Présentation Recherche Photothèque Liens Informations Formulaire de contacts Plan du site
 
Rapport annuel des évêques

Année: 1976
Pays: Corée du Sud
Mission: Corée

Région de Corée


INTRODUCTION


Il est bien spécifié que le compte rendu de mission 1976 doit couvrir la période 1974-1976.

Cependant, si l’on veut se rendre compte de la situation d’ensemble au sein de laquelle l’Eglise de Corée a été amenée à exercer son activité et à évoluer au cours de ces dernières années, il importe de remonter un peu plus loin dans le passé. C’est pourquoi ce compte rendu déborde légèrement le cadre fixé et sera en réalité un essai de description de l’évolution interne de la Corée depuis 1971. En ce sens, il vient comme une suite au dernier compte rendu « classique » publié, celui de 1970.

Pour décrire la pâte dans laquelle l’Eglise de Corée est appelée à jouer un rôle de levain, il faudrait s’étendre sur les divers ingrédients qui composent cette pâte : politique, économique, militaire, intellectuel, social, religieux, puisque les hommes façonnent ces ingrédients en même temps qu’ils sont façonnés par eux. Mais cela nous mènerait trop loin.
Ce compte rendu se bornera donc à présenter un certain nombre de points de repère de l’évolution de la situation intérieure en Corée du Sud durant ces dernières années (I). Viendront ensuite quelques points marquants de l’évolution des relations entre les deux Corées durant la même période, puisque le problème de ces relations constitue la toile de fond, réelle ou fictive, sur laquelle se construit ce qui s’appelle la « démocratie à la coréenne » et puisque ce problème est, de toute manière, le principal problème du peuple coréen (II). Il sera ensuite tenté de montrer quelques aspects de la manière dont l’Eglise comprend et accomplit quelques-unes de ses tâches au milieu de cette situation fort complexe (III). Enfin les dernières pages essaieront de montrer le travail qu’entreprennent quelques-uns des membres de la Société M.E.P. qui se trouvent en Corée en 1976 (IV).


I. — ÉVOLUTION INTÉRIEURE DE LA CORÉE DU SUD VERS LA
« DÉMOCRATIE A LA CORÉENNE »


« Pour la décennie 1961-1970, la ligne qui sépare, d’un côté le maintien de la sécurité de l’Etat, la réalisation de deux plans quinquennaux et de programmes importants d’exportation, la construction d’usines ou d’autoroutes et, de l’autre côté, le silence imposé à l’opinion, la misère des exploités… est aussi la ligne qui sépare les lumières et les ombres du tableau. Puisse cette ligne se déplacer pendant les années 70 et laisser plus de place aux lumières ! »
C’est par ces mots que se terminait un chapitre du précédent compte rendu classique, celui qui couvrait la période juillet 1969 – juin 1970. Disons que, durant la première moitié de cette nouvelle décennie, les jeux d’ombres et de lumières continuent, la ligne ne s’étant pas tellement déplacée.

Les élections de 1971 (avril et mai)

Le régime politique persiste. Les élections présidentielles et législatives d’avril et de mai 1971 créèrent d’abord une réelle surprise et permirent des espoirs. A ces élections, le Président Park Chung Hee obtint une majorité assez faible. Pour 15 552 000 électeurs inscrits, et 11 923 000 suffrages déclarés valides, 6 343 000 voix allèrent à lui et 5 396 000 au concurrent le mieux placé. Quant aux élections législatives de mai 1971, le nombre des suffrages valides sera de 11 381 000 dont 5 460 000 pour les candidats du Président et 4.969.000 pour ceux du principal parti d’opposition. Sur 154 sièges à pourvoir par les élections directes, le parti gouvernemental en obtint 86, et le principal parti d’opposition 65, ceux des grandes villes principalement. Il existait un système correctif qui aurait pu renforcer la majorité : 51 sièges, en effet, devaient être attribués proportionnellement aux voix obtenues par chaque parti. Pratiquement, il ne joua guère puisque 27 élus seulement s’en allèrent grossir les rangs du parti gouvernemental pendant que les 24 autres s’en furent vers l’opposition. En définitive, on compte, dans le Parlement, pour un total de 205 sièges, 113 députés du parti gouvernemental, 89 dans celui de l’opposition, les trois autres membres représentant des mini-partis sans importance.

La majorité du Président resta donc assez forte pour régler les affaires courantes. Elle devenait cependant un peu faible pour faire passer des projets plus particuliers, par exemple l’amendement de la Constitution, la loi exigeant pour cela une majorité des deux tiers. Durant l’automne 1971, on vit même les députés du parti gouvernemental s’unir à l’opposition pour voter une motion de censure contre quelques ministres et les obliger à démissionner, bien que nommés par le Chef de l’Etat lui-même et responsables devant lui seul. Parmi ceux qui s’étaient permis cette incartade, plusieurs durent par la suite abandonner la vie politique.

Estimant la marge de cette majorité insuffisante, le Parlement et son Chef procédèrent à plusieurs opérations qu’on pourrait qualifier de chirurgicales. Celles-ci, coûteuses et douloureuses, comme toutes les interventions de cette sorte, furent destinées à « revitaliser » le régime.

L’état d’urgence (décembre 1971)

La première opération remonte au 6 décembre 1971 quand, de la façon la plus inattendue, le Président proclama l’état d’urgence. Officiellement, les motifs seront les suivants : l’imminence d’une invasion du Sud par le Nord ; le peu de confiance à accorder aux grands alliés qui, tels les U.S.A. et le Japon, sont en train de flirter avec les communistes chinois et, enfin, une opposition parlementaire qui tend à devenir un facteur de division de l’opinion nationale. Confronté à ces graves dangers aussi bien extérieurs qu’intérieurs, le pays doit renoncer à certaines libertés. Des mesures nouvelles s’imposent pour renforcer le système démocratique dont on connaît bien les faiblesses inhérentes. Priorité absolue va être accordée à la sécurité nationale : tout ce qui peut l’affaiblir sera prohibé, grèves, revendications ouvrières ; suppression dans la presse d’informations ou de discussions nuisibles à cette sécurité, autant de sacrifices que le peuple doit accepter parce qu’ils sont nécessaires à sa survie.

Pour légitimer la proclamation de cet état d’urgence, fut déposé sur le bureau du Parlement un projet de loi sur « la protection et la défense de la nation ». Il aura le double avantage de donner un fondement légal à cette proclamation et de supprimer tout non-conformisme chez les citoyens car il est stipulé que le Président gouverne par décrets aussi longtemps que durera l’état d’urgence. La loi passa au Parlement dans des conditions assez spéciales. Malgré un couvre-feu qui interdisait la circulation entre minuit et quatre heures, dans la nuit du 26 au 27 décembre 1971, vers trois heures du matin, les députés du parti gouvernemental furent conduits en autobus et rassemblés par la police dans la salle des délibérations de la Commission parlementaire pour les Affaires étrangères. Les membres de la Commission des Lois votèrent d’abord le projet et le transmirent au Parlement pour « étude » en « session plénière ». Les députés présents approuvèrent et en firent une loi. Le tout avait duré « environ trois minutes ». Le président du Parlement précisa alors qu’« en raison de circonstances particulières, il avait fallu se résoudre à une procédure extraordinaire en ce qui concerne les circonstances de temps et de lieu ». Ayant eu vent de l’événement, quelques députés de l’opposition se précipitèrent vers les lieux, mais se heurtèrent aux barrages de la police.

La menace d’invasion justifiera donc « une diminution des libertés individuelles ». Cependant, durant la même période, la Corée du Sud continuait d’entretenir des négociations très officielles avec la Corée du Nord, sur le plan humanitaire, par le truchement de la Croix-Rouge Internationale. Ces négociations débutèrent durant l’été de 1971. L’année suivante en mai, à la suite de contacts antérieurs, de hautes personnalités politiques sud-coréennes se ren-dirent en Corée du Nord et leurs homologues nord-coréens vinrent à leur tour dans le Sud pour entamer des pourparlers non plus seulement humanitaires, mais au niveau politique lui-même, afin de préparer une réunification du pays. La menace d’invasion semblait moins imminente.

Le 17 octobre1972 : coup d’Etat

Durant le déroulement de ces négociations et alors que le pouvoir lui-même laissait espérer à la population une prochaine réunification de la Corée, le Président de la République procède, le 17 octobre 1972, à une seconde opération chirurgicale, tout à fait inattendue elle aussi : il abroge la Constitution, dissout le Parlement, ferme les Universités et proclame la loi martiale. Ce coup d’Etat supprimait la Troisième République que le Président avait lui-même fondée en 1961 par un premier coup d’Etat militaire. « Si des efforts, précise-t-on, ont déjà été commencés depuis décembre 1971 pour assurer la sécurité du pays, les mesures prises alors n’étaient que transitoires et partielles, insuffisantes pour surmonter la crise présente, pour remédier aux déficiences de la politique nationale et « revitaliser » le système de démocratie libérale ». Les bâtiments publics se couvrirent de banderoles avec le slogan : « Implantons une véritable démocratie dans notre pays ». Elles représentaient des chars, des auto-mitrailleuses, des soldats en armes. La propagande répétait que la situation était grave et que le pays atteignait le point crucial, celui où il faut choisir entre la survie ou l’anéantissement. Une nouvelle Constitution destinée à « préparer la réunification des deux Corées » est proposée au peuple et celui-ci est invité à se présenter aux urnes pour une approbation massive. Cette Constitution qui « consacrait l’abolition des libertés publiques » (Le Monde 23-XI-1972) et qui commençait « l’instauration de la dictature afin de restaurer la démocratie » (Le Monde Diplomatique, février 1975), fut approuvée à une majorité écrasante.
Aussitôt, on procéda à l’élection d’un Comité Suprême sous le nom de « Congrès National pour l’Unification » qui comportera plus de deux mille membres. La fonction de ce Congrès sera de représenter la « volonté unanime de la nation », d’élire le Président de la République et d’approuver la nomination, faite par lui, du tiers des parlementaires. En fin décembre 1972, ce « Congrès National pour l’Unification » eut à élire un Président de la République. L’homme qui avait fondé la Troisième République de Corée (coup d’Etat du 16 mai 1961), puis qui l’avait abolie (coup d’Etat du 27 octobre 1972) devint l’unique candidat au poste de Président de la Quatrième République et fut élu par 2 357 voix, à l’unanimité.
A cette époque, des anciens députés de l’opposition — du temps de la défunte Troisième République — se virent arrêtés. Les cours martiales condamnèrent « pour fabrication et propagation de fausses nouvelles ». Des personnalités furent astreintes à la résidence surveillée. D’autre part, le Cabinet du Président, cumulant pouvoirs exécutif et législatif, produisit textes de loi et décrets nouveaux, revitalisa les anciens pour supprimer toute contestation de légitimité. Un peu avant les élections présidentielles, la loi martiale avait été abrogée, mais la censure subsista. Puis, à l’élection du Parlement, la situation se normalisa : pour 146 députés à élire directement par le peuple, le parti gouvernemental obtint 38 % des voix et la moitié des sièges, soit 73 ; le principal parti d’opposition recueillit 32 % des voix et 35 % des sièges. Quant aux indépendants et autres petits opposants, ils recevaient 29 % des voix et 14 % des sièges. A ces 146 députés élus par le peuple, viendront s’ajouter les 73 parlementaires désignés directement par le Président, ce qui lui fournira une majorité confortable.

La Quatrième République, maintenant dotée d’institutions « revitalisées » et « revi-talisantes », va pouvoir faire progresser la nation vers une « démocratie libérale », vers l’unification de la Patrie et conduire le pays vers la gloire et la prospérité. On assista cependant à une certaine opposition. Durant l’automne 1973, des étudiants, des hommes d’Eglise, des intellectuels et des journalistes, s’élevèrent contre le caractère policier du gouvernement, réclamant, — avec modération d’ailleurs —, le retour à un régime plus normal. Une campagne de pétitions lancée alors légalement pour demander l’abrogation du système de « revitalisation » recueillit quatre cent mille signatures en l’espace de quinze jours.

