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Rapport annuel des évêques

Année: 1898
Pays: Corée du Sud
Mission: Corée
Rédacteur:Mgr Mutel

II. — Corée.


Population catholique 35.546
Baptêmes d’adultes 3.964
Conversions d’hérétiques 10
Baptêmes d’enfants de païens 3.076
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« Au moment où je commence ce compte rendu, écrit Mgr Mutel, la rue est livrée au désordre, presque à la guerre civile. Toutefois, comme nous sommes en Corée, on peut être assuré d’avance que les choses n’iront pas trop loin.
« Toute l’année, d’ailleurs, a été, politiquement parlant, agitée par des tiraillements inouïs jusqu’ici. Cette histoire ne rentre pas précisément dans le cadre ordinaire d’un compte rendu ; il faudrait, du reste, tout un volume pour en exposer les différentes péripéties ; je crois pourtant devoir en dire quelques mots.
« En face d’un gouvernement faible et sans décision, d’une administration vénale et rongée par l’esprit de parti, où toutes les corruptions et les dénis de justice sont à l’ordre du jour, il sest formé un club, dit de l’Indépendance, qui s’est donné pour mission de dénoncer tous les abus, de corriger toutes les injustices. Grâce à son programme largement progressif, il jouit d’une certaine popularité, mais son origine et ses allures révolutionnaires le rendent suspect à beaucoup. Il en est venu jusqu’à tenir le gouvernement en échec et à imposer ses volontés à l’empereur. Le souverain a bien essayé de résister, sans conviction toutefois ni esprit de suite, et il a toujours fini par céder. Lassé pourtant des exigences sans cesse croissantes des clubistes, il a un beau jour dissous leur assemblée, mais n’a pu parvenir à les disperser. Depuis deux semaines, ils sont en permanence, le jour et la nuit, devant la grande porte du palais, présentant supplique sur supplique à l’empereur. Ils demandent la revision des lois et même de la constitution, la réforme de l’administration et la mise en accusation de plusieurs ministres et autres dignitaires qui leur déplaisent.
« L’empereur, cette fois encore, a tout accordé, du moins en paroles ; les clubistes n’en restaient pas moins aussi nombreux devant la porte du palais, attendant, disaient-ils, que les promesses fussent mises en exécution.
« C’est alors qu’en désespoir de cause, on a fait appel à la corporation des portefaix, artisans connus des coups d’audace. Ceux-ci ont répondu à l’appel ; depuis quelques jours, ils sont arrivés en foule de la province. Ce matin, rangés en bataillons serrés et tous armés d’énormes gourdins, ils ont donné la chasse aux Indépendants toujours campés devant le palais, et nettoyé la place : il y a eu des blessés, et des morts aussi, dit-on.
Bien que l’agitation soit surtout à la surface et qu’elle règne principalement à la capitale, tout le pays se ressent du malaise où se trouve l’administration.
« Et malheureusement il ne nous est presque plus possible de soutenir efficacement nos chrétiens, ni de les délivrer des nombreuses injustices et persécutions auxquelles ils sont toujours en butte. Nous ne pouvons que les aider de nos conseils en leur indiquant la voie à suivre pour faire entendre leurs plaintes ; encore est-ce le plus souvent en pure perte.
« Les ministres changent si fréquemment qu’ils n’ont aucun goût à s’occuper d’affaires ; si par hasard ils donnent une bonne décision, la justice en est trop souvent éludée par les magistrats locaux, plus disposés à nous créer des vexations qu’à nous obliger.

