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Rapport annuel des évêques

Année: 1890
Pays: Corée du Sud
Mission: Corée
Rédacteur:Mgr Costes

II.─ Corée.

Population catholique 17.577
Baptêmes de païens 963
Baptêmes d’enfants de païens 2.431

C’est de M. Costes, supérieur par intérim de la Corée, que nous avons reçu le compte-rendu annuel de cette mission. Arrivé au moment où le nouveau Vicaire apostolique se disposait à nous quitter et à aller prendre possession du poste d’honneur et de travail, pour lequel la confiance de nos confrères l’avait désigné au choix du Souverain Pontife, ce compte-rendu lui a appris que cette église dont il est devenu le père, et qui à son retour en France, il y a cinq ans, était encore bien désolée par la persécution, continue de jour de la tranquillité et qu’une moisson abondante se prépare sur ce sol fécondé depuis un siècle par le sang des martyrs.
« En commençant cette relation, écrit M. Costes, la première pensée qui s’offre à mon esprit, c’est celle du vide laissé parmi nous par Mgr Blanc, de pieuse mémoire.
« Il succombait au moment où allait s’ouvrir à Nagasaki le synode auquel il devait assister. Tandis que Nosseigneurs les évêques et nos confrères du Japon se disposaient à aller au-devant de lui avec toutes les ovations de la joie, nous faisions à notre bien-aimé Père un cortège tout différent en l’accompagnant à sa dernière demeure.
« Il aurait-éprouvé une grande joie à vous raconter lui-même, comme les années précédentes, les succès qu’il a plu à Dieu de nous accorder sur cette terre des martyrs, où il avait concentré toutes ses affections, à laquelle il donnait tous ses soins. Après avoir connu les épreuves des dernières persécutions qui avaient troublé la mission de Corée, il jouissait du bonheur de la voir sortir peu à peu des catacombes.
« Un terrain avait été acheté, et nous étions en train d’élever les premières constructions nécessaires au fonctionnement de nos œuvres. Cependant le gouvernement coréen, sans exercer envers nous les actes d’hostilité ouverte, n’avait point encore consenti à nous rendre nos titres de propriété, confisqués en janvier 1888. Cette détention injuste était pour Sa Grandeur un sujet de sollicitude qui empêchait la joie d’être complète. Avant de mourir, Monseigneur eut la satisfaction de voir cet obstacle levé. A l’époque du premier de l’an coréen, grâce à l’intervention intelligente et dévouée de M. de Plancy, commissaire du gouvernement français à Séoul, les papiers nous furent restitués. Cet événement fut salué avec des démonstrations presque enthousiastes. N’accusait-il pas, en effet, un revirement dans la politique qui nous avait persécutés jusqu’ici, et un pas en avant vers la tolérance de la doctrine catholique que nous enseignons ?
« Dieu merci, ce progrès vers la tolérance s’accentue de plus en plus, non seulement à la capitale, mais même en province, où nos confrères entrevoient l’aurore de meilleurs jours. L’un d’eux, chargé d’un district dans le nord, m’écrit ce qui suit : « Vous ne pouvez vous « imaginer quelle bonne impression ont faite en province les constructions de Séoul. Les « chrétiens en sont fiers ; et les païens, croyant à une liberté prochaine, se rapprochent de plus en plus de nous. »
« Les païens se familiarisent peu à peu avec les chrétiens. Les préjugés tombent parmi le peuple ; et l’autorité plus bienveillente évite tout conflit-avec nos chrétiens. Les prétoriens, maîtres de la situation, s’accordent à rendre un bon témoignage à ceux-ci : « Ce sont, disent-« ils, de bonnes gens, bons travailleurs, qui paient bien leurs dettes. » Les nobles louent leur probité, et la population est bien dipossée à leur égard. La principale cause de ces bonnes dispositions est due à la présence des Européens à Séoul.
« Si malgré cela, quelques vexations locales se sont produites, comme il y a toujours lieu de s’y attendre, on peut dire qu’en général elles ont tourné à la confusion de nos ennemis et au progrès de notre sainte religion. Nous en aurons, plus loin, un exemple dans le compte-rendu de M. Robert.
« Après cet aperçu général, et avant de passer en revue les dufférentes chrétientés de la mission, qu’il soit permis de mentionner une nouvelle reçue pendant que je réunissais les matériaux de cette lettre. Elle a comblé de joie et missionnaires et chrétiens . Le télégraphe nous a annoncé la nomination de Mgr Mutel comme vicaire apostolique de la Corée. « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, » faire cesser le veuvage de notre chère mission, nous aider à porter le fardeau du ministère apostolique, guider nos pas dans la poursuite du bien, pour la gloire de Dieu et la salut des âmes !
