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Rapport annuel des évêques

Année: 1893
Pays: Corée du Sud
Mission: Corée
Rédacteur:Mgr Mutel

Corée.

Population catholique 22.419
Baptêmes d?adultes 1.724
Baptêmes d?enfants de païens 2.045
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LETTRE DE MGR MUTEL, ÉVÊQUE TITULAIRE DE MILO, VICAIRE APOSTOLIQUE
DE CORÉE, A MM. LES DIRECTEURS DU SÉMINAIRE DE PARIS.

Séoul, le 1er octobre 1893.

« Messieurs et très chers Confrères,
« L'an dernier je vous parlais d'une secte étrange, qui s'est formée en Corée sous le nom de Tong-hak, ou doc-trine de l'Est, et dont la propagation semblait inquiéter le gouvernement. Cette année, la capitale et les 8 provinces ont été, en effet, mises en émoi par les menées de ces doctrinaires, qui sont avant tout de vulgaires rebelles. Depuis longtemps, de soi-disant prophéties, colportées dans tout le pays, annonçaient que la dynastie actuelle ne dépasserait pas la date fatidique de 500 ans : or, cette date expirait en 1892. On devait s'attendre à voir, à cette époque, surgir des amateurs de nouveauté, qui volontiers donneraient un coup de main à la roue de la fortune pour hâter l'accomplissement des prophéties. Et puis, il y a toujours les mécontents qui attendent le redressement de leurs griefs, les nobles sans place qui escomptent d'avance l'avènement d'une nouvelle dynastie, les dés?uvrés enfin (et leur nombre n'est que trop considérable en Corée) qui volontiers pêcheraient en eau trouble. Tout ce monde s'est donc réuni comme par enchantement, et comme il est dangereux ici d'être rebelle ou de passer pour tel, on a pris une enseigne doctrinale afin de se cacher plus aisément.
« Il est assez difficile de se faire une idée des doctrines de la secte, et les livres édités par elle et que j'ai pu me pro'curer sont d'une obscurité parfaite. Un de ses chefs paraît avoir eu autrefois des relations avec les chrétiens ; il raconte, dans un de ses livres, comment en 1861, alors qu'il était anxieux de savoir s'il devait ou non embrasser le catholicisme, il eut un songe: un esprit lui apparut qui, tout en louant son désir de parvenir à la vérité, lui dit de laisser de côté la religion du Maître du ciel telle qu'elle est enseignée par les hommes venus de l'Occident, promettant de l'en instruire lui-même ; la doctrine qu'il recevrait et qu'il était chargé de répandre porterait le nom de Tong--hak. S'il y a là autre chose que les rêveries d'un illuminé, il est bien évident que l'ange qui a parlé au prophète n'est point un ange de lumière. Au nom de Dieu (Htyen-tjyou), et à quelques lambeaux de vérités empruntés au catholicisme, sont mêlées les idées les plus incompréhensibles, tirées généralement du livre des Mutations (I-king), et des interprétations fantaisistes de ce livre. On trouve aussi des formules de magie et quelques fragments de prières. D'ailleurs le très grand nombre des partisans du Tong-hak ignorent absolument la doctrine qu'ils sont censés professer ; son nom seul leur est un signe de ralliement. En décembre 1892, ils s'assemblèrent dans les provinces du Sud, au nombre de plusieurs milliers. Leur programme avéré était de monter en masse à Séoul et d'en chasser tous les étrangers ; mais très certainement les meneurs avaient un autre but. Pendant tout l'hiver, il ne fut bruit que de leur rassemblement ; nombreux sont les badauds qui ont abandonné leur métier et la culture de leurs champs, croyant qu'après le grand coup frappé, on pourrait vivre sans travailler. Dans les campagnes, la crainte était vive, surtout chez nos chrétiens, et, à chaque instant, il m'arrivait des courriers pour me dire de prendre garde, que cette fois notre perte était certaine. Habitués que nous sommes aux exagérations de nos Coréens, nous ne fîmes pas attention à tout cela.
« Le 25 mars, jour d'abord fixé pour le massacre général, se passa sans la moindre alerte. Un peu plus tard, l'époque ordinaire des examens amena nombre d'étrangers à Séoul : on disait partout que les Tong-hak s'étaient joints aux candidats et que « la danse allait commencer ». Le 1er avril, des placards contenant des injures et des menaces aux étrangers, étaient affichés aux portes de plusieurs ministres protestants Américains. Le commissaire de France nous écrivit pour nous demander si pareil fait s'était produit chez nous ; mais nous ne découvrîmes rien et cependant notre résidence est plus à portée des Coréens, située qu'elle est au beau milieu de la ville. Quelques jours plus tard, un nouveau placard, affiché comme la première fois chez un ministre protestant, amusa même beaucoup la colonie européenne, en dehors des Révérends ; il était évidemment l'?uvre d'un mécontent sorti de chez eux, par la fenêtre peut-être, mais qui avait assez bien appris à connaître ses maîtres pour faire d'eux un portrait fort ressemblant, point flatté du tout ni flatteur.
