| Année: |
1915 |
| Pays: |
Corée du Sud |
| Mission: |
Séoul |
| Rédacteur: | Mgr Mutel |
CHAPITRE II
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Groupe des Missions de Corée
et de Mandchourie
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I. — Séoul
Population catholique 57.026
Baptêmes d’adultes 1.685
Baptêmes d’enfants de païens 1.964
Conversions d’hrétiques 57
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« Comme il fallait s’y attendre, écrit Mgr Mutel, les résultats du présent exercice sont inférieurs à ceux de l’année dernière. C’est, en effet, « l’année de guerre », qui nous a pris plus du tiers de nos missionnaires. Leur absence s’est fait cruellement sentir : il a fallu réorganiser les districts et surcharger les confrères qui restaient, pour assurer l’administration de tous les postes. A part M. Larribeau, que j’ai tiré du Kan-to pour lui confier la charge des deux grands districts de MM. Krempff et Polly, partout ailleurs les voisins des absents se sont partagé la besogne avec un courage et une bonne volonté au-dessus de tout éloge.
« Et ainsi, toutes nos chrétientés ont été visitées deux fois comme en temps normal. Les confessions annuelles et les communions pascales ont augmenté dans la proportion de l’accroissement de la population chrétienne ; mais les sacrements de dévotion se sont ressentis de la diminution du nombre des ouvriers. Le chiffre des baptêmes d’adultes, aussi, est inférieur de 654 unités à celui de l’an dernier. On voudrait ne voir en cela qu’une baisse passagère qui cessera avec le retour des missionnaires mobilisés ; mais peut-être est-ce aussi la suite d’un fléchissement qui date de plusieurs années. L’esprit nouveau ne nous est pas favorable.
« Voici encore deux ordonnances du Gouvernement général, qui ne sont pas faites pour favoriser nos œuvres. L’une est relative aux écoles de tout degré, dont elle décrète la neutralité religieuse absolue : interdiction de tout enseignement religieux pendant les heures de classe, et même, en dehors des classes, dans le local scolaire. Dix ans de marge sont concédés aux écoles existantes pour se mettre en règle avec la loi ; mais des instances pressantes sont faites par les autorités locales pour qu’on commence dès maintenant à s’y conformer. C’est la mort à bref délai de la plupart des écoles que nous entretenions à grands frais, précisément dans le but d’assurer la formation religieuse des enfants catholiques, pendant le temps de leur fréquentation scolaire.
« L’autre-ordonnance est relative à la prédication de la religion. Désormais, missionnaires, prêtres et catéchistes devront obtenir l’autorisation du gouverneur général pour pouvoir exercer leur ministère. De plus, avant la fondation de toute résidence, église ou chapelle, l’autorisation préalable est requise, et elle n’est accordée que si la raison de la fondation est reconnue valable et ses moyens de subsistance suffisants. Or, nos fondations nouvelles ne s’organisent guère tout d’une pièce ; ce sont les circonstances qui les font naître ; et, le cas échéant, comment fournir la longue liste des renseignements exigés et attendre le placet de l’autorité ?
« Il y a même certain article IV de l’ordonnance qui laisse au pouvoir discrétionnaire du gouverneur généraI d’ordonner des changements dans le personnel ou 1es méthodes d’évangélisation qui ne lui agréeraient pas. A une observation que j’ai cru devoir présenter à ce sujet, on m’a répondu que cela ne nous concernait point, mais seulement les sectes shintoïstes et bouddhiques. Je veux bien le croire, mais nous serions plus rassurés si cet article n’existait point.
« Parmi les faits saillants de l’année, je signalerai la fondation d’une station nouvelle à Tek-tchyen, district très éloigné où la foi catholique n’avait jamais pénétré. M. Bodin devra s’imposer un long et pénible voyage pour visiter ces néophytes, mais l’Esprit de Dieu souffle où Il veut. Près de la gare de E-pha, non loin de sa résidence, le même confrère a la joie de noter la conversion de tout un village ; et, dans les environs, les catéchumènes sont nombreux.