« M. Rault, chargé des deux provinces du nord-ouest, Hoang-hai-to et Hpyeng-an-to, a eu 93 baptêmes d’adultes et entendu 506 confessions annuelles. Comme saint Paul, il surabone de joie en pensant à ses chrétiens, lorsque, dans un tableau touchant, il nous montre : « les « hommes de tout âge, de tout rang, passant le jour à leurs rudes occupations, et, le soir, « repassant leur catéchisme en famille, ou instruisant quelques catéchumènes ; une sainte « émulation à propager et à faire connaître notre religion sainte ; des gens, hommes et « femmes, ne se laissant ni décourager par un insuccès, ni enorgueillir par une bonne réussite, « et ne croyant jamais en avoir assez fait ; toute une population chrétienne s’encourageant « dans la voie du bien , en sa faisant tout simplement la monition quand il y a lieu. Et quand « arrive l’époque de recevoir les sacrements, chacun redouble d’ardeur, complète son « instruction, ou parachève celle des catéchumènes qu’il est chargé de préparer….Que de fois, « ajoute notre confrère, n’ai-je pas été ému jusqu’aux larmes en voyant accourir de six à sept « lieues des familles entières, sans prendre souci des difficultés de la route ni des embarras « des enfants ! Les plus heureux sont, sans contredit, ceux qui ont réussi à instruire quelques « catéchumènes qu’ils ont arrachés à Satan. La joie peinte sur leurs traits annonce assez que « c’est leur jour de triomphe.
« Cependant il y a un revers de médaille. Je ne peux noir sans une certaine tristesse, « continue M. Rault, la multitude immense d’âmes qui ignorent la vraie religion, ou qui, si « elles la connaissent, refusent encore de rendre à Dieu le culte qui lui est dû. Si j’en excepte « le village de Païk-tjyen et de Syou-an, ma chrétienté de Hoang-hai-to est confinée au pied et « tout autour du Kauouel-son (montagne) dans le Hpyeng-an-to, nos chrétiens occupent « seulement cinq villages, qui forment un demi-cercle autour de la ville de Hpyeng-yang, et « encore, sont-ils assez peu nombreux. Sortez de ces deux centres, et vous ne trouverez pas un « seul adorateur du vrai Dieu. A quoi donc attribuer cet état de mort ? – A la méchanceté des « population ? Non, partout j’ai voyagé à découvert, et rarement j’ai eu à me plaindre des « mauvais procédés du peuple. Selon mon humble avis, il faut en chercher la cause dans « l’ignorance et dire avec saint Paul : « Quomodo audient sine prœdicante ? Je crois le peuple « du nord-ouest bien préparé à recevoir la bonne nouvelle et à remplir les devoirs d’un bon « chrétien, quand une fois il aura été régénéré dans les eaux salutaires du saint baptême. »
« Quand on jette les yeux sur le nord-est de la carte de Corée, dans la province de Ham-kyeng, où le signe de la croix ne marque pas encore les étapes du missionnaire, on se prend aussi à désirer que le Seigneur envoie bientôt des ouvriers à sa vigne.
« Un peu plus bas, dans les districts de Ouen-san (situé dans la partie méridionale de Ham-kyeng-to), de I-tchyen et de Hang-tchyen (dans la province de Kang-ouen), M. Couderc a enregistré 116 baptêmes d’adultes et entendu 880 confessions annuelles. Voici en plus termes il parle des chrétiens. « En général, leur jugement est d’une droiture remarquable, et leurs « mœurs très pures. Même parmi les païens, il y a beaucoup de personnes d’une grande « innocence. Aussi, m’est-il arrivé souvent, très souvent même, d’être ému jusqu’aux larmes, « en voyant arriver au baptême des gens de tout âge, de toute condition, qui semblaient « n’avoir que leur péché originel. Ils n’avaient pas connu Dieu, ils avaient adoré le diable, « mais en cela ils croyaient très bien faire, et n’avaient jamais violé gravement la loi naturelle avec connaissance de cause. »
« Pour enrayer l’œuvre de Dieu, le diable fait agir des ressorts, qui, non seulement tournent quelquefois à sa confusion, mais produisent un effet opposé, comme le prouve le trait suivant raconté par le même confrère.
