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Rapport annuel des évêques

Année: 1897
Pays: Corée du Sud
Mission: Corée
Rédacteur:Mgr Mutel

II. — Corée.


Population catholique 32.217
Baptêmes d’adultes 3.498
Baptêmes d’enfants de païens 2.191
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« L’année qui vient de s’écouler, écrit Mgr Mutel, a été bonne pour nous. Le nombre des baptêmes d’adultes dépasse la progression normale que nous avons pu garder jusqu’ici, et c’est ce qui nous donne la joie de voir, en une année, notre population chrétienne monter de 28.000 à 32.000. Grâces soient rendues à Dieu pour ces bénédictions !
« Sans oser compter pour l’avenir sur une récolte si abondante, nous avons néanmoins l’espoir de serrer encore d’assez nombreux épis. C’est, en effet, à près de 3.000 que s’élève le chiffre des catéchumènes inscrits, c’est-à-dire de ceux seulement qui ont déjà commencé l’étude des prières et du catéchisme. De plus, parmi les convertis de cette année, beaucoup sont chefs de maison, ce qui assure pour les années suivantes la conversion et le baptême de presque tous les autres membres de la famille.
« C’est le cas, en particulier, d’une station ouverte par M. Wilhelm dans la sous-préfecture de Siu-tchyen. Il a donné 99 baptêmes d’adultes, et sur ce nombre il n’y a que trois enfants ; tous les autres sont des hommes, et la plupart des chefs de famille. En tout, M. Wilhelm a baptisé 266 personnes ; eu égard à la population de son district qui ne comptait que 600 chrétiens au commencement de l’année, ces résultats sont très consolants. Il s’agit, en effet, d’un district nouveau pris en entier sur celui de M. Le Gendre, et j’ai la joie de constater que la division a plus que doublé le chiffre des résultats obtenus jusqu’ici. C’est ce qui nous arriverait partout, s’il nous était possible de multiplier les centres d’action.

« Les anciennes chrétientés ont donné aussi leur contingent de conversions. « Une de « celles-ci, écrit M. Wilhelm, mérite une mention, parce que la lutte entre la foi et la cupidité « s’y montre dans tout son jour et fait voir que nos néophytes, en demandant le baptême, ne « cèdent pas à un entraînement irréfléchi.
« Une de mes catéchumènes donc ─ appelons-la Made-leine ─ voulait être baptisée, sinon « par amour de Dieu, du moins par peur de l’enfer. De fait, sa peur était fondée, car pendant « cinq ans, elle avait pratiqué l’usure à la petite semaine, d’un marché à l’autre. A ce métier, « elle avait acquis une assez grande aisance, et son neveu occupe une des premières places au « mandarinat. Il ne restait à Madeleine, ainsi pensait-elle, qu’à laver son argent mal acquis « dans l’eau du baptême et à jouir en paix de ses rentes. Bien étonnée fut-elle, quand je la « renvoyai net, lui signifiant qu’elle n’eût le front de se présenter, qu’après avoir « complètement rompu avec son ancien métier. Elle obéit pourtant, renonça à son usure et « attendait avec d’autant plus d’impatience l’administration du printemps que, pendant « l’hiver, une maladie grave, s’ajoutant à la vieillesse, l’avait mise à deux doigts du tombeau. « Quand je la revis, elle était bien cassée, et se traînait sur ses mains et ses genoux. Eh bien ! « l’amour de l’argent était encore vissé à ce corps décrépit. Comme je parlais à Madeleine de « quelques restitutions à opérer, de quelques aumônes à faire, elle regimba vivement et sortit « en déblatérant contre moi ; elle m’accusait de vendre les sacrements. Heureusement, j’avais « pris mes mesures, et les deux principaux chrétiens, témoins de l’entretien, pouvaient « affirmer que la somme exigée était minime en proportion du chiffre des prêts usuraires, que « j’avais formellement défendu qu’il en revînt une sapèque aux chrétiens, et ordonné que le « tout fût versé intégralement en aumônes entre les mains des pauvres païens. Malgré cet « éclat, Madeleine a fini par s’exécuter : elle a fait réparation dans les conditions prescrites, et « pourra désormais être admise au baptême, qu’elle tremble de ne pas recevoir avant de « mourir. »

