| Année: |
1912 |
| Pays: |
Chine |
| Mission: |
Kien-Tchang |
| Rédacteur: | Mgr de Guébriant |
V. — Kien-Tchang
Population catholique 4.050
Baptêmes d’adultes 129
Baptêmes d’enfants de païens 2.007
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« L’année qui finit, écrit très justement Mgr de Guébriant, a prouvé surabondamment ce qu’avait de providentiel l’érection toute récente du Kien-Tchang en Mission autonome. Différée seulement d’une année, cette mesure n’aurait pu aboutir en temps utile, et, privées d’un centre de cohésion et de résistance, ces petites chrétientés perdues n’auraient pu sans miracle survivre à la tourmente qui dure encore. Le présent compte rendu vous montrera que le nouveau Vicariat, s’il se trouve retardé dans son développement par cette crise redoutable, n’a du moins éprouvé aucun dommage irréparable et qui compromette son avenir.
« Je n’étais pas présent aux heures les plus critiques, et cela encore a été permis de Dieu pour un plus grand bien. Car le Kien-Tchang avait à sa tête, en mon absence, le Supérieur vraiment providentiel dont le sang-froid et la prudence devaient réduire le mal au minimum possible, et garder indemne le poste central dont la chute eût été le signal d’une débâcle : je parle de M. Bourgain, aujourd’hui provicaire. Quant à moi, sans avoir rien prévu, j’arrivai à l’heure même où je pouvais être utile, alors que, bloqués dans un pays fermé, impuissants à faire passer de leurs nouvelles à l’extérieur, mes Confrères avaient besoin que, du dehors, quelqu’un leur tendît la main.
« Terre d’élection des sociétés secrètes, le Kien-Tchang voyait grandir, depuis plusieurs années, l’influence néfaste d’un certain Tchang-Yao-Tang, fondateur et chef de la Société dite « du Soleil », en chinois « Tai-Yang Houi ». C’est cette bande qui, le 7 octobre 1907, avait massacré, je puis dire entre mes bras, un enfant lolo, le petit Dzetchié, dont j’ai tant de fois raconté, en France et ailleurs, la courte histoire et le baptême in extremis. Maintes fois, depuis, nous avions prié les autorités d’avoir l’œil sur ce brigand qui devenait de jour en jour plus dangereux pour le pays. Mais on nous répondait par des fins de non-recevoir, souvent méprisantes, laissant voir qu’on cherchait ailleurs, et bien au delà des frontières du KienTchang, le péril qui menaçait la Chine.
« Il serait disgracieux d’entreprendre ici un réquisitoire contre ces malheureux mandarins du régime Mandchou, qui ont tant expié depuis dix mois. J’aime mieux signaler encore une circonstance providentielle, — vraiment providentielle entre toutes, — le fait qu’après avoir vu passer une longue série de titulaires incapables et xénophobes, la Préfecture de Ning-Yuen-Fou se trouva, depuis le mois de juillet 1911, occupée par un homme éminent, courageux et sympathique, M. le Préfet OuangTien-Tchang. Voici les faits.
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« En octobre dernier, les premières nouvelles d’une révolution générale à peine reçues au Kien-Tchang, les bandits de Tchang-Yao-Tang se lèvent à l’ordre du jour du chef : « Chouen Tsin mie Yang ! Vivent les Mandchoux, mort aux Européens ! » C’est la vieille devise Boxeur qu’ils inscrivent sur leur drapeau, eux que nos ennemis essaieront néanmoins plus tard de faire passer pour des héros de l’idéal républicain ! Pour débuter par un coup d’éclat, ils s’attaquent tout d’abord, le 25 octobre, à une caravane française qui regagnait le Yun-Nan après deux années d’un énorme labeur scientifique. MM. le Dr Legendre et le Lieutenant Dessiner, criblés de blessures, n’échappent à la mort que par le dévouement de deux familles notables de Hoang-Choui-Tang : un annamite de leur suite est tué sur place et leur précieux bagage entièrement pillé. Le mandarin de Te-Tchang, accouru pour les secourir, est cruellement mis à mort.
« Le branle est donné, il faut agir. Le lendemain, 26 octobre, après une marche de nuit, on entre par surprise dans la ville de Ning-Yuen, on massacre le sous-préfet. Tchang et l’on ouvre les prisons. Mais l’énergie extraordinaire du Préfet Ouang arrête l’élan de la horde sanguinaire : il lui tient tête avec une poignée d’hommes et la rejette hors de l’enceinte fortifiée dont il ferme immédiatement les portes.
