| Année: |
1881 |
| Pays: |
Corée du Sud |
| Mission: |
Corée |
| Rédacteur: | Mgr Ridel |
Corée. 1881
« Je suis heureux, nous écrit Mgr Ridel, de pouvoir vous envoyer cette année un Compte-rendu à peu près complet . Il est encore impossible de faire le recensement exact de la population catholique, toujours sans domicile fixe, à cause des persécutions qui éclatent chaque année.
« Nos Confrères travaillent tous avec un courage et un zèle bien dignes d’éloges ; et nous devons bénir la divine Providence qui a daigné les protéger au milieu de tant de dangers. M. Blanc dirige tout avec intelligence, comme un vaillant capitaine, et paye de sa personne comme un simple soldat... »
Pour donner une idée des fatigues et des périls du Missionnaire dans l’intérieur de la Corée, nous extrayons quelques passages d’une lettre particulière de M. Robert :
« Pour en revenir à ma dernière administration , je vous dirai qu’elle s’est passée sans le moindre accident, grâce à une protection toute spéciale de la divine Providence. Elle a duré huit longs mois, pendant lesquels j’ai parcouru une distance de plus de 400 lieues, dans un pays inhos-pitalier, ayant de la neige quelquefois jusqu’à la ceinture, et par des chemins impossibles à décrire. La neige est tombée avec une telle abondance l’hiver dernier que, dans la plaine, elle atteignait la hauteur de deux pieds et, dans les ravins où le vent l’avait amoncelée, il y en avait jusqu’à deux ou trois mètres d’épaisseur. Ajoutez à cela un froid glacial de 2Io à 25o au-dessous de zéro.
« Au mois de janvier, vers le 20e jour, j’ai failli mourir on route, tant le froid était intense. C’était en me rendant à une petite chrétienté du district de Sinkié, le vent sou-levait la neige en tourbillon ; elle m’entrait dans la bouche et me coupait la respiration ; ma barbe n’était plus qu’un énorme glaçon qui me montait jusque dans les narines, et je serais mort en route, si les chrétiens, avertis à temps, n’étaient venus m’apporter, à moi et à mes compagnons, du vin chaud qui nous rendit le sentiment et la vie. J’en fus quitte pour avoir les pieds gelés, car voulant quitter ma chaussure, la chose me fut impossible, les bas se trouvaient pris avec les souliers de paille et la peau des pieds, de sorte qu’on fut obligé de faire dégeler le tout sur des charbons ardents, ce qui me causa une extrême douleur.
« Mais, vive la joie quand même ! Je ne tardai pas à être guéri ; la peau des pieds, cependant, tomba entiè-rement deux ou trois fois, et il est bien sûr que je me ressentirai longtemps encore de cette journée. Bref, je ne m’étends pas davantage sur les peines et les misères de tous genres que j’ai endurées pendant ces huit mois de travaux ; il me suffira de vous dire que ma santé s’est toujours conservée assez bonne, ce qui m’a permis d’escalader les montagnes les plus escarpées, afin de procurer le bienfait des sacrements à tant de chrétiens qui y sont retirés, n’ayant pour toute nourriture que des pommes de terre et des glands .
« Malgré cette extrême misère, ils sont tous gais, tous contents, puisque leur position actuelle leur permet d’imiter de plus près notre divin modèle, Jésus, qui le premier a donné l’exemple de la plus grande pauvreté et de la plus parfaite résignation....»
A tant de fatigues et de travaux, les consolations n’ont pas fait défaut . Nombre de néophytes qui jusque-là avaient été empêchés par les distances ou retenus par la peur, ont pu recevoir la grâce des sacrements et reprendre leurs habitudes chrétiennes. 352 adultes ont été régénérés dans les eaux du baptême et, par leur profession du christia-nisme, ont encouru la peine de mort portée contre les néophytes. Mais Dieu qui leur a inspiré une si généreuse résolution, leur donnera le courage nécessaire pour com-battre les bons combats de la foi .
D’ailleurs, la situation du christianisme en Corée tend à s’améliorer, du moins c’est ce que l’on peut conclure du fait suivant :
« M Liouville , écrit M. Robert , venait de faire l’administration d’une chrétienté voisine de sa résidence lorsque , sur le soir , il fut rencontré par une bande de satellites lancés à la poursuite des voleurs , qui sont très nombreux en ces parages . A l’auberge où se trouvaient les agents du gouvernement , les porteurs de notre Confrère furent reconnus par un portefaix des environs comme étant potiers de leur profession , habitant tel village et , par conséquent , inhabiles à accompagner un noble , ce qui est contraire à l’étiquette coréenne . Ayant manifesté ses soupçons aux satellites , ceux-ci se rendirent le lendemain au village désigné et demandèrent à le visiter , sous prétexte qu’on y cachait un chef de voleurs .