« Un brave païen voulait depuis longtemps embrasser le christianisme, mais sa femme, « vieille harpie, l’en détournait toujours. Enfin, la récolte une fois dans les greniers, le « bonhomme s’esquive, et court apprendre la doctrine chez les chrétiens. Quelques jours « après, la mégère arrive :
« – Où est mon mari ? Qu’on m’indique la maison où mon mari s’est réfugié. »
« On la lui montre. Elles entre. Aussitôt saisissant le pacifique déserteur, elle lui présente « un couteau et le somme de lui donner immédiatement un morceau de son gilet (signe de « répudiation) ou de retourner à la maison en apostasiant. Tout stupéfait le bonhomme n’ose « se décider à couper son gilet parce qu’il est neuf et qu’il ne veut pas répudier sa femme; il « proteste, en outre, qu’il est prêt à mourir plutôt que de renier son Dieu.
« Mais la femme qui avait eu souvent raison de son mari, ne veut pas se tenir pour « vaincue. Elle est bousculée ; elle bouscule. Le fait est que dans la bataille, chapeaux et « habits de dessus, tout vole en éclats, et le pauvre mari se décide enfin à suivre sa vaillante « moitié, non sans promettre toutefois aux chrétiens de revenir bientôt.
« La méchante triomphait ; mais elle n’eut pas fait une demi-heure de marche, que « l’émotion de la dispute fut remplacée par les douleurs terribles de l’avortement. On « l’emporta à demi-morte jusqu’à sa maison où, clouée sur sa natte, elle dut se résigner à « entendre le mari réciter quotidiennement ses prières. Quand elle put se tenir debout, elle « n’eut pas le courage de recommencer la lutte à force de bras. Que faire ? Elles se traîne « jusqu’au lieu où un sorcier de renom vient d’arriver. Elle supplie l’homme enchanteur des « diables de lui obtenir la grâce que son mari devienne muet.
« – Et pourquoi ?
« – Parce qu’il veut faire le détestable métier de chrétien…
« – Et c’est pour l’en empêcher que tu veux le rendre muet ?
« – Oui.
« – Oh ! pour cela ! garde-t’en bien, dit le sorcier, en prenant un air solennel et « mystérieux. Sache que la doctrine des chrétiens est celle du grand Espris du ciel, et que « lorsque cet esprit descend, il arrive toujours de grandes choses. Garde-toi bien d’irriter ce « grand esprit, autrement il se passera quelque chose d’étonnant.
« – Alors que faire ? reprend la femme toute tremblante.
« – Ce qu’il faut faire ? C’est que, non seulement ton mari toi-même, mais tes enfants, « mais toute la maison, vous devez tous vous faire chrétiens. Sans cela. Gare à vous !
« Le diable fut bon missionnaire malgré lui : aujourd’hui on m’annonce qu’en effet toute la « famille apprend la doctrine. »
« En Kang-ouen-to province de l’est, M. Le Merre a obtenu 73 baptêmes d’adultes et entendu 887 confessions annuelles ; 40 baptêmes d’adultes et 654 confessions annuelles forment l’appoint de M. Le Viel.
« J’ai, écrit M. Le Merre, plus de lieues à parcourir que de chrétiens à visiter. Ce n’est pas « toujours par des chemins semés de roses et bien aplanis que voyage le missionnaire de l’est ; « ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait point un certain agrément à voyager de la sorte, surtout « quand on pense que les chers devanciers ont parcouru les mêmes chemins, non pas avec la « même sécurité, ni à découvert, comme nous. Les temps sont changés. Là, dans ces « montagnes, vivent, loin du souffle empesté du monde, les descendants des martyrs du « Christ, les enfants du bon Dieu ; là aussi, et plus qu’au sein des villes, brisant ses idoles de « bois, l’honnête païen se prosterne et adore le Dieu jusque-là inconnu pour lui.
« J’ai recontré des chrétiens fervents, vrais disciples du christ crucifié, morts au monde, et « supportant la pauvreté, les douleurs, la maladie, avec une générosité imperturbable. »
« Il y a bien aussi des prodigues. Pauvres gens, ils sont bien à plaindre: longtemps abandonnés, sans secours religieux, vivant au milieu des païens, ils n’ont pas su toujours échapper aux périls de ce contact.
« Voici l’histoire de l’un d’eux, et c’est l’histoire d’ungrand nombre de chrétiens échappés à la grande persécution de 1866.
« Quand éclata la tempête, il se sauva, et n’eut plus depuis lors, pendant vingt-deux ans, aucune nouvelle de sa famille. Il se mit à la suite d’une bande de sorciers et sorcières, race à jamais détestable et détestée en Corée, qui exploite on ne peut plus adroitement la crédulité publique.