« A Hpyeng-hyang, M. Le Gendre se trouve en face des protestants, qui ont établi là leur quartier général ; résidences, écoles, hôpitaux, rien ne leur manque. Notre établissement à nous est plutôt modeste ; cette année, à la maison du missionnaire et à la chapelle une école a été adjointe, et un ancien mandarin en est le directeur. Dans la province, deux nouvelles stations ont été ouvertes et les nombreux baptisés de l’an dernier, quoique dispersés au milieu des païens, ont tenu bon. « J’ai constaté avec joie, écrit le missionnaire, qu’ils ont non « seulement complété leur instruction, mais qu’ils se forment à la vie chrétienne et « surnaturelle.
« Au point de vue des baptêmes d’adultes, je n’osais espérer des résultats comparables à « ceux de l’an passé, et cependant, eu égard à la diminution de mon district, le nombre obtenu, « 176, est relativement supérieur à celui du précédent exercice. »
« Le district du Kang-ouen-to nord a été également divisé en deux. M. Bouyssou a eu, dans sa partie, 67 baptêmes d’adultes, et M. Dutertre, 139. Ce dernier, continuant les traditions du passé, entretient quelques relations avec le sous-préfet voisin qui lui a même rendu visite à sa résidence. Je vous parlais, l’an dernier, de chrétiens dont le village avait été ruiné et en partie brûlé par les païens malintentionnés. Après de longs mois d’attente, les prisonniers injustement calomniés ont été remis en liberté, et les païens, condamnés à reconstruire le village à leurs frais. Toutefois, l’exécution de la sentence a été longtemps différée ; ces jours derniers seulement, je viens d’apprendre par M. Dutertre que les chrétiens ont été dûment indemnisés.

« A Ouen-san, M. Vermorel a fondé une école pour les enfants des chrétiens ; elle fonctionne régulièrement depuis un an. Le chiffre des baptêmes d’adultes est de 73 ; sur ce nombre, quelques-uns sont les prémices d’une chrétienté nouvelle qui se forme dans le district de Hoi-ryeng, aux confins même de la Corée, à 1.300 lys de Ouen-san. « Comment la foi est-« elle allée s’implanter si loin ? Le voici. A l’automne dernier, un païen de ces lointains « parages, poussé par un secret désir de connaître ce qu’était la religion catholique, dont il « entendait parler, dit-il, pour la première fois, entreprit de faire le voyage de Séoul, afin de « s’éclairer là-dessus, à ce foyer des lumières. En passant par Ouen-san, il apprit, par hasard, « qu’il y avait des chrétiens et un missionnaire. Il s’informe. On lui indique la maison d’un « chrétien qui se fait un plaisir de le recevoir et de répondre à ses questions. Il demande des « livres de religion, on lui en passe un. Après l’avoir lu très attentivement, il se dit : ─ Mais « c’est précisément ce que je cherchais, inutile donc d’aller plus loin. ─ Immédiatement, il se « met à étudier, et au bout de deux mois, il savait les quatre livres du catéchisme avec les « prières du matin et du soir. Le trouvant bien disposé et suffisamment instruit je lui donnai le « baptême et la confirmation, et le renvoyai dans son pays porter la bonne nouvelle. Je n’en « avais plus entendu parler, quand, au printemps dernier, ce brave homme m’arriva de « nouveau, accompagné de deux jeunes gens également prêts au baptême. Ils avaient fait, à « pied, leurs 1.300 lys, par des chemins épouvantables et avec de la neige jusqu’aux genoux. « Je m’empressai de répondre à leur désir ; je les baptisai à leur tour, et les confirmai ; après « quoi nos deux nouveaux apôtres s’en retournaient, pleins de joie, annoncer à leurs parents et « amis ce qu’ils avaient vu et entendu. »
« Depuis le printemps dernier, M. Bret, qui est retourné à Ouen-san, a encore baptisé 16 nouveaux néophytes de cette lointaine région. Il les a fait accompagner à leur retour par un catéchiste, lequel est revenu, il y a deux mois, en rapportant la nouvelle qu’il y a aujourd’hui, à Hoi-ryeng, plus de 100 catéchumènes prêts au baptême. Il doit être parti ces jours derniers pour visiter ce nouveau champ que la grâce de Dieu nous a ouvert.
« M. Bouladoux a eu 148 baptêmes d’adultes, principalement dans la région du Ryeng-tong, pays situé à l’est de la chaîne de montagnes qui longe la mer du Japon.