Le décret d’urgence (8 janvier 1974)

C’est alors que le pouvoir opéra sa troisième opération chirurgicale. Le 8 janvier 1974, en vertu d’un article de la Constitution qui lui confère les pleins pouvoirs, le Président publia un décret d’urgence exigeant silence et soumission, rétablissant les cours martiales, avec des peines pouvant aller jusqu’à quinze ans de prison. En avril 1974, un nouveau décret y ajoutait « peine de mort et au-dessous » ; il ne pouvait avoir d’effet rétroactif. On cite cependant des personnes arrêtées avant sa proclamation ; puis condamnées à cause de lui. La police spéciale découvre des complots : les condamnations à vingt ans, à la prison à vie, à la peine de mort augmentent. Des chrétiens « qui avaient agi en faveur de la Corée du Nord » en sont aussi frappés.
Le 15 août 1974, à l’occasion d’une cérémonie officielle au théâtre national, un attentat est dirigé contre le Président Park Chung Hee, mais c’est son épouse qui en sera la victime. Quelle qu’en soit la version officielle, — le meurtre aurait été perpétré par un agent de la Corée du Nord —, les circonstances en restèrent quelque peu mystérieuses, de même que les résultats immédiats. Car si, d’un côté, on y vit la preuve d’un grave danger couru par la patrie, d’un autre côté, cet attentat a servi de justification à l’abrogation des décrets d’urgence, laquelle eut lieu quelques jours plus tard. Les condamnations à mort ni les peines de prison ne furent d’ailleurs rapportées.

Durant les six mois qui suivirent, le climat deviendra brûlant. Etudiants, intellectuels, journalistes, hommes d’Eglise, avocats, écrivains et même politiciens d’opposition rivalisent d’ardeur à critiquer la violence et la corruption que l’on rencontre chez les fonctionnaires, à réclamer la libération des détenus politiques et la restitution à tous les citoyens de leurs libertés fondamentales, à exiger une nouvelle Constitution. « Un Congrès national pour la Restauration de la Démocratie » est constitué au mois de novembre 1974 et se ramifie rapidement dans de nombreuses localités du pays. Le pouvoir reste vigilant, tout en donnant l’impression de permettre un certain laisser-faire. Si on arrête encore, ces arrestations sont rarement maintenues et les peines infligées, légères généralement. Un journal quotidien relate assez fidèlement les mouvements d’opposition au régime, publie des textes entiers de sermons engagés ou des articles sur « la théologie de la libération ». En représailles, le gouvernement interdit aux entreprises de passer leur publicité dans ce journal, lui supprimant ainsi la plus grande partie de ses recettes et l’amenant à la faillite ou à la soumission. Les lecteurs s’empressent alors de venir à son secours. Le nombre des abonnés s’accroît rapidement. D’autres personnes remplissent les colonnes publicitaires de leur prose payée. Apparaissent de deux cents à trois cents placards humoristiques où se mêlent la blague et la colère, des proclamations politiques et des citations bibliques appliquées à la situation du moment. Les lecteurs se défoulent et ont conscience de faire une bonne œuvre, mais gardent l’anonymat ou utilisent le pseudonyme (1).

En février, le pouvoir organise un référendum. Son objet, c’est d’autoriser le Président à mener la politique à sa guise. D’après la loi, la propagande pour le « oui » est seule permise, celle en faveur du « non » passible de prison. Le soutien populaire fut tel que le gouver-nement, trois jours plus tard, fit preuve de magnanimité : un grand nombre de détenus politiques sont libérés, sans se voir restituer leurs droits. Certains ne se font guère d’illusions, bien qu’on les accueille comme des héros. « Je suis sorti d’une petite prison pour entrer dans une grande, car tout mon pays en est une ». « Mon corps est libéré, mais mon esprit reste enchaîné ; je continuerai la lutte jusqu’à ce que mon corps et mon esprit se rejoignent ». Ce dernier, moins d’un mois après, se retrouvait effectivement en prison et il y est, en principe, pour la vie. Il s’agit du poète satirique François Kim-Chi-Ha. La presse internationale a publié des reportages sur les conditions de vie etc., encore plus facilement que les journaux coréens, moins libres. Pour éviter ces fuites, les parlementaires font passer, le 19 mars 1975, un amendement au Code Pénal, permettant de punir de sept ans de prison tout Coréen dont les paroles prononcées devant un étranger pourraient porter atteinte à la bonne réputation du pays et de ses institutions.

(1) Peuples du Monde, nº 76, décembre 1974, page 9-13. « Corée du Sud, que se passe-t-il ? »


Avril 1975 : la débâcle indochinoise

La débâcle indochinoise d’avril 1975 sera l’occasion d’une puissante campagne de propagande : « Vous voyez ce qui est arrivé là-bas ! C’est parce que le peuple ne s’est pas soudé comme un seul homme derrière son gouvernement. Pour ne pas subir le même malheur, tout le peuple coréen doit se souder en un seul bloc qui ne comporte aucune faille ; il doit soutenir unanimement son gouvernement. Sinon, la Corée du Nord va immédiatement nous envahir. » Des manifestations de foule sont organisées, semant parfois une hystérie collective ou une psychose de terreur. En même temps, « se conformant à la volonté populaire », le Président procède à une quatrième opération chirurgicale en signant un nouveau décret d’urgence qui, à partir du 13 mai 1975, condamne une fois de plus toute velléité de non-conformisme. Il est prévu que ce décret doit rester en vigueur longtemps, voire indéfiniment. Arrestations et condamnations se multiplient ; la presse reproduit cette propagande à sens unique. Tout le monde se calfeutre dans un silence prudent ou vire de bord, se faisant thuri-féraire du régime, soutenant le pouvoir, insistant sur la menace d’invasion, censurant ces romantiques vietnamiens qui, parlant de « démocratie » et des « droits de l’homme », ont divisé leur peuple et précipité sa chute. Mieux vaut se cacher, car le décret d’urgence prévoit que, si un individu est condamné, ce sont la compagnie, l’école, l’institution auxquelles appartient ce « criminel » qui peuvent être immédiatement dissoutes et définitivement interdites par ordre du ministère. Cette clause, en pratique, n’a pas été appliquée. Elle aurait été catastrophique.

Les moyens d’une révolution

La propagande s’intensifie. Tous les étudiants universitaires et ceux du second cycle (enseignement secondaire) doivent entrer dans des organisations paramilitaires appelées « corps d’étudiants pour la défense ». L’école devient ainsi succursale de l’armée, étudiants et étudiantes sont astreints à quatre heures hebdomadaires d’entraînement militaire et à un passage annuel de dix jours dans des camps spéciaux. Toute activité autre que les études strictement académiques et la préparation militaire est interdite à moins d’autorisation expresse. Pour organiser un match de football ou un cercle biblique d’étudiants, la permission des directeurs de ces « Corps d’étudiants pour la défense » est nécessaire. Les autres citoyens — de dix-sept à cinquante ans — sont inscrits d’office dans les « corps civils pour la défense », dans des sections organisées, soit au niveau du quartier (où ils habitent), soit à celui de l’entreprise (où ils travaillent). De ce fait, le pays va posséder cinq organisations militaires ou paramilitaires qui, par ordre décroissant, sont les suivantes : 1º l’armée régulière (de 600.000 à 700.000 hommes — la quatrième armée du monde) ; 2º la police ; 3º l’armée de réserve — « milice d’autodéfense » — atteignant environ 2.800.000 hommes soumis périodiquement à un entraînement intensif ; 4º les « corps d’étudiants pour la défense » — 1.600.000 personnes environ ; 5º les « corps civils pour la défense » — quatre millions d’hommes. Certes, l’intensité de la formation militaire et celle de l’endoctrinement politique peuvent varier suivant les catégories, mais l’embrigadement physique et moral de la nation atteint un niveau exceptionnel.

On peut voir également d’autres groupements se constituer sous le titre de « société chrétienne pour le salut de la nation » ou « société bouddhiste pour le salut de la nation » ou encore « association de dames » pour ce même but. Leurs membres doivent participer à des sessions militaires et politiques dans des unités spécialisées pour un encadrement idéologique pour tout le monde. En dehors des moyens classiques de l’école et de la presse, il existe désormais des séminaires auxquels sont tenus d’assister, pour des stages de huit à dix jours, tous les cadres, officiels ou non, de la nation. Ces sessions de formation prêchent une « nou-velle éthique nationale », comportent des heures d’exercice physique, une formation idéolo-gique et politique, des cours durant lesquels on enseigne des chansons patriotiques et on pratique la méditation de la parole, c’est-à-dire l’audition d’extraits enregistrés de discours du Président de la République.

Pour faciliter cette formation civique, le quadrillage administratif a été renforcé. On a augmenté le nombre des quartiers dans les villes comme dans les zones rurales. Les chefs sont, en principe, choisis parmi les cadres de la réserve. Les bureaux administratifs reçoivent des appareils de sonorisation qui déversent doctrine, avis et ordres sur une population d’autant plus facile à atteindre qu’elle est très concentrée (le taux de population de la Corée du Sud au kilomètre carré est le troisième du monde, après le Bangla-Desh et Taïwan). On vit même, en mars 1976, un député de la majorité préconiser pour la population une organisation imitée de celle des gardes rouges, tant agricoles qu’ouvriers, de la Corée du Nord. A partir de mai 1976, des cellules de base commencèrent à fonctionner au rythme d’une réunion par mois. A vrai dire, elles existaient déjà depuis longtemps et on leur confiait la solution des problèmes locaux, mais actuellement, puisqu’on estime leur chiffre à 255.000 pour une population de 35.000.000 d’habitants, concluons à l’existence d’une cellule pour 130 ou 140 personnes, donc pour vingt ou vingt-cinq familles seulement. On imagine la force de cet impact dans les mains des dirigeants.
En juillet 1975, fut également votée une loi sur la sécurité sociale. Elle autorise, à l’égard de tous les « traîtres à la nation » déjà condamnés depuis 1945 et les opposants, une surveillance policière plus étroite, des restrictions sérieuses sur la liberté de circulation et même une mise en rééducation.
On constate aussi l’utilisation, par la propagande, de l’attentat manqué du 15 août 1974. Le tombeau de Madame Park Chung Hee est transformé en lieu de pèlerinage qui vit défiler du 19 août 1974 au 14 août 1976, 10.365.471 personnes. Le 15 août 1976, pour le second anniversaire, plus de deux cent mille pèlerins s’y sont rendus.
Cette « rééducation tous azimuts » du peuple, cette « révolution nationaliste toute tranquille » semble parfois hétérogène dans ses principes et ses motivations. Si on y discerne les éléments empruntés au néo-shintoïsme ou à un certain confucianisme, d’autres semble-raient plutôt dériver d’une copie du nazisme ou de la « révolution culturelle maoïste ». Il ne faut pas oublier non plus que le drame du militarisme japonais des années 1930-1945 fut vécu — d’une façon ou d’une autre — par les maîtres à penser du régime actuel et on pourrait en déceler des séquelles.

L’aspect présenté comme le plus important de « cette révolution nationaliste toute tranquille » est la préparation d’une réunification de la Patrie et la lutte contre la Corée du Nord. Pour être vainqueur et obtenir la réunification à son profit, le gouvernement cherche une supériorité indiscutable dans tous les domaines, aussi bien économique que militaire et idéologique. Sur le plan de « l’économie nationale », celle-ci est indiscutable, semble-t-il, grâce notamment à une injection toujours plus considérable de capitaux étrangers, mais dont la contrepartie — moins visible — sera une inféodation et un endettement grandissant envers les prêteurs, Japon, Etats-Unis, et pays européens. Du côté « défense nationale », la présence de troupes américaines avec leur armement très sophistiqué comportant un millier d’engins nucléaires, l’aide financière importante promise pour moderniser encore les armées coré-ennes, tout cela permet au gouvernement de se montrer confiant. C’est peut-être au plan idéologique qu’il peut se sentir moins sûr de lui.

