| Année: |
1894 |
| Pays: |
Corée du Sud |
| Mission: |
Corée |
| Rédacteur: | Mgr MUTEL |
II. ─ Corée.
Population catholique 24.733
Baptêmes d’adultes 1.740
Baptêmes d’enfants de païens 2.114
____
LETTRE DE MGR MUTEL, ÉVÊQUE TITULAIRE DE MILO,
VICAIRE APOSTOLIQUE DE LA CORÉE, A MM. LES DIRECTEURS
DU SÉMINAIRE DE PARIS.
Séoul, le 15 octobre 1894.
Messieurs et très chers Confrères,
Notre compte-rendu se divise en deux parties bien distinctes. La date même à laquelle je l’écris (15 octobre), m’oblige à vous faire remarquer que notre administration annuelle se termine au 1e mai. Tous les faits qui s’y rapportent sont donc antérieurs à cette date, et ils forment la partie consolante de ma lettre ; la seconde partie n’est guère qu’un tissu d’épreuves et de malheurs ; la plupart vous sont déjà connus, c’est pourquoi je réserve pour la fin le résumé qui doit vous en rappeler les principaux détails.
Le chiffre total des baptêmes d’adultes est un peu supérieur à celui de l’an dernier ; dans ce nombre de 1.740 sont compris 262 baptêmes conférés à des adultes moribonds. Les baptêmes d’enfants de païens in articulo mortis sont aussi un peu plus nombreux. Mais ces résultats n’ont point été acquis sans peine ni fatigue ; même en Corée, où les âmes de bonne volonté ne sont pas rares, leur enfantement à la foi reste encore laborieux.
Une difficulté que nous n’avions guère connue jusqu’ici, a été, cette année, de discerner parmi ceux qui se présentaient au baptême, les âmes vraiment bien préparées, pour les admettre, de celles qui venaient avec des intentions tout à fait humaines ou mêmes mauvaises, pour les ajourner ou les écarter. Il y a dans l’administration du pays des abus si nombreux et si graves que le petit peuple, qui en est la première victime, est souvent très malheureux ; aussi cherche-t-il partout un refuge et un appui contre les injustices dont il souffre. La tranquillité de ces dernières années nous a permis, dans plusieurs circonstances, de nous faire les protecteurs de ceux de nos chrétiens qui souffraient persécution ; les païens s’en sont aperçus, et bon nombre d’entre eux se sont dit qu’en se faisant chrétiens, ils pourraient, eux aussi, se réclamer de notre protection. Souvent ces conversions, dont le premier pas était un calcul humain, deviennent sincères et solides par l’instruction sérieuse que reçoivent les catéchumènes, et surtout par la grâce de Dieu qui change vraiment leurs cœurs. Quelquefois aussi, ces soi-disant convertis étaient de vrais loups qu’il a fallu se garder d’introduire dans le bercail, et contre lesquels même nous avons dû nous défendre. Ils se procuraient un catéchisme ou un livre de prières, en apprenaient quelques bribes, et, avec ce petit bagage, parcouraient le pays en se donnant avec ostentation comme chrétiens ; ils se faisaient passer pour les envoyés du missionnaire, de l’évêque, ou même du commissaire de France, et, sous ce patronage improvisé, il n’est pas d’injustice qu’ils ne commissent près des païens trop crédules. Nous avons beaucoup souffert de leurs menées ; les missionnaires ont dû les déférer aux autorités pour les faire châtier ; de mon côté, j’ai écrit aux chrétiens pour les mettre en garde contre ces faux-frères et leur recommander de les dénoncer sans merci aux mandarins. Depuis lors, le calme est revenu à peu près partout ; il va sans dire que nous n’y avons perdu aucune conversion sincère, et nous avons gagné que le nom chrétien n’est plus exposé au mépris et aux insultes des païens honnêtes.
Cette difficulté a été à peu près générale ; cependant les districts qui en ont le moins souffert, sont ceux du nord où les chrétiens sont moins nombreux, ou bien moins mêlés aux populations païennes. La visite des chrétiens s’y est faite deux fois, à l’automne et au printemps. Voici les faits les plus marquants que je trouve dans les comptes-rendus.
M. Chargebœuf écrit : « Une nouvelle station a été fondée dans le district de Hoi-yang qui « jusqu’ici ne possédait pas de chrétienté. Il y a quatre ou cinq ans, une famille qui habite là, « dans les montagnes, entendit parler de la religion du Maître du Ciel, et jugeant qu’elle était « vraie, dans leur bon sens de montagnards, tous les membres de la famille se mirent aussitôt « à l’étudier. Deux ans plus tard, les deux aînés vinrent se faire baptiser à Ouen-san ; l’année « suivante, ce fut le tour du troisième frère ; mais les vieux parents, âgés de près de 70 ans, ne « pouvaient supporter un voyage de 300 lys pour venir chercher la grâce du baptême. Les trois « fils pensaient à quitter la montagne pour se rapprocher d’une chrétienté et procurer le « baptême à leurs père et mère ; mais apprenant que dans ces lieux où l’on entendait pour la « première fois parler de religion, plusieurs païens étaient disposés à se faire aussi chrétiens « pour aller en paradis, je leur conseillai de rester et leur promis d’aller leur donner les « sacrements chez eux à la prochaine administration. M. Bouladoux, l’été dernier, en a baptisé « plusieurs, et j’ai entendu moi-même 18 confessions en automne, dans ce nouveau poste.
« En traversant le district de Yang-yang, j’ai fait la rencontre d’un jeune lettré nommé Ni, « venu là pour soigner sa santé un peu ébranlée par je ne sais quelle maladie. Entendant parler « de la religion pour la première fois, il demanda à me voir, et sa résolution de se faire « chrétien fut prise aussitôt. Je lui donnai des livres et, quinze jours plus tard, je le trouvai prêt « au baptême. Il s’appelle Etienne et remercie Dieu aujourd’hui de lui avoir fait trouver la « vraie doctrine pour son âme, là où il allait chercher la santé du corps.
