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Rapport annuel des évêques

Année: 1921
Pays: Corée du Sud
Mission: Taikou
Rédacteur:Mgr Demange

II. – Taikou.

Population catholique 30.672
Baptêmes d’adultes 708
Baptêmes d’enfants de païens 1.310
Conversions d’hérétiques 7


Le bilan des travaux des missionnaires, écrit Mgr Demange, est régulièrement accompagné de celui des peuples qu’ils évangélisent. C’est que ces misères sont un des principaux, sinon le principal des obstacles que dresse devant nous l’ennemi des âmes. Un minimum de liberté d’esprit est nécessaire pour prêter l’oreille à des prédicateurs qui viennent parler d’une vie qu’on ne voit pas : et quand le souci de celle qu’on voit chaque jour est écrasant, cette liberté n’existe pas.
La Corée a retiré de son annexion au Japon des avantages matériels. La sécurité est le principal ; les brigands ont fondu comme neige au soleil dès l’apparition de la police japonaise. Les Coréens, qui n’ignorent pas ce qui se passe non loin de chez eux, en Chine, reconnaissent ce bienfait. D’autes les touchent moins parce qu’ils s’en passeraient facilement, ou qu’ils paraissent principalement utiles à des fonctionnaires qui ne sont pas des leurs. En définitive, malgré des affirmations contraires, on doit reconnaître que la vie moyenne est plus dure. Les impôts sont augmentés chaque année et deviennent écrasants ; ils se compliquent des contributions appelées volontaires ; et au bout de tout cela apparaît un spectre autrefois inconnu : la saisie impitoyable, qui avec une brutalité à faire pleurer, s’abat sur les minables paillottes coréennes et leurs pauvres meubles. Des réglementations trop minutieuses pour un peuple non préparé, exploitées parfois par des intéressés plus malins et sans scrupule, mettent un beau matin des propriétaires en présence de leur ruine ; leurs terrains, pour lesquels ils n’ont pas fait en temps voulu la déclaration exigée, deviennent propriété du gouvernement qui les donne à cultiver à d’autres.

J’ai le regret de ne pouvoir compter parmi les améliorations apportées par le nouveau régime ce qui est fait dans le domaine de l’instruction. Certes je repousse la vieille et odieuse calomnie qui nous attribue la peur de l’instruction ; je reconnais même que les autorités du Gouvernement général ne manquent pas de bonne volonté. Mais leur programme d’instruction ne comporte pas d’éducation réelle, et entraîne même parfois sa négation, par exemple, quand, par les formules de langue introduites, par la prime à la grève scolaire, on sape dans ses fondements la plus élémentaire autorité. Cette instruction enfle les cervelles, et laisse la jeune génération sans préparation pour une vie honnête. Etre étudiant est devenu une profession et non un moyen de se préparer à en remplir une. Je ne crois pas exagéré de dire que si vous interrogez dix étudiants ou étudiantes, ( et chose aussi ridicule que fréquente, les pères et les mères de famille ne manquent pas parmi eux) sur le but qu’ils se proposent en étudiant, la plupart ne sauront vous donner une réponse ; ils n’ont pas de but ; la science (et quelle science !) se suffit à elle-même. Pour l’acquérir on passe d’une école dans une autre, d’un établissement de province à un établissement de Séoul, de Corée au Japon. Pendant ce temps on mène vie joyeuse, aux frais des parents dont les rizières sont hypothéquées, et devoirs conjugaux et autres sont sacrifiés à la science. Par ailleurs l’instruction même primaire reste une exception. Dans ces conditions, les privilégiés qui savent les quatre règles, un peu de chinois, un peu de japonais, avec les noms pompeux d’une foule de sciences dont ils parlent sans en avoir notion, s’estiment une élite, une caste privilégiée qui ne doit douter de rien, capable de tout diriger, et qui se croirait déshonorée de toucher un outil.