Le régime se doit donc de faire jouer sur tous les instruments disponibles la « grande symphonie » qu’il rêve d’offrir à la Corée. Les titres des principaux mouvements pourraient s’intituler : immense réussite apportée au pays grâce à la sagesse du Président, nécessité d’éliminer l’opposition, intensification de la haine du communisme, avantages d’une démocratie dirigée, menace d’invasion imminente, etc., un ensemble aussi tumultueux en définitive qu’une musique de Wagner.


II. — ÉVOLUTION DES RELATIONS ENTRE LES DEUX CORÉES : DE LA TENSION AU DIALOGUE, DU DIALOGUE A LA TENSION

Le peuple coréen désire la réunification

La question de la réunification politique de la nation coréenne, autrement dit, celle des relations entre les deux Etats coréens, fit couler beaucoup d’encre ces dernières années. L’indépendance, retrouvée en 1945 par la Corée après la capitulation japonaise, se transforma rapidement en partition du pays et en création de deux Etats rivaux, conséquence de la « guerre froide » entre les deux blocs, capitaliste et communiste. Cette situation s’aggrava encore en raison de la guerre de Corée de 1950-1953. L’armistice, signé en juillet 1953, resté toujours en vigueur, n’a pas apporté la paix et est souvent violé. Foncièrement homogène, le peuple coréen désire ardemment sa réunification ; mais, ne se reconnaissant pas mutuellement, s’affirmant l’un et l’autre comme l’unique Etat légitime pour toute la péninsule coréenne, les deux régimes ne veulent pas entendre parler de coexistence pacifique, entretiennent la tension à la ligne de démarcation, renforcent leur armement et prétendent chacun « libérer » l’autre moitié du pays.
Le début des années 1970 apporta un réel soulagement et de profonds espoirs, lorsque des relations officielles commencèrent d’exister et que des rencontres se déroulèrent à deux niveaux : celui de la Croix-Rouge pour les questions humanitaires et celui des diplomates dans le domaine politique. Mais la déception fut rapide et depuis, entre les deux Etats, l’affrontement a remplacé le dialogue.

La Croix-Rouge négocie depuis août 1972

Celui-ci débuta ouvertement en août 1971. Il est impossible de connaître qui eut l’initiative de ces négociations. Furent-elles simplement la réponse à une série d’appels venant du Nord ? ou assentiment à la politique des Occidentaux souhaitant établir un nouvel ordre politique, plus réaliste, en Asie orientale et reconnaissant l’un après l’autre la Chine de Pékin ? le fait est que, le 12 août 1971, et, certainement avec l’accord des autorités politiques, le président de la Croix-Rouge sud-coréenne proposa à son homologue nord-coréen des négociations dont le but serait strictement humanitaire, à savoir de rechercher les familles dispersées et ainsi d’adoucir les souffrances morales qu’elles endurent depuis si longtemps. La Croix-Rouge de la Corée du Nord s’empressa d’accueillir cette proposition.
On estime que, pour une population de presque cinquante millions de personnes, environ dix millions de Coréens appartiennent à des familles qui furent dispersées tant à la partition du pays, à la fin de la seconde guerre mondiale, qu’au moment du conflit de 1950-1953. Nombreux sont les habitants du Sud qui comptent un père, un mari, un frère, une fille en Corée du Nord et dont ils sont sans nouvelles depuis vingt ou vingt-cinq ans. Et aussi nombreux, les Coréens du Nord désireux d’une correspondance. Or, la frontière qui sépare les deux Etats étant jusqu’ici hermétiquement fermée, aucune lettre n’a pu être échangée…

Après l’acceptation par la Croix-Rouge nordiste de cette proposition de la Croix-Rouge sud-coréenne, on vit naître dans le cœur de beaucoup de personnes un véritable espoir. Cinq entrevues préparatoires eurent lieu, à la ligne de démarcation, entre le 20 août et le 16 septembre 1971. Elles permettent d’entamer une première série de dix-neuf réunions préliminaires du 20 septembre 1971 au 17 février 1972, puis une seconde série de six réunions préliminaires, qui se tiennent du 16 juin au 11 août 1972. Entre-temps, une première série de treize réunions d’experts se déroule entre le 21 février et le 5 juin 1972, suivie d’une seconde de trois réunions entre le 27 juillet et le 9 août 1972. Le nombre de ces rencontres (quarante-six en un an) montre que les choses ne vont pas trop mal puisqu’on se réunit souvent, mais qu’elles ne vont pas très bien non plus, qu’on piétine, puisqu’il faut multiplier les réunions.

A la fin de cette année de rencontres préliminaires, fut tout de même conclu un accord fondamental et il concerne les négociations proprement dites. Celles-ci devront se dérouler tour à tour à Pyongyang, capitale de la Corée du Nord, et à Séoul, celle de la Corée du Sud. Chaque fois, les délégations comprendront cinquante-neuf personnes : sept représentants officiels de la Croix-Rouge, assistés de sept experts et accompagnés de vingt spécialistes et de vingt-cinq journalistes. Quant au programme, il porte sur les moyens concrets de résoudre progressivement les problèmes humanitaires concernant la dispersion des familles coréennes entre les deux Etats. Ces moyens concrets seraient les suivants : 1º) recherche, confirmation et notification mutuelle des adresses et de la situation présente des membres de ces familles ; 2º) rencontres et visites réciproques entre membres dispersés ; 3º) échange de correspondance ; 4º) réunion de ces familles si elles le demandent et donc déplacement des populations.

Pour ces négociations proprement dites, la première réunion se fit à Pyongyang le 30 août 1972 et la seconde à Séoul le 12 septembre. Au total, sept réunions se tiendront jusqu’au 13 juillet 1973 pour aboutir à une impasse. La rupture ne fut pas complète, puisque les experts continuent à se voir à des intervalles presque réguliers de deux à trois mois. Par exemple, pour l’année 1976 le 12 février, le 10 avril, le 9 juin et le 20 août. Depuis l’interruption des négociations proprement dites, en juillet 1973, dix-huit réunions d’experts se seront aussi tenues à la ligne de démarcation, mais sans résultat concret. Elles durent depuis cinq ans sans avoir soulagé en rien les souffrances morales des familles dispersées.

Pas de résultat

Peut-on croire à la volonté d’aboutir ? Les Sud-Coréens insistent toujours pour que le programme soit strictement humanitaire, pour qu’il soit exécuté par la seule Croix-Rouge et pour qu’il ne comprenne aucun élément incompatible avec les activités spécifiques de cette organisation internationale ; il n’empêche que la Croix-Rouge sud-coréenne ne prend aucune décision sans l’approbation préalable des autorités politiques. Disons par ailleurs, qu’à de multiples reprises, les Sud-Coréens présentèrent des propositions concrètes fort raisonnables et qui auraient pu être acceptées par leurs homologues du Nord, si ceux-ci ne s’étaient pas entêtés à parler d’autre chose.
En effet, les délégués de la Croix-Rouge nord-coréenne n’ont cessé de s’en tenir à la politique. Pour être précis, ils exigeaient des conditions préalables d’ordre strictement politique. C’est ainsi qu’ils ne cessèrent, en préalable de toute étude des questions concrètes mises au programme à la suite de l’accord intervenu au début d’août 1972, de réclamer l’abrogation d’une partie de la législation sud-coréenne, la dissolution d’un certain nombre d’organismes sud-coréens, notamment la dissolution de services de police, voire la modification du système politique sudiste lui-même.
Le peuple de Séoul, à cette réunion du 12 septembre 1972, accueillit la délégation nord-coréenne avec un enthousiasme délirant, expression spontanée d’un espoir immense, mais sans lendemain. Car cette rencontre, télévisée en direct, montrait bien comment les délégués nord-coréens s’intéressaient peu aux questions humanitaires. D’une manière suprêmement maladroite, ils se contentèrent en effet de prononcer un réquisitoire extrêmement sévère contre leurs interlocuteurs sudistes, contre le peuple sud-coréen ainsi que toutes ses institu-tions. La retransmission de ces débats par la télévision en direct fit immédiatement tomber tout l’enthousiasme et tout l’espoir de la veille. On comprenait déjà combien l’entreprise allait être difficile et peut-être même vouée à l’échec. Quatre ans ont passé depuis lors. Si les négociations ne sont pas totalement arrêtées, on n’y enregistra jusqu’ici aucun progrès et il semble bien que le peuple n’y croit plus guère.

Le Comité de Coordination Nord-Sud (juillet 1972 - juin 1973)

Parallèlement à ces sujets d’ordre (réellement ou prétendument) humanitaire traités au niveau de la Croix-Rouge, des négociations d’ordre politique furent entreprises par un « Comité de Coordination Nord-Sud ».
Là encore, on ne peut dire quand et comment elles débutèrent, les explications officielles restant fort incomplètes. Il est cependant certain que des émissaires sudistes conduits par le chef des services spéciaux se rendirent dans la capitale nord-coréenne au début de mai 1972 et y rencontrèrent de hautes personnalités officielles. Il est pareillement connu qu’un vice-premier ministre nordiste, accompagné de quatre conseillers, s’en vint à Séoul à la fin de ce même mois de mai dans le même but. Il en est sorti « le communiqué commun Nord-Sud du 4 juillet 1972 » qui causa une grande surprise en Corée du Sud, sinon dans le monde entier. Tandis qu’il ravivait chez certains l’espoir, il faisait naître chez d’autres des sentiments de crainte ou de doute. On pouvait se demander si le gouvernement sud-coréen n’allait pas tomber dans un piège, y entraînant derrière lui toute la population ; ou encore, si ce même gouvernement ne cherchait pas à utiliser ces rencontres, manifestement vouées à l’échec étant donné la teneur même du communiqué, pour renforcer son autorité.
Le but officiellement recherché — comme le définit ce texte commun du 4 juillet 1972 — est de parvenir à la réunification pacifique de la nation coréenne. La séparation du pays en deux Etats est, en effet, artificielle et ne correspond nullement au désir de la population. Cette réunification doit se faire par les seuls efforts des Coréens, sans ingérence étrangère. Elle doit dépasser les questions que pose en chacune des deux Corées la différence actuelle des idéologies et des systèmes politique ou social (on peut se demander ce qu’on entend par là et comment ce dépassement sera possible). Comme premier pas, commencer par mettre fin aux dénigrements mutuels, par prévoir des échanges, par éviter tout incident militaire à la ligne de démarcation. D’où cette décision de constituer un « Comité de Coordination Nord-Sud » chargé de régler les problèmes concrets.
Ce comité provisoire de coordination se réunit pour la première fois le 12 octobre 1972, à la ligne de démarcation. Presque rien ne transpira d’une séance de plus de quatre heures. D’une deuxième rencontre, à Pyongyang, entre le 2 et le 4 novembre 1972, va sortir une double publication. Le premier texte précise qu’un accord est intervenu sur les affaires dont s’occupera ledit comité et sur sa constitution et son fonctionnement. Il ajoute que les émissions radiophoniques et l’envoi de tracts par ballon, propagande que chaque côté dirige contre l’autre depuis les abords de la ligne de démarcation, devront cesser à partir du 10 novembre. C’est évidemment un progrès. Le deuxième texte, où se reconnaît l’art oriental — ou disons même diplomatique, pour ne fâcher personne — de rédiger un magnifique règlement, quitte à oublier de le mettre en pratique, précise la composition et le fonctionnement du comité. Ses fonctions seront de « se consulter, de décider et de garantir la mise en exécution des mesures à prendre pour une préparation de la réunification du pays, en particulier de celles concernant tout échange politique, économique, culturel ou social. On veillera à réduire la tension militaire actuelle, à préciser une politique commune vis-à-vis de l’étranger ». On décide qu’une commission exécutive se réunira chaque mois ; que des sous-commissions seront peu à peu organisées pour traiter les affaires politiques, économiques, diplomatiques, militaires et socio-culturelles ; qu’un secrétariat sera ensuite nommé. D’après de telles fonctions, ce Comité de Coordination s’attribuait déjà, mais sans le dire, le rôle d’un super-gouvernement ou, peut-être plus exactement, celui d’un gouvernement confédéral coiffant les chefs actuels des deux Etats, en vue d’une future confédération coréenne.
Kim-Il-Sung avait développé depuis longtemps ce projet de confédération. Le chef de la Corée du Nord voyait aussi dans ce comité Nord-Sud et dans ses fonctions une étape en vue de l’unification complète de la nation coréenne. Allons-nous conclure que les autorités sudistes étaient en train de s’aligner sur les idées du Nord ? Ne vaut-il pas mieux penser que chaque partie joue son propre jeu, employant les mêmes mots avec des significations différentes ? Si la tête savait, le menu peuple, dans une ignorance totale des intentions et des réalités nord-coréennes, ne se douta nullement du changement. Victime de l’importante « opé-ration chirurgicale » dont nous parlions précédemment, il fut abasourdi par la propagande : une « revitalisation nationale » commençait, suite des mesures héroïques prises par le Président. Et on publia la nouvelle Constitution, celle « justement destinée à préparer l’unification ».