« A l’ouest, un district nouveau a été taillé dans celui de M. Le Merre et confié au prêtre coréen Augustin Tjyeng. Sa première récolte est de 75 baptêmes d’adultes. Il rapporte dans son compte rendu la conversion d’un néophyte, dont la foi vive l’a beaucoup touché. Perdu au milieu des païens. il cherchait de tous côtés, sans y réussir, le moyen de s’instruire de la religion catholique, dont il avait entendu parler comme par hasard. Ne pouvant trouver un maître, il prit le parti de quitter sa maison et d’aller à la recherche des chrétiens. C’est en allant ici et là, qu’il a réussi à apprendre prières et catéchisme. Après son baptême, il est retourné vers les siens, rempli de joie et débordant de zèle ; déjà il a converti son frère et enrôlé plusieurs catéchumènes.
« Dans la partie qui lui reste, M. Le Merre a donné 81 baptêmes d’adultes. Ayant cédé au P. Augustin son ancienne résidence, il est allé s’installer à la ville de Ouen-tjyou, ancienne capitale du Kang-ouen-to. « La population de cette ville est de mœurs douces, mais fort « défiante à l’endroit de la religion chrétienne. Dès mon installation, j’ai cru bon d’aller « rendre visite au mandarin, désormais mon voisin ; il me l’a rendue quelques jours plus tard. « A mon arrivée, une foule immense a envahi ma maison pour me contempler, et dans les « premiers temps, il n’était presque pas de jour où il ne vînt des malades de toute sorte me « demander la guérison : poitrinaires, boiteux, lépreux, paralytiques, encombraient ma cour. « Hélas ! comme je me sentais honteux d’avoir si peu de foi ! Un saint François Xavier eût « guéri tout ce monde au corporel et au moral, et moi je n’ai pu faire ni l’un ni l’autre !
« Jusqu’ici, dans la ville même, je n’ai eu que deux baptêmes d’adultes et trois d’enfants « de païens in articulo mortis ; les catéchumènes sont au nombre de quatre. Deux familles « catholiques sont venues tout récemment s’installer à la ville ; leur présence, je l’espère, « servira beaucoup à la conversion des païens.
« Pendant mon absence, une quarantaine de femmes de prétoriens sont venues, en « compagnie d’une chrétienne, visiter ma modeste chapelle. ─ Oh ! disaient-elles, en faisant « force salutations devant les images de la sainte Vierge, de saint Joseph et d’autres saints, « comme ces images sont belles ! Ce sont vraiment des esprits ! Nous avons visité beaucoup « de pagodes, vu beaucoup de figures de bouddhas, mais toutes ces figures sont sales, si on les « compare à celles-ci ! ─ Puis, apercevant le diable sous les pieds vainqueurs de la Vierge : Et « dire que nous adorons cet être là ! Vraiment !! Oh ! si nos maris ne nous empêchaient pas, « comme nous voudrions bien la pratiquer, votre sainte religion. »
« M. Bouillon ne m’a pas donné de compte rendu, obligé qu’il a été d’aller rétablir sa santé à Hong-kong. Il vient d’en revenir parfaitement guéri et tout disposé à se remettre au travail. Je sais seulement que son administration dernière lui a donné 104 baptêmes d’adultes.

« Dans le nord du Kyeng-syang-to, M. Pailhasse en a eu 82, et à Taikou et aux environs, M. Robert en compte 131. Depuis le printemps, ce confrère est très affairé pour la construction d’une nouvelle église ; les deux chapelles qu’il avait jusqu’ici, étaient devenues par trop insuffisantes pour ses chrétiens. Voici un trait que je trouve dans son compte rendu :
« Un des survivants de la persécution de 1866, du nom de Hong Jean, resté caché jusqu’à « ce jour au district de Tong-nay, entendit enfin dire que les missionnaires étaient de retour en « Corée depuis longtemps déjà. Pour s’assurer de la vérité du fait, il envoya à Séoul son fils, « âgé de 22 ans. Celui-ci s’aboucha avec les ministres du pur évangile à Kyen-naikol, « fréquenta leurs écoles et, après quelques mois d’étude, repartit pour la maison paternelle, le « cœur peu satisfait de ce qu’il avait appris, vu et entendu. Chemin faisant, dans une auberge, « non loin de Fusan, il fit la rencontre du catéchiste de Tai-kou, Tchoi Joseph, et en le voyant « faire le signe de la croix avant de manger son riz, il lui demanda s’il n’y avait pas « d’indiscrétion à connaître pourquoi il s’était signé avant le repas. Tchoi Joseph lui répondit « qu’il était chrétien, et qu’un bon chrétien ne commençait aucune de ses actions sans faire le « signe de la croix, signe de notre rédemption, pour appeler les bénédictions de Dieu sur lui. » « Le jeune Hong lui raconte alors son aventure et sa tristesse de ne pouvoir donner à son père « aucune nouvelle capable de le consoler. Tchoi Joseph lui dit aussitôt : ─ Viens à Taikou, tu « verras la chapelle, le Père et les chrétiens ; si le cœur t’en dit, tu étudieras notre religion, et « après avoir reçu le baptême, tu pourras aller annoncer à ton père que tu es chrétien comme « lui, et l’exhorter lui-même à recevoir les sacrements. ─ Ainsi fut fait. Ce bon jeune homme « suivit le catéchiste, sans même aller à la maison de son père, et vint à Taikou. A l’école du « Namsan, il se mit à étudier le catéchisme et les prières et au bout de deux mois, il recevait le « baptême sous le nom de Paul. Ravi de joie, il repartit pour Tong-nay, m’amena son vieux « père qui, fondant en larmes, reçut les sacrements avec les sentiments de la plus sincère « contrition. »