« Cependant les Tong-hak, qui menaçaient de loin de tout mettre à feu et à sang, se calmèrent en arrivant à la capitale. Ils se contentèrent de présenter au roi une requête lui demandant de vouloir bien chasser les étrangers du pays. On les laissa plusieurs jours prosternés le front dans la poussière devant le palais, puis le roi leur fit dire de se retirer. Comme ils se faisaient prier, la police fut lancée à la recherche des principaux meneurs, et bientôt on n'entendit plus parler des Tong-hak à Séoul. Ils se retirèrent en masse sur une haute montagne appelée Syok-ri-san aux confins des deux provinces de Tchyoung-tchyeng et de Kyeng-syang ; on envoya de la capitale des soldats pour les en déloger, mais avant l'arrivée des troupes tous avaient disparu.
« On pouvait craindre que l'agitation produite dans le pays par ces menées des Tong-hak ne fût nuisible à l'évangélisation. Grâce à Dieu, il n'en a rien été ; si quelques catéchumènes ont remis à des temps plus tranquilles de compléter leur instruction et de recevoir le baptême, la plupart ont tenu bon et des 1.800 de l'an dernier très peu ont manqué à l'appel, puisque nous avons, cette année, 1.724 baptêmes d'adultes, chiffre que nous n'avions jamais atteint.
« C'est le district du Nord qui a donné la plus belle gerbe, si on tient compte de sa population chrétienne qui n'atteint pas le millier. Le P. Rault y a eu 165 baptêmes d'adultes dont 23 seulement in articulo mortis. « Son compte-rendu, qui embrasse les cinq dernières années, constate que, pendant ce laps de temps, le nombre des chrétiens a presque doublé : quelques villages chrétiens ont été formés, qui s'augmentent d'année en année de nouvelles recrues.
« Voici le récit d'une conversion que je trouve dans ce compte-rendu : Joseph Kang, autrefois très riche païen, gagne aujourd'hui sa vie en faisant des souliers de paille de riz. Bien qu'il ait près de 60 ans, il tresse avec courage sa précieuse paille et répète à qui veut l'entendre que jamais il n'a été aussi heureux, tant il est vrai que le bonheur ne peut exister en dehors d'une bonne conscience. Encore païen, mais riche des biens de la terre, il émigra sous prétexte d'éviter la guerre et ses ravages, et alla fixer sa tente à plus de 700 lys de son pays natal, sur les confins du Ham-kyeng-to. Notre pauvre Kang n'avait pas sans doute pensé que ce voyage mangerait la moitié de sa fortune, et il fut bien marri quand il se trouva, en peu de temps, avec un gousset considérablement allégé. Il n'eut rien de plus pressé que de revenir au pays natal, mais il n'y ramena pas son gendre et sa fille qu'il n'aurait pu nourrir. A 4 ou 5 mois de là, le catéchiste de Tek-ouen vit arriver chez lui une jeune femme, pâle et décharnée, qui pleurait et se lamentait dans la cour n'osant lever les yeux. La divine bonté avait voulu sauver cette âme et l'avait conduite chez un chrétien : partout ailleurs elle aurait été enlevée et vendue au plus offrant. Cette jeune femme n'était autre que la fille de notre Kang, délaissée par son mari infidèle ; celui-ci était retourné au pays et avait raconté à son beau-père que sa femme était morte. Cependant Kang Maria (c'est ainsi qu'elle s'appellera désormais) avait été instruite de la religion, elle avait même reçu le baptême. Autant pour n'être plus à charge à ses bienfaiteurs que pour suivre ses goûts, elle voulut se marier à un chrétien qui compléterait son instruction, mais pour cela l'interpellation était nécessaire et un exprès fut expédié à son mari infidèle. Pour le trouver il fallut s'adresser au père infortuné, qui ne croyait plus à l'existence de sa fille. Quel bonheur, sa fille vivait encore ! Elle avait été nourrie pendant un an, bien traitée et même, disait-on, instruite. Mais quel homme êtes-vous ? s?écria notre pauvre païen en « regardant fixement l?envoyé des chrétiens, ma fille était abandonnée par son mari, et vous l'avez traitée comme votre enfant, c'est extraordinaire ! »? En peu de mots, le chrétien exposa l'abrégé de notre sainte religion en expliquant les dix commandements de Dieu, mais déjà notre Kang demandait à s'instruire : la divine charité avait fait un nouveau prodige. Avec lui toute sa famille apprit aussi la doctrine, à l'exception de son frère qui devint persécuteur, et jura par tous ses dieux que jamais il ne serait chrétien. Il fit même tant que le fils aîné de Joseph, que j'avais appelé Pierre, céda devant les menaces de son oncle et cessa, du moins en apparence, toute pratique. Mais voilà que le démon se met de la partie et, pour effrayer et pour détourner à jamais de la religion le frère infidèle, obsède ses deux brus, leur fait dire que de grands malheurs sont près de fondre sur la famille Kang qui l'a abandonné, qu'il ne trouve plus de repos nulle part, et, passant des menaces à l'action, il se met à insulter tous les chrétiens par la bouche des possédées et pousse même les infortunées à vouloir mettre fin à leurs jours. Le pauvre Joseph ne perdit pas courage ; accompagné du catéchiste de l'endroit, il se mit à prier Marie et à jeter de l'eau bénite sur ses nièces. Le diable vaincu fut obligé de lâcher sa proie, et aujourd'hui Joseph et son frère sont de fervents chrétiens. Pierre est rentré dans le devoir, et de cette famille Kang plus de cinquante personnes ont été regénérées dans les eaux du saint baptême.