« M. Bouillon constate aussi un notable progrès dans son district, qui compte aujourd’hui 2.773 âmes. La mobilisation, qui avait d’abord touché notre confrère, avait mis la désolation dans ce troupeau. « C’était, écrit-il, la veille de l’Assomption. De quatre, cinq, six et même « neuf lieues à la ronde m’arrivaient, le lendemain matin, après avoir voyagé toute la nuit, 80 « personnes, hommes, femmes et enfants, demandant à se confesser pour la dernière fois à « leur Père. Je n’eus pas le courage de les renvoyer. Je me mis donc au travail et confessai « tout mon monde avant la messe. Ce jour-là, il y eut près de 500 communions. Jamais de la « vie je n’oublierai cette messe, qui fut pour moi un vrai martyre. Tout le monde était ému ; « les grandes personnes pleuraient tout bas, mais les enfants le faisaient tout haut. Les « gémissements de ces pauvres petits me fendaient l’âme ; bientôt je n’y tins plus, je pleurai « comme eux, essayant de cacher mes larmes autant que possible. Au moment du départ, un « chrétien me demanda une messe « pour la victoire de la France ». Cette attention me toucha « profondément.
« Grâce aux prières de tous mes chers enfants, grands et petits, mon exil ne fut pas long. A « Hong-Kong, en effet, j’apprenais que les territoriaux de ma classe, résidant dans ces pays-ci, « n’étaient pas appelés. La Sainte Vierge me rendait à mon bien-aimé troupeau ; après un « mois d’absence, j’étais de retour à Notre-Dame-du-Rosaire. Ma rentrée, il va sans dire, fut « une véritable ovation, à laquelle les païens eux-mêmes s’associèrent de bon cœur. »
« Partout ailleurs aussi, nos chrétiens ont bien été un peu effarés du départ précipité de leurs missionnaires. Ils ne comprennent guère cette obligation militaire, qui empoigne ses sujets, même prêtres et résidant à l’étranger. C’est ce qu’a vu de près M. Larribeau qui remplace deux absents. « Je ne sais, écrit-il, lequel des deux est le plus vif et le plus « admirable, ou de l’attachement du missionnaire pour ses chrétiens, ou de celui des chrétiens « pour leur missionnaire. Depuis le jour où la correspondance a été possible, c’est un échange « perpétuel de nouvelles et de recommandations. Les lettres des missionnaires ne sont guère « moins considérées que ne devaient l’être les épîtres de saint Paul en leur temps. Depuis que « j’ai vu ce qui se passe sous mes yeux, je comprends qu’on ait pu apprendre par cœur les « lettres de l’Apôtre et se les transmettre de bouche en bouche, quand il était impossible de les « copier ou qu’on ne savait pas lire ; mais je comprends bien mieux encore la multiplicité des « manuscrits pour chaque épître. Et les variations donc !... Heureusement que les Apôtres « n’écrivaient pas aux Coréens, car leurs épîtres auraient couru grand risque de ne pas « demeurer catholiques. »
« A Ryong-sa-mak, où il a remplacé M. Guillot, M. Chizallet a hérité d’une église à bâtir, mais dont les matériaux étaient déjà préparés. Il a construit l’église et, à côté de l’église, un nouveau presbytère. La tâche était rude, en cette année de guerre ; aussi n’est-il pas trop étonnant qu’il s’y soit quelque peu endetté.
« J’ai dit plus haut la gêne extrême où nous a mis la mobilisation des missionnaires ; mais nulle part cette gêne n’a été si cruellement ressentie qu’au séminaire de Ryong-san. Nous avons dû nous résigner à laisser les philosophes et les théologiens dans leurs familles ou chez les missionnaires, et à ne garder au séminaire que le seul cours des latinistes.
« Les autres œuvres de la mission ont souffert aussi de la diminution des subsides, notamment la Sainte-Enfance. Même en supprimant toute adoption nouvelle, nous restons chargés des enfants déjà recueillis, et c’est encore trop.
« Dans les deux orphelinats de Séoul et de Chemulpo, les Sœurs de Saint-Paul de Chartres s’ingénient, à force de travail et d’économie, à assurer l’entretien de leurs 259 enfants, pour lesquels elles ne reçoivent comme nous que le tiers de l’allocation ordinaire.
« Voici, pour finir, quelques traits que je transcris des comptes rendus des missionnaires :
« Il y a deux ans, écrit M. Curlier, je vous avais raconté la fin très édifiante d’un néophyte, « Thomas Kim. Le bon Dieu vient d’accorder au père de Thomas la grâce d’une sincère « conversion. Après la mort de son fils unique, le vieillard quitta le pays, et s’en alla avec sa « femme habiter dans les montagnes, à 100 lys d’ici. Là, avec le peu d’argent qu’il avait en sa « possession il acheta un petit coin de terre qu’il défricha et mit en culture. Tout alla bien « pendant quelques mois ; il savait les douze prières et ne manquait pas de les réciter matin et « soir.