« Un jour, jour heureux ménagé par le Ciel ! que ledit sorcier était venu à Kang-neung (en Kang-ouen-to) débiter aux badauds la bonne aventure, il eut lui-même la bonne aventure de faire la plus heureuse rencontre. C’était un jour de marché. Au moment où il traversait l’endroit où les potiers étalen leurs gracieuses productions, soudain il s’arrête : il a cru reconnaître parmi ces marchands son frère aîné qu’il a perdu depuis vingt et des années. Son cœur et aussi son bon ange lui disent que c’est bien lui. Il appelle un de ses compagnons, lui donne ses instructions, et lui dit d’eller interroger cet homme sur son nom, son âge, le lieu de sa naissance, etc., etc. Quelques instants après, les deux frères se racontaient les malheurs du passé, et oubliaient dans le bonheur d’une rencontre provindentielle, les douleurs d’une si longue séparation. Le sorcier avait retrouvé son frère, sa religion et son Dieu. »
L’intéressante province de Tchy-oung-tchyeng, où est situé le Nai-hpo, célèbre dans les annales de l’Église de Corée pour le nombre et la ferveur des vieux chrétiens, a été administrée par M. Doucet. Ce cher confrère qui nous apporte une gerbe de 69 baptêmes d’adultes et 1,851 confessions annuelles, raconte ce qui suit :
« Tout le monde connaît le Nai-hpo, terre fertile par le sang de tant de martyrs, jadis « pépinière de chrétiens dispersés maintenant dans six provinces. Il y eut un temps où l’on ne « parlait plus de lui ; et son nom seul jetait l’effroi et l’épouvante, mais ce temps est passé. Le « bon Dieu ne pouvait se montrer sourd à la prière de tant de martyrs qui, jour et nuit, « intercèdent pour cette noble partie de la Corée. Quand je veux constater l’heureuse « transformation qui a eu lieu, j’aime à reporter mon espris vers le passé, à cinq ans de « distance, alors que, pour encourager quelques chrétiens dispersés çà et là, j’étais obligé de « voyager des nuits entières, ou bien de m’en fermer dans une chaise à porteurs ; et même, « avec toutes ces précautions, bien souvent j’ai failli tomber entre les mains des satellites. « Mais aujourd’hui, Dieu en soit loué, les dangers ont disparu, la situation est bien changée. « Pendant cet intervalle, des chrétientés nouvelles ont pris naissance, et maintenant j’ose « affirmer que les plus belles sont celles de Nai-hpo. Voici entre plusieurs, un témoignage du « zèle qui anime nos néophytes :
« Un jeune homme, afin de se faire chrétien, avait quitté sa maison et était entré pour « quelque temps à mon service. De retour chez lui, il se met à étudier et à instruiré ses parents, « en sorte que cette année il a reçu le baptême avec quatre membres de sa famille. Ce résultat, « quelque médiocre qu’il paraisse, n’en est pas moins une preuve de ce que peut faire un bon « chrétien, aidé du secours de Dieu. Je ne doute nullement de la conversion de toute cette « famille. Comme elle est nombreuse et assez puis-sante dans le pays, on peut espérer que cet « exemple amènera d’autres âmes au bercail du Divin Maître.
« Encore un trait qui, dans sa naïve simplicité, démontre combien la foi est enracinée chez « nos Coréens.
« Il s’agit d’une vieille de soixante-dix-huit ans. Avant la persécution de 1866, elle avait « entendu parler du christianisme. Ayant appris l’Ave Maria, elle ne laissait passer aucun jour « sans le réciter à plusieurs reprises. Vingt-quatre ans s’étaient écoulés, et impossible de « retrouver un seul chrétien. Cependant la chose pressait. La vieille était bien âgée ; ajoutez à « cela les infirmités de cette période de la vie. Le bon Dieu ne pouvait être insensible à tant de « bonne volonté. Enfin, un beau jour, elle fit la rencontre d’une chrétienne qu’elle avait « connue dans le temps. Combien grande fut sa joie ! Et quelle ne fut pas sa surprise, en « apprenant qu’à une emi-lieue de là, il y avait un petit village chrétien, avec catéchiste en « tête ! La voilà donc partie. Chaque jour, elle reprenait la route de ce village, pour apprendre « les douze prières avec les principaux mystères, afin de recevoir le baptême à mon passage ; « car déjà elle savait que je devais venir sous peu. J’arrive au jour déterminé. En entrant dans « la chambre, j’aperçois cette bonne femme la face contre terre. Après quelques informations, « je la fis venir, et, avec elle arrivèrent trois ou quatre autres femmes, qu’elle avait amenées « pour soutenir sa cause. Elle méridionale raconta son affaire en me priant avec instances de « lui conférer le baptême.