Dans le nord du Kang-ouen-to, le P. Dutertre a eu une administration très consolante : Je me croirais, écrit-il, au temps de la primitive Église. Mes chrétiens savent à merveille leur catéchisme, récitent parfaitement leurs prières, et leur préparation aux sacrements montre bien qu'ils comprennent la grandeur des actes qu'ils vont accomplir. Le cher et regretté P. Couderc avait beaucoup travaillé à la formation de cette chrétienté, ses efforts ont été couronnés d'un plein succès. Il avait également travaillé au retour de quelques tièdes sans obtenir de résultats du moins apparents ; du haut du ciel, ses prières ont achevé ce qu'il avait tant à cœur, et plusieurs sont venus déplorer leurs égarements, confesser leurs fautes et recevoir Celui qu'ils avaient abandonné depuis bien longtemps. L'un d'eux, quelques mois après la réception des sacrements, s'est montré admirable dans sa foi qu'il a confessée dans les tortures devant son mandarin.

Ouen-san voit, chaque année, s'augmenter la population chrétienne, à ce point que le P. Chargebœuf se prend à désirer la construction d'une église ; ses chrétiens se remuent pour ramasser quelques fonds, mais on est encore loin de compte. En face de notre installation modeste et de la chapelle couverte de chaume, on peut admirer les bâtiments des ministres protestants qui construisent, pour l'avenir sans doute, car jusqu'ici on ne leur connaît pas encore un seul adepte sérieux.