« Dans le sud, M. Oudot a vu son troupeau s’accroître de 203 conversions nouvelles ; c’est 70 de plus que l’an dernier. A Fusan, où il réside, il a ouvert une école pour les chrétiens et établi l’œuvre des enterrements comme à Séoul et à Taikou. J’ai été heureux de lui donner un compagnon dans le prêtre indigène, Laurent Kang, à qui sa santé ne permet guère d’autre service. Il administre pourtant un petit district qui lui a donné 16 baptêmes d’adultes. Il cite le trait suivant d’une conversion dont il a été témoin. « Parmi les enfants qui fréquentaient ma « maison, je voyais souvent un petit païen qui se mêlait à eux. Je ne savais pas qui il était ; « c’est plus tard seulement, trop tard, hélas ! que j’ai appris comment la grâce divine prévenait « cet enfant. Quand il rentrait chez lui, il ne cessait d’exhorter ses parents à embrasser la « religion ; mais ceux-ci, païens indifférents, ne prêtaient aucune attention à ses paroles. Cette « année, lors d’une épidémie, l’enfant fut atteint et bientôt réduit à toute extrémité. Jusqu’à « son dernier soupir, il continua à engager les siens à se convertir ; mais, hélas ! pas un « chrétien pour lui donner à lui-même le baptême, qu’il reçut seulement par le désir. Après sa « mort, ses parents qui n’avaient que ce seul enfant, se souvinrent de sa recommandation et « commencèrent à étudier la religion. Leur ardeur fut encore excitée par une protection « spéciale dont le père fut l’objet. Il tomba un jour dans la mer et, bien que ne sachant pas « nager, réussit à se sauver ; il se sentait, dit-il, soutenu et soulevé par une force invisible, et « c’est à Dieu qu’il fait remonter le bienfait de sa conservation. Depuis lors, les deux époux se « préparent avec zèle au baptême. »

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« Cette année, j’ai fait la visite des trois districts de Tjyen-la, visite assez laborieuse à cause du grand nombre des chrétiens, mais en revanche pleine de consolations. Nos catholiques se sont relevés assez vite des pertes subies et des maux endurés lors de la révolte des Tong-hak. Je crois même qu’au point de vue matériel ils jouissent ici d’une aisance relative, plus grande que dans les autres provinces. Grâces à Dieu, la ferveur et le prosélytisme sont à l’avenant. Le troupeau de 8.000 fidèles s’est encore augmenté notablement ; M. Villemot a eu 192 baptêmes d’adultes ; M. Baudounet, 289, et M. Lacrouts, 140.
« La visite s’est ouverte dans la résidence de M. Villemot à Toi-tjai, au district de Ko-san. Le jour de la Toussaint, j’ai eu la joie de bénir une très jolie chapelle construite par les soins et aux frais du missionnaire et pouvant abriter de 5 à 600 personnes. C’est là, en effet, le chiffre que peuvent donner les diverses petites chrétientés qui rayonnent autour de ce centre. Le jour de la fête, ce nombre était encore accru par les chrétiens venus un peu de tous les points du district, pour saluer l’évêque qu’ils voyaient pour la première fois. Après la messe, il y a eu baptême d’une cloche et le soir, érection du chemin de la Croix. Voilà une station désormais bien établie. Sur la montagne, à laquelle est adossée la résidence du missionnaire, on a rapporté, cette année, les restes de deux confrères moissonnés à la fleur de l’âge : MM. Josse et Lafourcade, dont les tombeaux, éloignés des villages chrétiens, demandaient à être relevés. Une belle croix de granit surmonte leur tombe, et rappelle à nos catholiques le souvenir de ceux qui ont donné pour eux leurs sueurs et leur vie.
« Dès le surlendemain, je me suis mis en route pour visiter les principales chrétientés. L’empressement des néophytes était admirable, à ce point qu’ils nous faisaient parfois des cortèges de 2 à 300 personnes et que souvent l’on était obligé de modérer leur ardeur un peu encombrante.