« Nous avons eu particulièrement à souffrir, dans tout le pays, de deux documents à peu près identiques émanés à trois mois d’intervalle, le premier du ministère de la Justice, le second du ministère de l’Intérieur. Il y était expressément recommandé aux magistrats de sévir sans miséricorde contre les soi-disant partisans de la doctrine de l’Occident, restes des anciens rebelles Tong-hak, qui se parent du titre de chrétiens pour commettre toutes sortes de crimes. Nous eussions été les premiers à applaudir à de pareilles instructions, si on s’en était tenu à ce qu’elles semblent prescrire. Nous détestons les faux frères qui, se disant chrétiens, ne font que compromettre le bon renom de la religion catholique. Mais en beaucoup de districts, ces instructions, renforcées par la haine ou la mauvaise volonté des magistrats, ont servi de prétexte à de véritables persécutions contre nos fidèles, innocents et sans défense.
« Quand je me suis plaint qu’on eût ainsi mis les chrétiens au ban de l’empire, on m’a répondu que ces instructions étaient dirigées contre les disciples vrais ou faux des protestants, et nullement contre nous. Nous n’en avons pas moins beaucoup souffert, et j’ai peine à me défendre de croire que cette demi-persécution officielle n’ait pas été voulue en haut lieu.
« Toutes ces causes réunies font que nous avons et aurons, dans l’avenir, davantage à travailler et à souffrir pour obtenir de plus minces résultats que par le passé. Pour cela, comme pour tout, nous sommes entre les mains du bon Dieu !

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« Cette année pourtant, nous avons encore suivi la progression ascendante des derniers exercices ; le chiffre des baptêmes d’adultes dépasse d’environ 500 celui de 1897. Dans le nombre total de 3.974 est comprise une dizaine d’abjurations d’hérétiques. Ces abjurations ne sont pas, d’ailleurs, le seul appoint qui nous vienne du côté du protestantisme. Sans nous faire illusion sur les dangers de cette propagande hérétique, nous ne pouvons pourtant pas ne point constater qu’en plusieurs localités des âmes soient venues à la vérité, et quelquefois même des chrétientés entières aient été fondées, grâce au mouvement doctrinal mis en branle par les protestants.
Si, comme ailleurs sans doute, leurs clients sont généralement gens assez remuants, l’éducation qu’on leur domine n’est que trop faite aussi pour exciter les idées de soi-disant indépendance, et les populations pacifiques qui souvent souffrent de ces menées, viennent alors à nous ; elles cherchaient surtout un appui, et la grâce et l’instruction religieuse aidant, elles trouvent la vérité et la paix.
« Cela est surtout vrai de deux provinces du nord-ouest que j’ai eu le bonheur de visiter cette année. Les protestants en font volontiers leur quartier général ; il leur faudra bientôt en rabattre quelque peu. Nos catholiques y sont déjà plus nombreux que leurs adeptes, et les progrès vont s’accentuant d’année en année. C’est ainsi que cette région visitée par un seul prêtre, il y a deux ans, forme aujourd’hui cinq districts fondés ayant chacun son missionnaire.

« Hoang-hai-to a donné la moisson la plus abondante. A lui seul, M. Wilhelm y a donné 381 baptêmes d’adultes, fondé deux résidences, bâti ou fait élever quatre chapelles et ouvert dix stations nouvelles. En deux ans, il a ainsi plus que doublé le nombre de ses chrétiens, et les catéchumènes inscrits sont près de 500. Mais aussi quelle peine notre confrère s’est donnée ! Toujours sur les chemins afin de visiter les néophytes, encourager les catéchumènes, administrer les malades, il n’a eu de repos qu’un relâche forcé de deux mois, pour soigner sa saute ébranlée par tant de travaux. Encore a-t-il dû regagner son poste, ayant d’être bien rétabli.
« A Hpyeng-yang, la résidence du missionnaire était jusqu’à cette année, située en dehors de la ville, dans 1es faubourgs. Cela nous mettait dans une situation par trop inférieure, à celle des protestants qui ont là plusieurs établissements de belle apparence. Au printemps, M. Le Gendre a réussi à acquérir, dans l’intérieur de la cité, une maison bien placée : la résidence y a été transférée. Depuis lors, quelques terrains achetés aux environs nous donnent un emplacement tout à fait suffisant pour la construction d’une chapelle et l’installation des diverses œuvres qu’il sera nécessaire de fonder, dès que les ressources nous le permettront.
« Le district s’étend peu à peu, surtout au nord ; nous n’avons là que de nouveaux chrétiens. Un missionnaire vient d’être mis à poste fixe au milieu d’eux, et il est probable que, petit à petit, les conquêtes de l’Évangile pourront s’avancer jusqu’à la frontière ; actuellement nous en sommes encore à 50 lieues.

