| Année: |
1936 |
| Pays: |
Corée du Sud |
| Mission: |
Taikou |
II – Taikou.
Population catholique 46.901
Baptêmes d'adultes 2.792
Baptêmes d'enfants de païens 2.246
Conversions d'hérétiques 28
La Mission de Taïkou a atteint ses 25 ans. Le 11 juin 1936, anniversaire du sacre de Mgr Demange, son premier Vicaire Apostolique, elle a voulu célébrer grandement ce double jubilé. – « A la messe pontificale dans la cathédrale trop petite, nous communique Son Excellence, sept mitres faisaient face à celle du jubilaire. M. le Consul de France, en tenue, le clergé français, coréen, irlandais et des représentants de celui des Missions voisines unissaient leur voix à celle du célébrant, au chant du Te Deum, pour remercier Dieu des bienfaits répandus par la main de Notre-Dame de Lourdes sur le pasteur et le troupeau pendant ce premier quart de siècle. La distinction donnée par Notre Saint-Père le Pape, les lettres de Son Eminence le Cardinal Préfet de la Propagande, de Son Excellence le Délégué Apostolique. Du Révérendissime Supérieur général et du Conseil de Paris, tout cela m’attestait de la manière la plus authentique qu’on puisse espérer ici-bas, que Dieu bénissait cette manifestation.
« La célébration extérieure eut lieu l’après-midi, sur la vaste esplanade de la grotte votive de Lourdes. Elle groupait plus de dix mille personnes. Sept mille chrétiens, tenant tous à la main un drapeau, franchissaient dans un ordre impressionnant les grandes artères de la ville qui conduisent de la Cathédrale à la Grotte. Le Gouverneur japonais de la Province et le Préfet japonais, chacun dans un discours, rendirent hommage à l’évêque et à la Mission pour l’œuvre hautement civilisatrice accomplie en 25 ans. Tout cela fit de cette cérémonie civile un acte apologétique d’effet certain, dont les échos nous sont venus nombreux et qu’a suivi un accroissement notable de catéchumènes. – « Nous n’avions pas jusqu’à ce jour, disaient japonais et coréens une idée de ce que représente le catholicisme en notre pays. »
« Dans ma réponse aux félicitations, compliments et vœux, je crus dégager le sens vrai de cette manifestation ; dans de semblables circonstances, comme on ne peut décorer tous les soldats, on décore le chef. C’est ce qu’a voulu le Saint-Père en me nommant Assistant au trône Pontifical ; c’est ce qu’avait voulu la France, il y a deux ans, par la Légion d’Honneur ; c’est ce qu’ont voulu tous ceux qui se sont dérangés pour venir ici en ce jour. Dieu qui emploie le chef et les soldats, les coopérateurs et coopératrices, les bienfaiteurs et bienfaitrices pour l’œuvre qui s’est accomplie dans cette Mission, sait la part qui revient à chacun dans son appréciation, la seule tout à fait juste, et la seule qui compte. Une inscription latine et coréenne, gravée dans le granit du socle du grand calvaire érigé devant le portail de la Cathédrale et dont la bénédiction eut lieu à l’issue de la messe Pontificale, rappellera aux générations futures, quand les missionnaires étrangers auront cédé la place au clergé indigène, la part qu’a eue dans les débuts de cette église la Société des Missions-Étrangères.
« Après le beau temps, la pluie ; après les joies, les tristesses ! Dans la nuit du 27 au 28 août, un typhon d’une extrême violence a ravagé les quatre provinces de la Corée méridionale qui constituent le territoire de la Mission de Taikou. Il y a deux ans, la misère, apportée par l’inondation à cette même partie de la péninsule, ne pasaissait pas pouvoir être dépassée. Elle l’est cette fois, le vent s’étant uni à la pluie pour tout détruire. En 1934, j’avais fait en France un appel auquel il fut magnifiquement répondu. Dans les conditions actuelles de l’Europe et connaissant la situation difficile de nos Missions de Chine, je n’ai pas cru délicat de renouveler cet appel.
« Huit mois avant le Jubilé de la Mission de Taikou, le Gouvernement général célébrait le sien : c’est le 1er octobre 1910 que l’annexion de la Corée par le Japon était proclamée. Dans la commémoraison très solennelle de cet événement à Séoul, les trois évêques catholiques de la Corée reçurent chacun un diplôme bene merenti accompagné d’un écrin contenant trois coupes d’argent au chiffre impérial, pour l’aide qu’ils avaient donnée au Japon dans son œuvre civilisatrice en ce pays pendant ces 25 ans.
