| Année: |
1917 |
| Pays: |
Corée du Sud |
| Mission: |
Séoul |
| Rédacteur: | Mgr Mutel |
CHAPITRE II
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Groupe des Missions de Corée
et de Mandchourie
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I. — Séoul
Population catholique 57.914
Baptêmes d’adultes 1.448
Baptêmes d’enfants de païens 1.432
Conversions d’hérétiques 36
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« Par ce temps de guerre, écrit Mgr Mutel, avec le personnel réduit qui nous reste on ne peut que tenir les positions et toute avance est impossible. Et encore, pour suffire à l’administration de nos chrétiens, les missionnaires doivent s’imposer un travail très dur et dépassant leurs forces.
Notre ministère est aussi entravé par la propagande shintoïste et bouddhique très favorisée par les autorités. La poussée protestante n’a rien perdu de sa vigueur ; alors que nos moyens d’action sont si diminués, les diverses sectes nous sont plus de dix fois supérieures en personnel et en ressources.
La mort de notre doyen, le vénéré M. Doucet, m’a obligé à des changements qui laissaient sans titulaire deux districts, administrés par M. Larribeau depuis le commencement de la guerre. Dès le printemps j’ai appelé ce confrère à la procure de la mission, et M. Villemot, qui l’avait gérée pendant vingt ans, a pris la place de M. Doucet à la paroisse Saint-Joseph extra muros.
Le 22 septembre, j’ai eu la consolation d’ordonner quatre nouveaux prêtres ; ils sont déjà en district, remplaçant nos mobilisés absents. Sans avoir la possibilité de parfaire leur formation en les faisant servir en sous-ordre, il a fallu tout de suite les mettre à la tête de districts dont plusieurs comptent plus de deux mille âmes. Ce n’est pas sans un serrement de cœur que j’ai confié à ces jeunes prêtres une mission si lourde, mais c’était une nécessité.
On voudrait pouvoir compter chaque année sur cet appoint si précieux du clergé coréen ; malheureusement, à part un diacre qui pourra être ordonné prochainement, ce n’est pas avant trois ans que nous aurons de nouveaux candidats à la prêtrise. Faute de personnel, de ressources aussi, notre séminaire de Ryongsan n’a de rentrée que tous les deux ou trois ans. 1914, l’année de la guerre, devait avoir sa rentrée ; mais le séminaire était désorganisé par la mobilisation qui nous prenait deux directeurs sur trois ; et puis, nous avons eu la simplicité de penser que cette guerre ne pouvait durer, et la rentrée a été contremandée. Les années suivantes, d’autres difficultés ne nous ont pas permis de revenir sur cette mesure. Mais cette année, pour ne pas compromettre l’avenir de notre mission, nous avons fait tout au monde pour préparer une rentrée nouvelle. Elle nous a amené 68 élèves, ce qui porte à 103 le nombre total de nos séminaristes.
Comme faits nouveaux du dernier exercice, je signalerai seulement l’achèvement de deux chapelles, l’une bâtie par M. Chizallet, et qui a été inaugurée dès l’automne dernier, l’autre construite par le P. Pierre Tchoi dans le centre chrétien de Tjyoyangha, au Kanto, et qui a été bénite le 8 septembre par M. Curlier.
Par les temps difficiles que nous traversons, c’est une consolation de constater que le chiffre des baptêmes d’adultes dépasse de quelques unités celui de l’an dernier. Pour les autres résultats, il y a quelques fluctuations ; mais dans l’ensemble, c’est plutôt un léger progrès qui s’accuse.
Voici quelques extraits qui m’ont paru intéressants du compte rendu de M. Curlier :
« Parmi nos baptisés du Kanto, il a quelquefois des défections ; ce sont des gens qui, après avoir mis la main à la charrue, sont retournés en arrière. Par contre, on trouve des âmes qui montrent une énergie extraordinaire. Une femme entre autres avait été baptisée avec son mari ; celui-ci cédant à de mauvaises influences, apostasia et voulut contraindre sa femme à en faire autant. Ni les menaces, ni les coups ne lui furent épargnés ; mais rien ne put ébranler son courage : « Devrais-je mourir sous les coups, jamais, dit-elle, je n’abandonnerai le Dieu qui m’a fait la grâce et l’honneur de le connaître. » Voilà déjà trois ans que la lutte dure, mais Satan finira par s’avouer vaincu.
