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Rapport annuel des évêques

Année: 1908
Pays: Chine
Mission: Mandchourie septentrionale
Rédacteur:Mgr Lalouyer

III. ─ Mandchourie septentrionale

Population catholique 19.350
Baptêmes d’adultes 1.709
Baptêmes d’enfants de païens 1.374
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« L’exercice 1907-1908, écrit Mgr Lalouyer, nous a apporté bien des consolations, mais aussi bien des tristesses. Il a semé sous les pas des ouvriers plus d’un obstacle.
« Notre première consolation a été de pouvoir tous nous réunir pour les exercices spirituels, à notre procure de Kouân-tcheng-tzé. Convoqués pour le 12 octobre , les missionnaires ont passé les journées du 13 et du 14 dans le repos nécessité par le voyage, dans de fraternels épanchements et douces intimités. Séparés les uns des autres depuis longtemps, ils avaient à se communiquer mutuellement les impressions de plusieurs années. Quelle joie de se trouver ensemble après de longs et rudes labeurs ! Le 14 au soir, le chant du Veni Creator mit fin aux entretiens avec les hommes pour commencer de doux colloques avec Notre-Seigneur.
« Le temps de la retraite se passe dans la prière et la méditation des vérités éternelles. Il se termine par la rénovation des promesses cléricales et par d’énergiques résolutions de travailler avec plus de zèle la sanctification personnelle, à la gloire de Dieu et au salut des âmes.
« Une autre consolation a suivi de près celle de la réunion générale. Ce fut la double bénédiction de l’église paroissiale de Siao-pa-kia-tzé, reconstruite par M. Cubizolles, et de la chapelle et des bâtiments du collège, dus également au travail et au zèle de ce cher confrère. Ces deux monuments sont, sans contredit, les plus beaux de la mission. La chapelle du collège est un véritable bijou.
« Que de fatigues, de peines et de préoccupations de tous genres de semblables constructions ont demandées à M. Cubizolles, dans un pays où il n’y a pas d’ouvriers experts en ces travaux ! Aussi, ce fut avec bonheur que je l’ai félicité au milieu de tous les confrères réunis pour la cérémonie, et lui ai témoigné ma sincère reconnaissance.
« Ces belles fêtes terminées, les confrères se séparent après de fraternels adieux et chacun s’en retourne, plein de joie, et armé d’un nouveau zèle, prendre son poste de combat. Quant à l’évêque, il commence sa tournée pastorale à travers la province de Tsitsikar.
« Arrivé, le 31 décembre, à notre école préparatoire de Sikitchang, je fus agréablement surpris d’y trouver réunis plusieurs confrères, qui s’y étaient donné rendez-vous pour m’offrir leurs souhaits de bonne année. Nous passons gaiement ensemble la journée du premier de l’an, et, le lendemain, nous nous rendons tous dans la chrétienté de Païensou. Ce fut encore un beau jour, jour de la bénédiction d’une belle et grande église due à l’habileté et à la persévérance de M. Delpal. Cette œuvre lui avait demandé plusieurs années de labeurs et de fatigues. Le succès et la joie d’avoir élevé ce temple au vrai Dieu, sur ce sol encore païen de la Mandchourie, sont sa première récompense. Son évêque est heureux de le féliciter.
« Nous avons eu aussi la consolation d’envoyer le premier missionnaire à Ningouta, le prêtre indigène Stanislas Paî. Daigne le divin Sauveur bénir ses travaux, et lui accorder la grâce d’étendre dans cette immense région de l’Est le royaume des cieux !
« Le jour de la Sainte-Trinité, nous avons ordonné un sous-diacre et trois minorés. N’espérant pas obtenir un grand nombre d’auxiliaires de notre séminaire de Paris, nous redoublons d’efforts pour augmenter le chiffre de nos prêtres indigènes
« Telles ont été nos consolations durant cet exercice 1907-1908. Elles ont été couronnées par celle de pouvoir offrir au Cœur sacré de Jésus et au Cœur immaculé de Marie la gerbe de 1.709 baptêmes d’adultes .