Ce comité provisoire de coordination se réunit une troisième fois le 30 novembre, à Séoul. Fut alors constitué le Comité de Coordination proprement dit, avec sa première séance régulière. On aurait pu croire qu’entre le 12 octobre et le 30 novembre 1972, de grands progrès avaient été réalisés. Mais, lors de la deuxième réunion de ce nouveau comité et, encore plus, à sa troisième rencontre, le désaccord apparut, un désaccord complet. Les Sudistes proposèrent le règlement des problèmes les plus simples, organiser par exemple des commissions économiques et socio-culturelles en vue d’échanges dans des domaines où les points de friction seraient moins vifs. Ils suggéraient des missions commerciales, écono-miques, des compétitions sportives permettant progressivement d’éliminer la défiance mutuelle, de créer un climat de confiance et de compréhension réciproques. A cause de la différence fondamentale des idéologies et des systèmes, disaient-ils, il serait imprudent de s’attaquer aux questions les plus difficiles, celles concernant la politique ou l’armée. C’était évidemment faire montre de sagesse, mais les Nord-Coréens, eux, exigèrent d’abord le règlement des problèmes les plus ardus dont les questions militaires.

La troisième rencontre de ce comité, en juin 1973, fut aussi la dernière. Elle faillit d’ailleurs n’avoir jamais eu lieu. Et la rupture devint à peu près totale quand, en fin août 1973, les Nord-Coréens réclameront du Sud le remplacement de son chef de délégation. Après bien des hésitations, le gouvernement sudiste obtempéra, mais cette concession n’aura servi à rien.

L’impasse

On poursuivra cependant les pourparlers, vaille que vaille, au niveau des vice-chefs de délégation « afin de normaliser le comité de coordination » et dix rencontres se tinrent entre le 5 décembre 1973 et le 14 mars 1975. La onzième réunion, prévue pour le 30 mai 1975, fut décommandée in extremis le 29 par le Nord. Quinze mois plus tard, en ce mois d’août 1976, il n’est toujours pas question d’une nouvelle entrevue. De temps à autre, au téléphone ou par des moyens plus spectaculaires, des conférences de presse par exemple, chaque partie lance à l’autre un appel pressant, la suppliant « de revenir à un dialogue sincère », de « respecter l’esprit et la lettre du communiqué commun du 4 juillet 1972 ». De leur côté, les autorités de chacun des deux camps prennent plaisir à apostropher celles d’en face, criant à la multiplication des armements, à la provocation armée et les menaçant d’une destruction complète et rapide, si elles commettaient l’erreur d’une agression militaire : on engendre la haine. Et pourtant, le peuple souhaite une réconciliation, une réunification.

Ce désir légitime des populations deviendra-t-il une réalité ? Le dialogue débute au commencement de l’année 1970. Son objectif officiel est de mettre fin à la compétition et à la guerre, plus froide ou plus chaude suivant les jours, que continuent de se livrer les deux Corées après l’armistice de 1953. Il veut aussi préparer la paix et la réunification. Il fut interrompu, au niveau politique, à l’échelon du Comité de Coordination en mars 1975. La Croix-Rouge, elle, continue cahin-caha, la discussion des problèmes (réellement ou pré-tendument) humanitaires, mais l’impasse est totale : aucun progrès ne sera possible à moins d’un élément nouveau venant modifier les conditions du dialogue. Il est trop tôt pour discerner la forme qu’il pourrait prendre. D’où notre hésitation à répondre : le désir ardent et légitime du peuple coréen de voir sa patrie réunifiée peut-il se transformer en réalité ?
Cette population, depuis son accession — ou plutôt son retour — à l’indépendance (en 1945) reste la victime des conflits, ouverts ou latents, qui séparent les grandes puissances : U.R.S.S., Chine, U.S.A. et Japon notamment. Si leurs intérêts ne concordent guère entre eux, ils ne s’identifient malheureusement pas davantage avec les droits légitimes du peuple coréen. Mais on ne voit pas que la situation puisse changer. En effet, le régime nord-coréen, malgré ses affirmations d’autonomie et d’indépendance, est lié à l’U.R.S.S. et à la Chine, et celui du Sud, malgré les mêmes affirmations, l’est aux U.S.A. et au Japon. Cette sujétion autant idéologique, économique que militaire bloque toute velléité d’indépendance.
D’autre part, les deux régimes, s’ils se rejoignent sur quelques points, diffèrent profondément et restent irréductibles. Autoritaires, voire despotiques, ils veulent embrigader et enrégimenter les citoyens. S’ils diffèrent comme idéologie ou comme praxis, le résultat est le même : on redoute leur façon d’utiliser la division imposée artificiellement au pays pour renforcer leur autoritarisme, intensifier l’antagonisme et creuser le fossé qui coupe la nation coréenne en deux. Le gaspillage militaire détourne des énergies qui pourraient être employées à des fins bien meilleures. En conclusion, le pays tout entier, Nord et Sud, ressemble à un immense volcan, heureusement endormi, mais qui, s’il se réveille, peut provoquer à n’importe quel moment d’horribles destructions.
Derrière « ce dialogue dans la sincérité », chacun combat l’adversaire. Héritier de la guerre froide, il veut bien faire l’unification, mais à son propre profit, et tous les moyens, économi-ques, militaires ou idéologiques se justifient. On parle bien de réunification, mais sans vouloir adoucir la tension ni construire la paix en Asie du Nord-Est. En définitive, rien n’a changé depuis 1960.
Le Nord attend un pourrissement de la situation du Sud, croyant qu’il lui sera alors facile de cueillir le fruit mûr. Persuadé qu’il l’emportera dans la compétition grâce à son économie, le gouvernement du Sud affirme qu’il réussira, qu’il amènera le Nord à s’agenouiller devant lui et à accepter ses conditions. Autrement dit, un dialogue de sourds, alors qu’on voudrait un peu de bonne volonté.


III. — LES ÉGLISES CHRÉTIENNES : DES LUMIÈRES À METTRE EN VEILLEUSE, MAIS QUI ÉCLAIRENT BIEN


L’Etat et les « Eglises»

Traditionnellement, en Corée, les organisations religieuses ont toujours joué le rôle d’instrument au service du pouvoir politique. Tel fut le jeu du bouddhisme sous la dynastie Koryo (918-1392), sinon, déjà sous la dynastie précédente ; tel aussi celui du confucianisme chez les Yi (ou Lee) (1392-1910) ; de même, se comporta pendant l’annexion (1910-1945), un shintoïsme qui fut plus ou moins sérieusement imposé par les Japonais.
Depuis le retour du pays à l’indépendance (1945) et l’établissement d’un régime « démocratique » (1948), les principes invoqués veulent que religion et politique restent des domaines à cloisons aussi étanches que possible. L’existence d’une certaine osmose est cependant évidente : le pouvoir saura apprécier à sa juste valeur l’aide apportée par les religions, en bloc ou dans certains de leurs secteurs, et il ne se gênera pas pour la « solliciter ». Il fera, par contre, preuve de mauvaise humeur, chaque fois que l’une d’elles, en sa totalité ou en partie, ne le soutiendra plus suffisamment, ou prendra des distances à son égard. Donc, du côté gouvernemental, on devrait reconnaître que, quels que soient les principes constitutionnels, on espère plutôt trouver dans la religion une servante docile. Dès que les Eglises s’écartent, que les croyants se mettent à « critiquer », les autorités vont intervenir pour menacer ou châtier ceux qui « de cette manière, violent le principe de séparation entre la religion et la politique et abusent de la liberté religieuse ». Le pouvoir, en effet, estime que c’est à lui non seulement de « protéger les religions et de les faire croître », mais aussi de les « guider dans l’accomplissement de leurs tâches propres ».

Il existe bien des nuances, mais il semble qu’au niveau des responsables, les « Eglises » bouddhistes et l’ « Eglise » confucianiste, peut-être aussi des Eglises chrétiennes, ou crypto-chrétiennes telles que « l’Eglise de l’Unification » de M. Moon-Sun-Myung (qui fit beaucoup parler d’elle au Japon, en Europe et aux Etats-Unis et qui vraisemblablement continue) et d’autres sectes religieuses de moindre importance, se soient complètement alignées sur le pouvoir politique et le soutiennent de façon inconditionnelle. Chez les autres, les positions sont beaucoup moins claires et peuvent aller du soutien total à une contestation plus ou moins nettement affirmée, en passant par l’appui occasionnel ou le silence réprobateur, le silence prudent mais désapprobateur, par la critique intermittente, doublée d’un appel au changement au nom de la foi et de la morale. Cet éventail de positions tient à deux causes : l’intimidation et la propagande, dans son impact, varient d’un homme à l’autre ; chez les chrétiens, la manière de comprendre la mission de leur Eglise et les points de repère auxquels ils se réfèrent diffèrent aussi d’après les individus.

Deux conceptions sur le rôle de la religion

Sur la manière d’envisager le rôle de la religion, un député catholique — fort bien placé puisque président du parti gouvernemental, fort connu aussi dans les milieux catholiques parce que père d’un évêque — insistait pour déclarer, au début de l’année 1976, que « religion et politique sont choses totalement distinctes, car la seconde s’occupe du bonheur terrestre des hommes et la première de leur bonheur céleste. Centrée sur le surnaturel, la religion a pour domaine un monde saint, sacré, éternel. Les hommes qui lui ont consacré leur vie ne doivent pas s’occuper d’autre chose que des réalités éternelles ». Pour ce chrétien et pour tout le courant de pensée qu’il représente, contrairement à ce que prêche son Eglise, « les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses de ses contemporains, surtout des pauvres et de ceux qui souffrent » n’ont pas à être « les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ ». « La communauté des chrétiens » n’a pas « à se reconnaître réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire ». Pour lui, et d’autres de la même ligne de pensée, la religion est faite d’âmes désincarnées, d’un ciel dissocié du présent, d’un avenir qui ne se construit pas à partir du présent, d’individus isolés totalement et détachés de la société et de ses mécanismes.
Du fond de la prison où il est enfermé pour la quatrième fois et où il attend sa seconde condamnation à mort, prétendument pour « convictions communistes », (une première condamnation en 1974, fut commuée, à la suite de pressions internationales, en condamnation à vie, puis une mise en liberté conditionnelle, laquelle ne dura qu’un mois, en 1975), un jeune poète catholique d’une trentaine d’années écrivait alors : « Quand des hommes furent long-temps victimes d’une oppression brutale, leur passion pour la justice et leur amour pour leurs compatriotes s’émoussent devant la seule préoccupation égoïste d’assurer leur propre survie et se transforment en résignation et en masochisme. A ce moment, la religion des grands prêtres et celle des pharisiens interviennent pour faire oublier aux hommes la question même de leur propre survie, en leur proposant une image exaltante de la vie future et pour domestiquer leurs derniers sentiments d’indignation au moyen d’une philanthropie pleine de sentimentalisme et émasculante. Le dieu des oppresseurs et celui qui tend à maintenir les pauvres dans un état d’éternels mendiants sont des dieux qui font bon ménage... Mais, dans le même temps, une autre religion, c’est-à-dire une religion prophétique et une religion d’amour, peut aussi intervenir pour réveiller les cœurs des hommes victimes de l’oppression, de la marginalisation et de la déshumanisation, pour mettre en mouvement leurs facultés strictement humaines et leurs capacités surnaturelles. Une telle religion apporte une mystérieuse résurrection, une sorte de révolution. Elle permet aux hommes de redécouvrir leur dignité d’hommes créés à l’image de Dieu. Elle les amène à lutter pour mener une vie véritablement humaine, à se libérer de la résignation et du masochisme et exiger avec force que la justice de Dieu retrouve ses droits. »

Comment concevoir l’évangélisation ?