« A Hoak-ya-kol, je rencontrai aussi un bon vieillard assez à l’aise dans le inonde et qui « mettait toute son espérance en un fils d’une vingtaine d’années, très intelligent et l’unique « soutien de ses vieux jours. Je ne sais pour quelle malencontreuse affaire il perdit à peu près « tout son bien, et ce qui est encore plus douloureux, son fils fut condamné à l’exil. Las et « dégoûté du siècle, il tourna alors ses regards vers le bon Dieu et son paradis, et se voyant « privé des joies de la terre, il voulut au moins avoir celles du ciel. Malgré son grand âge, il se « mit aussitôt à étudier la doctrine, et je le baptisai sous le nom de Tobie. Grâce à Dieu et à la « Vierge Immaculée, son affaire s’arrangea peu à peu, et aujourd’hui il a pu non seulement « recouvrer une partie des biens predus, mais son fils est délivré de l’exil et enseigne les « caractères chinois aux enfants de la chrétienté. N’avais-je pas raison de lui donner le nom de « Tobie ? »
M. Dutertre rapporte ainsi le baptême d’un condamné à mort : « Un cultivateur païen « voulant ravir la femme d’un certain Kim-Yang-Kuen, fatiguée elle-même de son mari, « s’entend avec elle pour l’en débarrasser. Le complot tramé, il prend son fusil, tue Yang-« Kuen, puis va enfouir le cadavre sous un tas de pierres et emmêne la femme. Yang-Kuen « faisait partie de la corporation des portefaix. Ceux-ci vinrent à différentes reprises pour « traiter certaines affaires avec leur camarade, qui ne se trouvait jamais là. Apprenant que la « femme était à tel endroit, ils vont la trouver et finissent par lui arracher la vérité sur la mort « de son mari. Ils se saisissent aussitôt du coupable, font une lettre-circulaire à tous les « portefaix de la contrée, lesquels se réunissent en nombre pour prononcer eux-mêmes le « jugement et exécuter l’assassin. Tjyen Joseph, chrétien de Pok-tjyou-san, appartient lui-« même à la corporation ; de plus, il connaît un peu le coupable. Quatre ou cinq jours avant le « terme fixé pour l’exécution, il se rend au lieu déterminé et obtient de voir le malheureux ; à « plusieurs reprises, il l’exhorte au repentir, lui parle du ciel et de l’enfer, lui assure que sa « mort est certaine et que par conséquent il n’a qu’à songer au salut de son âme. Le coupable « écoute ces paroles d’abord avec indifférence, puis petit à petit avec conviction, et la veille « de son exécution, pendant la nuit, sur ses propres instances, il reçoit le baptême des mains « de Tjyen Joseph, pour être lapidé le lendemain et s’en aller, comme le bon larron, jouir à « jamais du bonheur céleste. »
M. Le Merre, dont le district s’étend depuis une journée à l’est de Séoul jusqu’au fond du Kang-ouen-to, signale dans les nouveaux chrétiens une tendance à s’occuper quelquefois des intérêts du corps au détriment de ceux de l’âme. « Malgré cela, dit-il, il y a des faits bien « consolants, qui montrent que toujours la grâce est là toute prête, attendant les âmes de bonne « volonté. En voici un qui m’a fort consolé et édifié en même temps ; il s’est passé dans le « district de Yang-keun, à la chrétienté de Neung-mal, qui, soit dit en passant, est peu « renommée pour sa ferveur.
« Dans cette station habitent les deux frères Tjyo, fils d’anciens chrétiens. L’aîné seul avait « été baptisé en bas âge ; le plus jeune, né après la persécution de 1866, était resté sans « baptême et on l’avait marié à une païenne du district de Rye-tjyou ; il vivait chez les parents « de sa femme. Il y a trois ans, désirant se convertir à la religion qu’avaient professée ses « ancêtres, il quitta ses beauxparents et vint se fixer chez son frère à Neung-mal, en « compagnie de sa femme païenne. Ce jeune homme de 24 ans à l’âme droite, se met « immédiatement à étudier, et veut commencer en même temps à instruire la compagne de sa « vie ; mais ses exhortations sont inutiles, et celle-ci déclare qu’elle a horreur de cette religion « et que pour rien au monde elle ne consentira à la suivre. Un jour même, profitant de « l’absence de son mari et de son beaufrère, la jeune païenne cédant sans doute à une « impulsion diabolique, avale un poison qui la réduit bientôt à l’extrémité ; son beau-frère, « appelé en toute hâte, est assez heureux pour lui faire rejeter le poison et aussitôt la renvoie « dans sa famille.