Cette année, écrit M. Chargebœuf, la ville de Tek-ouen, à 10 lys au nord de Ouen-san, a entendu la bonne nouvelle. Une vieille femme, baptisée à l'article de la mort, a eu les honneurs de funérailles solennelles où les chrétiens se sont portés en foule. A ce propos, on a beaucoup parlé de religion. J'ai même envoyé plusieurs fois des chrétiens instruits avec des livres coréens et chinois, et les païens venaient en foule les entendre. Ce n'est pas, disaient-ils, que nous voulions nous faire chrétiens, mais cette doctrine est étonnante, et nous n'aurions jamais cru qu'il en fût ainsi. Ces lettrés orgueilleux et pleins de respect humain en restèrent là, mais, comme pour se moquer de leur science et de leur orgueil, le bon Dieu prit pour lui un pauvre tueur de bœufs, race très méprisée, qui entendit, lui aussi, la bonne nouvelle et, n'ayant pas les mêmes obstacles que les autres, fut fidèle à la grâce. Il demanda au catéchiste si les hommes de sa caste pouvaient être admis à pratiquer cette religion ; il lui fut répondu que n'importe qui peut mériter l'amitié du Maître du Ciel, pourvu qu'il l'honore du fond du cœur ; aussitôt il se mit à étudier et c"est aujourd'hui un fervent chrétien.

La plupart de nos chrétiens du Ham-kyeng-to sont originaires de la province de Hpyeng-an, où le caractère des habitants est plus décidé et plus énergique. Un vieillard de cette province, ayant entendu parler de la religion chrétienne, s'était procuré un catéchisme qu'il étudiait chez lui dans un entourage tout païen. Apôtre avant d'être parfait chrétien, il administrait le baptême aux moribonds qui voulaient écouter sa parole. Comme il ne connaissait les rites du baptême que par son catéchisme, pour ne manquer à aucune des recommandations qui y sont faites, il ordonnait à toute la famille de se mettre à genoux, et puis posant un seau d'eau près de la tête du malade, à chaque syllabe de la sainte formule, il inondait avec les deux mains le catéchumène. C'était pour que le versement de l'eau et la prononciation des paroles eussent bien lieu en même temps et sans équivoque. Ce bon vieux est maintenant baptisé lui aussi, mais on lui a épargné ce qu'il y avait d'excessif dans la façon dont il baptisait les autres.

A ce district de Ouen-san sont aussi rattachées les chrétientés de Ryeng-tong, échelonnées le long de la mer du Japon, jusqu'à 60 lieues au Sud ; et malgré cela, on n'arrive pas au total de 500 chrétiens ; il y a eu pourtant cette année 62 baptêmes d'adultes. Le district voisin, où le P. Le Gendre a fait ses premières armes, n'a que 259 chrétiens, et il a donné la jolie gerbe de 32 baptêmes d'adultes.