« Dans le Ham-kyeng-to, la province du nord-est, la grâce de Dieu vient de nous ouvrir un poste nouveau, sur les confins de la Mandchourie et de la province russe, à 130 lieues de la résidence du missionnaire. Dans l’intervalle, rien que des pays entièrement païens, traversés par une route assez difficile. Il a fallu songer pourtant à visiter ces néophytes éloignés, et à leur porter la grâce des sacrements. M. Bret s’est lancé en brave dans cette véritable expédition dont la longueur des routes ne devait être que la moindre difficulté.
« Parti à la fin de décembre de sa résidence de Ouen-san, il était de retour seulement à la mi-mars ; encore a-t-il pu faire une bonne partie de la route par mer. En arrivant à Hoi-ryeng, il fut d’abord accueilli à coups de pierres et avec force insultes, par la populace prévenue contre lui. La maison achetée par les chrétiens pour servir de lieu de réunion était inhabitable ; il fallut toute l’autorité du mandarin, pour contenir et réprimer la mauvaise volonté des notables qui s’opposaient aux réparations.
« Pendant une quinzaine de jours que dura la visite, chaque nuit la maison était assaillie par une grêle de pierres. Le missionnaire tint bon néanmoins ; mais à peine avait-il quitté Hoi-ryeng pour se rendre dans les stations voisines, que la maison était envahie par la foule, les tentures déchirées, les effets souillés, dispersés ou volés. Et ce n’était là que le commence-ment des épreuves.
« Hoi-ryeng est situé à moins d’une lieue de la frontière de Mandchourie ; aussi les transactions des habitants avec le pays chinois sont-elles quotidiennes. De plus, nombre de Coréens trouvant en Chine un accueil et une protection plus larges que dans leur propre pays, n’ont pas hésité à passer la frontière. Nous avions là des néophytes, il fallait bien les y suivre. N’ayant connu que trop tard cette particularité pour obtenir au missionnaire les pouvoirs du Vicaire apostolique de Mandchourie, je lui avais donné comme instruction d’aller de l’avant quand même en s’appuyant sur la tolérance de frontière, vu surtout l’exceptionnelle urgence du cas. Mgr Guillon à qui j’en ai référé dans la suite, a bien voulu approuver ma manière de faire et donner, pour l’avenir, au missionnaire chargé de ces chrétiens toutes les facultés nécessaires, à la seule réserve qu’il leur déclarera « ne tenir ses pouvoirs pour les régir que de « l’évêque de Mandchourie, et jusqu’au jour seulement où un prêtre de cette mission pourra « leur être envoyé. » La légation de France à Pékin a bien voulu aussi nous faire délivrer un passeport, de sorte qu’au double point de vue religieux et civil, nous sommes désormais en règle.
« De l’autre côté de la frontière, les épreuves continuèrent ; on eût dit que le diable se sentant attaqué, se vengeait des coups qu’il recevait. Un jour, c’est une famille chrétienne qui doit fuir devant la foule ameutée ; une autre fois, le missionnaire et tous les chrétiens s’échappent à grand’peine et au milieu de la nuit devant un millier de pillards et d’incendiaires. Huit maisons de néophytes sont dévastées et brûlées ; le missionnaire est comme traqué partout où il porte ses pas, et sa vie se passe dans des angoisses et des périls perpétuels. Il a trouvé heureusement protection et assistance près d’un petit mandarin militaire qui n’a pas craint d’entreprendre pour cette affaire le voyage de Ghirin. Grâce à lui, le missionnaire et ses chrétiens ont été indemnisés des dommages subis en territoire chinois. Comme il arrive de toute œuvre solide, il fallait sans doute que l’épreuve fût à la place de celle-ci ; on peut dire en vérité qu’elle n’a point manqué. Ces chrétiens d’hier n’ont pas manqué non plus à l’épreuve.
« Leur attitude, écrivait M. Bret, est simplement admirable : pas une larme, pas un soupir, « pas une plainte. Plusieurs ont été maltraités, injuriés, menacés, calomniés, etc... il ne « manque qu’une mort ou deux pour ajouter une belle page à l’histoire de l’Église de Corée. »
« Le nombre des chrétiens de cette région est de 176 dont 162 ont été baptisés cette année même ; on y compte en outre près d’une centaine de catéchumènes.