« Mais ces consolations ont été accompagnées de grandes tristesses.
« L’année dernière, à pareille époque, nous avons perdu M. Lebel. Nous l’avions nommé à Karbine, espérant qu’il pourrait rappeler à l’observation de leurs devoirs religieux tant de chrétiens de tous les pays, attirés dans cette ville par l’appât des richesses et des plaisirs. Il s’était rendu avec joie au poste assigné. Sa piété, ses talents, son savoir-faire nous faisaient espérer les meilleurs résultats pour l’avenir de cette chrétienté. Hélas ! quelques mois plus tard le bon Dieu, dont les desseins sont toujours impénétrables, l’appelait à une vie meilleure.
« Un autre jeune confrère, M. Priour, l’avait précédé de quelques mois dans la tombe. Bien que nous eussions le cœur navré de douleur, nous n’avions qu’à nous soumettre à la volonté de Dieu et à redire du fond de l’âme : Fiat voluntas.
« Les ouvriers apostoliques ont fait leur récolte, épi par épi, au milieu de difficultés journalières venues des éléments, ou suscitées par les hommes et inspirées par le démon. Mais la croix est le sceau des œuvres de Dieu. Voilà notre espérance, notre consolation et notre force.
« Des pluies abondantes et trop longues ont inondé toutes les terres basses de la province et ravagé plusieurs chrétientés. La récolte est perdue. La famine est imminente. Les cultivateurs sont en outre obsédés par la crainte du fisc, qui les charge chaque année d’impôts de plus en plus lourds.
« Ce fléau a rendu les voyages des ouvriers apostoliques, pour l’évangélisation des païens et l’administration des chrétiens, beaucoup plus difficiles. Dans plusieurs régions de la Mandchourie, ils ont été en outre contrariés par des bandes de brigands qui infestaient les chemins et détroussaient les passants.
« Les autorités locales ont fait preuve d’une malveillance non déguisée contre les missionnaires et les chrétiens.
« Jusqu’à l’année dernière, le pays était administré par des mandarins militaires et d’origine mandchoue. L’élément civil fut appelé à les remplacer. Ce changement en lui-même permettait d’entretenir les meilleures espérances. Les mandarins civils, en effet, sont généralement plus instruits et mieux préparés à leurs fonctions.
« Mais , hélas ! il fallut bientôt se rendre à la triste réalité ! La situation était pire sous le nouveau gouvernement. Ces mandarins sont venus des provinces du sud. Beaucoup d’entre eux ont vu l’Europe et ils ont été envoyés en Mandchourie pour la moderniser. Sans notion de la justice, chrétienne, ni des principes de L’Évangile, ils n’ont pris à notre vieille civilisation occidentale que les idées nouvelles, produit de l’impiété et du matérialisme.
« Ils se sont créé des besoins nouveaux. Ils ont pris l’habitude du luxe, Le train de vie rapporté de leur voyage exige de plus fortes dépenses. Il leur faut de l’argent. Aussi la passion des richesses les hante et les guide dans leurs jugements. C’est le lingot d’argent qui fera incliner la balance de la justice, et inspirera la sentence.