Le P. Le Merre, qui visite le reste du Kang-ouen-to, compte dans son district 1.743 chrétiens. Ils sont, écrit-il, généralement fervents et aiment à recevoir les sacrements. Dans ma résidence, pendant la saison d'été, aux principales fêtes, ils viennent, de 6 à 8 chrétientés environnantes, recevoir les sacrements, se nourrir du pain des forts, et retournent, gais et allègres, qui à son agriculture, qui à son petit commerce. Dans les villages plus éloignés, les chrétiens ne reçoivent les sacrements qu'une fois l'an. Beaucoup maintenant croient pouvoir aller s'établir au milieu des païens en s'avouant disciples du Maître du Ciel ; l'essai jusqu'ici n'a pas été très heureux, de sorte que, cette année, j'ai fortement engagé mes ouailles à demeurer sur ces montagnes solitaires où la foi ne court aucun risque... Je dois rendre bon témoignage au dévouement des chrétiens qui se chargent de l'instruction des catéchumènes; il n'est peut-être pas de pays où ils se dépensent avec autant de générosité, pour le pur amour du bon Dieu, à l'instruction de ces pauvres païens dont la langue est parfois si peu déliée et l'intelligence si peu ouverte qu'il leur faut des semaines entières pour arriver, non pas à apprendre par cœur, mais à répéter correctement l'oraison dominicale et la salutation angélique. Quelquefois pourtant, après ce premier effort, la grâce aidant, cette intelligence, cette mémoire en friche se développent d'une façon merveilleuse, et il n'est pas rare de voir des vieillards de 70 ans en venir à apprendre catéchisme et prières d'une façon peu commune. Voici la vieille Tjyeng Marie à présent baptisée ; elle est à moitié aveugle et à peu près sourde, mais quelle ardeur pour apprendre son catéchisme et comme elle le récite sans changer une syllabe ! C'est un véritable plaisir de l'entendre. La première fois qu'elle vint me saluer, n'étant encore que catéchumène, elle me dit : " Père, je suis vieille, à moitié aveugle et sourde, on m'a dit que les images de Jésus et de Marie sont là ; comme ces jeunes gens, je ne puis contempler leurs visages de si loin ; permettez-moi donc de m'approcher de l'autel afin que je puisse les apercevoir à mon aise". Sur ma permission : " Ah ! dit-elle en souriant, je vois clairement Jésus et Marie ; si je pouvais toujours les avoir devant les yeux et les contempler ainsi ! " Le bon Dieu a toujours aimé les cœurs simples, et voilà pourquoi sans doute il a comblé la vieille Marie de toutes sortes de grâces, même en cette vie, car les années semblent la respecter et elle est encore verte, malgré sa vieillesse.

Pour sa première administration, le P. Martin, chargé de la partie orientale du Tchyoung-tchyeng-to, a eu la joie de baptiser 65 adultes. Il raconte ainsi comment le bon Dieu lui a permis d'assister un pauvre pécheur à son lit de mort : J'arrive à Son-kol, village visité par la peste ; un chrétien tiède est déjà sans connaissance. A peine descendu dans le village, je demande à voir ce pauvre infortuné ; on veut m'en détourner, en me disant que ma visite sera inutile puisque cet homme est sans connaissance et que, d'ailleurs, il n'a jamais rien appris. Ce n'est que sur mes instances qu'on me montre la maison du malade. Je m'y rends seul. Quelle ne fut pas ma surprise de voir ce pauvre homme me reconnaître pour le Père, dès mon entrée dans la chambre. Immédiatement, je lui parle de Dieu et de son âme, et à toutes les questions de première nécessité que je lui pose, il me donne des réponses pleinement satisfaisantes. Je ne puis pas dire tout ce qui se passa entre nous deux, mais il est certain que je laissai le pauvre malade bien consolé dans sa misère. Je n'étais pas moins heureux que lui d'avoir insisté pour le voir. Dès que j'abordai sa femme païenne, elle me dit : Qu'est-ce que le Père a donc pu faire avec mon mari, qui, depuis hier, ne peut plus parler ? Est-il donc vrai, lui dis-je, que ton mari avait perdu connaissance? Oui, me dit-elle, tout à l'heure encore, quand je voulais lui parler, il ne donnait aucun signe de connaissance. Est-ce que par hasard il aurait parlé au Père ? Eh bien oui, lui dis-je, par une grande grâce de Dieu ton mari m'a parlé, et à toutes les questions que je lui posais sur notre sainte religion, il m'a répondu clairement. Alors je lui dis quelques mots de la miséricorde divine, en l'engageant à voir dans ce qui venait de se passer une grande grâce du bon Dieu. Immédiatement sa résolution fut prise. S'il en est ainsi, moi aussi je veux pratiquer votre religion. Et en me disant cela, ses yeux commençaient à se mouiller de larmes ; puis me présentant son petit enfant, elle me demanda de le baptiser.