« Dans le Kang-ouen-to, les conversions sont un peu plus nombreuses, depuis que de nouveaux districts y ont été fondés, mais ce sont plutôt de nouvelles unités qui nous arrivent que des chrétientés nouvelles qui s’ouvrent. Voici un petit trait raconté par M. Le Merre :
« La station de Moun-emi est remarquable par sa ferveur ; cette année, deux ou trois « familles se sont encore déclarées chrétiennes. A l’époque de la visite, il y a eu 7 baptêmes « de femmes. Un des nouveaux catéchumènes demanda, en cette circonstance, la permission « d’assister à la cérémonie. Ordinairement je ne le permets pas à ces nouveaux venus, parce « qu’ils ne savent pas le sens caché sous les rites qu’emploie la sainte Église pour régénérer « ses enfants. Passant sur l’ancienne coutume, j’accordai l’autorisation demandée, et je vis « mon homme qui est noble, dit-on, âgé d’une quarantaine d’années, suivre d’un regard « scrutateur toutes les cérémonies qui se déroulaient devant lui ; je crois que pas un geste du « missionnaire ne lui échappa. Je me demandais ce qu’il pouvait bien penser de tout cela, « quand le lendemain j’eus par hasard la révélation de ce qui s’était passé dans son cœur.
« Un de ses amis, qui a des velléités de se convertir, vint le voir à cette époque. Quels ne « furent pas mon étonnement et ma joie en l’entendant crier à son ami : « Ah ! hier j’ai vu des « choses magnifiques ! — Et qu’as-tu vu ainsi ? — Les cérémonies du baptême ! Si tu voyais « cela, tu te convertirais sur l’heure. Que je regrette de n’être pas prêt à être baptisé dès « maintenant. Vrai, ces choses-là ne sont pas de la terre, mais bien du ciel ! » Et il continua « longtemps sur ce ton à exprimer à son ami le bonheur qu’il avait d’être catéchumène et son « ardent désir du baptême. Depuis ce moment, je laisse tout le monde assister à ces « cérémonies, et je comprends mieux pourquoi la sainte Église refuse de rien retrancher à ses « rites. »

« La chrétienté de Tjin-tjyou, dans la province de Kieng-syang, s’est développée d’une manière spéciale cette année, à ce point que les chrétiens auraient voulu en faire le centre d’un nouveau district. Il n’a pas été possible de répondre à leurs désirs, et il a fallu laisser inoccupée une maison qu’ils avaient préparée pour la résidence d’un missionnaire.
« A Tai-kou, les chrétiens ont montré également beaucoup de zèle pour contribuer à la construction de l’église et de la nouvelle résidence du Père ; les uns l’ont fait par des corvées volontaires ; les autres par des offrandes, dont plusieurs assez larges. Je remarque aussi avec plaisir que, dans son seul district, M. Robert a pu enregistrer 887 baptêmes d’enfants de païens in articulo mortis.