A Samouenpong, les deux catéchistes Im Lucien et Kim Célestin ont fait de la bonne besogne, et parmi tous mes catéchistes, je pourrais leur décerner le prix d’excellence. Le chiffre de quarante baptêmes qu’ils ont préparés dit assez éloquemment combien ils ont dû faire d’efforts pour recueillir cette belle gerbe, d’autant plus que dans le nombre, il y avait plusieurs personnes qu’on appelait autrefois des « indécrottables ».
M. Antoine Gombert raconte ainsi la conversion d’un hérétique :
« C’était un catéchiste protestant du Kanto. Probablement sollicité par la grâce, le souvenir de ses nombreux péchés lui venait souvent à la mémoire. Il aurait voulu les effacer par la pénitence ou quelque autre grand moyen. Il en était là, lorsque sa fille, en revenant du temple, lui apprit qu’elle venait d’assister à une cérémonie bien touchante, la confession publique.
Ce mot de confession publique le frappa, et croyant y trouver la paix, il y fut lui aussi, et là, selon son énergique expression « il vomit toutes les immondices de son âme ». Tous les assistants en étaient dans la stupéfaction ; mais lui, accroupi, pleurait à chaudes larmes ses désordres passés. Alors, le Seigneur parla à son cœur ; il lui montra la nécessité de quitter ces lieux de péché pour ne plus retomber, faire pénitence et sauver son âme. Sa résolution fut bientôt prise. Il alla trouver le ministre qui tâcha de le calmer, mais ne voulut pas lui donner l’exeat. Alors il partit sans prévenir personne, le jour même du mariage de sa fille, laissant là toute sa famille.
Il partit pour le Hpyenganto. Il voulut changer son nom de Moun Jean contre un autre, car ce nom était celui sous lequel il avait tant péché et avait été si orgueilleux. Il se choisit le nouveau nom de He, parce qu’il se disait élu de Dieu. Il s’en allait pleurant ainsi ses péchés multiples ; il n’avait qu’un paquet de hardes et quelques sous ; quand il n’avait plus de viatique, il travaillait, puis il continuait sa route.
Un jour qu’il était assis au bord du chemin, il eut une vision sur laquelle je l’ai particulièrement interrogé. Il vit, non des yeux du corps, mais des yeux de l’âme, le Christ. Son front était couronné d’épines, ses mains et son cœur percés, sa chevelure tombant sur ses épaules, et de ses blessures et de son cœur le sang jaillissait. Le Christ lui dit : « Approche, lave-toi dans ce sang, toi qui es impur, et puis bois à ta soif. » Quand il se fut lavé et qu’il eut bu : « Va de l’avant, lui dit-il encore, poursuis ta route, tu finiras par trouver la vérité. »
A partir de ce jour-là, son âme reçut une nouvelle impulsion à laquelle il n’eût su résister, disait-il, sans se condamner à la mort. « Surtout, lui avait recommandé la vision, ne retourne point sur tes pas. » Aussitôt, voulant correspondre à la grâce, il fit à Dieu bien des serments : d’éviter toute impureté de corps et d’esprit, de ne plus retourner même vers sa femme, de ne plus soigner son corps, ce corps qu’il avait vu déchiré en Notre-Seigneur, de le soumettre toujours par le travail, la pauvreté et la mortification. Il se fit petit, humble, le dernier de tous ; il laissa pousser ses cheveux en désordre, ne se servit que d’habits pauvres et rapiécés ; il renonça même à la viande et à toute médecine pour se punir des soins excessifs qu’il avait pris de son corps.
Il repartit avec son bâton de pèlerin, visita les deux provinces du Hpyengan-sud et du Houanghaï, s’arrêtant chez ses coréligionnaires, prêchant la pauvreté, la contrition, la pénitence, cherchant, mais en vain, quelqu’un qui le comprit. Il visita toutes les branches du protestantisme et ne trouva rien qui le satisfît. Sans se décourager il continua sa route et arriva à Ausyeng à l’automne de 1915. C’est là que son fils, parti à sa recherche, le rejoignit. Grande fut la perplexité de Jean qui ne pouvait se résoudre à le suivre, il l’invita à manger le riz dans une auberge : c’était le soir. Après souper, le jeune homme sortit un instant. Profitant de l’occasion, le père s’esquive, prend la première route venue, et s’en va coucher à vingt lys dans les montagnes. Le lendemain, poursuivant sa marche, il entre dans un village pour demander à déjeuner. Il se trouvait dans la chrétienté de Hpaihteni. Pendant qu’on lui prépare la table, il prend un livre qu’il trouve ouvert sur la natte ; c’était un catéchisme, et la première demande qu’il lût était celle-ci : « Quelles sont les marques de la véritable contrition ? » et la réponse lui disait que c’était de quitter lieux, personnes, objets, tout ce qui porte au péché.