Selon ces optiques prises sur la nature et la fonction de la religion, on voit changer la manière d’évangéliser. Un pasteur par exemple écrit ce qui suit : « On peut dire aujourd’hui qu’il existe en Corée deux manières principales de comprendre l’évangélisation. La première, c’est d’évangéliser l’individu, en partant du souci théologique du salut personnel et individuel. Cette méthode, centrée sur la fondation de nouvelles paroisses et sur l’augmen-tation du nombre des fidèles, se caractérise par l’apostolat sur les individus, par l’importance donnée au culte et même par l’envoi de missionnaires à l’extérieur, également dans l’intention d’y obtenir des conversions individuelles. Cette forme d’évangélisation recherche les contacts immédiats, le plus souvent à domicile, en vue de convertir. Parfois aussi, elle passera par des institutions publiques ou semi-publiques, dans lesquelles l’Eglise devient un rouage parmi d’autres. L’institution, qu’elle soit corps d’armée, école, station de police, prison, œuvre de charité.. . est considérée comme un intermédiaire utile pour obtenir un contact avec l’individu. La visée d’une telle évangélisation, c’est en définitive, la conversion individuelle. Au cours de cette année 1976, qui rappelle le centenaire de l’arrivée des premiers missionnaires méthodistes et presbytériens en Corée (il doit être célébré seulement en 1985) et comme si elles s’étaient donné le mot, la plupart des Eglises protestantes ont publié un programme d’ac-tion axé sur l’augmentation du nombre des conversions (chrétiens) et celle du nombre des centres de culte (paroisses). Les slogans sont de ce genre : « Atteignons le chiffre de cinq cents églises », ou encore : « Atteignons le chiffre de cinq cent mille chrétiens », ou encore : « Atteignons le million de fidèles ». C’est à imaginer que la mission a changé d’objet, que le mot « Eglise » a perdu sa majuscule pour devenir « église », autrement dit : chapelle. Si l’on se propose de lui conserver son sens : communauté de croyants fondée sur la foi au Christ, l’importance à réserver aux statistiques, nombres et chiffres, apparaît secondaire ; mais les slogans ci-dessus insinuent que, généralement, on s’intéresse beaucoup à cette partie des comptes rendus. Cela est vrai, à la fois des augmentations du nombre des chrétiens et aussi de celle des offrandes par eux versées. Egalement, les Eglises insistent sur les rites. Bien qu’ils n’aient presque pas de relation avec la vie concrète du citoyen, on les considère comme représentatifs de toute la vie chrétienne. Tout cela permet peut-être aux Congrégations de prospérer, aux paroisses de grandir et même aux pasteurs de capitaliser. Mais, en même temps, ces Eglises, ces paroisses et ces pasteurs se coupent de la communauté humaine au milieu de laquelle sont construits les lieux de culte et dont, pourtant, font partie leurs fidèles. Temps et ressources, tout ce qui est disponible, passe à la construction de nouveaux temples et à l’augmentation du nombre des chrétiens. »

Cette constatation un peu dure d’un pasteur protestant peut s’appliquer à bon nombre de paroisses catholiques. Leur programme vise souvent « à doubler les baptêmes d’adultes de l’année précédente », à plus long terme, à « doubler le nombre des paroissiens actuels ». On oublie que la foi est un don de Dieu. C’est un fait que, chez les catholiques comme chez les protestants, on attache beaucoup d’importance aux chiffres. En 1974, un pasteur travaillant en usine disait dans un cercle d’études devant des évêques catholiques : « Je suis bien persuadé que, maintenant, Jésus-Christ est plus présent dans ce milieu — le milieu des ouvriers — qu’il ne l’était il y a quelques années, mais je reste très embarrassé quand mes supérieurs me demandent combien j’ai baptisé d’adultes durant l’année, car je dois leur répondre que je n’en ai baptisé aucun. Ils comprennent mal et me considèrent comme un grand paresseux... » Cette tournure d’esprit est très répandue dans les Eglises chrétiennes.
Le pasteur, cité longuement ci-dessus, ajoutait : « Une autre méthode évangélique, basée sur d’autres principes théologiques, cherche moins la conversion des « âmes individuelles » et davantage une présentation du salut à l’homme dans son intégrité et à la société en son entier. De ce point de vue, l’une des tâches de l’évangélisation sera de vouloir délivrer ce monde créé par Dieu des démons modernes qui en ont pris possession et qui abusivement se servent de toute sorte de lois et de systèmes pour faire du mal au peuple de Dieu. Des démons se cachent sous tous les maux sociaux servant à opprimer les hommes et à les dépouiller de leur humanité (. . .). Considérer l’Evangile dans ses dimensions sociales, économiques, politiques, cela ne signifie nullement que l’on veuille nier la dimension personnelle du salut. Personnels ou sociaux, individuels ou collectifs, les aspects du salut sont étroitement liés les uns aux autres et il importe de ne pas les séparer. En même temps qu’il cherche à posséder la vie individuelle des hommes, Satan veut dominer aussi leur vie sociale et la déshumaniser par tous les moyens. Si la justice de Dieu se réalise dans la justification du pécheur, elle se manifeste aussi dans la justification de la société, dans celle de la politique, celle de l’économie etc. Si la grâce divine libère l’homme de son péché et le transforme en juste, elle doit pareillement libérer la société humaine de son péché, et la transformer en société juste. Ces deux choses vont ensemble. Le chrétien ne peut se permettre de tomber dans le piège qui consiste à séparer l’âme du corps, l’individu de la société, la société humaine du reste de la création. Il ne doit pas penser en termes de séparation ».

En juillet 1976, des pasteurs méthodistes discutèrent sur le sujet suivant : « Recherche d’une politique missionnaire à l’approche du centenaire de l’implantation de l’Eglise métho-diste en Corée ». Ils commencèrent par analyser la décision établie par leurs responsables, atteindre en 1984, les cinq mille paroisses et le million de fidèles (programme ambitieux puisque la principale Congrégation méthodiste — celle dont il s’agit ici — n’a pas encore, en 1976, deux mille paroisses et moins de quatre cent mille chrétiens). Dans cette réunion, on a bien reconnu qu’un pareil programme ne pouvait être une fin en soi, mais le moyen, pour les méthodistes, de remplir plus efficacement leur responsabilité vis-à-vis de la société. Plusieurs participants remarquèrent qu’en se limitant à des efforts destinés à l’augmentation des paroisses et des baptisés, on risquait de laisser de côté la Mission de l’Eglise à l’égard de la société comme telle. Une intensification de l’engagement chrétien dans les affaires du pays devrait aller de pair avec l’augmentation des statistiques : baptêmes et nouveaux lieux de culte.

Deux courants de pensée

De ces longues citations, cueillies dans la presse de nos frères protestants, se dégagent deux courants de pensée, l’un tourné vers la croissance interne d’une Eglise donnée et la présentation d’un salut strictement individuel et plus ou moins désincarné ; et l’autre ouvert pour un salut plus collectif et vers le service de la société. Les partisans du premier seraient tentés de n’accorder aucune valeur au second. Par contre, ceux du deuxième reconnaissent toute sa valeur au premier, mais, par ailleurs, estiment que le second est complémentaire du premier et devrait même, en certaines circonstances, le précéder dans le temps. Au début de 1973, un pasteur répliquait aux juges du tribunal qui l’accusaient de « subversion », lui repro-chaient d’avoir dépassé « les limites de l’activité religieuse normale où doit se cantonner un ecclésiastique » et insistaient pour qu’il cessât ses visites parmi les ouvriers et se consacrât « uniquement à son ministère pastoral » : « Il y a dix ans, j’ai été envoyé en mission en usine afin d’y prêcher l’Evangile aux ouvriers et ainsi d’assurer le salut de leurs âmes. A l’époque, j’étais bien naïf. Dix années d’expérience m’amenèrent à comprendre qu’il n’est pas possible de témoigner de la réalité de l’Evangile sans commencer par combattre pour la justice et pour libérer les travailleurs de l’exploitation capitaliste. Que savez-vous des travailleurs ? Si nous ne luttons pas avec eux, ce sont les communistes qui le feront. Ne vaut-il pas mieux pour le gouvernement que ce soient les chrétiens plutôt que les communistes qui travaillent avec les ouvriers et pour eux ? Vous ferez ce que vous voulez de ma personne, mais vous ne m’empêcherez pas de travailler avec les ouvriers. Ce que j’ai fait pendant dix ans, je le continuerai, même si je dois le payer de ma vie ».

Dans la grande majorité des Eglises protestantes donc, si les uns seraient presque exclusivement préoccupés de la croissance interne de leur Eglise et de leur salut individuel, les autres s’intéressent également — et davantage peut-être — aux dimensions sociales de l’Evangile et aux péchés sociaux s’opposant à l’avènement du Royaume de Dieu et de la Justice en ce monde.
Nous retrouvons aussi chez les catholiques une tendance de préoccupations tradition-nelles : apostolat centré sur l’individu, sacramentalisation, œuvres d’éducation ou de charité, etc. Avec un mélange, une imprégnation de nationalisme, même d’un hypernationalisme, voire de triomphalisme.

Alors que le centenaire de l’arrivée des premiers missionnaires protestants se fêtera en 1984 et 1985, l’année 1984 sera aussi celle du bicentenaire de la naissance de la première communauté catholique coréenne, par le baptême de son premier chrétien, et cela, sans l’aide d’aucun missionnaire européen. On s’organise dès aujourd’hui pour préparer cette célébration de façon à rehausser le prestige de l’Eglise et, à l’occasion, celui du pays. Les choix ne sont pas encore décidés. Certains proposent la Corée comme le siège du quarante-troisième Congrès eucharistique international, dont la date est précisément 1984. La foi et la dévotion eucharistiques y trouveraient une occasion merveilleuse de s’y renouveler. Puis, il n’est pas désagréable de présenter la Corée — ne fût-ce que pour quelques jours — comme le centre d’intérêt du monde catholique. D’autres, par exemple un évêque, en août 1976, en avance sur la fête des Bienheureux Coréens — 26 septembre — veulent se servir de ces martyrs. « Nous avons eu, écrivait-il, soixante-dix-neuf martyrs béatifiés en 1925 et vingt-quatre en 1968, et ils ne sont pas encore canonisés. Pour nous, les descendants, il y a là sujet à réflexion et à regret. Au Japon, les chrétiens sont nettement moins nombreux, les catéchumènes encore moins, et pourtant l’Eglise universelle possède vingt-six saints japonais qu’elle célèbre le 6 février. Quelle joie ce sera pour nous le jour où la fête de nos martyrs se verra étendue à l’univers catholique ! Il nous faut des miracles. Pour aboutir à la canonisation, il faut que tous les chrétiens les prient pour obtenir des miracles. » Ces miracles bien sûr, ne sont pas l’unique ni la première préoccupation dans cet horizon épiscopal ; pas davantage la cristallisation d’une pensée théologique. Disons que l’Eglise catholique en Corée, celle d’après Vatican II, pratique, elle aussi, le pluralisme.
Dans une orientation opposée, en effet, un autre de ces évêques, débordant le cadre de son Eglise propre pour traiter de la vie du christianisme en général, écrivait : « Depuis 1970, il est mis ici à rude épreuve. Multiplication des emprisonnements, lourdeur des condamnations, surveillance, fouilles, filatures, écoute et enregistrement des conversations, restrictions des voyages à l’étranger, il connaît tout cela. C’est normal puisque, depuis deux mille ans, la tension a toujours existé entre le christianisme et le pouvoir. Le dilemme, pour lui, c’est ou bien se soumettre pour éviter les ennuis, perdant ainsi de sa substance et préservant la façade, ou bien garder sa fidélité à l’amour du Christ et à sa justice en sacrifiant sa sécurité. L’Etat a son optique propre au sujet des chrétiens. Il les préfère silencieux, membres d’une commu-nauté qui ne s’intéresse nullement aux hommes, d’une Eglise cachant la lumière sous le boisseau, résignée, fermant les yeux sur la pauvreté et la faim de l’homme ; qui accepte, comme allant de soi et légitimes, la haine et l’égoïsme, devenant une Eglise du silence parce que vidée de sa propre substance. Si elle offre le salut, non pas seulement aux âmes, mais aussi aux corps et à la société, le pouvoir ne veut plus d’elle. »
Eloquence de chaire, dira-t-on. Mais non, pas du tout. Un fonctionnaire de la police, en avril 1976, écrivit une brochure au titre : « Pour comprendre le Christianisme ». Comprendre en le déformant, car l’auteur veut prouver qu’une certaine pensée chrétienne, en particulier une « théologie moderne » rejoint la doctrine communiste et que la « libération » dont rêvent ces chrétiens ne diffère en rien de la révolution que les autres réclament. La Mission ouvrière, la Mission dans les bidonvilles, la Fédération des Etudiants chrétiens (protestante) la Jeunesse ouvrière chrétienne (catholique) y sont traitées d’organismes qui, abusant de la liberté religieuse garantie par la Constitution, se livrent à l’action politique, aux pratiques révolutionnaires, sous le couvert de la religion. De ce fait, elles nuisent à la République et agissent en faveur de l’ennemi, les communistes du Nord. L’auteur conseille donc une infiltration des forces policières dans ces organisations pour infléchir leur ligne, mais de façon discrète pour ne pas donner la mauvaise impression d’une surveillance ou d’une ingérence de la part du gouvernement.