« Dans la province de Tjyen-la, nous avons fait un pas en avant par l’établissement d’un nouveau district, au port récemment ouvert de Mok-hpo. Cela nous porte à 20 lieues des chrétientés les plus proches et au centre d’un pays neuf. Au port même, il y a déjà une trentaine de chrétiens, mais la plupart venus d’ailleurs. M. Deshayes qui a fondé le poste, est aujourd’hui occupé à s’y bâtir une résidence. A cause de son éloignement de tout autre confrère, je lui ai adjoint un prêtre indigène à qui sa santé ne permettait d’ailleurs pas de ministère actif. Le trait suivant est tiré de son compte-rendu.
« L’autre jour m’arrive en pleurant un vieillard de 79 ans, nommé Tjyo ; il me demande « avec instance de le baptiser, et voici comment il me raconte sa conversion. — « Jusqu’à « l’automne dernier, je n’avais pas entendu parler de la sainte religion, je l’ignorais « absolument. Cependant je me disais toujours que la doctrine de nos lettrés n’est pas « suffisante pour rendre l’homme heureux, et j’envoyai mon fils s’informer s’il n’y avait pas « une religion qui complétât ce qui manque à Confucius. Je ne sais comment cela s’est fait, « mais il est arrivé ceci. Mon fils, fatigué, entre le soir dans une auberge pour y passer la nuit. « Comme il allait souper, il voit un vieillard sérieux et grave qui fait le signe de la croix et « prie avant de manger. Cela fit réfléchir mon fils, et il demanda à l’aubergiste quel était cet « homme qui faisait ainsi des signes mystérieux avant de prendre son repas. — C’est un « homme de la sainte religion, lui fut-il répondu. — « Depuis lors, j’ai cherché où « demeuraient ces saints hommes, et après avoir obtenu un catéchisme, je l’ai appris de mon « mieux ; mais je ne le récite pas bien, et surtout je ne comprends pas aussi bien que je le « désirerais. Que le Père daigne me baptiser aujourd’hui ; tant que je ne le serai pas, le riz « n’aura pas de goût pour moi : je ne dors plus. Vieux comme je suis, j’ai peur de mourir « avant d’être chrétien. — Certes voilà un langage qui console et fait toucher du doigt l’œuvre « de la grâce dans une âme. »

« En dehors des anciennes chrétientés qui ont donné leur contingent de baptêmes, M. Baudounet a pu étendre davantage son champ d’action. Il signale en particulier Im-sil, Nam-nen, Kou-ryei et Po-syeng, où de nouvelles stations ont été fondées ou du moins quelques néophytes baptisés.
« C’est dans cette province du sud-ouest que les tracasseries de l’autorité ont été les plus nombreuses, et de tous les confrères, le plus éprouvé a été M. Vermorel.
« Une mort accidentelle qu’on a voulu faire passer pour un meurtre volontaire, a été l’occasion de toute une persécution dirigée contre le missionnaire : on l’accusait de recéler le soi-disant meurtrier, et on le sommait de le livrer. Il n’est pas d’insultes et d’avanies qu’il n’ait eu à subir de la part des païens de son village ; et malheureusement, à cause de la mauvaise volonté du préfet et de l’hostilité des mandarins, il a été impossible d’obtenir autre chose qu’une réparation dérisoire. L’affaire battait son plein, précisément au moment de la retraite annuelle : notre confrère a jugé de son devoir de se priver d’assister à nos fêtes et de rester à son poste pour soutenir le courage de ses chrétiens et les rassurer.