« Témoins de leurs dénis de justice à l’égard des chrétiens, les missionnaires cherchent-ils à éclairer ces mandarins sur les droits des victimes , ils reçoivent toujours cette même réponse : « Les chrétiens sont chinois , ils relèvent de notre juridiction. Libre à nous de juger « leurs affaires comme il nous semble bon. Les missionnaires n’ont pas à s’en occuper. »
« Les temps sont changés, poursuit Mgr Lalouyer. Il nous faut aussi changer nos moyens d’apostolat. Un missionnaire m’écrit à ce sujet : « Si nous voulons voir venir à nous de « bonnes et nombreuses familles païennes, il faut qu’elles soient attirées par notre charité. De « plus , nous devons , selon notre possible , porter la religion chez eux , en établissant des « centres de prédication non seulement dans les marchés , mais jusque dans les simples « villages. J’ai essayé de me frayer un chemin dans cette nouvelle direction, en fondant : 1° « une mutualité catholique , 2° une école de catéchistes , 3° en multipliant les postes « secondaires. »
« J’approuve entièrement ce nouveau mode d’évangélisation et j’implore les bénédictions d’En-Haut sur les essais de ce missionnaire, essais que je désire voir faire dans toute la mission. »
Après cet aperçu général sur la situation religieuse de la Mandchourie septentrionale, Mgr Lalouyer nous donne un court résumé des travaux des missionnaires dans la province de Ghirin, puis il s’étend plus longuement sur les œuvres dont il a été témoin dans sa visite pastorale de l’hiver dernier, à travers le territoire de Tsi-tsi-kar.
Dans la ville de Ghirin il y a une belle chrétienté confiée aux soins de M. Cubizolles.
« Il y a dix ans, en cette capitale de la province, il n’y avait aucun chrétien. Aujourd’hui, elle en compte plusieurs centaines , et , quoique nouveaux dans la foi , ils ne sont pas au-dessous, pour la ferveur et la fidélité à tous leurs devoirs, des plus anciens convertis. Ils assistent aux offices le dimanche, et sont assidus au catéchisme. Aux fêtes les plus solennelles, ils s’approchent en grand nombre des sacrements. Les mœurs chrétiennes ont rapidement pris la place de leurs anciennes coutumes et détruit jusqu’au souvenir du paganisme.
« Ces néophytes ont l’esprit de prosélytisme. Ils ont à cœur la conversion de leurs parents et de leurs connaissances. Leur esprit de foi est grand, témoin cette enfant de treize ans, malade depuis de longs mois, supportant avec une parfaite résignation ses longues souffrances, et demandant s’il était permis, sans aller contre la résignation à la volonté de Dieu, de pousser quelques soupirs ou cris pour se soulager. La preuve en est aussi dans le zèle que les femmes chrétiennes déploient pour baptiser les enfants moribonds de leurs voisins païens. Elles ont envoyé 79 petits anges au Ciel. Le chiffre des baptêmes d’adultes est de 42.
« A l’est de Ghirin, il y a un groupe de trois chrétientés : Ao-toung-tcheng, Ien-ki-kang et Houen-tchouen, qui viennent d’être mises sous la direction d’un prêtre indigène, Pierre Tchang. Jusqu’ici, elles ne se sont pas développées comme on aurait pu l’espérer. A cause des distances et de l’insécurité des routes, il n’y a pas eu encore possibilité d’établir des écoles de filles et de femmes. Aussi, le nombre des chrétiennes est-il infime, comparé à celui des hommes baptisés, 3 sur 80 à Ao-toung-tcheng. Or, quand la femme n’est pas chrétienne, la conversion de la famille n’est point assurée. On compte dix baptêmes d’adultes dans ce district.
« Un prêtre indigène, Stanislas Pai, comme nous l’avons dit, a été envoyé à Ningouta, au mois de juin dernier. »
M. Dubos, chargé depuis un an du district de Tchâ-lou-heû, composé uniquement de nouveaux chrétiens, enregistre 92 baptêmes d’adultes. Il est heureux de constater un certain progrès dans l’état spirituel de ses néophytes. Pour les habituer à assister fidèlement aux offices du dimanche et des fêtes, il a fait appel au dévouement des jeunes gens, qui s’en vont les chercher, famille par famille. Trois autres postes secondaires dépendent de Tchâ-lou-heû ; ils donnent pleine satisfaction à leur pasteur, dont une longue maladie a paralysé les forces et entravé le travail d’évangélisation.