« Cependant le jeune Tjyo s’est préparé au baptême et je le baptise. Au bout de deux ans, « sa femme revient d’elle-même ; il avait prié, et Dieu commençait à l’exaucer. A la visite du « printemps, j’aperçus cette jeune femme qui venait furtivement épier tout ce qui se passait « dans la chambre servant de chapelle, et je jugeai à propos de ne pas trop presser son mari de « l’instruire. Mais voici qu’à l’administration suivante, le jeune chrétien s’entend dire par sa « femme : « Je désire recevoir le baptême quand le Père viendra. » Celui-ci croyant qu’elle se « moquait, s’exclame et se répand en reproches : « Que veux tu dire ? tu n’as rien appris et tu « veux être baptisée ! ─ Eh si, j’ai tout appris, à part quelques demandes et réponses du « catéchisme de l’Eucharistie. ─ Et où donc ? de qui ? ─ Toute seule ! Quand chaque « dimanche vous alliez dans la chambre des hôtes, et que là vous récitiez le catéchisme, « j’allais tout doucement et en cachette m’accroupir en dehors de la porte, et c’est là que j’ai « tout appris, sauf quelques petites choses que je vous prie de me faire enseigner par la veuve « Hong Marie... » Le jeune chrétien, au comble de la joie, se rendit à son désir, et un mois « après, je baptisai la jeune catéchumène sous le nom de Marie. Si ce chrétien avait été « comme beaucoup d’autres, qui ne récitent guère leur catéchisme qu’au passage du « missionnaire, aujourd’hui certainement il y aurait une chrétienne de moins. Quand je « demandai à cette néophyte pourquoi elle avait ainsi essayé de s’empoisonner, elle me « répondit en rougissant : « Ce qu’on m’avait dit de la sainte Religion était tellement abo« minable, que je préférais la mort à ces infamies ; mais peu à peu, ayant tout examiné par « moi-même, je suis revenue à de meilleurs sentiments ; et, par la grâce de Dieu, me voilà « baptisée. » Ce qui prouve une fois de plus que le Diable ne prend que ceux qui veulent bien « se laisser prendre, et qu’en somme Dieu a toujours le dernier mot : Quis ut Deus ! »
L’automne dernier, j’ai fait, pour la première fois, une tournée de confirmation et de visite pastorale. Afin de gagner du temps, j’étais parti par bateau de Chemulpo pour Fusan et, de là, je suis remonté à petites journées jusqu'à la capitale, en visitant toutes les chrétientés qui se trouvaient sur mon chemin dans les deux provinces de Kyeng-syang et de Tchyoung-tchyeng. Partout l’empressement des chrétiens à venir saluer leur évêque, la foi vive avec laquelle ils s’approchaient des sacrements, leur résignation dans les misères de leur pauvreté, rendue cette année plus grande encore par la disette qui a affligé cette région, tout cela m’a profondément édifié et consolé. En arrivant à Fusan, j’ai été heureux d’y trouver la résidence du missionnaire convenablement installée et aménagée ; les premiers travaux de bâtisse ont été faits par notre cher martyr, M. Jozeau ; le reste est l’œuvre de M. Oudot. J’ai pu bénir cette maison dans laquelle une petite chapelle intérieure a été ménagée pour les chrétiens du port. Ils sont encore peu nombreux ; cependant, depuis son arrivée ici, le missionnaire a déjà pu procurer la conversion de trois familles du voisinage, et il compte, en outre, dix catéchuménes. De Fusan, M. Oudot m’a accompagné jusqu’à Taikou ; ensemble nous avons visité quelques-unes de ses chrétientés qu’il voyait lui-même pour la première fois. C’est dans cette partie de la province que la disette se faisait plus vivement sentir ; un ouragan de vent avait en grande partie battu sur pied le riz déjà fort éprouvé par la sécheresse. Dès le mois de novembre, beaucoup de nos chrétiens avaient épuisé leurs provisions ; pour passer l’hiver, il leur a fallu aller à la montagne arracher les racines d’une liane appelée pueraria phaseoloides, dont on extrait une farine comestible.
Notre entrée à Tai-kou a été un vrai triomphe ; M. Robert était venu à notre rencontre à 40 lys de la ville et ses chrétiens l’avaient suivi en grand nombre, à cheval, en chaise ou à pied. Pour répondre à ces avances, j’ai dû quitter moi-même ma modeste monture, prendre la chaise de gala qui m’était destinée et me résigner aux honneurs d’un cortège. Pendant sept jours consécutifs, nous avons donné les sacrements aux chrétiens de Tai-kou et des environs ; presque chaque jour il y avait la cérémonie de la confirmation et quelquefois des baptêmes. Entre temps, j’ai pu visiter l’école qui est très prospère, faire passer aux chrétiens des examens de catéchisme, voir les nombreux orphelins de la Sainte-Enfance placés dans des familles chrétiennes, assister aux prières récitées en commun ; en un mot, m’édifier au spectacle d’une chrétienté fervente et bien organisée. Malheureusement, la chapelle, plusieurs fois agrandie déjà, ne peut guère contenir que deux cents personnes ; c’est tout à fait insuffisant pour la chrétienté actuelle et l’on est obligé d’y réunir l’assistance successivement, les hommes et les femmes à part. Le projet de construire une vraie église est depuis longtemps caressé comme un beau rêve ; ce qui en arrête surtout la réalisation est, avec la difficulté de réunir les fonds nécessaires, le peu de latitude que nous laisse le traité franco-coréen pour les postes de l’intérieur ; il ne permet point la construction d’églises proprement dites.
Le jour même de l’entrée à Tai-kou, M. Robert fit prévenir de notre arrivée le gouverneur et le mandarin local et leur annonça notre visite. Ils répondirent en envoyant des cadeaux de bienvenue, des provisions surtout ; à cause d’une indisposition du gouverneur, la visite fut remise à un peu plus tard. Au jour fixé, nous fûmes convoqués à un lieu de plaisance, situé en dehors des murs où le gouverneur nous attendait avec le mandarin local et un autre magistrat d’un district voisin. Derrière eux se tenaient debout et rangés en cercle les conseillers du gouverneur et les principaux prétoriens ; des soldats faisaient la haie de chaque côté. Nous fûmes reçus avec toutes sortes d’honneurs et l’entrevue, qui dura près d’une heure, fut très cordiale. On apporta des tables chargées de gâteaux et de fruits, et un goûter nous fut servi en plein air. Rien n’y manquait, pas même la musique et les danses ; c’est, paraît-il, le programme obligé des réceptions solennelles. Une foule énorme de curieux nous entourait et pouvait suivre la conversation. L’affabilité du gouverneur, ses attentions pour nous et pour nos gens firent grande impression sur cette foule de païens, et je ne doute pas que la sainte cause de la religion n’en tire un grand avantage. Nos chrétiens, il va sans dire, étaient dans la jubilation. Le lendemain, M. Oudot repartait pour le sud, pendant que je prenais la route du nord avec M. Robert. Nous avons visité ensemble une partie de son district, et j’ai eu ainsi, pendant deux mois, la joie de retrouver la vie active et toujours consolante du missionnaire en administration.