« Un nouveau district a été fondé également dans la province de Tchyoung-tchyeng et son centre établi à la capitale même de la province, la ville de Kong-tjyou. Après nombre de tracasseries et quelques difficultés, M. Guinand a réussi à s’établir sur une petite colline très bien située, et où nous serons au large, s’il faut plus tard, comme nous l’espérons toujours, nous agrandir encore.
« A son entrée à Kong-tjyou, il n’avait que 6 chrétiens ; il en compte déjà 32 aujourd’hui et plusieurs catéchumènes.
« Les anciennes stations de cette province ont donné leur contingent ordinaire, sauf chez M. Curlier où les résultats ont presque doublé. Voici comment ce confrère raconte le retour d’une ancienne chrétienne :
« Tchoi Agathe — c’est le nom de cette bonne vieille de 79 ans — avait été baptisée avec « ses enfants par M. Féron. A l’époque de la persécution sanglante de 1866, elle quitta son « village en emportant soigneusement ses livres de religion, et après avoir vécu quelque temps « dans divers endroits , elle finit par s’établir dans le district de Po-ryeng où il n’y avait pas un « seul chrétien. Elle passa là de nombreuses années, ne se doutant pas même que les « missionnaires fussent revenus en Corée. Elle pensait que les Européens dont elle entendait « parler, étaient des étrangers venus dans le pays en touristes ou pour faire du commerce. Elle « n’avait pas totalement oublié la doctrine chrétienne ; elle récitait chaque jour la moitié des « premières prières et aussi quelques bribes de celles du matin et du soir, demandant à Dieu et « à la sainte Vierge qu’ils lui fissent la grâce de recevoir son âme au Paradis. Elle y envoya « six de ses petits enfants à qui elle administra le baptême. Enfin l’heure des miséricordes « divines arriva : un chrétien, qui avait épousé une parente de cette bonne vieille, alla la voir « et lui raconta comme quoi les missionnaires étaient de retour en Corée ; qu’on avait bâti à « Séoul une grande église, etc... La pauvre femme n’eut pas de peine à se rendre à ces paroles. « Quinze jours plus tard, elle avait émigré dans un village chrétien, avec la famille de son fils « Cosme, aussi fervent que sa mère, et trois autres familles plus ou moins parentes avec elle. « Ce qui fait, outre trois retours d’anciens chrétiens, au moins une dizaine de personnes qui « apprennent les prières avec ardeur et qui seront prêtes pour le baptême à l’automne. »

« La province de la capitale compte aujourd’hui plus de 9.000 chrétiens, mais le mouvement des conversions n’est pas égal partout. Dans les stations anciennes, chaque année ne donne que quelques recrues, tandis que dans le sud de la province, où de nouvelles chré-tientés ont été ouvertes, les baptisés de l’année sont plus nombreux. M. Peynet en compte 306, obtenus en majeure partie dans ces nouveaux centres.
« A Chemulpo, outre l’orphelinat qui élève 86 enfants, les sœurs de Saint-Paul ont un dispensaire qui leur permet de faire beaucoup de bien. Le compte, tenu pour neuf mois seulement, des malades soignés est de 2.623 au dispensaire et 275 à domicile. « Dans leur « simplicité, écrit M. Maraval, les Coréens demandent seulement le remède qui a guéri un tel ; « ils ont grande confiance, et parfois vraiment il faut attribuer à autre chose qu’aux petits « remèdes les effets produits. Un homme est mordu par un serpent ; sa jambe enfle outre « mesure ; les hommes de l’art entreprennent, l’un après l’autre, de guérir la plaie ; ils « sondent, taillent, brûlent, font de cette pauvre jambe un objet difforme et horrible ; à bout de « ressources, la science se déclare impuissante. C’est le tour de la Sœur qui va au malade avec « peu de science, mais beaucoup de charité et d’humilité. En vain, un docteur diplômé, de « passage, lui dit : Ma Sœur, ne comptez pas guérir celui-là, il n’y a rien à faire. La Sœur « continue patiemment, et deux mois après, le brave homme venait apporter une poule comme « hommage de reconnaissance. Et ce n’est pas là un cas isolé. »
« Le nord de la province que visite M. Doucet, n’a encore que de rares chrétientés trop éloignées les unes des autres pour pouvoir être reliées en un district à part ; nous espérons y arriver néanmoins, et le meilleur moyen serait sans doute la fondation d’une résidence à la grande ville, ancienne capitale de Song-to. Elle a donné, cette année même, quelques baptêmes. Sur le fleuve, à 30 ly en aval de Séoul, une station chrétienne va être fondée, qui devra son existence à la propagande protestante ; une vingtaine de chrétiens s’y trouvent déjà, et il y a près de 30 familles qui étudient en ce moment les prières et le catéchisme.