Dans le Kyeng-syang-to, le P. Robert, qui a dû laisser à son voisin une partie de son district, a pourtant récolté 138 baptêmes d'adultes et 422 baptêmes d'enfants de païens in art. mortis. A Tai-kou, sa résidence ordinaire, il a remis sur un excellent pied l'œuvre des écoles et aussi celle des enterrements. Cette dernière œuvre surtout produit un grand bien, en faisant voir aux païens tout ce que peut la charité chrétienne, laquelle n?est mue par aucun « motif humain. En effet, dans un moment d?épidémie, alors que tout le monde se retirait chez soi et fermait sa porte, de peur que « madame la fièvre » n'entrât au logis, nos bons chrétiens visitaient les malades et enterraient les morts avec toute la pompe possible. Pendant des nuits entières, ils ne craignaient pas de veiller les défunts, en récitant à tour de rôle, suivant les règles du rituel et les statuts de l'association, les prières d'usage. J'ai même vu, il y a quelque temps, des païens abandonner leurs propres parents, qui avaient reçu le baptême in art. mortis, et les livrer à nos chrétiens pour qu'ils fussent enterrés suivant les règles de la religion catholique.

Ces infortunés païens n'osaient même pas assister à l'inhumation d'un père et d'une mère, tant ils avaient peur de contracter la fièvre. Mais, les funérailles achevées, ils ne manquaient jamais de venir remercier nos chrétiens, ne pouvant s'empêcher d'admirer une religion qui donne, disaient-ils, tant de force et de courage, même en face de la mort.

Le catéchiste de la Sainte-Enfance, Kim Jacques, étant mort, nous lui avons fait des funérailles vraiment magnifiques et, selon le dire des païens eux-mêmes, plus majestueuses que celles d'un gouverneur de Province. Outre plus de 500 chrétiens accourus de tous les environs, il y avait des milliers de païens venus pour voir défiler le cortège funèbre. La croix illuminée de quatre flambeaux était portée en tête avec une dizaine d'oriflammes ; pour la première fois, elle a traversé la ville de Tai-kou sans que personne osât dire mot. Je suivais moi-même le convoi, et vous pouvez juger si mon cœur était inondé de joie en voyant un pareil spectacle en plein pays païen, là où, l'année dernière, sans remonter plus haut, on m'avait chassé d'une manière ignominieuse et sauvage.

Cette année, le P. Jozeau, dont la résidence ordinaire est le port de Fusan, a eu à visiter près de 1.800 chrétiens. Au beau milieu de son administration, il a été victime, au marché de Kim-tchyen, d'une agression brutale qui a failli lui coûter la vie. Je vous en ai envoyé le récit en son temps. Dès qu'il fut à peu près guéri de ses blessures, il se remit au travail avec courage, et la bénédiction de Dieu lui a donné le succès. Il y a deux ans, écrit-il, je ne comptais dans mon district que 45 baptêmes d'adultes ; l'an dernier m'en donna 80, mais cette année j'atteins le chiffre de 162. Vraiment, il semble que le bon Dieu ait voulu raffermir mon courage et mettre du baume sur mes plaies. La belle île de Ke-tjyei fait mon plus grand espoir, car j'ai pu donner le baptême à 22 catéchumènes, presque tous chefs de famille, ce qui contribuera beaucoup au développement de notre sainte religion dans ces contrées païennes.

La persécution du Sam-ka, dans laquelle les chrétiens avaient perdu tous leurs biens, a eu un heureux dénouement ; une visite que je fis au mandarin eut pour résultat de faire restituer aux chrétiens le reste des objets perdus, et à peu de distance de là, plusieurs païens demandent déjà à être instruits des vérités du christianisme.