Le Tjyen-la-to a, cette année, presque doublé son chiffre de baptêmes d’adultes. M. Jozeau en a eu 67, M. Villemot 159, et M. Baudounet 164. Et la moisson n’est point finie, car les catéchumènes qui ont déjà commencé à apprendre le catéchisme et les prières sont près de 300. Au printemps dernier, le mouvement des conversions était très accentué ; tous les quinze jours, des porteurs nous arrivaient à Séoul qu’on renvoyait chargés de catéchismes et de livres de prières, et en quelques jours le stock était épuisé. A côté des âmes sincères et de bonne volonté, il y avait à la vérité des gens qui cherchaient à exploiter le nom chrétien, et contre lesquels, comme je l’ai dit plus haut, il a fallu sévir ; mais il n’en reste pas moins que, dans cette région, nous avons déjà récolté et qu’il reste à serrer encore nombre d’excellents épis qui grossiront la gerbe du Seigneur.
Si quelques conversions demandent beaucoup de temps et de soins, il en est d’autres qui sont l’effet d’une bonne parole lancée comme au hasard et que la grâce de Dieu féconde. En voici un exemple rapporté par M. Villemot : « Une bonne vieille, appartenant à un village tout « païen, se présente pour l’examen des catéchumènes. « Sais-tu lire ? lui demandai-je. ─ Non, « Père. ─ Eh bien, alors, où as-tu appris ton catéchisme ? ─ J’allais chaque jour avec mon « livre chez mes voisins païens qui savent lire ; ils me lisaient, et moi je cherchais à retenir, et « c’est ainsi que j’ai tout appris. J’avais entendu parler de la religion auprès d’une chrétienne, « j’ai aussi voulu sauver mon âme, et je viens demander au Père le baptême ! »
A Tjyen-tjyou et dans les environs, M. Baudounet a établi l’œuvre des enterrements, sorte d’association de charité qui existe déjà à Séoul, à Chemulpo et à Tai-kou. Son principal but est d’aider les chrétiens pauvres à rendre à leurs défunts les derniers devoirs ; elle resserre les liens d’union entre les chrétiens et produit un excellent effet aux yeux des païens, dont la religion consiste principalement à honorer les morts.
Dans le Tchyoung-tchyeng-to également, les catéchumènes sont très nombreux, environ 400. Quant aux baptêmes d’adultes, de l’année, M. Curlier en compte 146 et M. Pasquier 100. Voici le récit que fait ce dernier confrère de l’une de ses conversions : « Près de la ville de « Hpyeng-htaik, dans un village où la voix de l’Évangile n’avait encore trouvé aucun écho, « vivait, il y a deux ans une veuve païenne âgée de 60 ans et mère de cinq enfants. Depuis « plusieurs années, cette famille était hantée par un démon domestique qui s’emparait tour à « tour de chacun de ses membres et leur faisait endurer les maux les plus cruels. La mère « pourtant avait échappé jusque-là à l’empire de ce mauvais génie. Mais, il y a deux ans, un « jour qu’elle était occupée à rendre ses devoirs superstitieux à son mari défunt, voilà que le « diable se présente à elle, entre dans son corps et pousse par la bouche de la malheureuse ce « cri abominable : « Vivons ensemble à jamais ! » Dès ce moment, la pauvre vieille fut en « proie aux plus horribles tourments. Tantôt elle tombait dans un délire diabolique, faisant les « simagrées les plus hideuses, gesticulant de tous ses membres, exécutant des danses « échevelées, poussant des hurlements affreux ; tantôt épuisée par ces scènes délirantes, « succombant à la fatigue qu’elles occasionnaient, elle tombait en prostration aux prises avec « la fièvre et les plus cuisantes douleurs, poussant des gémissements plaintifs accompagnés « d’horribles grimaces et de gestes désordonnés.
« Voyant leur mère tombée à son tour dans les griffes du diable, les enfants de la veuve « Hong firent alors ce que font toujours les païens en pareille occurrence. Ils appelèrent les « sorciers ; mais comme ceux-ci font payer cher leurs soi-disant services, et que leurs « enchantements ne réussissent guère qu’à faire le compte du grappin, la malade ne guérit « point et la fortune de cette famille, naguère dans l’aisance, fut en grande partie engloutie par « ces colporteurs de diableries.
« Sur ces entrefaites, la vieille veuve entend parler de la religion catholique. On lui dit que « ceux qui l’embrassent sont à jamais délivrés du diable ; pour comble de bonheur, elle « apprend que cinq ou six familles chrétiennes habitent à une demi-lieue de son village, au « hameau de Tai-tjye-ri. Aussitôt elle se lève et se prépare à partir ; mais le diable, furieux de « voir échapper sa proie, fait tous ses efforts pour la contraindre à rester : il crie de nouveau « par la bouche de la possédée : « Je te défends d’aller là. »
« Cependant la malheureuse veuve comprit que son hôte, loin de se montrer aimable, « devenait de plus en plus malencontreux, éclairée surtout par un rayon bienfaisant de la grâce « prévenante, elle fait cette fois la sourde oreille à Satan et vient s’enquérir de notre sainte « religion ; c’était au printemps 1893. Dès cette époque, les attaques du démon devinrent « moins fréquentes, leur intensité diminua. Au bout de six mois, malgré son âge avancé et sa « mémoire infidèle, triomphant de tous les assauts de l’enfer, elle avait appris les douze « prières et savait son catéchisme par cœur ; elle était prête au baptême, lorsque je fis ma « visite annuelle à Tai-tjye-ri dans les premiers jours de janvier. On l’amena en ma présence ; « je l’exhortai au repentir de ses fautes et lui enjoignis de réciter l’acte de contrition. A ce « moment, sa figure se transforma, sa bouche produisit une horrible grimace, ses mains se « crispèrent, ses bras s’élevèrent se tordant en convulsions, puis du fond de sa poitrine sortit « un sourd grognement prolongé. A cette vue, frémissant moi-même, je traçai sur son corps « un large signe de croix, ordonnant au diable de laisser cette femme en paix et demandant à « celle-ci la cause de cette crise subite. Reprenant son calme, la vieille me répondit : « Voyez-« vous, Père, même en présence du prêtre le diable ose se manifester. Que sera-ce quand je « serai seule ? » Puis elle récita avec ferveur l’acte de contrition, après quoi je la renvoyai, lui « disant de se tenir prête pour le baptême dès le soir même.