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Après cette tournée de province, si nous rentrons à Séoul, nous ne risquerons plus de nous égarer ; la flèche de notre église qui domine au loin les quatre points de l’horizon, nous servira de guide sûr. La consécration solennelle de cette cathédrale ad instar a été faite le jour de la Pentecôte, 29 mai dernier. La retraite des missionnaires et des prêtres indigènes retardée jusqu’à ce moment, a permis à tous, sauf un, d’y assister. Nous avions compté sur NN. SS. Cousin, de Nagasaki, et Guillon, de Mandchourie, mais au dernier moment Leurs Grandeurs ont été empêchées de tenir leur promesse. MM. Martinet, procureur général de Hong-kong, et Bonne, supérieur du séminaire de Nagasaki, ont représenté pour nous à cette fête les missions voisines et toute notre chère Société.
« L’assistance dépassait 3.000 personnes. Aux premiers rangs, tous les représentants de France, Russie, Angleterre, Allemagne, États-Unis, Japon et Chine, ainsi que les principaux résidents européens. Nons avions invité les membres du gouvernement coréen et tous les hauts fonctionnaires ; la plupart se sont gracieusement rendus à cette invitation si nouvelle pour eux et pour nous. Il y avait là le président du conseil, plusieurs ministres et personnages de la plus haute noblesse, l’élite certainement de toute la Corée. Il n’est pas jusqu’à cet ancien ministre des affaires étrangères, lequel nous avait autrefois si âprement disputé le terrain où est bâtie l’église, qui ne soit venu faire joyeuse amende honorable de ses tracasseries d’antan.
« La consécration commencée dès les premières heures de la matinée, a été suivie du baptême de la cloche, car nous avons une cloche qui a elle-même sa petite histoire. L’état de nos finances est tel qu’en achevant par le clocher la bâtisse de l’église, nous étions résignés à le voir vide de longues années encore. Et voilà qu’au printemps arrive comme à l’improviste une cloche que j’étais seul — je l’ai su depuis — à ne pas attendre. L’an dernier, tous mes missionnaires s’étaient entendus, et ils avaient tous prélevé sur leur nécessaire de quoi faire cette surprise à leur évêque : cette cloche est donc bien le Signum amoris, et Dieu veuile qu’elle garde toujours parmi nous cette touchante signification ! A la souscription des missionnaires s’est jointe aussi celle des parrain et marraine choisis par eux, M. Collin de Planey, chargé d’affaires de France, et Mme Lefèvre, femme du secrétaire de la légation française.
« La cérémonie a été couronnée par une messe pontificale solennelle ; la joie était dans les cœurs, sur les visages et dans les voix. En louant Dieu de cette prise de possession d’une terre qui lui a été si longtemps disputée, nous pensions aux Martyrs, nos devanciers, qui ont, par le prix du sang, acheté si cher cette gloire dont nous sommes les heureux témoins ; nous priions aussi pour les âmes dévouées qui nous soutiennent de leurs prières et de leurs aumônes. En vérité, cette église est la leur plus que la nôtre et tout en rend témoignage. L’autel qui porte le nom d’une insigne bienfaitrice est paré pour sa première toilette d’ornements disposés et offerts par de pieuses mains et arrivés le matin même. Outre les trois autels de l’église principale, la crypte en contient neuf autres, ce qui nous met au large pour la célébration des messes pendant les retraites. Un pieux don nous a permis aussi d’ériger un chemin de la Croix double, un pour les hommes et l’autre pour les femmes ; les stations forment le principal ornement et constituent à peu près tout le mobilier de l’église. Fonts baptismaux, chaire à prêcher, orgue et jusqu’aux bénitiers, tout manque encore ; mais enfin nous avons une église, et c’est le principal.
« La solennité de la Pentecôte s’opposait à la célébration de l’office et de la messe de la dédicace. Cet empêchement devant se renouveler chaque année, il y a été pourvu. Selon la faculté que lui en donne le pontifical, le prélat consécrateur a fixé à perpétuité au dimanche qui suit l’octave de la Toussaint le jour anniversaire de la dédicace. De cette manière, nous nous trouvons en union complète avec notre cher Séminaire de Paris et toute l’Église de France.