« Vers la fin de l’été, il tombe malade et, au bout d’une vingtaine de jours, son état a « tellement empiré que tout espoir est perdu. Ce n’est pas la mort qu’il redoute : il n’a plus « son fils unique, quel plaisir peut bien lui rester dans ce bas monde ? Mais sa foi vive fui fait « craindre qu’en mourant il ne puisse pas aller le rejoindre, car il n’a pas encore été baptisé. « Comment recevoir le baptême ? Il n’y a que des païens autour de lui, et, en fait de chrétien, « il ne connaît guère que Pak-syen-tal, son ancien voisin, chez qui son fils a étudié la doctrine.
« Il s’adressa avec tant de foi et de confiance à la divine Providence, qu’elle toucha le cœur « d’un Chinois, voisin de notre malade. Ce brave Chinois consent à envoyer un de ses fils « chercher Pak-syen-tal. Celui-ci est un vieillard de 70 ans, mais, heureusement, son fils « Théophane, vigoureux gaillard qui, depuis deux jours, est revenu de Russie, se trouve là. « Celui-ci part le premier ; son père le suivra de loin, autant que ses forces le lui permettront. « Le temps presse, car, quand le courrier se mit en route, le malade était déjà dans le délire.
« Notre Théophane fit les 100 lys sans se reposer, mangeant, tout en marchant, le millet « froid qu’il avait emporté. Quand il arriva, le malade semblait avoir perdu connaissance : de « temps en temps, d’une voix à peine perceptible, il disait : Pak-syen-tal ne vient-il pas ? Les « yeux semblaient éteints. Théophane s’approche donc, lui prend la main et lui crie à « l’oreille : « Je suis le fils de Pak-syen-tal, désirez-vous recevoir le baptême ? » Un sourire, « qui passa sur la figure du mourant et une vigoureuse pression de la main lui prouvant qu’il « avait été compris, il se hâta d’ondoyer le vieillard au nom du Père et du Fils et du Saint-« Esptit. Un quart d’heure plus tard, l’âme du pauvre néophyte s’en allait au ciel rejoindre « celle de son fils. Après la mort, ses traits tout défigurés reprirent leur première beauté, toute « mauvaise odeur disparut ; il avait l’air de reposer paisiblement. Le lendemain, le vieux Pak-« syen-tal étant arrivé, on se préoccupa des funérailles. Elles furent très simples ; il n’y avait, « pour réciter les prières, que les deux chrétiens, et, pour y assister, que la famille chinoise et « quelques païens, amis du défunt.
« Cette famille chinoise fut tellement émue de ce qu’elle avait vu, que tous ses membres se « déclarèrent catéchumènes. Le mari est né en Corée, et les enfants parlent tous beaucoup « mieux le coréen que le chinois, de sorte qu’on peut compter sur leur persévérance. Cela « nous prouve une fois de plus que le bon Dieu n’abandonne jamais les âmes de bonne « volonté, et que « ses signes » sont particulièrement en faveur des païens : Signa autem non « fidelibus sed infidelibus.
« Georges Ri de Ryong-tjyeng, grand jeune homme de 19 ans, est seul chrétien dans sa « famille. L’an dernier, son père le fiança à une païenne, mais les parents de la future y mirent « la condition expresse que leur gendre ne pratiquerait plus la religion chrétienne. Le jeune « homme n’était pas de cet avis ; pendant plusieurs jours, il refusa d’accepter cette condition, « mais on l’obséda tellement qu’il finit par y consentir. Son père lui avait dit : « Pendant « quelque temps, ne va plus à l’église et abstiens-toi de tout acte religieux capable de nous « compromettre ; après le mariage, tu feras comme tu voudras. » Le mariage se fit donc selon « les coutumes païennes. Tout alla à peu près pendant quelque temps, mais la conscience de « notre jeune homme lui reprochait sa lâcheté ; il savait que la femme qu’il avait prise en « foulant aux pieds les règles de la sainte Eglise, n’était pas sa femme légitime, aussi n’avait-« il que de la froideur à son égard.
