siens à la persévérance dans la foi, et son temps de captivité se passa « tout entier dans le chant des cantiques et les prières. A la fin, il fut pris. Ses bourreaux, par « égard pour sa dignité de maire, le traitèrent d’abord avec bienveillance : Si tu consens à « faire cause commune avec nous, lui dirent-ils, non seulement nous épargnerons ta vie, mais « encore nous te reconnaîtrons comme chef. »
« Le loyal chrétien répondit simplement : « Mon empereur, quel qu’il soit, tient son « autorité de Dieu ; jamais, je ne me révolterai contre lui. » On lui dit alors : « Du moins, « renonce à ta religion, et nous te ferons grâce de la vie. » Mais le vaillant chrétien confessa « généreusement sa foi en leur répondant : « Vous adorerez vous-mêmes le Dieu que j’adore « quand vous le connaîtrez. » On lui trancha alors la tête. Son jeune enfant de douze ans « s’était enfui pendant cet interrogatoire ; mais, ayant appris que son père avait été massacré, « il revint hardiment à la grotte, et, s’adressant aux assassins, il leur dit : « Vous avez tué mon « père, parce qu’il est chrétien. Je suis chrétien, moi aussi. Je veux mourir comme mon père. » « Les brigands, sans égard pour son jeune âge, le ligotèrent fortement, lui attachèrent la tête « de son père sur les épaules et le promenèrent ainsi dans les campagnes avoisinantes. Au « bout de trois jours, ils lui proposèrent l’apostasie. Sa bouche d’enfant rendit témoignage au « Seigneur : « Quand le Pape, vicaire de Jésus-Christ, répondit-il, quand mon évêque et mon « pasteur auront apostasié, je verrai ce que j’aurai à faire. » A lui aussi on trancha la tête.
« Plus de 40 jours après ces événements, je me rendis à la grotte où Mon-Pin-Chan avait « été massacré. J’y retrouvai son corps absolument nu, parfaitement conservé et n’exhalant « aucune mauvaise odeur. Ses mains étaient liées derrière le dos. Je les fis respectueusement « délier et je constatai, à ma très grande surprise, que ses bras étaient aussi souples que si la « mort venait d’avoir lieu. Les autorités locales, les chrétiens et les païens qui « m’accompagnaient en foule ont tous vu dans ce fait un événement absolument « merveilleux. »
Les chrétiens de San-pang, assiégés six mois aussi dans une grotte, ont été délivrés par un secours miraculeux de saint Joseph. Tous ont souffert vaillamment pour leur foi.
Que les mérites de ces martyrs retombent en pluie de bénédictions sur le Kouy-tcheou et deviennent une semence de nouveaux chrétiens !
« Pour recueillir cette moisson, écrit Mgr Guichard, nous aurions besoin de nouveaux « ouvriers. Plusieurs confrères sont surchargés de besogne et demandent des secours et la « division de leurs districts. Malheureusement les vides au contraire se font parmi nous. Nous « avons perdu notre vénérable provicaire, M. Gréa. Nous n’aurons pas d’ordination d’ici « plusieurs années. Que la divine Providence nous envoie des auxiliaires. Ut mittat operarios « in messem suam !
« Nous nous consolons en considérant nos séminaires l’espérance de la mission. Ils sont au « complet. Ils renferment plus de 80 élèves. C’est plus que nous ne pouvons en nourrir. Cette « année, l’entrée au petit séminaire est, de plus de 30 ; au grand séminaire de 11. Nos enfants « du probatorium sont également nombreux. Le bon esprit règne chez les uns et les autres.
« M. Grimard a été nommé directeur du grand séminaire et chargé de la philosophie. Mais « ce cher confrère regrette encore beaucoup les travaux du ministère.
« Nos 11 orphelinats renferment plus d’un millier d’enfants. Ils donnent des consolations à leurs éducateurs. Mais ici une question se pose : Comment pourrons-nous continuer à entretenir tous les orphelins qui nous sont confiés ? Chaque année notre allocation de la Sainte-Enfance diminue, et pourtant chaque année on continue à jeter à notre porte nombre de petits enfants ! Que la divine Providence vienne à notre secours ! »



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