« Une catastrophe n’en semblait pas moins inévitable. Car tandis que les bandes se concentrent à quelques kilomètres de la ville, les défenseurs de celle-ci perdent courage. Tous les soldats de la garnison, sauf une quarantaine, sont dispersés en petits groupes à six et huit étapes à la ronde. Les habitants terrorisés ne songent qu’à s’assurer d’avance la clémence de Tchang-Yao-Tang. D’aucuns, parmi les plus notables, sont d’avis de lui livrer les missionnaires. Espions et traîtres sont partout. Le Préfet ne s’abandonne pas, mais il est débordé, et, surtout, sa caisse est vide.
« Alors intervient M. Bourgain. Il ouvre, par un don de mille taels, une souscription publique et montre que les Missionnaires français ont en vue le salut de la cité, et non pas le leur seulement, en renvoyant à la défense des remparts les dix soldats chargés de protéger la Mission. MM. Wellwood et Humphreys, de la Mission Baptiste Américaine, prirent à leur compte la garde d’une des portes de la ville. Les Pères Bourgain et Valtat présidèrent aux rondes de nuit. L’argent ayant reparu, grâce aux souscriptions, les murailles s’étaient rapidement garnies de défenseurs.
« Une première attaque est repoussée le 29 octobre, une autre le 31. Entre temps, les soldats dispersés parviennent à se rallier. Les bandits perdent de leur assurance. Le 4 novembre, une sortie de la garnison les surprend et les taille en pièces au pied du Lou-Chan, la montagne qui, au Sud, fait face à Ning-Yuen. Les chefs réussissent à échapper ; mais bientôt, trahis à leur tour, ils sont pris, amenés en ville et exécutés le 9 novembre.
« MM. Legendre et Dessirier, ayant pu enfin se séparer de leurs généreux protecteurs, rentrèrent à Ning-Yuen et demandèrent à la Mission Catholique quelques semaines de repos et de réconfort. M. Dugast avait reparu dès le 6 novembre ; sautant par la fenêtre, au moment où l’émeute pénétrait déjà dans sa chambre, il s’était caché pendant huit jours à Ho-Si, chez des chrétiens ou des païens amis. Le P. Pierre Tông, déguisé en coolie, avait pu gagner tout seul Lou-Kou, et se réfugier chez M. Burnichon qui ne fut pas inquiété. On apprenait aussi que le P. Damien Tchen, curé de Te-Tchang, caché pendant deux semaines entières aux environs de sa résidence détruite, tantôt chez des païens bienveillants, tantôt dans les broussailles parmi les tombeaux, était lui aussi sain et sauf. En somme, les dégâts matériels subis par la Mission ou les chrétiens étaient sérieux, mais, à part quelques individus isolés, les personnes étaient sauves. Cependant, du côté de Houi-Li-Tchéou, les communications restaient absolument coupées et l’on n’obtenait aucune nouvelle de M. Castanet.
« Mais, vers la mi-novembre, des bruits inquiétants commencent à circuler : un Européen aurait été tué par les brigands à l’extrême Sud du Kien-Tchang. De jour en jour la nouvelle tend à se confirmer ; l’anxiété de mes Confrères devient extrême. Enfin, le 14 novembre, un courrier parvient à passer et leur apporte le fatal message : le P. Castanet, en tournée pastorale à Kiang-Tchéou, n’a pu s’enfuir ; il a été massacré près de la frontière du Yun-Nan ; ses chrétiens sont dispersés, plusieurs ont péri.
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« Portée à Yun-Nan-Sen par deux chrétiens échappés au désastre, transmise par le télégraphe à Hanoï, la douloureuse nouvelle m’y atteignait moi aussi le même jour, 14 novembre. Toutes mes illusions s’évanouissaient du coup : la Révolution chinoise ne se ferait pas, comme on l’avait espéré d’abord, sans effusion de sang, sans explosion de haine xénophobe et antichrétienne ! Jusqu’où iraient ses excès ? Sur les huit Missionnaires de mon petit Vicariat, le sort d’un seul m’était connu, et il était massacré !
« Six jours plus tard, j’étais à Yun-Nan-Sen, cherchant tous les moyens de me renseigner et de pénétrer dans ma Mission. Il m’y fallut consacrer quinze longs jours, mais, du moins, toutes les précautions capables de protéger mon voyage, de le rendre utile à mes Confrères et à mes chrétiens, de maintenir le contact avec Yun-Nan-Sen, avaient été prises dans la mesure que comportaient les circonstances, et je ne saurais exprimer quelle dette j’ai contractée, à cette occasion, envers le Consulat de France et la chère Mission du Yun-Nan.