« Comme résultat, écrit M. Vermorel, provicaire, tout le monde constate que, depuis quelques années, un courant vertigineux entraîne la jeunesse coréenne vers l’abîme, les jeunes chrétiens comme les autres. Si l’on n’arrive pas à enrayer ce mouvement, dans une vingtaine d’années, quand les anciens auront disparu, ce qui restera ne sera pas fameux. Ceux qui ont passé dans les écoles se croient des phénix ; ils ne doutent plus de rien, se considèrent comme capables de tous ; et, avec cela, ils restent d’une inconstance incroyable, toujours prêts à abandonner demain ce qu’ils commencent aujourd’hui. Si du moins ils avaient le bon esprit de se laisser diriger, d’écouter les bons conseils qu’on croit devoir leur donner, mais ils en savent plus long que l’Evêque et les Pères qui, disent-ils, ne sont plus de leur époque. »
La grande école de garçons, à Taikou, est fréquentée par près de deux cents élèves, dont les deux tiers sont païens. Elle est loin de donner les résultats qu’on serait en droit d’en attendre. Les quatre professeurs qui en sont chargés, sont trop imbus de l’esprit du jour pour en inculquer un meilleur à leurs élèves.
Ce qu’il y a de mieux dans la paroisse, c’est assurément l’école des filles. Les quatre sœurs coréennes de Saint-Paul de Chartres qui la dirigent, s’acquittent admirablement de leur tâche. Elles aiment leurs élèves comme leurs enfants, et ces élèves aiment leurs maîtresses presque plus que leurs mamans. Parmi les 180 élèves, une quarantaine de petites païennes, apprennent, toutes les prières et le catéchisme. Chaque année j’ai la satisfaction d’en baptiser quelques-unes, qui s’ingénient ensuite à instruire leurs parents ; plusieurs familles sont déjà venues à la religion par cette porte. »
La raison de ce succès des écoles des Sœurs tient précisément au fait, apprécié des familles coréennes, que les religieuses font, et sont seules à faire, de l’éducation avant tout. Cela ne nuit pas d’ailleurs à la valeur de l’enseignement, qui est hautement reconnue par les inspecteurs japonais.
Les écoles, qui comme celle de garçons de Taikou, donnent en général un maximum de soucis avec un minimum de résultats utiles aux âmes, sont des écoles reconnues par le gouvernement et suivent le programme officiel. On parle d’une refonte de la loi scolaire, en gardant sur elle un secret absolu ; il est peu vraisemblable qu’elle tienne compte de nos préoccupations.
On a tout sacrifié à ces écoles officiellement reconnues ; on espérait éviter à nos enfants chrétiens les dangers des écoles non catholiques. Ce but est en partie atteint, mais en partie seulement ; et si on avait prévu que le résultat fut si minime, on aurait hésité devant l’entreprise. On espérait aussi attirer les païens ; et le succès est nul pour les écoles de garçons. Quoiqu’il en soit, les écoles reconnues ont pris une telle place dans les préoccupations, et entraînent des charges de jour en jour si lourdes que l’on n’a plus ni goût, ni fonds pour les autres écoles. La conséquence est que nous avons moins d’écoles qu’auparavant et beaucoup plus de frais.
Les écoles dont va nous parler M. Peschel, sont des écoles non reconnues ; elles n’ont pas le reluisant que l’on a espéré des autres sans du reste l’obtenir la plupart du temps ; mais les résultats, au point de vue religieux, sont sérieux ; et il serait urgent de reprendre ces écoles que l’on pourrait ouvrir nombreuses à moins de frais.
« L’œuvre importante des écoles, écrit donc M. Peschel, se développe d’abord ici, et a commencé à Taisiek cette année même, avec bon espoir de succès. Le nombre des élèves a augmenté, mais surtout on constate une assiduité plus grande et une meilleure volonté. Des enfants chrétiens qui fréquentent ici, la plupart sont en état d’être confirmés, c’est à-dire qu’ils ont appris toute la doctrine contenue dans les quatre catéchismes. Tous savent lire et écrire correctement. La communion fréquente est en honneur parmi eux. De plus, deux écoles du soir ont été ouvertes chez moi : une pour les enfants de chrétiens qui y étudient spécialement le catéchisme et l’histoire sainte ; l’autre pour les grandes personnes qui désirent apprendre l’écriture du pays. »