« A l’heure désignée, elle se présenta ainsi que deux autres catéchumènes également « préparés au baptême. J’examinai d’abord ces derniers, puis vint le tour de la vieille « démoniaque. A peine eut-elle commencé à réciter son Pater que les grimaces et les « contorsions reprirent de plus belle. Par précaution j’avais fait apporter de l’eau bénite, et « chaque fois que le diable la tourmentait, elle était soulagée aussitôt à l’aide de l’eau sainte ; « puis elle reprenait ses prières avec un nouveau courage et une foi admirable. La récitation « du catéchisme de l’Eucharistie lui fut particulièrement pénible ; toutes les fois qu’elle devait « prononcer le saint nom de Jésus, un sourd grondement se faisait entendre au fond de sa « poitrine ; puis elle prononçait ce nom sacré d’une voix forte et avec une grande énergie.
« Tant d’assauts furieux, soutenus avec tant de constance, devaient être couronnés par une « victoire décisive. Je commençai donc les cérémonies du baptême. Dès les premières paroles, « je vis encore apparaître une horrible grimace, et j’entendis un sourd grognement ; à tous les « exorcismes ce phénomène se répétait de plus belle, j’avoue que mon cœur battait fortement ; « j’étais frémissant, et je puis dire que je n’ai jamais fait ces saintes cérémonies avec autant de « ferveur et de conviction ; j’avais le grappin lui-même en présence. Enfin l’eau sainte coula « sur le front de l’élue ; après l’onction du saint chrême elle fit encore une grimace et ce fut « fini ; le diable retomba au fond des abîmes. Depuis ce moment, la nouvelle chrétienne fut « parfaitement calme. Le lendemain elle faisait sa première communion et était confirmée « dans les meilleures dispositions.
« Le diable était pris dans son propre filet. Deux mois «après je demandais des nouvelles « de la veuve Hong. Un chrétien de l’endroit me dit qu’elle pratiquait ses devoirs avec ardeur « et que, depuis son baptême, jamais elle n’avait été inquiétée par l’esprit mauvais. Si cette « pauvre femme n’avait pas été possédée, elle n’aurait probablement jamais eu la pensée de se « convertir. »
M. Curlier signale un mouvement de conversions assez accentué à Kong-tjyou et surtout à Lje-tchyen : « Là, écrit-il, il n’y a pas que les petits qui veulent étudier notre sainte religion ; « des lettrés, des gens de la classe noble, la veuve d’un ancien mandarin ont déjà commencé à « apprendre. Plaise à Dieu qu’ils arrivent jusqu’au bout sans tomber ! C’est un bien « douloureux enfantement que l’enfantement des âmes ; que de soucis, que de sollicitudes « pendant le temps que dure le catéchuménat ! Et après le baptême tout n’est pas fini, il faut « songer à les faire persévérer dans la pratique des vertus chrétiennes. Cependant, comme le « disait M. Féron, les chrétiens de Corée tiennent fortement à leur religion. J’ai pu m’en « convaincre par moi-même : de tous ceux que j’ai baptisés jusqu’ici, un seul est retourné au « paganisme.
« Chaque année aussi, j’ai la consolation de voir revenir à Dieu un certain nombre d’âmes « tièdes. Cette année encore, 33 chrétiens sont rentrés dans le bercail qu’ils avaient abandonné « pour la plupart à l’époque de la grande tourmente de 1866. Quoique la peur ou autre chose « les ait empêchés pendant trente ans de recevoir les sacrements, tous avaient gardé certaines « pratiques, comme la récitation de l’Angelus, de l’Oraison dominicale. J’ai même trouvé un « vieillard de 65 ans qui récitait tout son catéchisme et répondait aux explications aussi bien « que les chrétiens les mieux instruits. On est content quand on voit ces brebis égarées depuis « longtemps revenir à la bergerie. Comme le père de l’enfant prodigue, il semble qu’on les « aime plus que les autres. Il y a toutefois une chose qu’on remarque avec peine, c’est que ces « tièdes, une fois convertis, n’arrivent presque jamais à convertir leurs enfants adultes, « quoiqu’ils fassent pour cela beaucoup d’efforts. La Providence sans doute les punit par où « ils ont péché. Eux qui ont été si longtemps sourds à la grâce, qui n’ont pas, pendant de « longues années, écouté la voix de Dieu qui les appelait, comment pourraient-ils se plaindre « de ce que leurs enfants ne les écoutent pas ?
« Ces jours-ci, j’ai baptisé un bonhomme dont l’histoire est assez intéressante. C’est un « vieux de 60 ans, habitant à Ma-tjyang-i, district de Hong-san, faisant le métier de « pharmacien depuis son enfance et assez instruit. A la on-zième lune de l’année dernière, il « s’en alla voir ses parents qui habitent le district de Ko-san. Il ne les avait pas vus depuis « longtemps, et pendant cet intervalle beaucoup s’étaient faits chrétiens. D’abord un peu « interdit quand il apprend la chose, il leur demande la raison pour laquelle ils avaient « abandonné le culte des ancêtres : « C’est pour sauver notre âme et aller en Paradis après « notre mort. ─ Le Paradis qui l’a vu ? ─ Qu’on l’ait vu ou qu’on ne l’ait pas vu, il y en a un, « mon vieux, et tu ferais bien de faire en sorte de l’aller voir un jour. » Le vieux n’était pas « encore convaincu, mais en s’en revenant, la grâce le sollicitant fortement, il résolut de se « faire instruire. De retour chez lui, il apprend qu’il y a des chrétiens à une certaine distance. « Il va donc au village, emprunte un catéchisme, et voilà notre homme tout joyeux qui se met « jour et nuit à l’étude. Il fit si bien qu’en six semaines il réussit à apprendre prières et « catéchisme. Je l’ai baptisé du nom de Jean et j’espère qu’il sera comme le précurseur, qu’il « me préparera la voie et me fera bientôt recueillir une abondante récolte. »
Par les conversions nouvelles et aussi l’immigration, le district de Kyeng-keuï-to sud s’accroît d’année en année, il compte aujourd’hui 2.361 chrétiens. Plusieurs villages que les païens avaient envahis après la persécution de 1866, ont été réoccupés par les chrétiens. Les trois chapelles commencées l’an dernier ont été bénites et inaugurées ; peut-être serviront-elles à fixer davantage nos néophytes trop portés à des émigrations incessantes.