Les épreuves des communautés chrétiennes

Dans un résumé à peine caricatural, les cinquante congrégations chrétiennes, ou se disant telles, implantées en Corée, leurs quatre millions de fidèles se diviseraient en deux groupes : les tenants du premier se contentent de remplir certaines fonctions religieuses acceptables et vivent heureux puisqu’ils estiment n’avoir rien à voir aux choses de ce monde. Heureux et même « protégés ». Ceux du second groupe, parce qu’ils veulent avoir quelque chose à dire et agir sur les réalités sociales, viennent inévitablement se heurter à la méfiance excessive gouvernementale et passent pour subversifs, révolutionnaires ou communistes.

« Pour un esprit occidental habitué au partage déjà ancien de l’autorité entre l’Eglise et l’Etat, l’omnipotence de ce dernier dans une société marquée par le confucianisme est quelque chose d’assez difficile à saisir. La notion même d’opposition répugne à une société de ce type. L’existence de corps indépendants, n’appartenant pas à l’appareil administratif de l’Etat, est en soi socialement et politiquement suspecte. » (1)

C’est bien cerner le problème. Mais, dans la pratique, cette prétention de l’Eglise à se constituer en « corps indépendant » se transforme vite, aux yeux du gouvernement, en préten-tion subversive qu’il faudra donc réprimer. D’où les épreuves infligées aux communautés chrétiennes, « les seules forces à se battre pour le respect des droits de l’homme ». (2)


(1) The Times, 12 octobre 1974, cité par la Documentation française du 13 décembre 1974 : Problèmes politiques et sociaux, page 14.
(2) Le Monde, 28 décembre 1975.


Parmi les emprisonnements les plus remarqués, il y a celui d’un pasteur presbytérien, l’organisateur de la mission dans les bidonvilles de Séoul. A Pâques de 1973 (le 22 avril), il distribua des tracts qui faisaient allusion à « la résurrection des droits inaltérables de la personne ». Il fut arrêté en fin juin 1973 avec quelques collaborateurs et des cadres de la Fédération des Etudiants chrétiens (protestante) de Corée. Condamné en septembre à deux ans de prison, il fut relâché deux jours plus tard par suite de pressions de l’opinion publique internationale. En janvier 1974, onze pasteurs ou ministres laïcs ainsi que des laïcs protestants furent emprisonnés comme « subversifs » : ils avaient publiquement critiqué les décrets présidentiels. Cette prise publique de position, qu’ils considéraient comme « une profession de foi » et « en soumission à la volonté de Dieu », fut sanctionnée par des peines allant de dix à quinze ans de prison pour la majorité, plus légères pour les autres. Entre avril et juillet 1974, des pasteurs, des professeurs et étudiants chrétiens, un poète catholique fort connu, un évêque catholique, un ancien Président de la République (de confession presbytérienne) etc. sont accusés de complot contre le gouvernement, avec, pour un grand nombre, l’accusation supplé-mentaire de collusion communiste. La cour martiale, à huis clos, les condamna à des peines de dix, quinze ou vingt ans ; il y eut même des condamnations à la prison à vie et des condamnations à mort, par la suite commuées. En avril 1975, quatre pasteurs, très influents (le secrétaire général du Conseil National des Eglises, le fondateur de la mission des bidonvilles, son secrétaire général, etc.) furent emprisonnés pour « mésusage de fonds religieux », en fait pour avoir versé de l’argent à des familles de détenus politiques membres de leur congré-gation. Les bienfaiteurs pourtant n’avaient pas porté plainte et approuvaient cette utilisation de leurs dons : la condamnation sera de six à dix mois de prison. En mai et juin 1975, c’est à des étudiants, dénommés par les journaux étrangers « le groupe de la cathédrale de Séoul », d’être condamnés à de lourdes peines — dix ans — et à leur aumônier, considéré comme le chef d’un immense complot, d’avoir à choisir entre la prison ou l’exil à l’étranger. Les supé-rieurs conseillèrent le départ « pour raison d’études ». Et rien n’en transpira dans le public. En mars 1976, cinq prêtres, sept pasteurs et six laïcs catholiques et protestants furent inculpés ensemble de « subversion » et de « complot contre l’Etat » et condamnés de deux à six ans de prison (en août 1976). Au cours d’un office, dans la cathédrale de Séoul, le 1er mars, ils avaient lancé un appel au gouvernement. A la veille de cette condamnation, un évêque envoya à ses paroisses une circulaire où, en plus des prières qu’il demandait pour les accusés, il affirmait que « d’une certaine manière, c’est la chrétienté qui passe en jugement ». Le jour du verdict, quatre évêques (trois catholiques et un anglican) vinrent sur les bancs du public témoigner leur sympathie aux accusés. Cette liste n’est pas exhaustive. Malgré le silence de la presse, on connaît des séminaristes catholiques (juin 1976), protestants (mai 1976), des pasteurs (août 1976), accusés et punis pour « subversion » et « espionnage ». En fait, ils avaient déclaré des opinions qu’exigeait leur foi, et s’estimaient « heureux de participer ainsi à la Passion de leur Maître ».

On dénigre et calomnie le Conseil œcuménique des Eglises (mondial) comme organisme infiltré par le communisme ; on organise des campagnes contre le Conseil national des Eglises (protestantes), l’équivalent du Conseil mondial sur le plan local, contre les organismes de jeunesse et les missions cités précédemment, contre l’Association nationale des Prêtres pour la justice (catholique). Brochures anonymes, conférenciers, même étrangers (tel le pasteur américain Carl Mc Intire, ou le parlementaire Otto Passmann) viennent faire des déclarations que la presse répand aux quatre vents. On mobilise des journalistes ; on envoie des ecclésiastiques « en mission de propagande à l’étranger ».

L’infiltration dans les Eglises, préconisée par le pamphlet dont nous avons parlé, s’est réalisée, par exemple, chez les catholiques dans l’affaire du « Flambeau », journal bimensuel qui commença à paraître en fin 1974. Le directeur, un militaire en retraite caché sous un pseudonyme et ravitaillé probablement par les fonds secrets, y prônait une doctrine sociale assez étrange pour un catholique, un christianisme où dans sa devise officielle l’amour de l’Etat l’emportait sur l’amour de Dieu et celui du prochain. Ce bulletin et la soi-disant « Asso-ciation nationale des Laïcs pour la justice » qu’il représentait furent officiellement dénoncés par la Commission nationale pour l’Apostolat des laïcs, au printemps de 1975 et la mort du journal fut rapide. En 1976, et sans doute en coïncidence avec la volonté de certains Coréens de posséder des « saints bien à eux », fut créée « l’Association du Bienheureux André Kim ». Sous couvert d’honorer le premier prêtre coréen et aussi le plus célèbre de ses martyrs, elle se recrute parmi « des catholiques inscrits comme membres du parti gouvernemental » et elle cherche à élargir son recrutement et son impact dans tous les diocèses et à utiliser le diocèse comme cadre électoral : avantage pour l’Association en vue de convertir certaines personnalités et diminuer l’influence de certaines autres.

En 1975, chez les protestants, se constituèrent « l’Association de Dirigeants d’Eglise », la « Société apostolique pour le Salut de la Patrie », le « Corps de Croisés pour le Salut de la Patrie », tous organismes qui bénéficièrent d’une grande publicité, de fonds secrets et de hautes protections. Volontiers, on les voit s’écarter des positions les plus officielles de leurs Eglises respectives. C’est pourquoi même les Congrégations les plus conservatrices, au cours de l’été de la même année, l’Eglise méthodiste par exemple, demandèrent à leurs pasteurs et aux fidèles de rompre avec la « Société apostolique pour le Salut de la Patrie » « organisme pseudo-religieux dont les objectifs sont dangereux ».
Ces organismes, catholiques et protestants, introduisent la division entre les Eglises et au sein des Eglises. La formule « diviser pour régner » est très souple. D’autres pressions s’exercent : laïcs, pasteurs et prêtres sont soumis à des interrogatoires sévères et prolongés. Prédicateurs ou conférenciers ne peuvent arriver à temps à des réunions pourtant autorisées. Des ouvriers d’usine sont licenciés parce qu’ils appartiennent à la J.O.C. (catholiques) ou au M.U.O. (protestants). Des mouchards assistent aux sermons. On questionne ceux qui participent à des retraites ; on censure les publications religieuses, etc...
Devant de telles menées s’explique cette déclaration du Cardinal Kim, archevêque de Séoul, sans nul doute la personnalité la plus universellement connue pour son autorité morale.
« Les années 1970 ont vu un nombre croissant de laïcs et de clercs prendre une conscience de plus en plus aiguë des dimensions politique et sociale, de leur foi chrétienne. (. . .) Ils s’interrogent sur l’avenir du pays et supplient les gouvernants de permettre à tous de participer à la vie et au destin de la nation, dans une saine démocratie respectueuse des droits des personnes et des groupes et garante des libertés fondamentales d’association, d’expression et de pratique religieuse. Mais le gouvernement reste insensible à ces requêtes et continue à étouffer la conscience politique des citoyens, à brimer leurs droits et à empêcher l’exercice de certaines libertés fondamentales. Confrontés avec cet état de choses et conscients d’avoir été appelés à proposer un signe de salut pour tous, les chrétiens s’efforcent de répondre aux exigences de l’Evangile et aux aspirations profondes de leurs concitoyens. Ils dénoncent ouvertement les atteintes aux droits inaliénables de la personne humaine, manifestent leur réprobation devant les formes de corruption et d’oppression, prennent publiquement la défense des faibles et des opprimés et rappellent inlassablement que toutes les forces vives de la nation doivent être mises au service du développement matériel et spirituel du peuple. (...) Nous gardons l’espoir et la profonde conviction que les difficultés présentes pourront être surmontées, qu’un franc dialogue sera établi entre le gouvernement et le peuple pour que, tous ensemble, nous puissions nous acheminer vers le règne de vérité et de justice voulu par Dieu » (1)


(1) Vivant Univers, Namur mai-juin 1976.