« Il va sans dire que le Missionnaire fut bientôt découvert et , comme on le traitait en brigand , il se déclara Européen , demanda aux satellites s’ils avainet ordre du gouvernement de s’emparer de sa personne , et , sur leur réponse négative , il leur enjoignit d’aller prendre les instructions du gouverneur de la Province . Deux d’entre eux se mirent donc en route , tandis que les autres gardaient M. Liouville . Pendant les trois jours qui s’écoulèrent avant le retour des premiers , notre confrère donna les sacrements à tous les habitants du village . Les satellites assistèrent à la sainte Messe et gardèrent une attitude respectueuse ; les païens des environs vinrent par milliers voir l’Européen .
« Cependant , il n’y eut ni trouble , ni manifestation hostiles ; les satellites empêchaient la foule de pénétrer dans l’appartement du Missionnaire , pendant que celui-ci entendait les confessions . Quand M. Liouville avait achevé , il se promenait au milieu des païens , leur disant de le bien regarder , qu’il était un homme comme eux , avec des yeux , des oreilles , etc… Enfin , contre toute attente , les satellites envoyés auprès du gouverneur arrivèrent , tous ensemble prirent alors congé de notre Confrère , lui faisait leurs adieux et lui manifestant même le désir d’embrasser le christianisme , et ils se retirèrent tranquillement . Le gouverneur leur avait intimé l’ordre de mettre en liberté l’Européen … »
Outre que cet événement pouvait avoir de très graves conséquences pour la Mission et amener une nouvelle persécution , « n’est-ce pas une chose bien extraordinaire dans un sens, fait remarquer Mgr Ridel, qu’un gouverneur de province, un des plus grands dignitaires du royaume, donne l’ordre à ses satellites de relaxer un Missionnaire européen qui a été arrêté sur le sol coréen ? C’est si sur-prenant que je n’ose presque pas y croire.
« A la suite de cette affaire, continue le Prélat, toutes les chrétientés de la province ont été bouleversées. A la ville de Paik-tchyen, deux néophytes ont été jeté en prison et appliqués plusieurs fois à la question . Mais ils se sont toujours montrés pleins de courage, et le mandarin ne sachant plus qu’en faire, envoya consulter le gouverneur, qui ordonna de les relâcher. La mandarin attendit quelque temps avant d’exécuter cet ordre ; sur ces entrefaites, le gouverneur vint à mourir (c’était le même qui avait mis M. Liouvile en liberté). Alors le mandarin de Paik-tchyen recommença les tortures, mais les deux chrétiens demeu-rèrent fermes et prirent la résolution de s’adresser au nouveau gouverneur. Quelque temps après, on les mit en liberté.
« Le régent est sans doute pris de remords ; du moins, il est certain qu’il vient d’offrir, par l’entremise des bonzes, des sacrifices aux âmes des chrétiens mis à mort depuis 1866, afin, dit-on, de consoler ces pauvres âmes du regret qu’elles ont dû éprouver de quitter ainsi la vie.
C’est déclaré publiquement que les chrétiens étaient innocents, qu’on ne pouvait leur reprocher aucun crime.
« Il règne actuellement une grande effervescence dans tout le pays; nous marchons, je pense, vers la liberté ; mais un rien aussi pourrait attirer une persécution atroce. Nous sommes entre les mains du bon Dieu qui, je l’espère, nous traitera dans son immense miséricorde. »
Cette situation persévère et les dernières nouvelles qui nous sont parvenues, nous signalent à nouveau un double courant d’idées dans le pays. Tandis que le gouvernement et le peuple semblent incliner vers la tolérance et manifestent le désir d’établir des relations avec les peuples occidentaux. Les lettrés et plusieurs mandarins influents font, de leur côté, tous leurs efforts pour con-tinuer cette politique aveugle et égoïste, qui a tenu jus-qu’à présent le peuple coréen à l’écart des autres nations, en le laissant exposé sans défense aux ambitions de ses redoutables voisins, et qui a inondé le pays du sang des chrétiens et des Missionnaires.