Le district du P. Vermorel, dans le sud-ouest du Tjyen-la-to, s'est augmenté de 77 adultes baptisés et de 200 chrétiens venus des districts voisins. La manie de l'émigration est pour la majorité des Coréens une véritable maladie, mais à cause de leur extrême pauvreté, nos chrétiens y sont encore plus exposés que les autres. On espère toujours, en changeant de place, en venir à vivre un peu moins difficilement, et bien que généralement ce soit le contraire qui arrive, on ne se corrige pas pour autant. Le missionnaire rend bon témoignage de ses 1800 chrétiens, qui sont animés d'un très bon esprit, pratiquent bien leur religion et sont très attachés à leur Père. Il raconte ensuite un fait qui paraîtrait peut-être singulier en Europe, mais qui n'est malheureusement point rare en Corée : Le diable, ce grand ennemi des missionnaires, après m'avoir joué plusieurs mauvais tours, m'a aussi rendu un service. Il s'agissait de mettre la paix dans une famille chrétienne où la belle-mère et la bru étaient sans cesse en dispute. Un jour que l'orage avait été plus violent que d?habitude, notre grappin fit tout à coup tomber une grêle de pierres sur le toit, dans la cour et jusque dans la chambre où s'était fait le vacarme. La même scène se renouvela par trois ou quatre fois, dans les mêmes circonstances, et cela en plein jour, au vu et au su de tout les gens du village qui me l'ont certifié. Je ne sais si la leçon aura eu son effet, toujours est-il que cette intervention du diable m'a été d'un grand secours, à mon passage dans cette chrétienté, pour faire accepter les pénitences que je devais infliger aux deux mégères.

Tjyen-tjyou, capitale de la province, le P. Baudounet a tenu bon, malgré les misères qu'on lui a suscitées. Sa maison a même été envahie, un jour, par la police du gouverneur, sans motif plausible ; il est venu à Séoul demander assistance, puis est rentré à son poste à peu près avec les honneurs de la guerre. Cette ville, où nous ne possédions pas un seul chrétien, il y a deux ans, a donné, cette année, 19 baptêmes d'adultes. Le district entier en a eu 130, et celui du P. Oudot, 59 ; ce sont là des résultats très consolants, surtout si on tient compte du trouble causé par les Tong-hak dans toute cette région. Il y a quelques années, toute la province de Tjyen-la don-nait à peine 50 baptêmes par an ; nous voici aujourd'hui au chiffre de 266. Quelques conversions paraissent uniquement l'œuvre de la grâce, comme celle que raconte le P. Baudounet.

A Tjin-an, dans un village païen, habitait une femme octogénaire qui n'avait jamais entendu parler du nom de Dieu. A trois reprises différentes, pendant la nuit, un beau vieillard lui signifie l'ordre de quitter les superstitions et d'honorer son saint Nom. Elle le prie de lui désigner son nom. « Je m'appelle Maître du Ciel (Htyen--tjyou) », lui dit-il. La vieille s'enquiert auprès des gens du village de ce que peut signifier ce nom. Personne ne pouvait lui répondre, quand, au bout de quelque temps, une personne du village qui s'était absentée quelques jours rentre chez elle et, appelant le fils de cette vieille : J'ai trouvé, dit-elle, une explication au récit de ta vieille mère : lisons ce livre. Et en même temps elle sort un livre chrétien qui parle du ridicule des superstitions. Ils lisent ensemble ce livre et aussitôt, touchés de la grâce, ils reconnaissent la vérité de notre sainte religion. Ils ont fait part depuis à deux autres familles de l'excellence de la doctrine chrétienne, et ces deux familles se sont mises elles aussi à étudier.

Dans l'ouest de Tchyoung-tchyeng-to, le P. Curlier a obtenu 131 baptêmes d'adultes et 30 retours de tièdes : L'un d'eux, écrit-il, nommé Kim Jean, n'avait pas oublié un seul mot de son catéchisme et des prières du matin et du soir. Un autre, He François, baptisé en 1839, pendant la persécution, à l'âge de 18 ans, n'avait pas reçu les sacrements une seule fois depuis, et pourtant chaque jour il avait récité son Angelus, son Credo et les dix commandements. C'est sans doute grâce à cette pratique que Dieu lui fit la grâce de recevoir cette année le sacrement de pénitence. Huit enfants qu'il a eus sont morts ; sa femme est morte, elle aussi, au printemps dernier. N'ayant plus rien à espérer en ce monde, sur le bord de la tombe, il a fait sa paix avec Dieu. Lui-même avait baptisé quatre de ses enfants ; malheureusement, la formule dont il s'est servi a rendu le baptême très probablement invalide; il baptisait en disant : « Je te baptise au nom du Père, de la Mère, du Fils et du Saint-Esprit. »