« L’examen terminé, dire la joie qu’elle manifesta quand je lui annonçai qu’elle pouvait se « préparer à recevoir ce sacrement, serait chose impossible. Pauvre femme ! elle était « heureuse ; mais je puis bien dire que je l’était autant qu’elle. Là n’est pas le curieux de « l’histoire. Arrive l’heure de la cérémonie, Aux premières interrogations du rituel, elle me « répondit avec une certaine surprise. J’avais beau lui faire observer de dire simplement oui « ou non…, il est si facile d’oublier à cet âge. Continuant les prières liturgiques, je lui « demande une seconde fois :
« ─ Renonces-tu à Satan, à ses pompes, à ses œuvres ? »
« La pauvre femme n’y tient plus :
« Si j’y renonce, dit-elle ! Voilà vingt-sept ans que j’y ai renoncé ; et, Dieu merci, depuis « cette époche, je n’ai toléré aucune superstition chez moi. Comment le Père peut-il douter de « ma parole ? »
« Cette conviction exprimée avec tant d’énergie ne laisse pas que d’exciter l’hilarité des « assistants. Bientôt je me trouve seul avec la vieille ; et j’avoue que, pour faire face au « sérieux de la situation, je passai un mauvais quart d’heure. Toujours est-il que je ne puis « penser sans admiration à l’action de la grâce dans cette belle âme. Quelque temps après, au « terme de sa carrière, elle est allée chanter les miséricordes de Dieu. »
Dans la paroisse méridionale de Tjyen-ra, M. Baudounet a obtenu 48 et M. Vermorel 45 baptême d’adultes ; M. Baudounet, 1,616, et M. Vermorel 1,326 confessions annuelles.
« Nos deux confrères voudraient pousser plus loin leurs conquêtes dans le sud, et essayer de porter le nom de Jésus-Christ dans les îles voisines. Mais ils ne peuvent suffire à une telle entreprise. Rogate ergo Dominum messis, ut mittat operarios in messem suam. En attendant ils emploient leurs soins à cultiver le champ qui leur est confié, et à développer l’espris de prosélytisme parmi leurs chrétiens, qui sont bons, mais sans initiative. » Les mauvais traitements, les vexations de tout genre, dont ils ont été l’objet de la part des païens, leur ont appris à être trop prudents. Et cependant la situation est bien différente de ce qu’elle était il y a seulement quelques années, comme le prouve le trait suivant :
« A Tai-ok-ki, un païen maître d’école de son village, ayant, je ne sais comment, entendu « parler de religion, voulut en conférer avec mon servant, lors de mon passage au mois de « décembre dernier. Il écouta avec intérêt, et parut satisfait de ce qu’il avait entendu. En « partant, il dit au servant : « J’y réfléchirai ». Là-dessus, arrivent les fêtes du premier de l’an « coréen. Or, tout le monde sait que ces jours sont, pour les païens, des jours de bacchanales « et de superstitions. Notre Tjyang (c’est le nom de l’individu en question) prié par ses amis « de composer le programme, s’y refusa net, en disant que tout cela était de la bêtise, et qu’il « avait pris la résolution de ne plus en faire. Irrités d’un refus qui lieur paraissait si « extraordinaire, et ne pouvan pas lui faire de misères, à lui, ils résolurent de se venger sur les « chrétiens, en les accusant d’avoir empoisonné leur homme, en lui faisant manger de leur « remède. Ils vont donc les trouver et les somment de leur donner d’un coup 50 ligatures, pour « aider aux frais des superstitions.
« Les pauvres chrétiens, effrayés d’un demande qui chargeait leur conscience et « déchargeait par trop leur bourse déjà si légère, viennent s’enquérir de ce qu’ils doivent faire. « Je leur défends de donner une seule sapèque, les exhorte à n’avoir pas peur, et au cas où ils « se verraient obligés d’aller traiter l’affaire devant le mandarin, d’y aller, de décliner leur « titre et de déclarer que, comme chrétiens, ils ne peuvent, pour aucun motif, ni faire de « superstitions, ni y coopérer. Ils montent donc à la ville ainsi que les délégués païens ; mais, « avant de comparaître devant le grand juge, ils expliquent aux employés de la préfecture le « but de leur voyage. Ceux-ci, mieux inspirés qu’on n’aurait été en droit de l’attendre, « répondent que l’affaire est très grave et que, si elle allait devant le mandarin, il pourrait en « coûter cher aux chercheurs de chicanes.