« L’année dernière, raconte M. Alix, le village de Mok-pang-i avait été plusieurs fois visité « par les voleurs et était terrifié ; les chrétiens avaient peur d’être dénoncés comme associés « des voleurs et d’être punis comme tels. Sous l’impression de cette crainte, la moitié du « village émigra. La dernière fois que les brigands sont venus, ils étaient huit ou neuf, qui ont « demandé du riz, du tabac et un gîte pour la nuit. Le catéchiste, pour éviter des vexations de « leur part, leur a donné tout ce qu’ils demandaient, et même après les avoir bien rassasiés, il « leur a fait à la veillée une lecture tirée du « Pensez-y bien ». Un des brigands fit la réflexion « suivante : « Noble monsieur, ce que vous nous lisez là est bien beau ; mais cette doctrine est « trop sublime pour que nous puissions la pratiquer ; nous ne pourrions plus voler. » Telle est « la logique des voleurs ! Le lendemain ils partirent en promettant qu’on ne les reverrait plus : « de fait, ils ne sont pas revenus jusqu’à ce jour. »
A Chemulpo, M. Maraval a été occupé toute l’année à à surveiller la bâtisse de l’établissement que les Sœurs de Saint-Paul de Chartres viennent d’y fonder. La guerre a arrêté les travaux en rendant impossible le recrutement des ouvriers, soit chinois, soit même japonais. La maison n’est pas entièrement achevée ; malgré cela les Sœurs en ont pris possession dans le courant de l’été, et bien qu’elles manquent à peu près de tout, elles ont réussi déjà à attirer de nombreux malades à leur dispensaire. On a commencé les premiers travaux de l’église qu’elles font aussi construire et qui doit servir en même temps à la chrétienté ; mais les ouvriers ont été dispersés avant que les murs fussent sortis de terre.
M. Doucet, qui est chargé de quelques chrétientés desenvirons de Séoul et de l’église Saint-Joseph extra muros. compte cette année 142 baptêmes d’adultes. « J’aime à croire, « écrit-il, que la prochaine administration sera encore plus fertile en fruits de salut, car le « nombre de ceux qui ont quelques velléités de se convertir, qui font déjà le signe de la croix « et récitent l’Angelus, est très grand. Ces pauvres gens, quoique non encore baptisés, se font « une règle sévère d’assister à tous les offices du dimanche, et croiraient manquer à une de « leurs plus graves obligations en n’entendant pas la messe ce jour-là.
« Voici deux traits qui prouvent une fois de plus ce que peut une pauvre et faible femme « aidée de la grâce de Dieu. Aux environs de Paik-tchyen vivait une jeune femme qui, ayant « perdu son mari quelque temps après son mariage, devint la proie d’un païen au cœur dur qui « prenait plaisir à la persécuter. Bien plus, pour rendre sa position encore plus intolérable, il « amena à la maison une concubine qui, d’accord avec lui, n’oubliait rien pour vexer la « pauvre méprisée et l’humilier. Les choses en étaient là quand, par hasard, cette infortunée « entendit parler de religion. Elle se mit alors à étudier une doctrine qui lui faisait espérer un « bonheur éternel après cette vie. Par malheur, son mari eut vent de la chose, et pour se « venger, il la chassa de chez lui et la livra à la merci des gens du prétoire. Réduite à une telle « servitude, elle gémissait sur son sort, quand un homme demanda à l’acheter ; le marché « conclu, elle suit cet homme et devient sa femme. Vous croirez peut-être que toutes ces « misères lui ont fait oublier la religion chrétienne ! Pas du tout ; le sentiment de son infortune « et du bonheur qu’elle peut espérer en l’autre vie est resté trop profondément gravé dans son « cœur. Arrivée dans sa nouvelle maison, elle continue à apprendre et exhorte son mari à « l’imiter ; ce dernier se laisse toucher et étudie à son tour. L’automne dernier, elle m’arrive « bien préparée et me demande le baptême ; je la baptise, et, pour me remercier, elle promet « de m’amener son mari à la prochaine visite.