De son côté, le P. Pasquier enregistre 62 baptêmes d'adultes et une vingtaine de retours de chrétiens tièdes qui n'avaient pas reçu les sacrements depuis 1866. Le nombre des enfants païens ondoyés s'élève, écrit-il, à 221, dont la plupart ont déjà pris possession du ciel. L'augmentation du présent exercice est due surtout au zèle et à l'abnégation de deux vaillantes chrétiennes qui suivent les marchands de remèdes partout où ils vont ; et quand les remèdes humains sont impuissants à guérir le corps, ces femmes s'empressent de laver la tache originelle de l'âme et peuplent ainsi le paradis de nouveaux anges.

J'ai eu, vous le savez, la témérité de bâtir une modeste chapelle sur les montagnes qui dominent la ville de Sin-tchang. J'ai craint un moment d'avoir fait une œuvre inutile, mais le Seigneur a daigné répandre ses bénédictions sur mon petit noyau de fidèles ; leur zèle est, du reste, digne des plus beaux éloges et je ne crois pas qu'il y ait sur la terre beaucoup d'endroits où Dieu soit mieux honoré par des hommes du monde ; je ne parle pas sans doute des séminaires, des cloîtres et des monastères, quoique pourtant la vie de mes chrétiens ait beaucoup de rapport avec celle des religieux. Loin du bruit et des plaisirs du monde, enfermés comme dans un enclos par les hautes montagnes qui dominent leurs chaumières, passant leur vie dans la prière et le travail des champs, ils ressemblent plus à des cénobites qu'à des hommes du siècle. Malgré cette situation sauvage et retirée, ma chère solitude est devenue le rendez- vous de beaucoup d'âmes droites qui sont venues y chercher la vérité et la voie du ciel. Une quinzaine de fervents catéchumènes étudient actuellement catéchisme et prières et se préparent avec ardeur à la grâce du baptême.

Dans la partie Sud de la province de la capitale, le P. Alix administre un district de plus de 2.000 chrétiens, qui s'est encore augmenté, cette année, de 117 baptêmes d'adultes. Il y a, écrit-il, aux environs de ma résidence, un beau mouvement de conversions, et bon nombre de catéchumènes étudient les vérités de la religion. Quant aux chrétiens, j'ai remarqué chez eux, à peu près partout, le même zèle, la même ferveur, le même empressement à recevoir les sacrements. Dans plusieurs villages, il n'y a pas encore de maison suffisamment grande pour contenir toute la population ; je les ai engagés à bâtir de nouveaux locaux pour les réunions : on en construit actuellement dans trois villages différents.

Pour la première fois, le P. Alix a eu l'heureuse idée d'organiser une cérémonie de 25 premières communions ; elle a été précédée d'une petite retraite préparatoires, à peu près comme cela se pratique en France. Cette fête a été un vrai spectacle d?édification pour tout le monde.

Le port de Chemulpo a perdu son missionnaire, le cher P. le Viel, emporté presque au début de sa carrière. 17 baptêmes d'adultes ont été récoltés par le P. Villemot, lequel a déjà cédé la place au P. Maraval, revenu bien fortifié du sanatorium de Hong-kong.

La chrétienté de Séoul extra muros a pris un accroisse-ment notable. Le P. Doucet y a obtenu 173 baptêmes dadultes (il est vrai qu'à ce district se rattachent plusieurs chrétientés importantes de la province). Et puis l'installation n'y laisse plus rien à désirer. Il y a là une jolie église, la première, la seule encore digne de ce nom que nous ayons en Corée. Elle a été bénite, cette année, à l'issue de notre retraite, en présence de tous les missionnaires. Une messe pontificale a été célébrée, et pour la première fois nous avons pu chanter le Credo sous les voûtes d'une vraie église : la joie était dans tous les cœurs, dans toutes les voix.

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