« Un prêtre indigène, Augustin Jên, a baptisé 102 adultes à Pan-chê-sién. Le bon Dieu bénit toujours ses travaux apostoliques. Les conversions cependant semblent devenir plus rares. L’âge, la diminution des forces, l’éloignement de ses nombreuses chrétientés, lui rendent le ministère plus difficile. Aussi aspire-t-il à partager son district avec un confrère dont il a déjà préparé la résidence, en attendant que son évêque puisse le lui donner.
« Son plus proche voisin à l’ouest est aussi un prêtre mandchou, Thomas Ting, chargé également d’un vaste district. Il lui faut trois jours de voyage pour visiter sa chrétienté la plus éloignée. Le bon Dieu s’est plu à récompenser son zèle, en lui donnant de récolter une belle gerbe de 112 baptêmes d’adultes.
« En quittant la partie sud de la mission pour remonter vers le nord-ouest, on rencontre les vieilles chrétientés de Ki-kia-ouo-penng , Siao-pâ-kia-tzé , Ouâng-hou-tzé-ouo-penng, Touei-loûng-chân, dont les fidèles sont très attachés à leurs devoirs religieux, mais trop peu inclinés à travailler à la conversion de leurs concitoyens. »
« Le poste de Kouan-tchêng-tsé, grâce au zèle de M. Monnier, notre vénéré provicaire, continue à prospérer. Il y a quatre ans, quand il en prit possession, il comptait 105 chrétiens. Aujourd’hui , ils sont 462. « En dehors de la ville, écrit-il, il n’y avait rien. Aujourd’hui, à « 60, 80, 120 et 140 lis, un peu dans toutes les directions, j’ai pu ouvrir des écoles et des « salles de prédication dans quatre gros marchés, sans compter d’autres petits villages ou « hameaux, où le nom de Dieu commence à être connu. » 172 baptêmes d’adultes ont été la « récompense de ses travaux.
« M. Bourlès a quitté le poste de Hoû-lan, pour venir occuper celui de Neûng-ân, à une journée et demie de Kouan-tchêng-tsé. M. Gaspais l’aide dans l’administration de 1.049 chrétiens, répartis en dix stations. Il n’a pas encore eu le temps d’instruire suffisamment les catéchumènes. Aussi ne compte-t-il que 18 baptêmes.
« En quittant la ville de Neûng-ân et en prenant la direction du nord, nous arrivons en deux journées de voyage au district de Pétouné. M. Maillard en a l’administration. L’ancien préfet de la ville, qui lui avait causé tant de difficultés l’année dernière, et avait fini par être changé par le dernier maréchal tartare, vient d’y être renvoyé. C’est un grand malheur pour notre cause. Car ce préfet continue à manifester sa haine contre le nom chrétien et à mettre le plus d’entraves possible à la propagation de notre sainte religion. Aussi le missionnaire, paralysé dans ses efforts, s’est arrêté au chiffre de 55 baptêmes d’adultes. A Ou-kia-tchan, M. Pic est tout entier aux travaux de son église ; néanmoins, il a pu régénérer 15 catéchumènes.
Le beau district de Kou-yu-chou, comprenant 10 postes, est administré par M. Lacquois secondé par M. Marill et un prêtre indigène, Jean Li. Cette année, la moisson a été excellente : 516 adultes , dont 21 in articulo mortis , ont reçu le baptême. « C’est le chiffre le plus élevé « que nous ayons atteint, dit M. Lacquois. J’en remercie Dieu de tout mon cœur. Cependant, à « un autre point de vue , nous sommes en baisse. Nous n’avons presque plus de conversions. « La cause ? Oh ! elle est très simple . Les affaires étant très difficiles à traiter avec les « autorités civiles, je ne puis presque plus m’en occuper. Et les pauvres gens, n’ayant pas cette « amorce d’un service à recevoir de nous , ne nous approchent plus , et ils restent dans leur « triste paganisme. »
« Après avoir donné une idée générale de l’état des chrétientés de la province de Ghirin, continue Mgr Lalouyer, je m’étendrai davantage sur celle de la province de Tsi-tsi-kar, que j’ai visitée l’hiver dernier.