Notre chiffre de baptêmes d’adultes est supérieur à celui des années précédentes. Cela tient au zèle des trop rares catéchistes prédicants, et à la bonne volonté de plusieurs catéchistes résidents qui se sont fait ambulants quand ils l’ont pu. Un des fruits de la retraite des catéchistes chez M. Lucas a été que deux d’entre eux sont allés ainsi, à plusieurs reprises, passer un temps plus ou moins considérable dans les villages païens. A la grande ville de Tjyenjyou, chaque semaine une escouade de jeunes gens de M. Lacrouts va faire visite aux païens pour leur faire connaître notre religion.
« Parmi les baptisés de cette année, écrit le Père Joseph Ni, se trouve un homme très connu dans la région. Il a travaillé pendant dix ans pour le protestantisme auquel il a amené près de 400 adeptes, qui du reste sont en majorité retournés au paganisme. Cet homme étudiait beaucoup l’Evangile, et se demandait comment on pouvait avoir la certitude qu’il s’était conservé sans corruption. Il interrogea à ce sujet le ministre presbytérien américain. Celui-ci lui répondit que l’intégrité du livre sacré ne faisait aucun doute, l’Eglise romaine l’ayant conservé avec tout le soin possible jusqu’à Luther, et Luther l’ayant pris tel quel de l’Eglise romaine. – « Si l’Eglise romaine a conservé avec tant de soin l’Evangile pendant 1.500 ans, se dit notre homme, il a toutes chances qu’elle en possède la meilleure interprétation. » Cette réflexion l’amena à se renseigner sur l’Eglise catholique, et sa conversion a suivi. Il se prépare à éclairer ses anciens corréligionnaires, et espère en amener un bon nombre à la vérité. »
Le chiffre des confessions et communions de dévotion, et le témoignage de tous les missionnaires montrent combien est consolante la ferveur de nos chrétiens qui ont conservé leur bonne simplicité, et c’est encore la majorité. Voici un fait qui ne doit pas être considéré comme une rareté. M. Peschel écrit :
« L’épidémie de choléra qui a sévi d’une façon particulièrement violente à Fusan, a donné lieu à des manifestations de foi édifiantes. C’est ainsi que, bravant le danger de se faire enfermer par la police avec les gens contaminés, mon vieux catéchiste allait tout courbé par l’âge, exhorter à la conversion et à la réception du baptême les malades atteints. La police avait beau être vigilante, il s’est montré plus vigilant encore, et avant que les cholériques ne fussent emportés au lazaret, il a trouvé moyen de les préparer au baptême et souvent de le leur administrer. Plus de dix ont été ainsi baptisés par lui dans l’espace d’un mois et aucun n’ayant échappé à la mort, on peut espérer qu’ils sont au ciel, priant pour leur bon samaritain. »

La rentrée triennale du séminaire a eu lieu pendant cet exercice ; elle a été moins nombreuse que je l’espérais et le désirais. Peu après à mon retour d’Europe, j’ai dû procéder à quelques éliminations, l’esprit d’indiscipline dont j’ai parlé plus haut s’étant infiltré jusque dans le séminaire. Multiplier le clergé indigène est notre but, et la jeune Mission de Taikou s’y est employée comme à son principal objectif. Si à cette préoccupation n’était pas jointe celle de l’établir à tout prix dans le véritable esprit catholique, nous nous préparerions des surprises désastreuses. Pour sauvegarder cette discipline essentielle, nous ne pouvons hésiter devant les sacrifices même les plus douloureux.
Nos religieuses et leurs œuvres nous donnent pleine satisfaction. Le développement s’impose ; la divine providence nous donnera au moment voulu par elle le moyen de l’accomplir.
On étudie en ce moment certaines réformes à introduire dans la constitution qui régit notre société de la jeunesse catholique depuis le commencement de la Mission. C’est un moment dangereux à passer et un travail délicat à mener à bonne fin. D’une part, c’est par cette société que nous pouvons endiguer, et, si possible, diriger le nouveau courant ; d’autre part, cette société est fortement atteinte. Pour que les éléments les plus sages, qui sont comme partout les moins bruyants, soient mis à même de prédominer, il faut plus que de la diplomatie ; il faut le secours d’en-haut. On prie à cette intention. »


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