« L’orphelinat de la Sainte-Enfance de Séoul compte, cette année, 331 enfants. Jamais la charge n’avait été si lourde pour les Sœurs, moins encore en raison du chiffre des enfants assistés qu’à cause de la cherté des vivres. L’année qui finit a été pour la Corée une année de vraie disette : le prix du riz avait doublé et même triplé. La grande misère faisait aussi que les enfants affluaient en plus grand nombre ; mais, hélas ! il était impossible de les accepter tous. On faisait un choix pour recevoir de préférence les plus abandonnés et les plus malades, afin de leur procurer du moins la grâce du saint baptême. L’établissement des Sœurs de Saint-Paul de Chartres en Corée compte aujourd’hui dix ans d’existence ; les premières indigènes qui ont embrassé la vie religieuse ont fait cette année leur profession : trois d’entre elles ont été admises à prononcer leurs vœux. Il y a, en outre, 9 novices et 19 postulantes.
« Le Séminaire de Ryong-san nous a donné 3 nouveaux prêtres, 1 sous-diacre, 3 minorés et 2 tonsurés. L’un des prêtres nouvellement ordonnés est resté au Séminaire, en qualité de professeur de chinois : les autres ont rejoint dans le ministère actif leurs trois devanciers. Tous nous donnent, grâce à Dieu, complète satisfaction.

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« Je ne puis passer sous silence un fait qui intéresse l’histoire de notre mission. Le 22 février 1898 est rnort le père de l’empereur, plus connu sous le titre de régent. Pendant les dix années qu’il a été au pouvoir, il s’est montré le plus féroce persécuteur que la Corée ait jamais vu. C’est lui l’auteur de la persécution de 1866 qui a fait tomber la tête de 2 évêques, de 7 missionnaires et de milliers de chrétiens. Rentré, contre son gré, dans la vie privée depuis plus de 20 ans, les déboires, la disgrâce et l’adversité l’avaient ramené à des sentiments plus humains. Peut-être voyait-i1 dans ses épreuves le châtiment de Dieu. Toujours est-il qu’il a plusieurs fois manifesté son regret de ses violences contre la religion catholique : il avouait s’être trompé. Ce regret n’a point été, hélas ! jusqu’au repentir efficace de la conversion : il est mort païen.

Sa femme, la princesse-mère qui l’avait précédé d’un mois dans la tombe, est morte dans la foi catholique. Chrétienne, elle l’était par le cœur depuis de longues années. Dès l’époque sinistre où le régent s’acheminait à l’extermination du nom chrétien, à ses côtés même, elle étudiait en secret son catéchisme et ses prières. Elle fut longtemps retenue et comme enchaînée par une participation à des actes idolâtriques ou superstitieux que le malheur des temps et sa situation lui rendaient presque inévitable. Quand elle eut rompu tous ces liens et qu’elle se sentit libre, elle demanda avec instance la grâce de la régénération. J’eus la joie de la baptiser et de lui administrer la confirmation en octobre 1896. Un an plus tard, je la revis encore pour entendre sa confession et lui donner la sainte communion. Ce devait être sur la terre notre dernière entrevue. Quelques mois plus tard, elle tomba malade pour ne plus se relever. Le secret profond qui planait sur sa conversion ne permit pas qu’on lui portât le secours des derniers sacrements, mais jusqu’à la fin, elle a été assistée par une de ses femmes de chambre chrétienne qui se servait pour l’exhorter de paroles et de signes de convention dont l’entourage païen ne pouvait percer le mystère.
« La princesse Marie s’est endormie dans la paix du Seigneur le 8 janvier 1898 à 10 heures du soir ; elle était dans la 80e année de son âge.
« Après sa mort, le mystère de sa conversion n’a pas manqué de transpirer. L’empereur, le régent et quelques intimes du palais en ont eu connaissance. Le désir nous a été exprimé que la nouvelle n’en fût pas ébruitée, du moins en Corée, et nous y avons déféré.
« Aujourd’hui encore, même parmi nos chrétiens, beaucoup ignorent cette grâce. Je crois pourtant que l’heure est venue de rendre publiquement gloire à Dieu de cette bénédiction de choix qu’il a daigné répandre sur les premiers jours du jeune empire de Corée. »




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