Cette phrase le frappa. Il resta toute la journée à parcourir le petit livre, et, le lendemain, il partit rêveur. Tout dans ce livre lui avait paru si clair, si raisonnable, si juste. Mais il ne pouvait se résoudre à croire que la vérité se trouvait dans cette religion catholique méprisée de lui et qu’il n’avait jamais voulu étudier.
Il s’en fut donc chez les anglicans de Tjintchyen et y passa trois mois. Il crut qu’il tenait alors la vérité. Après trois mois, il demanda le baptême, mais on lui dit qu’il fallait obtenir la permission de son ministre. A cette nouvelle, il salua profondément et repartit : jamais il ne rentrerait dans le pays que Dieu lui avait ordonné de quitter.
De là il s’en fut à Tjikeipaoui, dans une chrétienté de M. Bouillon, y passa quinze jours et se résolut enfin à voir ce qu’était la religion catholique, et à l’étudier près d’un missionnaire. Il irait de père en père jusqu’à ce qu’il en eût trouvé un qui le reçût et lui permît de s’instruire. Il vint donc me trouver, me raconta en peu de mots qu’il avait abandonné le protestantisme pour chercher une vie plus parfaite, que le Christ lui était apparu, l’avait purifié et que depuis lors il avait cherché sans trouver. Il me suppliait de le garder ; il travaillerait, se rendrait utile et étudierait.
Quand il me parla de ses visions, je le regardai bien en face pour voir si je n’avais pas affaire à un fou. Il était grand, bien constitué, avec un regard intelligent. Il me plût, et au risque de me tromper, je résolus de l’éprouver, et le fis entrer chez un chrétien. Le jour il travaillait, et le soir ou dans ses moments de repos, il étudiait et lisait, et aimait surtout à entendre parler de doctrine.
Après l’administration du printemps, je le pris à mon servive pour l’observer de plus près. Durant un an, j’ai trouvé en lui bien des consolations. Il fut dès le premier jour dans son élément ; il se sentait au port et désormais en possession de la vraie doctrine. C’est ce qui l’aida beaucoup à vaincre les tentations affreuses dont le bon Dieu permit qu’il fût assailli.
Je lui avais donné le talisman des chrétiens : « Quand ces assauts du démon arrivent, fais le signe de la croix, invoque les noms de Jésu et de Marie, et tu en verras l’effet. » Depuis ce jour, sans aucun respect humain, il faisait son signe de croix toutes les fois que la tentation se présentait, qu’il fût seul ou non. Il était toujours occupé à l’étude ou au travail manuel pendant lequel il récitait son catéchisme. Je laissai la grâce opérer en lui ; je l’appelais seulement une fois par mois pour lui dire de bien s’ouvrir au Père, de toujours écouter le Père pour ne pas être trompé par le démon.
Dès ce jour, je ne vis jamais homme plus franc et plus soumis. Petit à petit, je lui fis couper ses cheveux, pour éviter toute singularité ; je l’amenai aussi à écrire à sa famille et à reprendre l’étude du chinois auquel il avait renoncé comme à une écriture poussant à l’orgueil ; je lui fis comprendre qu’après son baptême il lui faudrait rentrer dans sa famille pour convertir les siens et les édifier.
A Noël 1916 il était enfin prêt au baptême ; il avait même appris le catéchisme supplémentaire et était très fort en doctrine. Il abjura en pleurant de joie ; il voulut être rebaptisé sous condition et puis faire une confession générale. Il ne restait plus qu’un point délicat : il repartirait, mais pour vivre désormais comme frère et sœur avec sa femme. Ce point le tracassait énormément, lorsque un jour je le fis appeler pour lui expliquer la doctrine catholique sur ce chapitre : « N’appelle pas impur, lui dis-je, ce que le bon Dieu a établi. »
Il se soumit immédiatment et admira la Providence qui résolvait tout au moment même où ces pensées le tracassaient le plus. Désormais, il fut tranquille, attendant que je lui dise de partir. Je le congédiai au moment où je devais m’absenter pour l’administration du printemps. Il se jeta à mes genoux et me demanda la bénédiction en pleurant : « N’oubliez pas dans vos prières l’enfant à qui vous avez donné la vie et qui part pour l’exil. Ausyeng restera toujours le lieu de ma naissance. » J’étais ému.
Quinze jours après il arriva au Kanto, et sa première visite fut pour M. Curlier. C’est de lui que vous apprendrez la suite de l’histoire. Les beaux exemples d’humilité, de piété, de mortification qu’il a donnés aux chrétiens et à moi resteront longtemps dans nos cœurs . »
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