« Non loin de Ryong-san habitait un ménage composé d’un jeune homme, de sa femme et « de sa belle-mère, tous trois païens. Ces deux femmes avaient entendu parler de religion, et « bien qu’elles fussent certaines que le jeune homme, qui d’ailleurs ne se doutait guère de « leurs intentions, leur serait un jour hostile, elles avaient appris les trois parties du « catéchisme, et n’attendaient que le moment propice pour se présenter au baptême. Mais il « restait une difficulté à surmonter : la famille était en deuil ; comment dès lors renoncer aux « superstitions d’usage ? L’affaire est bien vite réglée et, en conseil privé, il est décidé que « l’une d’elles se présenterait au baptême, tandis que l’autre, pour éviter les vexations et le « danger de se voir chasser toutes les deux peut-être, accomplirait les superstitions. Mais « laquelle des deux se présenterait au baptême ? La fille, par respect et par affection, voulait « que ce fût sa mère ; cette dernière, au contraire, prétextant qu’elle pourrait toujours être « ondoyée en danger de mort, voulait que ce fût sa fille. Enfin, Em Marie, c’est le nom de la « jeune femme, m’arrive et me demande le baptême. Après avoir satisfait à son désir, je la vis « repartir bien contente, promettant de se faire plutôt chasser de la maison de son mari que de « manquer à ses devoirs de chrétienne. »
Dans la chrétienté de Séoul intra muros, M. Poisnel a eu 102 baptêmes d’adultes. Les habitudes chrétiennes pénètrent peu à peu dans les familles de nos néophytes, grâce surtout à la fréquentation assidue des sacrements. En province, il est souvent impossible de les recevoir à leur dévotion ; ici, les facilités sont plus grandes, et nos chrétiens en usent largement. Pour les deux districts de la capitale seulement, le chiffre des confessions répétées s’élève à plus de 9.000. Nous n’avons encore pour réunir nos chrétiens de la ville que le local provisoire très insuffisant dont je vous ai parlé bien des fois. Les travaux de bâtisse de la cathédrale, repris avec activité au printemps, ont été interrompus par la guerre, et le chantier reste désert depuis le milieu de l’été.
Au séminaire de Ryong-san, M. Rault a remplacé M. Wilhelm comme supérieur. Il n’y a pas eu d’ordination cette année, parce que nos élèves les plus avancés ont dû, pour raison de santé, être envoyes en province. Les plus jeunes, restés au séminaire, ont, comme leurs aînés, donné pleine satisfaction ; mais, comme leurs aînés aussi, ils ont été très éprouvés au point de vue de la santé. C’est là la difficulté la plus grave que nous rencontrons dans la formation du clergé indigène. Malgré les soins dont on entoure les élèves et les précautions que l’on prend pour leur éviter la fatigue, presque tous succombent avant la fin de leurs études. Nous avons encore perdu cet été un clerc minoré qui donnait les plus belles espérances ; il était arrivé au terme de ses études, et aurait pu être ordonné prêtre dans peu de temps ; il a succombé à l’inexorable maladie de poitrine.
L’orphelinat de la Sainte-Enfance tenu par les Sœurs de Saint-Paul de Chartres est toujours très prospère ; il compte actuellement 202 enfants ; 62 garçons et 85 filles y ont été admis dans l’année. M. Coste y a donné 117 baptêmes.
Tel est, Messieurs et très chers confrères, pour cette année, le résumé de nos travaux et des résultats obtenus. Le chiffre de notre population chrétienne atteint presque 25.000. Chers enfants ! n’aurons-nous eu qu’un instant la joie de les compter nombreux pour l’échanger contre la douleur de les voir périr ? Plus des deux tiers, en effet, sont maintenant dispersés et plus ou moins exposés à périr, cet hiver, de faim, de froid et de misère !
Voici en quelques mots les faits qui nous ont valu ces terribles épreuves.
En mai dernier, une révolte éclatait dans six districts du Tjyen-la-to ; le peuple, fatigué des exactions des mandarins, prêta l’oreille aux excitations des Tong-hak et se souleva en masse. On envoya de Séoul des soldats pour réduire les rebelles ; ceux-ci n’en réussirent pas moins, le 31 mai, à s’emparer de la ville de Tjyen-tjyou. M. Baudounet, qui a là sa résidence, s’enfuit à temps ; mais sa maison fut en partie dévalisée et un de nos séminaristes, qui s’y tenait, fut blessé à la mâchoire d’un coup de feu tiré par les Tong-hak.
Le gouvernement, qui voyait avec raison dans cette révolte plus qu’une émeute ordinaire, désirait vivement l’étouffer sans retard ; aussi se rendit-il facilement au conseil, peut-être à l’ordre que lui donna le ministre résident chinois, d’appeler à son secours le grand pays. La Chine envoya des soldats qui partirent de Ta-kou, le 6 juin, et débarquèrent à A-san quelques jours plus tard. En prêtant main forte à la Corée, l’intention de la Chine était moins de l’aider dans sa détresse que d’affirmer elle-même ses droits de suzerain et son autorite dans le pays. D’après une convention passée avec le Japon en 1885, elle dut toutefois aviser cette puissance de son intervention armée en Corée. Elle le fit, paraît-il, en des termes qui blessèrent ce puissant voisin. Déjà peu disposé à reconnaître la suzeraineté de la Chine, le Japon crut bonne l’occasion de faire cesser un malentendu déjà ancien. En effet, dans le traité conclu en 1874, entre le Japon et la Corée, le premier article déclare celle-ci indépendante. La Chine laissa passer alors cette atteinte à son droit séculaire ; mais elle continua en fait à traiter la Corée comme sa vassale et sut profiter de toutes les occasions d’affirmer son droit contre toutes les prétentions contraires.
Le Japon se décida donc à envoyer des troupes en Corée ; les premières arrivèrent à Séoul le 13 juin, et depuis ce jour les débarquements n’ont pas cessé. Ces préparatifs de guerre nous inquiétaient d’autant plus qu’on ne voyait point clairement où les Japonais voulaienten venir. Ils dirent d’abord qu’ils venaient uniquement pour protéger leurs nationaux ; plus tard, que c’était pour venger l’affront que leur avait fait la Chine ; ils assuraient, en tout cas, qu’ils n’en voulaient point à la Corée et promettaient de ne pas l’inquiéter.