« Ce premier quart de siècle dans la vie de la Mission coïncide avec le premier quart de siècle de l’action du nouveau Gouvernement. De cette marche parallèle, quel a été l’effet dans notre œuvre d’évangélisation ? L’Eglise catholique ne fait pas de politique ; elle enseigne les devoirs du quatrième commandement de Dieu envers le Gouvernement légitime. Quelque sentiment que puissent avoir les Coréens sur la cession consentie par l’Empereur de leur pays à celui du Japon, les choses se sont faites régulièrement et le Gouvernement japonais est le Gouvernement légitime. Dès le premier jour notre enseignement n’a pas eu d’hésitation. Quand en 1919 une révolte a éclaté, alors que les condamnés protestants étaient nombreux, pas un catholique n’a été inculpé. L’impopularité que notre devoir nous avait fait braver s’est changée, chez nos fidèles et même chez les protestants, en une appréciation reconnaissante pour la direction donnée. Dans une station protestante, 600 adeptes des Américains, en rendant leurs Bibles aux pasteurs, ont amèrement reproché à ces derniers de les avoir trompés.
« Les Autorités japonaises de cette époque ont ouvertement apprécié notre attitude. Les changements dans les fonctionnaires sont si fréquents que ce serait sans doute une illusion de croire que la mémoire de ces faits persévère chez les personnes, il n’en reste pas moins acquis que le catholicisme est classé comme la religion de l’ordre ; et, comme il est une force en Corée, cette note n’est pas inopérante. Dans les difficultés récentes, on sait que c’est du catholicisme qu’est venue la déclaration que l’on devait croire à celles du Gouvernement Impérial sur le caractère purement civil du Culte National et l’autorisation pour les catholiques de s’unir aux cérémonies patriotiques pour lesquelles le devoir est le même pour eux que pour tous les autres citoyens.
« Depuis la sortie du Japon de la Société des Nations, tout ce qui est Européen est peu sympathique et il faudra du temps pour que l’on comprenne le caractère de la vraie religion. Il ne me paraît pas douteux que cela arrivera. Pour les 25 dernières années dont nous nous occupons, ce n’est que justice d’affirmer que, auprès des Autorités avec lesquelles nous avons, semble-t-il, plus de relations directes qu’au Japon même, non seulement nous n’avons jamais rencontré d’hostilité, mais habituellement constaté de la bienveillance et un désir efficace de trouver un terrain d’entente dans l’interprétation de règlements dont l’application stricte nous aurait beaucoup gênés. Ce sont, en effet, les règlements qui, pour l’éducation en particulier, visant à un laïcisme à outrance, nous causent des difficultés. – « Nous comprenons difficilement, disait un journal, au moment de la publication des lois scolaires, que les missionnaires français soient peu satisfaits, puisque nous copions la législation de leur pays » – et il citait de longs extraits du Jounal Officiel de France. Mais encore une fois, sauf pour la paperasserie, à laquelle on s’est habitué, et qui au fond est inconvénient minime, pas de difficulté qui ne cède au désir réel de s’entendre.
« La tentation d’agacement qui nous arrive parfois cède vite dès que nous comparons la sécurité et les avantages d’une civilisation matérielle que la Corée doit au Japon avec la situation d’autres Missions d’Extrême-Orient. La sécurité est aussi grande qu’en Europe, peut-être plus. Quand aux progrès matériels, nous les utilisons avec des avantages appréciables pour notre travail. Lorsque les jeunes missionnaires nous entendent parler des conditions dans lesquelles nous voyagions et nous vivions autrefois, ils nous croient sur parole, mais pour eux, c’est le temps passé. S’ils trouvent que la vie du missionnaire y a perdu en pittoresque, ils se rendent compte que les santés y ont gagné, et que, de ce fait, la moyenne de la vie s’est accrue. Bien des vieux seraient à la retraite s’ils devaient faire l’administration dans les conditions d’antan. Les gains de temps que nous apportent : trains, autos et bateaux, au lieu des interminables chevauchées de jadis, la possibilité d’établir des postes assez éloignés, ce qui était impossible quand l’évêque devait s’assurer que la communication de tous les quinze jours pour la confession ne demandait pas plus d’un jour de cheval ; tout cela favorise le travail. Il est providentiel que, le recrutement missionnaire ayant diminué, son rendement puisse ainsi être accru.