« Trois jours avant mon départ, deux exprès envoyés par M. Bourgain ayant pu me rejoindre enfin, je savais que, à part M. Castanet, tous les Missionnaires et prêtres chinois du Kien-Tchang étaient en vie. Après deux jours de voyage, je rencontrai même M. Grosjean venu à ma rencontre du fond du Yen-Yuen-Hien. Le Su-Tchuen, encore impérialiste, nous vit donc arriver avec une escorte de cinq soldats du Yun-Nan républicain, et l’effet moral en fut excellent. Après comme avant la révolution, en république ou en monarchie, dans une province comme dans une autre, les Français continuaient donc à se faire protéger, à affirmer leur droit invariable d’être respectés sur territoire chinois ? Du coup, nos ennemis perdaient plus d’une illusion jusque-là chèrement caressée.
« A Houi-Li-Tchéou, mon cœur se serra en rentrant dans la résidence saccagée de M. Castanet. J’y restai trois jours, pour rallier les chrétiens et commencer sur la mort du martyr une enquête dont le résultat sera mieux à sa place dans son nécrologe. Puis, je continuai mon voyage et rejoignis, le 22 décembre, à Ning-Yuen, M. Bourgain et nos plus jeunes confrères, MM. Dugast et Valtat.
« Trois de nos résidences principales ont été saccagées, Houi-Li-Tchéou, Te-Tchang et Ho-Si. D’autres établissements, pharmacies, écoles, etc., ont été détruits ou endommagés. Une centaine de familles catholiques ont vu leurs maisons et leurs biens mis au pillage et n’ont dû le salut qu’à la fuite. Beaucoup ont passé par des angoisses terribles. Plus de vingt personnes ont été massacrées en haine du nom chrétien, dont plus de la moitié à Kong-Mou-Yn, où des femmes et des enfants ont été poursuivis jusque dans les derniers recoins des montagnes et traités de la façon la plus atroce, quelques-uns littéralement éventrés, hachés. Pour tout cela, justice est encore à faire, car les plus révoltants de ces excès, y compris le meurtre de M. Castanet, ont été commis sur le territoire de Houi-Li-Tchéou, où n’atteint pas, sous la présente anarchie, la seule autorité encore un peu respectée au Kien-Tchang, celle du Préfet Ouang-Tien-Tchang.
« Celui-ci n’a pas hésité, dans les localités immédiatement soumises à sa juridiction, à faire les exemples nécessaires. Plusieurs qui s’étaient cru tout permis et avaient agi en conséquence avec un cynisme odieux, subirent la peine capitale. Parmi eux, c’est un détail sur lequel je glisse mais que je ne puis passer entièrement sous silence, parmi eux, les plus en vue se sont trouvés être ceux-là mêmes qui, depuis des années, à Te-Tchang, à Ho-Si et ailleurs, s’affublaient de titre de protestants pour rendre parfois intenable la position des missionnaires catholiques.
« Depuis lors, une paix fragile règne au Kien-Tchang, et ce pays perdu peut même passer pour favorisé, si on le compare à l’ensemble de cette Province du Su-Tchuen, livrée depuis tant de mois aux compétitions des partis, aux révoltes des soldats, aux entreprises des brigands. Nous le devons pour beaucoup, c’est pour moi un devoir et une joie de le reconnaître, à la protection qui, de Paris, s’est étendue jusqu’à nous par l’intermédiaire de la Légation de France à Pékin, et des Consulats de Tchen-Tou et de Yun-Nan-Sen. Sans jamais hésiter, avec une parfaite intelligence de notre position, tantôt par le Su-Tchuen, tantôt par le Yun-Nan, on a tenu à notre portée, chaque fois qu’il en a été besoin, tout l’appui que comportaient des circonstances exceptionnellement difficiles. Et cela, sans qu’il soit possible seulement d’y soupçonner une vue intéressée. On aurait pu nous parler de quitter nos postes par prudence, ainsi que les missionnaires protestants en recevaient tous l’ordre de leurs Consuls. Mais on a eu la délicatesse de nous traiter comme des français et des missionnaires, et on ne l’a pas même essayé.
« C’est ainsi que nous avons traversé heureusement plus d’une crise. C’est, d’abord, le Yun-Nan qui a voulu entreprendre la conquête du Kien-Tchang et qui s’est laissé persuader d’y renoncer. Puis, ce sont d’ineptes accusations par lesquelles on a cherché inutilement à nous perdre. Ensuite, c’est une campagne savamment combinée pour revenir sur les faits accomplis, transformer en héros les bandits de l’automne dernier, justifier les excès dont nous avons souffert et en permettre, si possible, le retour. Enfin, et depuis plus d’un mois, c’est, en ce moment même, un allié de nos persécuteurs qu’on a fait envoyer au Kien-Tchang, avec des pouvoirs discrétionnaires et une mission dite « pacificatrice », qui se trouve consister à réhabiliter le fameux Tchang-Yao-Tang, à indemniser ses partisans et à exercer des poursuites, sous tous les prétextes imaginables, contre les catholiques et ceux qui les ont protégés, notamment contre les sauveurs de la Mission Legendre.