« Le 30 octobre, je quittais Kharbine et montais à bord d’un bateau à vapeur pour arriver le soir à Hoû-lân, la première ville de la province de Tsi-tsi-kar au nord du fleuve Soungari. Cette ville a été illustrée par le martyre de M. Régis Souvignet. C’est depuis sa glorieuse mort que la chrétienté de Hoû-lân, fondée par lui au prix de tant de peines et de souffrances, est devenue réellement prospère sous l’administration de M. Bourlès. J’ai passé les fêtes de la Toussaint au milieu de ces fervents chrétiens, et prolongé mon séjour pour leur donner une courte mission, qui s’est terminée par la cérémonie de la confirmation.
« Le 11 novembre, accompagné de M. Bourlès, j’ai commencé les visites de ses différents postes . Partis de Hoû-lân le matin , le soir nous arrivons à la chrétienté la plus rapprochée, Ou-tchan. Elle est de fondation récente et se limite à quelques dizaines de baptisés. Notre arrêt n’y est que d’un jour, mais ce jour est bien rempli par la prédication, le catéchisme et les confessions. Le lendemain, après la cérémonie de la confirmation, nous partons pour Siao-in-chan, poste florissant, fondé par M. Régis Souvignet, et où nous trouvons 400 chrétiens, animés de bonnes dispositions et observateurs fidèles de leurs devoirs religieux. Les écoles y sont assidûment fréquentées. Malgré les instances de ce peuple si religieux, il nous faut poursuivre notre route, après avoir passé deux journées seulement au milieu d’eux et donné la confirmation à 47 personnes .
« Le 16 au soir, nous étions à Chouang-miao-tzé. La population catholique y est composée de vieux chrétiens, venus en partie de la Mongolie orientale et du sud de la Mandchourie. Ils font la joie de leur pasteur, qui leur a élevé une grande église encore inachevée à l’intérieur.
« La préparation à la confirmation, les confessions nous absorbent tout le temps durant quatre jours. Nous nous séparons après avoir confirmé 40 fidèles, avec le regret de ne pouvoir leur donner un missionnaire en résidence, comme ils le désirent.
« Nous traversons le fleuve de Hoû-lân. La glace est solide. Le passage se fait sans crainte et sans difficulté. Mais le soir, nous atteignons les rives d’un grand marais. La traversée est-elle possible ? Vous ne trouverez nul chemin tracé, nous disent les gens d’un village voisin. Personne n’y a encore passé. Que faire ? Il n’y a pas d’auberge pour y passer la nuit, et aucune famille n’aurait pu nous fournir un logement suffisant pour notre petite caravane. Nous nous remettons entre les mains de nos bons anges et nous tentons de franchir le marais.
« A quelques centaines de mètres de là, nous voici en face d’une rivière débordée dont la surface gelée s’étend devant nous. La glace est-elle suffisamment forte pour porter nos chariots ? Nous nous interrogeons anxieusement. Pour plus de sûreté il faut descendre et traverser à pied, pendant que les serviteurs conduisent les mules par la bride et en avançant avec précaution. Quand la rivière est passée sans accident, et que nous nous trouvons tous réunis sur l’autre rive, nous voyons des séries de mares et de fondrières, et à perte de vue des buttes de terre émergeant des marais. Le soleil était couché. La nuit s’étendait devant nous, mon chariot prend la tête de file, mais à peine les mules ont-elles fait quelques pas, qu’elles s’enfoncent dans les bourbiers. Je descends de nouveau et , appuyé sur un bâton, je continue à avancer à pied sur un parcours d’un kilomètre, jusqu’à la terre ferme. Mais, je suis à bout de forces, et couvert de sueur. Je puis remonter en voiture pour terminer le chemin qui nous conduit à Chê-jên-tchâng-tzé, où nous arrivons vers 8 heures du soir, au grand étonnement des chrétiens, surpris que nous ayons pu traverser cet immense marais, la terreur des voyageurs.