« Dans les premiers jours de juillet, écrit M. Blanc, un courrier m’arrive de Séoul en toute hâte, pour me dire que les satellites de la capitale sont encore une fois à mes trousses… que le roi avait dit : « Paik sin pou (c’est «le nom coréen de M. Blanc) circule à son aise dans le «pays, il faut en finir... » Comme on ne parlait ni de traître ni de dénonciateur, quoique cette nouvelle me causât plus de surprise que de frayeur, par prudence je fis mon paquet et me sauvai au plus vite.
« Le mois de juillet se passa dans l’inquiétude, mais ce fut tout. Les satellites de la capitale trottaient à droite et à gauche, mais ils mettaient tous leurs soins à conduire en exil les principaux meneurs du parti hostile au gou-vernement, sans s’occuper de moi, ni des chrétiens. Nous en avons donc été quittes pour la peur...»
De son côté, le Missionnaire qui était à Séoul a dû changer de résidence. « Ces bruits de persécution, écrivait ce Confrère au mois d’octobre, n’étaient pas fondés heu-reusement ; ils avaient pourtant une cause plausible et, à mon avis, la voici : Les lettrés des huit provinces, ceux du sud surtout, ont fait cette année force requêtes contre les Japonais et contre les chrétiens. Le roi, peu porté aux moyens violents, n’entrant pas dans leurs vues, congédia messieurs les lettrés. Ceux-ci recommencèrent leurs his-toires, quittes à se faire éconduire de nouveau.
« A la fin, le gouvernement ennuyé fit prendre les prin-cipaux meneurs, un par province, et les envoya en exil. Le chef du mouvement dans le Kang-ouen-to, s’étant fait remarquer entre tous par son insolence, fut soumis à un interrogatoire devant la cour. Là encore il recommença
ses plaintes,voire même ses injures au roi et à la reine; il accusait ces derniers d’être chrétiens. Pour sa peine, on lui a cassé toutes les dents pendant l’interrogatoire et, la nuit suivante, il fut condamné à mort .
« L’exécution a eu lieu le lendemain, en dehors de la petite porte de l’ouest. Ce misérable avait une haine infer-nale contre notre sainte Religion. Pendant qu’on le con-duisait au supplice, du haut de la charrette il excitait la foule contre les chrétiens : « Si on donne jamais «l’ordre de les prendre, criait-il, tuez-les vous-mêmes, sans vous donner la peine de les «dénoncer. » Aussi nos chrétiens disent-ils que son supplice est un châtiment du bon Dieu. Avant de mourir, il a recommandé à son frère aîné de ne pas se décourager, mais de recommencer...
« Les lettrés à part, l’opinion publique ne paraît pas trop hostile aux chrétiens, ni aux étrangers... » Cependant, sans doute pour imposer silence aux plus irrités, en leur donnant une petite satisfaction, le roi vient de faire paraître un édit dans lequel, après avoir outragé notre sainte Religion et avoué l’impuissance de ses prédéces-seurs à l’anéantir, il indique, comme moyen de la faire disparaître, de s’appliquer de plus en plus à suivre la doctrine de Confucius, et « l’erreur, dit-il, tombera d’elle-même. » En même temps, il défendait au préfet de police d’inquiéter les chrétiens.
Ces deux extrais de lettres suffisent pour donner une idée exacte de la situation, de ses incertitudes et de ses dangers. Prions Dieu de faire triompher les idées de tolérance et d’accorder enfin un peu de paix et de liberté à cette chère et belle Église de Corée.
« Les travaux d’imprimerie marchent un peu, nous écrit encore Mgr Ridel. Nons avons fait paraître au Japon le dictionnaire et la grammaire. J’ai cru bien faire en achetant les matrices qui ont servi à cette impression. Un petit livre coréen, imprimé comme essai à l’aide de ces caractères, avait été apprécié dans le pays. En ce moment, M.Coste s’occupe de l’impression du livre de prières en quatre volumes….. »
Du Sanatorium de Hong-kong où Mgr Ridel était venu pour rétablir sa santé et d’où il nous adressa le Compte-rendu de sa Mission, le vénérable prélat se rendit au Japon pour affaires ; à son passage à Nagasaki , il fut frappé d’apoplexie et, pendant plusieurs jours, son état inspira les plus vives inquiétudes. Aujourd’hui, quoique se trouvant pour le moment hors de danger, Sa Grandeur est loin d’être rétablie. Nous partageons les anxiétés des Mission-naires de Corée et nous demandons instamment à Dieu de conserver à sa Mission, de conserver à la Société le vénérable confesseur de la foi, et de lui accorder la con-solation de revoir bientôt cette Corée où il a tant souffert et où il désire si ardemment achever sa courageuse et bien méritoire carrière !
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