« Les païens, très peu rassurés par ces paroles, pas plus que par la justice de leur cause, « supplient le catéchiste d’en rester là, lui promettant de ne plus rien demander aux chrétiens, « ni de les inquiéter à l’avenir. Là-dessus, ils paient un bon coup à boire aux employés et à lui, « font la paix et s’en reviennent peu enchantés de leur voyage. De ce petit choc l’étincelle a « jailli ; plusieurs, des plus furieux, ont manifesté eux-mêmes le désir d’apprendre, quelques-« uns ont commencé. »
« Outre la propagation de la foi, écrit le P. Baudounet, il y a, dans cette province une autre « œuvre qui a toutes mes sympathies: c’est l’œuvre de la Sainte-Enfance. Les résultats sont « des plus consolants. Le nombre des baptêmes d’enfants de païens in articulo mortis s’élève « à 220, c'est-à-dire 80 de plus que l’année dernière. Vous sayez déjà pourquoi on ne peut pas « atteindre ici le chiffre de quelques autres districts. Mes chrétiens sont tous agglomérés dans « un espace assez étroit ; de plus, cultivateurs de tabac, ils habitent les montagnes, loin des « grands centres païens, ils descendent dans la plaine ou se rendent au marché, c’est très « rarement et ce ne sont que les hommes qui voyagent. Entre tous mes baptiseurs, Pak André « est celui qui se distingue le plus par son zèle et par le nombre des baptême qu’il administre. « Ses bonnes qualités lui ont gagné l’estime et l’affection sutout des mères de famille. Il est « plein d’attention pour les petits malades, les infirmes ; il leur distribue à propos quelque « argent, quelques boisseaux de riz ; il administre un médicament utile à celui-ci, donne un « remède inoffensif au petit béné malade de celui-là. Les parents de ces enfants s’estiment « heureux d’avoir trouvé en notre chrétien un protecteur et un ami. Sur sa recommandation, « les païens des environs ne manquent presque jamais de lui apporter leurs enfants en danger « de mort, pour qu’il leur verse sur la tête l’eau qui envoie dans le bel endroit : c’est ainsi que, « dans leur simplicité ils désignent le paradis.
« L’œuvre des écoles rencontre dès son début, comme on pouvait s’y attendre, de vrais « obstacles. La peuvreté de nos chrétiens et les distances entre les villages en sont les deux « principaux. J’ai réussi cependant à créer quatre écoles où les élèves, au nombre de 21, « étudient les caractères. »
« La province de Kyeng-syang a été administrée par MM. Robert et Jozeau. Chez le premier, nous trouvons 135 baptême d’adultes et 1,174 confessions annuelles ; chez le second, 72 baptême d’adultes et 863 confessions annuelles.
« Voici comment M. Robert, dans son compte-rendu, raconte l’incident auquel il a été fait allusion plus haut :
« Une persécution locale, survenue dans le petit district de Ham-an, ayant fait « passablement de bruit dans la province de Kyeng-syang, et même jusqu’à la capitale, je ne « puis me dispenser d’en indiquer l’origine et la fin.
« A la ville même de Ham-an, la mère d’un prétorien, baptisée sous le nom de Marie, était « tombée malade ; lorsqu’elle vit que la maladie s’aggravait et qu’il y avait réellement danger « pour sa vie, elle fit appeler une autre chrétienne de ses amies, autant pour la soigner que « pour l’aider à bien mourir. Son fils, païen riche et influent, docile aux préceptes de la piété « filiale en honneur dans le pays, accéda aux désirs de sa mère. La chrétienne arriva ; et « défense fut faire aussitôt aux parents et aux autres gens de la maison d’inquiéter la malade « en quoi que ce fût. Notre néophyte n’épargna rien, ni peine, ni travail pour soigner sa « filleule, car elle avait été sa marraine une année auparavant. Avant de rendre le dernier « soupir, Marie fit appeler son fils, lui déclara qu’elle mourait chrétienne et qu’elle entendait « recevoir, après sa mort, tous les honneurs d’une sépulture vraiment chrétienne. Celui-là le « promit et aussitôt elle rendit sa belle âme à Dieu.
« Le bruit de sa mort ne se fut pas plus tôt répandu dans la ville et les environs, qu’une « foule de païens, parents et amis, vinrent dans la maison de la défunte faire, selon l’usage, « leurs condoléances à son fils. Mais, voyant que celui-ci n’avait étalé aucune superstition, ils « l’en réprimandèrent vertement, l’accusèrent de manquer à tous les devoirs de la piété filiale « envers sa mère, et voulurent, séance tenante, exercer eux-mêmes quelques-unes de leurs « cérémonies diaboliques. Le prétorien s’y apposa formellement, leur disant que sa mère en « mourant lui avait fait cette défense, parce qu’elle était chrétienne et que les chrétiens ne font « aucune superstition à la mort de leurs parents. A ces mots, tout le monde se tut. Le corps de « la défunte fut abandonné aux chrétiens des environs qui vinrent en grand nombre, afin de « donner le plus d’éclat possible à la cérémonie. Marie fut donc enterrée chrétiennement, sous « les yeux des païens et de tous ses parents infidèles. Mais le démon ne se tint pas pour battu, « et comme, à la suite des funérailles, plusieurs païens demandaient déjà à être instruits des « vérités de notre religion, il profita de ce revirement d’idées en faveur du christianisme, pour « jeter le trouble dans la ville elle-même, et étouffer dès le commencement ces premiers « germes de salut, voici comment il s’y prit.