Prise entre deux armées, la Corée voulut à tout prix en finir avec la rébellion, afin de pouvoir congédier Chinois et Japonais. Les soldats Coréens s’emparèrent de Tjyen-tjyou où un millier de Tong-hak étaient renfermés. On crut de bonne politique de leur faire quartier et on les laissa sortir de la ville avec armes et bagages. Ils se répandirent alors dans la province par bandes de deux ou trois cents, et se mirent de plus belle à rançonner le pays et à enrôler de nouveaux partisans. Les populations terrorisées se soumettaient à ce qu’on demandait d’elles ; seuls nos chrétiens refusèrent, par devoir de conscience, de se laisser enrôler. Les rebelles les traitèrent alors comme leurs pires ennemis. Incapables de résister, les chrétiens durent quitter leurs villages, abandonner leurs moissons et s’enfuir sur les montagnes. Les trois missionnaires du Tjyen-la-to étaient eux-mêmes très menacés. On fit donner ici au gouverneur
l’ordre de les protéger ; mais celui-ci, soit impuissance, soit faiblesse, ne sut jamais les aider efficacement. Cependant les troupes envoyées dans le Tjyen-la-to avaient été congédiées, et le roi déclarait que la révolte était éteinte ; mais ni Japonais ni Chinois ne consentaient à s’en aller, ils faisaient venir au contraire de nombreux renforts.
Le ministre du Japon conseillait à la Corée de renoncer à la suzeraineté de la Chine ; le pauvre roi ne put jamais s’y résigner, et vraiment comment l’eût-il osé faire sous les yeux du résident de Chine qui n’avait point encore quitté Séoul ? Le Japon crut devoir alors changer de tactique, et, le 23 juillet, au matin, ses troupes envahissaient le palais royal, s’emparaient de la principale caserne du gouvernement et en enlevaient les armes. Ce coup inattendu eut un retentissement énorme dans tout le pays ; à Séoul, les deux tiers de la population s’enfuit effarée. Dans la province, les rebelles Tong-hak, se faisant parti national, s’allièrent aux Chinois et se donnèrent pour mission d’expulser les Japonais du pays. En attendant, ceux-ci mettaient la main sur l’administration, appelaient aux affaires le vieux régent, lui faisaient signer l’acte de renonciation à la suzeraineté de la Chine, et envoyaient leurs troupes contre les Chinois campés à A-san.
La situation des missionnaires du Sud devint bientôt intolérable. Le 24 juillet, je recevais d’eux la dépêche suivante : « Missionnaires et chrétiens, nous allons tous « mourir » ; j’y répondis en leur donnant ordre soit de fuir, soit de venir se réfugier à Séoul. M. Jozeau, le plus menacé de tous, se mit en route pour la capitale. Le 29 juillet, il rencontrait près de Kong-tjyou l’avant-garde de l’armée chinoise que les Japonais avaient battue. Le général le fit arrêter et exécuter par ses soldats. Ce premier sang versé excita encore la rage des Tong-hak ; ils se mirent avec une ardeur diabolique à poursuivre missionnaires et chrétiens ; les populations elles-mêmes, d’ordinaire paisibles, n’étaient pas loin de leur donner raison. Blessées dans leur sentiment patriotique, elles rendaient facilement tous les étrangers solidaires des violences qu’elles subissaient. Par prudence, j’ai dû rappeler à Séoul la plupart des missionnaires dont quelques-uns ont couru en route de véritables dangers. Quant aux chrétiens, ils ont été pillés, maltraités, chassés de leurs villages, obligés de se réfugier à la montagne ou de s’enfuir au loin pour éviter la mort.
Pendant que la région du Sud-Ouest était ainsi livrée à l’anarchie et au brigandage, les autres provinces étaient plus ou moins éprouvées par le passage des troupes. Chemulpo ne suffisant plus aux Japonais, ils firent venir des soldats par Fusan et Ouen-san, et plus tard en débarquèrent à Hpyeng-yang. De leur côté, les Chinois, battus à A-san, opéraient un mouvement tournant pour aller rejoindre dans le nord les troupes fraîches envoyées de Mandchourie ; ils marquèrent leur passage par des déprédations de plus d’un genre. MM. Dutertre et Le Gendre, qui se trouvaient sur leur route, ont été grandement menacés ; le premier a même eu sa maison pillée et son petit mobilier enlevé ou détruit.
Le 15 septembre, après trois jours de combat, les Japonais s’emparaient de Hpyeng-yang et culbutaient les Chinois de toutes leurs positions. Depuis lors, le théâtre de la guerre se trouve transporté en Mandchourie ; l’armée japonaise, qui avait opéré en Corée, s’est avancée vers le Nord à la poursuite des Chinois ; les troupes de réserve de Séoul et de Chemulpo ont été réembarquées pour Port-Arthur, où elles ont rejoint la nouvelle armée envoyée du Japon. Il ne reste plus en Corée que les contingents strictement nécessaires pour assurer l’ordre et garder les positions.
Le gouvernement coréen s’est aperçu qu’il jouait gros jeu et se mettait en réel danger en laissant se perpétuer le brigandage des rebelles. Le régent a d’abord lancé une proclamation pour les rappeler à l’ordre ; puis, quand il a vu que son appel n’était pas écouté, il s’est décidé à envoyer des soldats ; quelques bataillons de soldats japonais accompagnent dans cette expédition les troupes coréennes. Les choses en sont là aujourd’hui.
Plusieurs de mes missionnaires ont déjà regagné leurs districts, d’autres se préparent à les imiter ; mais pour les deux provinces de Tjyen-la et de Tchyoung-tchyeng, il faut attendre encore, car la situation n’est point éclaircie. Les chrétiens de cette région sont même actuellement plus éprouvés que jamais ; on dirait que les Tong-hak veulent se venger sur eux des défaites que leur infligent les troupes du gouvernement.
Au milieu des difficultés et des épreuves de l’heure présente, en face d’un avenir qui nous apparaît encore bien noir, notre confiance repose inébranlable en Celui qui fait tout converger à sa plus grande gloire. Sans aucun doute, nos malheurs mêmes serviront à la sainte cause de la religion, et les épreuves actuelles de ce pauvre pays de Corée contribueront à accélérer pour lui l’avènement du royaume de Dieu !
Dans cet espoir, je vous prie d’agréer...
† G. MUTEL,
Ev. tit. de Milo.
~~~~~~~~
<< Retour page précédente
|