« Un jour, il s’aperçoit que sa femme lui a dérobé son chapelet ; ce fut l’étincelle qui mit le « feu aux poudres. Furieux, il s’en va trouver ses beaux-parents et leur dit : « Reprenez votre « fille, je n’en veux plus ; faites d’elle ce que vous voudrez. » Ceux-ci tout abasourdis s’en « vont, à leur tour, trouver le père du jeune homme et lui font une scène. Le père est tout « confus ; son fils lui reproche de l’avoir marié contre son gré ; les parents de la femme, « d’avoir manqué à la parole donnée. Ne sachant que répondre, il s’en tire en disant qu’il « tâchera d’arranger l’affaire. Mais l’affaire ne s’arrangeait pas, au contraire : la bru se « plaignait d’être délaissée, le fils était devenu insupportable et ne mettait plus les pieds à la « maison. Bref, la discorde avait envahi cette famille, autrefois si unie.
« Les jours, les mois passaient sans amener aucun changement dans la situation. Ne « sachant plus à quel diable se vouer, le pauvre païen s’en alla conter ses misères à une « parente qui habitait un village, où il y avait une sorcière en grand renom dans le pays.
« La sorcière, mise au courant de l’affaire par cette parente, fit plusieurs simagrées, et « prenant un ton mystérieux répondit : « Il n’y a pas moyen d’arranger la chose comme tu le « désires ; mais, est-ce que, par hasard, le jeune homme en question ne suivrait pas la religion « qui honore les grands esprits, ou celle de Jésus ou celle du Maître du ciel ? » La femme « répond que non. « Tu me trompes, reprend la sorcière, le jeune homme honore certainement « les grands esprits ; or, ceux-là auront sûrement le dessus quoi qu’on fasse. » Ces paroles « furent rapportées au père du jeune homme, qui n’eut rien de plus pressé que d’en faire part « aux membres de sa famille. Alors la jeune bru dit : « Puisque les grands esprits doivent « l’emporter, il n’y a plus qu’à aller à l’église et à suivre la direction que nous donnera le « Père. »
« Cette réflexion d’une pauvre païenne ignorante était marquée au coin du bon sens ; son « ange gardien la lui avait inspirée. C’était juste ce que je désirais. Mais il fallait préparer le « jeune homme, lequel ignorait encore le revirement qui s’était produit dans la façon de « penser de sa femme. On le fit venir ; après une petite exhortation, je le confessai, lui donnai « la dispense et, un quart d’heure après, il était validement marié. Depuis lors, la jeune « païenne est fidèle à ses promesses. Elle a déjà appris la plus grande partie des douze prières, « elle n’a pas manqué une seule fois l’exercice du mois de Marie qui se fait dans la maison « d’un chrétien ; elle assiste régulièrement à la messe le dimanche : en un mot, elle est « devenue l’apôtre de la maison. »
« Bien que je l’aie peu connu, écrit M. Larribeau, je veux donner une mention spéciale à « un chrétien du district de M. Polly. Pak Paul, dit « l’ermite », fut pour les autres chrétiens un « modèle de toutes les vertus. Sa vie peut se résumer dans cette formule : la pauvreté acceptée « avec joie. En présence d’une moisson abondante, Paul pleurait à chaudes larmes, par crainte « du châtiment divin s’il venait à abuser des biens de la terre. Il demanda la grâce de devenir « sourd, pour ne plus être distrait de son union avec Dieu par les conversations qu’il entendait. « Cette faveur lui fut accordée, mais il retrouva l’ouïe quelques jours avant sa mort. Il se « réjouissait de passer pour un sot, un idiot. Et dire que cet homme, si détaché du monde, est « mort victime de son attachement au seul bien qu’il possédait sur terre et qui consistait en un « crucifix, un chapelet et quelques livres de prières. Ces objets précieux allaient être brûlés « dans sa pauvre hutte qui avait pris feu. Paul se précipite à travers les flammes pour sauver « son seul trésor ; il le tient déjà dans ses mains et rampe vers la porte pour sortir de la « fournaise, quand les branchages qui formaient le toit de la cabane, tombent sur lui tout « enflammés et le brûlent affreusement. Pendant 3 mois, il ne connut pas un instant de repos « et fit, comme il le disait tout joyeux, son purgatoire sur la terre. Il doit avoir une belle place « au ciel, le pauvre idiot ! »
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