« Les parent de la défunte, mécontents de ce qu’ils avaient été tenus à l’écart, non « seulement pendant sa maladie, mais encore après sa mort, résolurent de s’en venger. Ils « allèrent dénoncer son fils au mandarin, sous prétexte qu’il avait manqué aux devoirs les plus « sacrés de la piété filiale, laissant mourir sa mère seule, dédaignant d’appeler aucun de ses « parent pour la soigner, et ce qui était pire, ayant fait venir auprès d’elle plusieurs chrétiens « qui l’avaient ensorcelée, lui avait coupé les quatre membres après sa mort, etc., etc., bref, ils « ajoutèrent calomnies sur calomnies, afin de rendre la chose la plus odieuse qu’il est « possible, aussi bien auprès du magistrat qu’aux yeux du peuple de la ville tout entière.
« Tout le monde tressaillit d’horreur au récit d’un pareil forfait ; et, sans avoir même la « pensée de s’assurer de la vérité, ce ne fur partout qu’un cri mort envers les auteurs d’un « crime qui n’avait jamais été commis sous le soleil. Partout on maudissait le nom chrétien, « qu’il fallait à toute force exterminer. Le mandarin, homme très mauvais, avide de lucre, « espérant retirer de cette affaire un gain considérable, accepta l’accusation, et le prétorien fut « arrêté avec six principaux de nos chrétiens. Ceux-ci refusant d’apostasier, furent bientôt « roués de coups et jetés en prison pour y subir toutes les injures et les avanies des valets de la « préfecture.
« Les satellites, enhardis par la conduite de leur magistrat, ne tardèrent pas à envahir les « chrétientés voisines, où ils pillèrent tout ce qui leur tomba sous la main, infligeant vexations « sur vexations à nos malheureux néophytes.
« Informé d’un tel état de choses, j’adressai des plaintes au gouverneur de Kyeng-siang-to, « résidant à Tai-kan, lui demandant justice pour les chrétiens de Ham-an. Mais celui-ci, pour « la seule raison qu’il s’agissait d’une affaire de chrétiens, refusa toute enquête et renvoya les « plaignants, sans toutefois les faire mettre en prison, comme cela se pratiquait par le passé.
« Ne sachant alors de quel côté me tourner, je ne vis d’autres moyens à prendre que celui « d’écrire à nos confrères de la capitale afin d’essayer la voie diplomatique. M. Colin de « Plancy, commissaire du gouvernement français, à Séoul, saisi de cette affaire, en référa au « ministre des affaires étrangères de Corée qui, par une bienveillance inconnue jusqu’alors, « promit de nous donner satisfaction, télégraphiant à deux reprises différentes, afin de mettre « le madarin du district de Ham-an en demeure de rendre la liberté à nos chrétiens et de leur « faire restituer ponctuellement tout ce qu’ils avaient perdu. Il est vrai que ce magistrat, blessé « dans son orgueil, ne se pressa pas d’exécuter les ordres de ses supérieurs ; il en tomba même « malade de dépit. Mais la leçon était donnée.
« Cette affaire fut connue dans tous les environs. Le bruit se répandit bientôt qu’à la « capitale on ne proscrivait plus la religion chrétienne, et ce fut un vrai triomphe pour les « chrétiens de toute la province. Les païens de la ville de Ham-an qui avaient juré de les « exterminer, ne connurent pas plus tôt les ordres émanés de Séoul, qu’ils rapportèrent d’eux-« mêmes les objets volés, avant d’y être forcés par l’autorité supérieure. Gloire à Notre-Sei-« gneur, et actions de grâce à nos martyrs de Corée, qui ne cessent, sans doute, de prier Dieu « pour la conversion de leur pays ! »
« M. Robert termine sa lettre en faisant remarquer que l’œuvre de la Sainte-Enfance, établie depuis plusieurs années dans la ville de Tai-kou, marche très bien. A défaut d’établissement spécial, les orphelins recueillis, au nombre de 63, sont tous placés dans des familles chrétiennes, où ils reçoivent des soins dévoués. Il n’est pas rare de trouver des enfants de huit à neuf ans qui récitent déjà les quatre catéchismes avec les prières du matin et du soir. Dans le courant de l’année, notre Confrère a compté 357 baptêmes d’enfants de païens in articulo mortis, dont 272 sont déjà allés jouir de la béatitude éternelle. »
M. André, dont le poste était situé à dis lieues de la capitale, dans la province de Kyeng-keni, n’avait pas terminé la visite de son district, lorsque la mort est venu le surprendre. Sur sa feuille d’administration il avait déjà enregistré 68 baptêmes d’adultes et 1,550 confessions annuelles. Le P. Alix, continuateur de son œuvre, a eu 19 baptêmes d’adultes et 172 confessions annuelles.