Et pourtant la Parole est proclamée

La prolifération des Congrégations chrétiennes (et crypto-chrétiennes), leur concurrence pour « l’augmentation des statistiques », la pluralité des méthodes, les difficultés rencontrées dans certains domaines, tout cela pourrait faire conclure à une situation catastrophique du christianisme en Corée. Rien n’est plus faux. Sans doute, l’effritement des sectes en groupus-cules dont certains n’ont de chrétien que l’étiquette — une cinquantaine parmi lesquelles vingt seulement possèdent une réelle consistance — nuit au concept d’œcuménicité. Il serait mieux aussi de souhaiter moins de tension en plusieurs secteurs. Si tout n’est pas parfait, rien n’est perdu non plus. Alors que des efforts paraissent éparpillés et même contrecarrés, il n’empêche que, « à temps et à contretemps » et même « sur les toits », la parole est proclamée. Ce n’est pas un pur hasard si la cathédrale de Séoul enregistre, en 1975, plus de mille cinq cents baptêmes d’adultes et, l’année suivante, cinq cents à Pâques et autant à l’Assomption, et des jeunes pour la plupart. Ce n’est pas un pur hasard quand, par le biais de la découverte d’une dimension sociale et politique dans leur foi chrétienne, un certain nombre de congrégations, surtout au niveau de leurs instances responsables, réduisent leurs anta-gonismes et font un pas, si timide soit-il, vers l’unité.
Pour finir, une histoire prise dans le Monde du 28 décembre 1975. « Un soir d’avril 1975, « huit femmes étaient venues, en une quête désespérée, trouver le cardinal Kim, archevêque « de Séoul. Quelques heures plus tard, ces femmes étaient veuves. Leurs maris, accusés par « les tribunaux d’exception... d’appartenir au parti populaire révolutionnaire, avaient été « condamnés ce jour même. Ils furent exécutés le lendemain matin, sans avoir pu revoir leur « famille ni introduire — ne fût-ce que pour la forme — un recours en grâce présidentielle. « Ces femmes n’étaient pas chrétiennes, pas plus que n’étaient croyants ces pauvres gens qui, « chassés de bidonvilles en taudis, demandèrent quelques jours plus tard au cardinal de « contresigner une pétition réclamant un toit. Tous pourtant allaient vers l’Eglise comme leur « ultime espoir ».



Statistiques gouvernementales concernant les religions (1972)



sectes temples moines fidèles
1. BOUDDHISME 18 1 900 19 000 7 900 000

temples ministres fidèles
2. CONFUCIANISME 230 11 000 4 400 000
3. Protestantisme : sous-sectes paroisses pasteurs fidèles
a) Presbytériens 11 6 200 2 800 1 500 000
b) Méthodistes 4 1 600 1 040 311 000
c) Holiness Church 2 800 500 240 000
d) Baptistes 3 450 250 110 000
e) Pentecostiste 6 250 160 90 000
f) Adventistes 2 540 300 30 000
g) Mormons 2 36 — 7 500
h) Eg. du Christ 3 200 100 17 000
i) Eg. Anglicane — 70 45 25 000
j) Armée du Salut — 120 170 57 000
k) Divers 17 3 200 170 1 000 000

paroisses prêtres fidèles
4. Catholicisme — 428 900 800 000

groupes communautés ministres fidèles
5. Voie Céleste — 140 1 500 720 000

communautés ministres fidèles
6. Bouddhisme Won — 350 800 680 000

communautés ministres fidèles
7. Divers 16 1 060 4 200 1 550 000

Remarques :
1) Tous ces chiffres sont plus ou moins discutables, certains étant très discutables.
2) Outre ces organisations religieuses officiellement enregistrées et reconnues comme telles par le gouvernement, il existe d’autres religions dont certaines ont une réelle importance, par exemple le Sogagakkai qui est venu du Japon.
3) Les protestants sérieux n’admettraient certainement pas que l’on classe sous le nom de « protestantes » ou « chrétiennes » certaines Eglises qui se disent « presbytériennes », les Eglises mormones, et la plupart des Eglises qui ont été classées ici dans les « divers » (sous la lettre k) pour une simple raison de commodité.
4) Les diverses « sous-sectes » presbytériennes, méthodistes, baptistes, etc., sont des Eglises parfaitement indépendantes les unes des autres. Elles sont appelées « sous-sectes » ici pour la raison qu’elles ont une origine lointaine plus ou moins commune et quelque chose de commun dans leurs traditions.


Quelques chiffres 1970-1975 (1)



CORÉE DU NORD :
Superficie 120 538 km2 120 538 km2
Population (estimation ONU) 13 890 000 hab. 15 900 000 hab.

CORÉE DU SUD : Fin 1975 Fin 1970
Superficie 98 477 km2 98 477 km2
Population 31 435 000 hab. 34 788 000 hab.
Catholiques recensés comme tels 788 082 1 052 691
Adultes baptisés durant l’année 30 753 32 746
Enfants de chrétiens baptisés 19 822 17 979
Non-pratiquants 77 245 129 774
Catéchumènes 40 051 24 544
Diocèses 13 14

Evêques : coréens 9 10
St Colomban 2 1
Maryknoll 1 1
M.E.P 1 1
Siège vacant 0 1
Paroisses 415 480
Dessertes 1 884 1 785
Prêtres : coréens 520 696
étrangers 363 289

Frères : coréens 84 157
étrangers 28 37

Religieuses : coréennes 1 958 2 531
étrangères 192 192
Grands séminaristes 609 791
Petits séminaristes 356 295

_______

(1) Ces chiffres, et ceux qui apparaîtront dans d’autres tableaux, sont présentés ici comme de simples points de repère. Qu’on ne croie pas qu’ils sont l’expression d’une certaine théologie de l’Eglise ou de la Mission.




IV. — LES MEMBRES DE LA SOCIÉTÉ M.E.P. : « UN PETIT RESTE»


Dans ce pays et dans cette Eglise auxquels ils ont été envoyés, où et comment se situent les membres de la Société M.E.P. ?

Peut-être vaut-il mieux commencer par dire où ils ne se situent plus. Par exemple, il y a 5 ans, ils représentaient 65 % du total des prêtres étrangers qui se trouvaient alors dans le pays. Cette proportion est maintenant tombée à moins de 10 %, ce qui montre que les responsa-bilités de la « mission étrangère » ont été largement partagées. Il y a 50 ans encore, les membres de la Société M.E.P. représentaient 40 % du total des prêtres, étrangers et coréens, qu’on trouvait dans le pays : cette proportion est maintenant tombée à moins de 3 %. La place et, par conséquent, le rôle et les responsabilités des membres de la Société M.E.P. sont devenus très modestes et le deviendront encore davantage.

L’Eglise de Corée se veut missionnaire. On peut même dire que, malgré des lacunes, c’est bien sa première préoccupation. C’est bien elle, et non plus les missionnaires étrangers, qui porte essentiellement la responsabilité de la mission à l’intérieur du pays. Les missionnaires étrangers, et surtout les missionnaires séculiers, qui, à la différence des religieux, ne sont pas particulièrement spécialisés dans telle forme de vie ou dans telle forme d’activité, sont en train de devenir les témoins d’une œuvre qui a déjà été menée à bien, si tant est que leur objectif premier était de travailler à l’implantation d’une Eglise locale. Cela est fait, et il appartient à cette Eglise locale de se créer sa physionomie propre. Quant aux missionnaires, ils finissent de se transformer en auxiliaires d’une œuvre missionnaire dont la responsabilité première appartient désormais à l’Eglise locale.

Même si l’« Etat de la Société » comporte encore une liste relativement imposante de membres qui, inscrits à deux diocèses, sont encore assez jeunes (leur moyenne d’âge est à peine de 46 ans), bon nombre de confrères ne remplissent pas effectivement leur ministère dans ces diocèses et sont dispersés en d’autres lieux du pays. Presque tous les confrères se trouvent cependant en province et certains d’entre eux s’y trouvent dans des lieux fort reculés.

Dans leur extrême majorité, les gens auxquels ils ont affaire ne s’intéressent guère aux grands problèmes internes du pays et ne se sentent pas directement affectés par eux. C’est peut-être le résultat d’un désir d’évasion ou la conséquence de l’esprit de résignation, mais le fait est que ces grands problèmes ne constituent pas l’objet des préoccupations premières du petit peuple. Les répercussions de ces problèmes n’affectent donc pas trop directement la vie des confrères. Pour le moment du moins, ils ne sont pas soumis à trop de tracasseries. Du fait que, pour l’extrême majorité du peuple coréen, la vie n’est pas d’abord faite de grandes idées ou de grands projets mais de choses banales et quotidiennes, les affaires immédiates occupent aussi le plus clair du temps des confrères, ce qui ne signifie d’ailleurs pas qu’ils se comportent en sourds-muets-aveugles vis-à-vis des problèmes plus généraux du pays, du peuple ou de l’Eglise.

Pour 27 confrères qui sont en principe attachés à l’un ou l’autre des deux diocèses de Taejon ou d’Andong, les fonctions officielles, — qui sont d’ailleurs souvent assorties de fonctions accessoires —, sont assez diversifiées, puisqu’on trouve un évêque, un vicaire général, 13 curés, des aumôniers, des professeurs, des étudiants, des « fonctionnaires ». Leurs préoccupations immédiates sont donc assez diversifiées. Il ne saurait être question de décrire en détail leur vie et leur ministère, bien que ce soit un « compte rendu de mission ». Simple-ment, pour donner une petite idée de leurs activités ou de leurs préoccupations, quelques-uns d’entre eux ont bien voulu écrire quelques pages sur l’un ou l’autre aspect — parfois tout à fait secondaire — de leur vie ou de leurs inquiétudes, et voici ce qu’ils en disent :


Diocèse de TAEJON : Informations générales (31 décembre 1975)

Superficie 8 106 km2
Population 2 825 940 habitants
Catholiques 66 179
Paroisses 40
Stations secondaires 253
Baptêmes d’adultes durant l’année 2 823
Baptêmes d’enfants de chrétiens 1 561
Catéchumènes 2 254
Non-pratiquants 5 974

Prêtres attachés au diocèse :
coréens 66
étrangers 13
Frères en activité dans le diocèse (franciscains coréens) 21

Religieuses en activité dans le diocèse :
coréennes 132
étrangère 1
Grands séminaristes 31


Les M.E.P. :



Mgr René DUPONT (né en 1929), évêque d’Andong depuis 1969
P. Célestin COYOS (né en 1908), vicaire général

catho- adultes catéchu-
Curés : paroisse liques baptisés mènes

PP. Pierre BERTRAND (1928) Euisong 682 40 40
Jean BIDEAU (1927) Hwaryong 798 — 38
Roger DOC (1927) Ta-in 1 707 10 —
Armel DURAND (1929) Uljin 773 7 38
Louis FEUVRIER (1928) Yongdok 531 40 24
Antoine GAZTAMBIDE (1932) Sanju-Seomun 3 725 23 40
Léon HAROSTÉGUY (1942) Yongyang 377 18 32
P. Roger NOËL (1926) Munkyong 1 728 7 26
Etienne PERRIN (1939) Jupyong 991 6 8

Hors diocèse :
PP. Pierre DOMON (1938) Professeur au Grand Séminaire de Kwangju
Emmanuel KERMOAL (1945) Etude de langue à Séoul
Roger LEVERRIER (1928) Professeur à Séoul
Marcel PÉLISSE (1928) En congé en France
Michel RONCIN (1946) Etude de langue à Séoul



Diocèse d’ANDONG : informations générales (31 décembre 1975)

Superficie 10 667 km2
Population 1 720 000 habitants
Catholiques 29 338
Paroisses 20
Stations secondaires 141
Baptêmes d’adultes durant l’année 422
Baptêmes d’enfants de chrétiens 322
Catéchumènes 588
Non-pratiquants 7 675

Prêtres attachés au diocèse :
coréens 10
étrangers 19
Frères en activité dans le diocèse : étrangers 4

Religieuses en activité dans le diocèse :
coréennes 32
étrangères 2
Grands séminaristes 18
Les M.E.P. :




curés : catho- adultes catéchu-
paroisse liques baptisés mènes

PP. Jean BLANC (né en 1928) Sosan 2 879 59 55
Jean CRINQUAND (1936) Yugu 758 30 21
Jean OLLIVIER (1929) Taejon-
Songnam 1 666 31 30
Auguste PLASSIER (1941) Sapkyo 1 812 56 48


autres fonctions :
PP. Jacques DENÈS (1932) chancelier de l’évêché
Gilbert PONCET (1939) aumônier d’étudiants à Konju