« L’administration de ce groupe de fidèles nous prend deux journées, et le 23 novembre nous nous dirigeons sur Pei-lin-tsé. La neige paralyse notre marche ; nous ne pouvons atteindre ce but que vers le soir. Quand nous entrons en ville, la nuit est tombée.
« M. Guérin, chargé de ce district, et MM. Roubin et Fleuriet, descendus du haut plateau de la colonie Saint-Joseph, pour venir à notre rencontre, nous reçoivent avec un filial empressement. Quelle est notre joie de fêter ensemble nos bienheureux martyrs ! Les jours suivants sont consacrés aux visites de réception des mandarins, à la préparation de trente confirmands, et à une courte apparition dans une chrétienté voisine, Ché-kien-fang, où je donne le sacrement de confirmation à vingt-quatre chrétiens.
« C’est le 2 décembre que nous continuons notre voyage, en prenant la route de la colonie Saint-Joseph de Toung-ken. Mais quelle pénible marche à travers un pays couvert d’une épaisse couche de neige, où les collines succèdent aux collines, par des chemins abrupts ou des descentes dangeureuses ! Au soir du deuxième jour, nous atteignons Min-tze-kieou-king, où les confessions et la préparation de vingt-cinq personnes à la confirmation nous prennent deux journées.
« Nous repartons escortés par un vent du nord violent et glacial. La nuit suivante nous logeons dans une famille de nouveaux chrétiens. Les païens viennent nous rendre visite : nous les exhortons à embrasser notre sainte religion. Après la prière du soir, il y a un petit entretien spirituel pour les néophytes. Le lendemain matin, nouvelle exhortation après la sainte messe ; départ.
« Dans la matinée , nous voyons venir à nous une vingtaine de cavaliers , accourus de Saint-Joseph à notre rencontre. Dix kilomètres encore, et nous sommes au pied d’un troisième plateau, où quarante grands chariots pavoisés de drapeaux français, et disposés en ligne sur le versant sud, nous attendaient pour nous faire escorte. Tout le monde descend des chariots. Nous faisons de même pour recevoir les salutations de ces braves chrétiens. Puis, toute la nombreuse caravane reprend la marche et arrive au sommet de la dernière colline, d’où nos yeux contemplent avec joie la croix qui s’élève devant nous. Nous entrons dans le village, tous les chrétiens sont réunis à l’église, la cloche sonne à toute volée, le bruit des pétards redit aux échos d’alentour la joie de tout ce peuple. M. Roubin reçoit l’évêque à la porte de l’église selon le cérémonial ordinaire, et nous entrons au chant de l’Ecce Sacerdos.
« Le lendemain, c’était la fête de l’Immaculée-Conception. La nature elle-même s’était revêtue d’une robe d’une éclatante blancheur, semblant inviter les chrétiens à purifier leurs cœurs, et à chanter dignement les louanges de la Vierge Immaculée ; il y eut messe pontificale et, à midi, salut solennel du Saint-Sacrement.
« J’ai passé une semaine au milieu de ces bons chrétiens, les visitant dans leurs maisons encore bien primitives, leur adressant tous les jours, durant la sainte messe, quelques paroles d’exhortation, les recevant au tribunal de la Pénitence et préparant les confirmands, au nombre de cent soixante-dix.
« Cette colonie de Saint-Joseph se développe rapidement. L’an dernier, à pareille époque, « dit M. Roubin , elle comptait sept à huit cents âmes. Cette année , elle atteint le chiffre de « 1.447 chrétiens ou catéchumènes . Les païens sont seulement 400 à peine. Le nombre des « baptêmes d’adultes est de 149. »
L’administration de cette chrétienté, formée si vite par une agglomération de fidèles venus de tous les côtés, de colons païens accourus ici sur ces terres neuves et en friche pour y chercher fortune, ne se fait pas sans difficultés de toutes sortes. Mais les missionnaires ont su triompher des entraves apportées à l’œuvre de Dieu, et ils s’estiment heureux des résultats obtenus, et des consolations que leur ont données leurs chrétiens, les anciens surtout, qui, disséminés au milieu des païens et des catéchumènes, leur sont un aide précieux par leurs bons exemples.