M.Wilhelm qui vient de fonder un établissement à Chemulpo, le plus important des ports de Corée, ouverts au commerce, a obtenu 12 baptêmes d’adultes et 72 confessions annuelles. « Quant à la situation matérielle du poste, écrit notre confrère, un grand pas été fait par « l’acquisition d’un terrain. Cet achat a donné lieu, de la part des autorités coréennes, à une « série de difficultés et à une négociation fastidieuse au dernier point. Enfin, Dieu merci, je « crois que la Mission est assurée dès maintenant d’avoir un terrain bien situé et suffisamment « grand pour parer aux besoins du moment et à ceux de l’avenir. »
« Voici les résultats obtenus à Séoul et dans les faubourgs par M. Poisnel, aidé de M. Pasquier et des confrères du séminaire :
« Baptêmes d’adultes 156, confessions annuelles 1,061.
« La population chrétien est, dans la banlieue, de 950 ; dans l’enceinte murée, de 586.
« A ces chiffres, remarque M. Poisnel, il faut, pour être complet, ajouter tout le personnel « de l’orphelinat de la Sainte-Enfance. Malgré cette addition, de près de 200 personnes, la « population chrétienne intra muros a diminué d’environ 150 personnes, au moins, cette « année, par suite de l’émigration en province, due à la cherté de la vie à Séoul. Autrefois ces « pauvres chrétiens étaient obligés de s’entourer d’une foule de précautions pour aller recevoir « les sacrements. Aujourd’hui nous avons la consolation de les voir venir, sans entraves ni « crainte de malveillance, assister chaque dimanche à la messe, et se nourrir du pain de la « parole divine qui leur est distribuée. Encore deux ou trois ans, et ils pourront peut-être « contempler, dans des temples plus convenables, la pompe des cérémonies religieuses, pour « lesquelles ils ont de l’attrait. Ce spectacle, si propre à nourrir la piété, sera aussi de nature à « susciter de nouveaux adorateurs parmi ces âmes simples, généralement droites et accessibles « aux rayons de la grâce. »
Le séminaire, que l’on songe à transférer dans l’enclos de la Mission, à Séoul, est encore à Ryong-san, distant d’une lieue de la capitale. Les cours y ont été suivis avec l’exactitude que comportent les circonstances. M. Liou-ville, supérieur, secondé de M. Maraval, a prodigué à ses 20 élèves tous les soins d’un cœur paternel. Aucun détail n’échappe à sa sollicitude : liturgie, plain-chant, décor de la chapelle, tout y a une place marquée.
« A l’orphelinat de la Sainte-Enfance, tenu par les Sœurs de Saint-Paul de Chartres, outre 17 baptêmes d’adultes, il y a eu 83 baptêmes d’enfants. L’ancien local, trop étroit et incommode, a fait place à un établissement plus convenable, adapté aux besoins de l’œuvre. Il a été bénit le jour de la Nativité de la Sainte Vierge. Le personnel semble y jouir d’une bonne santé. On ne saurait trop rendre hommage au dévouement des sept religieuses qui en ont la direction, ni trop admirer le bon ordre et la propreté qui y règnent. Quel contentement on éprouve, quand on entend célébrer les bienfaits du Très-Haut, ou chanter les louanges de Marie par tout ce petit peuple de déshérités, auquel la Provindence divine a ménagé un asile si tutélaire !
Une des dernières institutions du regretté Mgr d’Antigone, qui semblent devoir être fructueuses, comme moyen de propagande, est l’Œuvre des catéchistes ambulants. Neuf chrétiens choisis par les missionnaires et venus de la province, étudient actuellement sous les auspices du P. Doucet, à Séoul. Ils rentreront sous peu dans leurs districts respectifs, où ils auront à déployer, auprès des païens, les ressources de leur zèle joint à la science acquise. Que Dieu daigne bénir ces modestes débuts ! »




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