« Les répercussions sur la mentalité des Coréens sont pour l’évangélisation, beaucoup plus importantes. La mentalité a changé. Pour les anciens qui l’ont vu évoluer au jour le jour, la chose est moins frappante, mais un missionnaire qui, après une absence de 25 ans, reviendrait ici, ne reconnaîtrait plus ses Coréens. Vraisemblablement il regretterait le bon vieux temps, où dans un cercle un peu fermé, le missionnaire était, même extérieurement, le père de ses fidèles qui formaient une famille simplement soumise. Les chrétiens ont pris comme leurs compatriotes païens, la civilisation qu’on leur a apportée. Comme elle est surtout en vue du bien matériel, bien que le Japon ait jusqu’ici exclu bien des excès tolérés ailleurs par la loi, nous ne pouvons espérer trouver en elle une aide directe pour le bien spirituel qui est notre but, et les missionnaires doivent déplorer dans la jeunesse des tendances qui sont de l’humaine misère, mais qui trouvaient moins autrefois la facilité de se satisfaire ; le nombre des non-pratiquants, souvent temporairement, a augmenté. Toutefois en regard de ces obstacles, les changements de la mentalité apportent des adjuvants qui les équilibrent. En fait, comme les chiffres comparés donnés dans une brochure illustrée, publiée à l’occasion du Jubilé par notre Action Catholique, le prouvent, non seulement il n’y a pas eu recul ni stagnation, mais il y a eu progrès continu qui placerait cette Mission en bonne place parmi celles qui vont de l’avant. Sous le Gouvernement Coréen, le missionnaire avait par sa qualité d’étranger, un réel prestige près des Autorités. Du jour au lendemain, les Coréens ont compris, qu’en voulant s’autoriser du missionnaire étranger, non seulement ils n’en tireraient pas avantage, mais compromettraient leur cause. Personnellement je considère comme un des principaux bienfaits de l’arrivée des Japonais, l’éclaircissement de cette situation. Je me souviens, comme les autres missionnaires de l’époque, et en ai encore une angoisse rétrospective, celle qui nous étreignait souvent en présence de certains catéchumènes, très bien préparés, mais au sujet desquels se levait le doute impossible à résoudre avant le baptême : vient-il pour motif pur, ne vient-il pas pour une protection temporelle ? Tout cela n’existe plus, et Dieu merci, les baptêmes ne sont pas moins nombreux.
« C’est qu’un double événement est venu nous permettre de sortir de nos villages de vieux chrétiens. D’une part, par suite des tendances nouvelles, du développement de l’industrie et aussi de deux lois ( qui sont au point de vue social, semble-t-il, une erreur ), les Coréens affuent de plus en plus dans les grands centres, et les montagnes où nos chrétiens vivaient surtout nombreux depuis la persécution, se vident. D’autre part, le besoin d’une religion solide est plus général qu’autrefois. Il fallait s’adapter à ce changement dont on ne devait pas laisser passer les opportunités. Je me rappelle encore le quasi scandale que produisit, à la suite d’une ordination assez nombreuse, la création de postes dans les villes qui ne comptaient que quelques dizaines de fidèles, alors que je ne divisais pas des districts ruraux où le missionnaire était surchargé par le soin de 3 à 4.000 chrétiens. La suite a justifié cette mesure. Ecoles, œuvres d’Action catholique, conférences, œuvres de charité ont dans les centres des possibilités qu’elles n’avaient pas dans les villages. Le travail des catéchistes ambulants s’y développe aisément et peut être contrôlé de même. C’est ma principale charge et l’élément essentiel de notre action multipliée du fait connu partout que les jeunes convertis s’adonnent plus facilement au prosélytisme que les vieux chrétiens.
« Donc, en définitive, la concordance, pendant ces 25 ans du travail de la Mission catholique et de l’œuvre du Gouvernement japonais, non seulement ne nous a pas été nuisible ; mais nous a été plutôt favorable. A la veille du jour où les nouveaux essaims en dernière formation vont diviser et par suite multiplier le travail de la Mission de Taikou, il m’a paru intéressant de faire ces constatations générales et j’y ai sacrifié le compte rendu des détails de l’exercice. Il aurait du reste reproduit l’optimisme des dernières années ; tous nos chiffres sont en progrès. Avec un accroissement de 2.320 chrétiens cette année, la population catholique du présent vicariat est de 46.901 fidèles, soit un gain, depuis sa fondation en 1911, de 19.901 chrétiens.
« Ici-bas tout optimisme ne peut être que relatif ; il l’est plus encore pour ceux qui, dans une longue vie, ne voient guère diminuer la masse païenne. Toutefois ce compte rendu, comme les 24 qui l’ont précédé, se termine sur la note de confiance, et les suivants continueront, puisque nous besognons pour et avec Celui qui a dit : « Confidite, ego vici mundum ! »
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