« Au bout d’un mois, j’arrivais à la ville de Tjyen-tjyou, où M. Baudounet a établi sa résidence, depuis cinq ans. Là, rien que de nouveaux convertis, et cependant l’on est frappé et heureux de constater à quel point la foi les a transformés ; on se croirait au milieu d’une ancienne chrétienté, à voir la ferveur, le zèle et aussi le degré d’instruction de tout ce monde. Une chapelle intérieure qu’on a élargie le plus possible, suffit à peine à contenir l’assistance qui dépasse la centaine, et que des conversions nouvelles augmentent tous les jours.
« Pendant mon séjour à cette capitale du Tjyen-la, j’ai échangé des visites avec le gouverneur et les autorités militaires. Tous sont plutôt bien disposés à notre égard, et se font un plaisir de nous rendre service à l’occasion.
« Dans mes voyages à travers le pays, j’ai trouvé partout les routes réparées à neuf, et on m’a dit, en plusieurs endroits, que cela avait été fait par ordre du gouvernement et à notre intention.
« Parmi les chrétientés visitées dans ce district je citerai celle de Pem-ryen-tong, aux confins de la sous-préfecture de Tjyang-syou. Là aussi, rien que des néophytes : les plus anciens sont baptisés depuis deux ans. Cette année encore, elle nous donne 18 baptêmes. Ce petit village de 20 maisons était tout païen il y a quelques années, aujourd’hui 14 maisons sont entamées, et les 6 autres ne disent pas non.
« J’ai passé la fête de Noël à Syon-ryoul, résidence de M. Lacrouts, où tous les missionnaires de la province s’étaient réunis. Nous avons eu 400 communions, et il a fallu, faute de temps, renvoyer à plus tard environ 200 chrétiens qui demandaient les sacrements. La chapelle bâtie pour 300 ou 400 personnes, et qui suffit à l’ordinaire, ne pouvait, ce jour-là, contenir l’assistance. Heureusement le nombre des messes suppléait à ce défaut. C’est de là que j’ai continué ma visite qui m’a pris encore un mois.

« Je n’en finirais pas si je voulais noter les traits édifiants dont j’ai été témoin. Voici pourtant le récit d’une conversion qui m’a paru plus extraordinaire. Une jeune fille fut, pendant une année de disette, vendue par son père à un riche païen. Celui-ci en fit sa concubine. Elle était là, depuis deux ou trois ans, vivant en bon accord avec la femme légitime et toute la famille, et ne demandant pas à sortir de cette situation. Une nuit, il lui sembla voir en songe la montagne qui se trouve derrière la maison, et au sommet, une lumière très vive, comme un soleil qui dardait ses rayons sur les hauteurs ; en même temps elle entendit très distinctement une voix qui lui dit : « Passe seulement la montagne, et tu seras sauvée. » Il est à noter que jamais elle n’avait entendu parler de religion ni de chrétiens. Elle ne comprit absolument rien à cet appel, mais le souvenir lui en demeura si vif, et il était si pressant qu’elle ne put pas y résister. Dans la journée, profitant du moment où elle était seule à la maison, elle partit et, sans hésiter, gravit la montagne jusqu’au sommet.
« A peine de l’autre côté, elle voit une vieille femme chrétienne occupée à chercher des légumes. Instinctivement, elle s’en approche et la conversation s’engage. A la vieille, qui lui demande pourquoi une personne de son âge s’aventurait ainsi, seule dans la montagne, elle raconte son songe en toute simplicité. La chrétienne comprend alors le sens dés paroles que la jeune païenne ne s’expliquait pas. Elle la recueille dans sa maison, l’instruit et la fait baptiser. C’est aujourd’hui une excellente catholique et une bonne mère de famille.
« Dans le district de Rye-son, j’ai tenu à baptiser de mes mains un enfant de 9 ans que ses parents présentaient comme gage de leur conversion. Le père, la mère, les deux fils aînés et une des brus se sont déclarés catéchumènes en même temps ; mais seul ce jeune enfant avait pu parfaire son instruction pour l’époque de ma visite. Le plus curieux, c’est que la personne qui lui avait appris à lire, enseigné et même expliqué le catéchisme, est la bru restée païenne. J’ai peine à croire qu’à son tour, elle ne suive pas elle-même l’exemple de toute sa maison.