Le 15 décembre, ce sont les adieux. L’évêque, continuant sa visite pastorale, s’arrête à 20 kilomètres à l’est de la colonie Saint-Joseph, où commence à s’élever une grande ville, déjà pourvue de mandarins civils et militaires. Mgr Lalouyer veut se mettre en rapport avec eux et préparer là l’établissement d’une résidence de missionnaire. Les autorités reçurent solennellement Sa Grandeur et lui firent un excellent accueil.
Le lendemain, MM. Fleuriet et Roubin, qui ont accompagné leur évêque jusque-là, s’en retournent. Monseigneur, après avoir visité successivement Si-ki-tchang, et une autre chrétienté voisine, arrive à Iu-king-kai pour les fêtes de Noël. Le jour même a lieu la cérémonie de la confirmation au milieu d’une affluence considérable de fidèles, accourus de tous les environs pour prendre part à la fête. Plusieurs autres postes moins importants ont aussi la faveur de la visite pastorale.
« Le 10 janvier, nous repassons le Soungari, écrit Mgr Lalouyer, et nous rentrons dans la province de Ghirin. Le soir, nous arrivons à Pin-tchoou, centre d’un grand district, administré par le prêtre indigène Joseph Tiên ; l’évangélisation y est devenue très difficile, par le mauvais vouloir du préfet, ennemi acharné du nom chrétien.
« Après m’être reposé quelques jours à Pin-tchoou et avoir confirmé 51 néophytes, je visite, en compagnie de M. Obin, les nouvelles chrétientés dont il a la charge. J’y admire partout les heureux effets de son zèle. Les écoles sont florissantes, les fidèles observent leurs devoirs religieux avec ponctualité. Le missionnaire enregistre 112 baptêmes d’adultes, 64 d’enfants de chrétiens, et 169 d’enfants païens moribonds. Cependant les tracasseries mandarinales ont souvent entravé son action, et ont comprimé le mouvement des conversions parmi les païens : « Mais, dit M. Obin, si le nombre des conversions a baissé, la qualité en est « meilleure. Le vent de persécution aura eu pour effet de séparer le bon grain du mauvais. De « plus , l’administration des chrétiens baptisés a donné cette année de consolants résultats « grâce à la dévotion du premier vendredi du mois . Le chiffre de 2.657 confessions de « dévotion dira suffisamment à Votre Grandeur que la vie chrétienne ne diminue pas. »
« La résidence habituelle de M. Obin est la ville d’A-chê-heu, dont la majeure partie de la population se compose de gens des « Drapeaux » jusqu’ici rebelles pour la plupart à la voix de la grâce. Aussi, il y a relativement peu de conversions dans le centre de son district . Parmi tous ses postes des environs, ceux de Kui-men-tchang et des « Montagnes de l’Est » sont les plus prospères »
Mgr Lalouyer, de retour à Karbine le 27 janvier, y confirme quelques personnes et rentre le 30 à la procure de la mission à Koûan-tchêng-tsé, où il passe les fêtes du premier jour de l’an chinois. Le 10 février il est à sa résidence épiscopale de Ghirin. Son voyage avait duré quattre mois par un hiver très rigoureux, le thermomètre descendit à ─ 35 degrés à Toûng-ken pendant son séjour, et à ─ 45 un peu plus tard, au mois de janvier.
Sa Grandeur termine son rapport par des actions de grâce à la divine Providence qui a fécondé le travail de ses missionnaires. Elle regrette que le nombre des ouvriers évangéliques dont elle dispose ne soit pas plus considérable, et demande au Maître de la vigne de multiplier les vocations, afin que le séminaire de Paris puisse lui faire une large part dans la distribution des nouveaux missionnaires.


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