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« Eh bien ! dans ce gâchis colossal, est-il surprenant qu’une Mission nouveau-née, à peine en voie d’organisation, n’ait pas à signaler un progrès considérable ? C’est un sujet suffisant de bénir Dieu et de louer la générosité de nos Confrères, que de constater la persévérance à peu près générale de nos néophytes et le maintien intégral de nos positions. Il y a eu des défaillances et même, en fort petit nombre, des apostasies formelles. Ce déchet, accru du chiffre des morts et des disparus, n’est que tout juste compensé par un nombre de baptêmes lui-même très diminué. Les sacrements n’ont pu être administrés normalement : cependant, il n’est aucune station qui n’ait reçu, au moins une fois, depuis la Révolution, la visite du prêtre. Le mouvement de conversions est arrêté ou ralenti sur plusieurs points, mais redevient très actif sur plusieurs autres, surtout dans la vallée du Ya-Long. Nous avons eu déjà, à l’Assomption, plus de cinquante baptêmes d’adultes à compter sur le prochain exercice. C’est un bon commencement. Ce pauvre peuple effrayé, énervé, incapable de rien comprendre à ce qui se passe, est assurément peu porté par les circonstances à s’occuper de religion. Et cependant, presque partout, on sent des velléités qui, à la première occasion favorable, pourraient devenir des conversions.
« Mais cette occasion favorable, combien de temps l’attendrons-nous ? S’il est des parties de la Chine d’où la situation puisse être envisagée avec optimisme, ce n’est pas celle-ci. Au moment où j’écris, l’autorité est représentée au Kien-Tchang par un Commissaire extraordinaire, destitué officiellement depuis un mois, et exerçant quand même ses fonctions ; par un Préfet, que le Commissaire et son parti annihilent, en attendant qu’ils le perdent ; par un Général, qui refuse de céder la place à son successeur, déjà arrivé et réduit à se morfondre dans une auberge. Que, sous une telle anarchie, le pays ne soit pas encore à feu et à sang, il faut l’attribuer aux vieilles et si remarquables qualités du peuple chinois. Mais ces qualités elles-mêmes périclitent : à force d’attendre qu’il s’établisse quelque chose pour remplacer ce qui est détruit, la masse perd tout respect, toute docilité, tout sérieux.
« Il est, toutefois, un optimisme que nous ne perdons pas : c’est celui que donne la confiance en Dieu. La conduite providentielle des événements, au cours de la crise présente, a de quoi frapper. L’attitude des missionnaires catholiques, partout en Chine, a été magnifique de sang-froid et de dignité. Nos chrétientés, depuis les plus grandes jusqu’aux plus petites, ont montré que leur stabilité avait un autre principe que les institutions humaines les mieux établies. Tout cela se traduira, l’heure venue, en conquêtes pour l’Eglise.
« C’est pourquoi nous nous conduisons, au Kien-chang, absolument comme si nous jouissions d’une tranquillité assurée. Pas un missionnaire qui ne soit à son poste ; pas une station, si excentrique soit-elle, qui ne soit visitée. Nos chers « nouveaux » sont eux-mêmes sur la brèche, et, s’ils ne peuvent faire encore beaucoup de besogne directe, du moins leur présence, aux quatre coins du pays, a-t-elle une heureuse influence sur l’état moral de la population. Pour ces gens ahuris, désorientés, elle signifie hautement qu’il existe encore quelque part un principe d’ordre, et que le dernier mot doit rester à ceux qui s’y fient.
« En ville de Ning-Yuen nous élevons lentement mais solidement une résidence centrale, considérable pour le pays. La Mission la devra, comme bien d’autres choses, au labeur soutenu de M. Bourgain ; il la faut, pour offrir à nos Confrères un lieu de délassement et de réconfort au centre de cet âpre pays ; il la faut, pour trancher un peu sur la simplicité excessive des édifices dont nous nous contentons ailleurs.
« Le Séminaire du Kien-Tchang est fondé, lui aussi, depuis le mois de mai ; il compte 14 élèves, dont quatre ont commencé leurs études de latin à Soui-Fou. Un local bien modeste, mais suffisant, et contigu à notre résidence de Ning-Yuen, a pu être acquis à point nommé. Je puis m’y rendre sans sortir de notre enclos et cela me permet d’exercer provisoirement les fonctions de supérieur, sans rien prendre encore, pour cette œuvre indispensable, sur un personnel trop restreint. »
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