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« Dans la partie ouest du Tchyoung-tchyeng-to, l’œuvre de Dieu s’est faite au milieu des contradictions et des épreuves. M. Curlier nous en donne un aperçu dans son compte rendu. « L’automne dernier, je croyais arriver à peine à 100 baptêmes d’adultes, et voilà que j’en ai « enregistré 176, c’est-à-dire 66 de plus que l’an dernier. Pourtant ce ne sont pas les « calomnies, les mensonges et les vexations qui ont manqué à certains catéchumènes. Aussitôt « qu’il y a un mouvement de conversions un peu accentué, de suite le démon met tout en « œuvre pour l’enrayer, soit par les mauvaises dispositions des mandarins ou des païens « influents, soit même par les scandales qu’il fait naître parmi les nouveaux catéchumènes ou « les chrétiens. Dans le district de Tyeng-san, il y a eu un de ces forts mouvements : des « villages entiers, pris d’un beau feu, s’étaient mis à étudier la doctrine ; plus de 100 chefs de « famille avaient fait les premiers pas pour se convertir. Cela ne dura pas longtemps ; il y « avait, dans la personne du mandarin de ce district, un vrai suppôt du démon. Des « circonstances malheureuses avaient amené à son tribunal un pauvre catéchumène qui certes « n’avait pas fait grand mal : il n’avait guère que le tort d’avoir reproché à un païen, noble et « ami du mandarin, de l’avoir volé. Quand il fut en présence du magistrat, celui-ci montra, par « ses paroles et par ses actes, combien il haïssait et chrétiens et missionnaires. Le corps du « patient fut réduit à un tel état qu’on fut obligé de l’emporter ; maintenant encore, il est dans « l’impossibilité de travailler. Ce fonctionnaire passe par dessus les lois, et ses valets, presque « tous anciens chefs de rebelles, ne l’imitent que trop bien. A cause d’eux, les deux tiers des « catéchumènes ont reculé ; ils attendent des jours meilleurs, mais la grâce, une fois passée, « reviendra-telle ?
« Malgré ces défections, il y a eu de beaux exemples d’intrépidité. Plusieurs ont préféré « être chassés de leurs villages, plutôt que de renier la foi qu’ils avaient embrassée. L’un « d’entre eux avait déjà apostasié de bouche et s’était décidé à me retourner le catéchisme « qu’il avait commencé d’apprendre ; il ne pouvait se décider à quitter l’endroit où « demeuraient ses parents et ses amis, lorsque sa jeune femme, lui arrachant le livre des « mains, lui dit : ─ Puisque tu veux rester, reste ; pour moi, dussé-je mendier pour vivre, je « mendierai ; mais quant à abandonner la religion, je ne le ferai pas. ─ Le jeune homme, ému « de ces reproches et touché par la grâce, rétracta aussitôt sa promesse d’apostasie ; et mari et « femme quittèrent ensemble parenté et village.
« Un autre m’a singulièrement édifié par sa foi. C’est un néophyte qui, au temps des Tong-« hak, savait tout juste faire son signe de croix. Pris par les rebelles et sommé d’apostasier, il « tint ferme ; mais on le mal-traita tellement qu’il fut laissé pour mort. Les rebelles partis, « comme il lui restait encore un souffle de vie, il envoya prévenir un catéchiste qui habitait « dans les environs. Celui-ci vint en secret et voyant le pauvre homme en danger de mourir, il « lui donna le baptême. Pierre est son nom ; il est maintenant, avec toute sa famille, dans un « village chrétien. Sa fille, prise par les rebelles et donnée en mariage à un des leurs, a appris « presque tout son catéchisme ; le mari de celle-ci a été baptisé. Il aurait fallu voir le bonheur « du bonhomme à l’époque de la visite ; pour fêter le baptême de son gendre, de sa belle-sœur « et d’une fillette de 7 ans, il avait fait toute une provision de gâteaux.
« Dans les districts qui avoisinent ma résidence ─ Hong-tjyou excepté ─ les mandarins ne « sont pas mal disposés. Celui de Xai-mi, entre autres, mérite une mention honorable. Il a « envoyé aux poteries chrétiennes qui se trouvent sur son territoire, une ordonnance les « exemptant du tribut qu’elles payaient autrefois au mandarinat. Cette exemption est, paraît-il, « devenue une loi du grand royaume de Corée, mais ici une loi et son application sont deux « choses très différentes ; beaucoup de mandarins n’ont pas assez de fermeté pour mettre les « prétoriens à la raison, et n’osent pas promulguer les nouvelles lois. »
« Le district voisin administré par M. Guinand n’a pas échappé aux épreuves. « L’an « dernier, écrit le missionnaire, ce sont les soldats de la justice qui sèment le désordre dans les « districts d’A-san et de Tjiu-tchyen ; à Yong-tjiu-kol, les chrétiens, malgré leur nombre, sont « incapables de résister à ces rebelles qui les pillent et les menacent de prochaines visites ; à « Sai-oul, un néophyte qui fuyait à l’approche de l’armée régulière, la prenant pour une troupe « de rebelles, est arrêté et confondu avec les révoltés. A Syek-tek-kol et à Mai-il-kol, lors de « la 7e lune, ce sont les voleurs qui saccagent tout, frappent sans pitié hommes, femmes et « enfants, violent les veuves, etc. A Souk-kol, le 6 de la 3e lune, les brigands font leur entrée, « et comme de coutume, se font un devoir de s’emparer de tout ce qui leur convient. Un « catholique dont le fils, pour échapper à la mort, avait donné du riz à ces singuliers visiteurs, « est emprisonné. Dix-neuf chrétiens vont demander l’élargissement de l’innocent auprès du « mandarin de la ville d’Onyang ; ils sont arrêtés à leur tour, dans une auberge où ils passaient « la nuit. » Grâce à l’appui du ministre de France, ces prisonniers ont été rendus à la liberté, mais le mauvais effet produit sur les populations païennes par leur incarcération s’est fait longtemps sentir. Malgré ces misères, le district a donné 124 baptêmes d’adultes.

« Si nous passons à la province de Séoul, c’est pour constater que les progrès s’accentuent de plus en plus. « Pendant cette administration, écrit M. Alix, 208 adultes sont devenus « enfants de Dieu par le sacrement de baptême. Considérant que la plupart des baptisés sont « chefs de maison, j’ai bon espoir que, l’an prochain, la femme et les enfants entreront dans le « sein de l’Eglise catholique. En outre, si l’on tient compte de 290 catéchumènes qui sont « inscrits au catalogue et de tous ceux à qui j’ai donné des livres de prières, la récolte « prochaine s’annonce plus abondante encore. A la ville même de Syou-ouen, j’ai réussi à « acheter une maison, où je me propose d’instituer un catéchuménat. Cette habitation, « appartenant au groupe dit la maison des huit riches, a une légende que je crois intéressant de « rapporter.
« Ainsi qu’on me l’a raconté, le roi Tjyeng-tjyong, qui avait une grande pieté filiale envers « ses ancêtres, faisait fréquemment, même la nuit, des visites à leurs tombeaux. Il voulait par « là honorer surtout la mémoire de son père, Sato, qui, pour prix de bons conseils donnés au « roi régnant, mourut dans un coffre hérissé de pointes de fer. Une si triste fin laissa une « impression profonde dans l’âme naturellement bonne de Tjyeng-tjyong, et le porta à fixer « son quasi-domicile à Syou-ouen, afin d’être plus près des tombeaux et de pouvoir les visiter « plus souvent. Il fit donc construire, dans cette ville, un palais qui est actuellement la « demeure du préfet. Sur son ordre, huit personnes représentant les huit provinces du royaume « bâtirent huit maisons sur le même plan et sur la même ligne ; celle que j’ai achetée est la « plus belle et la mieux conservée de toutes. »
« Dans la partie détachée du district précédent, le nouveau prêtre indigène, Marc Kang, a obtenu 64 baptêmes d’adultes. Il rend bon témoignage de la foi vive et de la ferveur des chrétiens qui lui sont confiés. Comme fait extraordinaire, il cite l’exemple du sous-préfet de Tjyouk-sau qui, bien que païen, s’est fait comme l’apôtre de notre foi. En plein marché et devant une foule de gens rassemblés, il n’a pas craint de louer la religion catholique et d’engager le peuple à l’embrasser.

« La chrétienté de Chemulpo s’est encore accrue de 100 nouveaux néophytes. Elle est maintenant servie à souhait pour l’assistance à la messe, grâce à la jolie église qui la dessert aujourd’hui. J’en ai fait la bénédiction le 4 juillet dernier, et le soir du même jour, le chemin de la Croix y a été érigé. C’est un monument de style ogival, à une seule nef dégagée et entourée de fausses chapelles qui en augmentent encore la contenance. Une petite flèche très élégante surmonte la tour qui attend encore sa cloche, il est vrai, et qu’on aperçoit de la rade et même de la ville. Le tout a été construit aux frais des Sœurs de Saint-Paul de Chartres à qui on a réservé, comme il est juste, une petite chapelle à part et une place de choix pour les enfants de leur orphelinat. C’est M. Maraval qui a été l’architecte et l’entrepreneur de cette église dont souvent même il s’est fait l’ouvrier.
« L’orphelinat compte 14 garçons et 26 filles et le nombre en serait vite décuplé, si les ressources permettaient d’admettre tous les enfants qu’on y apporte. Une des Sœurs tient aussi un dispensaire, où de nombreux malades viennent se faire soigner.

« Le reste de la province est confié à M. Doucet, provicaire, qui administre en même temps l’église Saint-Joseph extra muros. « Depuis vingt ans, écrit-il, c’est la première fois que je « suis arrivé à offrir à Notre-Seigneur une gerbe si grosse ; elle compte 257 baptêmes « d’adultes. Il me reste maintenant à prier le divin Maître de donner à mes néophytes le don « de persévérance. La plupart de ces baptêmes appartiennent à la ville de Séoul ; toutefois la « chrétienté n’augmente pas en proportion, à cause de l’émigration qui porte au loin nombre « de ces nouveaux baptisés. Ce mouvement n’est pas près de prendre fin, et en vérité, il n’y a « pas à y mettre obstacle, car outre qu’une petite culture pourra leur permettre de vivre plus « facilement, ils seront plus libres aussi pour pratiquer leurs devoirs et soigner l’éducation de « leurs enfants. Tout mon désir, actuellement, serait de former quelques centres distants de « Séoul et les uns des autres d’une lieue ou à peu près, afin que les quelques chrétiens perdus « au milieu des païens puissent avoir un lieu de réunion pour le dimanche, avec un catéchiste « qui s’occuperait d’eux. Déjà j’ai réussi pour les parties sud et ouest ; restent donc le nord et « l’est, où il faudrait envoyer quelques familles et les aider à s’y établir ; or, présentement, « mes ressources ne me le permettent guère. »

« La paroisse de Séoul intra muros n’augmente pas non plus en proportion du nombre des baptêmes qui y sont donnés. A la capitale la vie est trop difficile et la cherté du combustible y rend l’hiver trop dur, pour que ceux qui le peuvent ne cherchent pas à aller s’établir en province. Chaque automne, l’émigration y porte plusieurs familles qui n’en reviennent ordinairement pas. Cette année a donné 122 baptêmes d’adultes à M. Poisnel qui, à la charge de la paroisse, joint celle très absorbante d’architecte de la cathédrale. J’espère vous annoncer l’année prochaine que nous y sommes enfin entrés. Nous avons pris jour au 1er mai prochain pour l’inauguration et actuellement l’état des travaux permet de croire que tout sera prêt à la date fixée.
« A l’orphelinat des Sœurs de Saint-Paul de Chartres, on compte 252 entrées et pourtant le nombre des enfants présents au 1er mai était seulement de 322, dont 117 garçons et 205 filles. C’est assez vous dire que la mort fait de terribles fauchées dans ce petit monde. Il est vrai que la plupart des enfants que l’on apporte, sont ou mourants ou si épuisés par les privations endurées, que la moindre maladie les emporte. Les Coréens ne se défont de leurs enfants qu’à la dernière extrémité. Les Sœurs, après avoir tout fait pour leur sauver la vie du corps, ont du moins la consolation, en les perdant, de leur procurer le bonheur éternel. C’est ainsi que 264 baptêmes ont été donnés dans l’année. Ici, également, si les ressources le permettaient, l’œuvre pourrait facilement doubler ses résultats, mais hélas ! on est obligé de refuser au moins autant d’enfants qu’on en admet.

« Depuis le printemps, M. Chargebœuf a pris la direction de notre Séminaire de Ryong-san. Une entrée de 13 nouveaux élèves vient de combler les vides faits ces dernières années. Aux quatre-temps de la Pentecôte j’ai eu la joie d’ordonner trois diacres qui doivent recevoir la prêtrise à Noël. Cela portera à six le nombre de nos prêtres indigènes. Tous jusqu’ici avaient fait ou du moins commencé leurs études au collège de Pinang. »


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