Hors diocèse :
PP. Emile FROMENTOUX (1910) économe régional M.E.P. à Séoul
Stanislas GZELLA (1930) aumônier de religieuses, diocèse de Taegu
Robert JÉZÉGOU (1930) supérieur régional M.E.P. à Séoul
Pierre SINGER (1910) aumônier de religieuses, diocèse de Séoul
Olivier TELLIER (1934) service de Pastorale des Migrants, Séoul




1. Etranger ? Oui, mais sans complexe

La Conférence épiscopale de Corée comprend actuellement 17 membres (les responsables des 14 diocèses de Corée du Sud, un évêque auxiliaire, un évêque délégué à la fondation de la Société des Missions Etrangères de Corée et à d’autres œuvres nationales, un ancien vicaire apostolique en Corée du Nord), dont 15 sont évêques. Parmi ces 15 évêques, trois sont encore des étrangers : un membre de la Société de Maryknoll, un membre de la Société de StColomban et moi-même.
Les trois évêques étrangers ont la charge de « petits » diocèses ; ils auront évidemment des Coréens pour successeurs. Je suis le dernier étranger à avoir reçu l’ordination épiscopale en Corée, il y a sept ans de cela ; depuis lors, cinq nouveaux évêques ont été nommés, c’étaient tous des Coréens. Les évêques étrangers sont donc en voie de disparition rapide ; ils s’en réjouissent et travaillent de leur mieux à leur remplacement par des Coréens.
Il peut être utile de noter au passage que les Occidentaux jouissent d’un certain préjugé favorable en Corée : le pays n’a jamais été colonisé par des Blancs ; il l’a été par les Japonais, et c’est contre ceux-ci que se reportent les sentiments nationalistes. L’intervention des Nations-Unies en 1950 et le maintien de troupes américaines dans le pays jusqu’à ce jour sont considérés par l’ensemble du peuple coréen comme un secours destiné à sauvegarder l’indépendance nationale et non pas comme une ingérence étrangère. Personne ne s’étonne donc si les autorités civiles d’Andong m’invitent à prendre la parole durant les cérémonies officielles de la Fête de l’Indépendance. Et il ne faut pas trop s’étonner si les missionnaires occidentaux sont généralement bien acceptés par l’ensemble de la population.
Mais, évidemment, nous avons un « grand nez » qui nous fait remarquer dans la rue ; évidemment, nous n’avons pas seulement une peau différente, nous avons aussi des entrailles différentes ; évidemment encore, ce que nous disons ou faisons, non seulement en matière pastorale mais aussi dans la vie profane, est parfois interprété comme étant l’expression de concepts occidentaux et étrangers.
Les missionnaires occidentaux sont généralement bien acceptés par les chrétiens ainsi que par l’ensemble du clergé coréen et des religieuses. Il y a quelques années, quand les missionnaires, étaient proportionnellement bien plus nombreux dans le clergé ou dans les congrégations religieuses, quand ils avaient encore de nombreux postes de commande, leur situation était bien plus délicate. Mais, maintenant qu’ils sont devenus une minorité de plus en plus petite et qu’ils n’ont plus de postes importants, ils sont beaucoup mieux acceptés.
D’autre part, il se trouve que, depuis quelques années, l’Eglise (ou du moins une bonne partie de l’Eglise) s’est engagée dans un mouvement social de grande envergure, préconisant la justice, le respect de la conscience, la sauvegarde des droits fondamentaux de l’homme, etc. Des prêtres et des religieuses du pays ont pensé que leur célibat les rendait plus libres pour se mettre à la tête de ce mouvement : sans être eux-mêmes totalement à l’abri, ils épargneraient à des laïcs engagés des représailles familiales ou personnelles. Les missionnaires étrangers font corps avec ces prêtres et religieuses. Ce soutien des missionnaires est considéré comme étant celui de l’Eglise universelle et apprécié comme une garantie d’authenticité chrétienne.

Cet ensemble de circonstances explique que, dans la Conférence épiscopale, le fait que je sois un étranger ne me pose aucune difficulté sérieuse. Il est vrai que la plupart des évêques coréens ont fait des études à l’étranger, voyagent, contactent d’autres étrangers et ont cons-cience d’une responsabilité commune dans l’Eglise universelle. Mais il est vrai aussi que je n’ai nullement à me forcer, soit pour subir une situation qui serait insupportable, soit pour rester simplement moi-même ou pour tenter d’apporter « quelque chose de spécifique en tant qu’étranger ». Comme les chrétiens, les évêques essaient d’être fidèles au Seigneur ; j’essaie moi aussi, comme les autres, et c’est tout.
Dans la Conférence épiscopale, nous avons naturellement des débats qui sont parfois très tendus, mais nous avons aussi nos moments de détente et nous sommes très amis, même quand nous ne sommes pas d’accord. Il y a entre évêques, qu’ils soient coréens ou étrangers, une communauté de destin que d’autres appellent une « conscience de classe » (!), une communion aux mêmes responsabilités qui font que, même si nous avons des opinions divergentes, nous restons toujours très proches.
Etranger dans la Conférence épiscopale ? Oui, bien sûr, et c’est bien pour cela que cette situation ne durera pas très longtemps. Mais si peu étranger aussi, et je voudrais témoigner de toutes mes forces de l’expérience que j’ai faite à travers la Conférence épiscopale que, dans le Christ, il n’y a pas d’étrangers mais seulement des frères.

René DUPONT.

2. Les lépreux sont aussi des hommes

Ancien missionnaire en Birmanie, arrivé en Corée il y a 9 ans, je suis curé de la paroisse de Yongdok depuis 7 ans. Les limites de la paroisse coïncident avec celles de la sous-préfecture de Yongdok qui s’étend le long de la mer du Japon et compte 120 000 habitants. Parmi eux, il y a actuellement 450 catholiques qui se répartissent en trois localités : Yongdok, la ville administrative ; Yonghai, la ville commerciale ; et Shin-ae-won, un village de lépreux.
Ce village de lépreux a été fondé en 1964 par mon prédécesseur, le P. Jean BIDEAU, qui a également été le fondateur de la paroisse de Yongdok. Situé à l’ouest de cette ville, à environ 6 kilomètres, ce village est bâti sur un flanc de montagne, de l’autre côté d’une rivière large de 250 mètres, sans pont et infranchissable en temps de crue.
Le village compte actuellement 70 lépreux, catholiques pour la plupart, qui se répartissent en 19 familles. On y trouve 32 enfants, dont 16 écoliers qui, non atteints par la maladie, se rendent à pied tous les jours à l’école primaire de Yongdok. Parmi les adultes des deux sexes les moins atteints par la maladie, le tiers seulement peut s’adonner à des travaux pénibles tels que défrichage, terrassement, réfection des chemins ou des maisons. Parmi les plus valides, 6 hommes et 4 femmes travaillent dans une mine de manganèse qui, ouverte en 1975, est située à flanc de montagne au-dessus de leur village. Quant aux autres lépreux, sauf trois d’entre eux qui sont complètement invalides, tous vaquent à des travaux moins pénibles, tels que l’élevage de poules, de chèvres et de porcs, la culture du mûrier et l’élevage du ver à soie. Le village possède aussi quelques arpents de rizières et de champs, mais leur petite superficie et un sol rocailleux et ingrat ne permettent pas aux lépreux d’en tirer suffisamment de céréales ni de légumes pour leur propre alimentation.
Les soins médicaux sont désormais assurés par le service mobile de l’hôpital pour lépreux qui est situé à Yongju, à 40 kilomètres au nord d’Andong. Les cas les plus sérieux sont traités dans ce même hôpital.
Plusieurs fois par mois, je me rends dans ce village de lépreux, en compagnie du catéchiste de la paroisse, pour faire la catéchèse et donner les sacrements, ainsi que pour superviser les travaux de développement. Parmi ceux qui viennent d’être accomplis récemment, on peut citer l’installation de l’électricité, l’adduction d’eau potable, la construction de quelques maisons en dur pour remplacer les habitations vétustes et insalubres qui menaçaient de s’écrouler ; depuis longtemps, il est question de la construction d’un pont sur cette rivière qui sépare le village de la « civilisation », mais ce projet reste toujours à l’état de... projet.
Si des sommes importantes ont été englouties dans les projets de développement matériel, elles ne l’ont pas été en vain, bien qu’il y ait eu quelques déboires. La société a toujours fait preuve de dureté à l’égard des lépreux et ceux-ci le lui ont bien rendu. Ne se sentant pas considérés comme des gens normaux, les lépreux ne se conduisent pas non plus en gens normaux. Pour obtenir les secours matériels qu’ils exigent, ils ne craignent pas de faire peur aux gens en exhibant leurs plaies hideuses, quand ce n’est pas en faisant l’occupation des lieux où ils se rendent tour à tour. Mais, pour ce qui est des lépreux de ce village, la hargne, l’esprit de mendicité et les manœuvres d’extorsion ont fait place depuis quelques années à une volonté de s’en sortir par leurs propres moyens, à un désir de mener, eux-mêmes et leur famille, une vie plus digne d’êtres humains qui se sentent, non plus en dehors, mais à l’intérieur de cette société en marge de laquelle ils ont vécu si longtemps. Je les encourage sans cesse à faire un effort pour se débrouiller eux-mêmes, je m’emploie à les aider à prendre conscience de leur dignité d’hommes et à devenir plus fiers ; en même temps, j’essaie de faire prendre conscience aux chrétiens bien portants de Yongdok et de Yonghai de leur responsabilité envers leurs frères moins favorisés.

Louis FEUVRIER

3. L’avenir

Nous trouvant en Corée depuis deux ans seulement, nous dirons comment nous avons vécu ces deux années d’étude de langue, puis nous parlerons de notre découverte de l’Eglise coréenne et de la manière dont nous envisageons de nous y insérer.
Durant ces deux années, nous avons suivi régulièrement les cours de l’école de langue et, depuis un an et demi, nous vivons dans des familles coréennes. Chacun de nous y vit à part et a d’ailleurs changé de logement à plusieurs reprises. Ce n’est pas une méthode-miracle, mais elle a l’avantage de nous plonger dans le milieu coréen, ce qui ne peut être que positif pour l’apprentissage de la langue et pour la compréhension de la mentalité coréenne. En vivant ainsi, nous en avons appris sur le coréen bien plus que ce que nous aurions pu apprendre dans les livres. L’accueil exceptionnel qui nous a été fait partout où nous sommes passés nous a fortement impressionnés et nous nous sommes dit que les Français auraient beaucoup à apprendre des Coréens en ce domaine.
Etant étudiants en langue, nous n’avons pas de responsabilités pastorales, et notre connaissance de l’Eglise coréenne reste très limitée. Nous la voyons surtout de l’extérieur, à travers les rencontres, les événements et les missionnaires que nous connaissons. Ce qui nous frappe dans cette Eglise, c’est son conformisme, son manque de souffle. Elle paraît très structurée, véritable importation de l’Occident avec ses diocèses, ses paroisses, etc. dans un pays qui n’est pas chrétien ! Avec de telles structures si peu adaptées au pays, nous ne savons pas comment se fait l’évangélisation ; mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’on baptise en Corée. Pour être baptisé, il faut être reçu à son « examen de doctrine ». Ainsi, nous avons rencontré des étudiants qui avaient reçu le baptême au collège, mais qui, de leur propre aveu, n’ont jamais eu la foi... !
Face aux problèmes politiques et sociaux, cette Eglise paraît hésitante et profondément divisée en elle-même. Comment se fait-il que les prêtres coréens montrent si peu d’enthou-siasme à travailler dans le monde ouvrier qui se construit ? A propos du problème politique, il existe bien un groupe de « prêtres pour la Justice », mais ce n’est qu’une tendance. La hiérarchie et les fidèles sont très divisés sur la position à tenir, alors qu’il nous semble que, lorsque les droits de l’homme sont menacés, c’est l’unité qui compte. Enfin, l’œcuménisme est un mot inconnu dans l’Eglise coréenne.
Il semble que, durant ces deux ans, nous n’ayons vu qu’une face de l’Eglise coréenne, la plus noire. Nous espérons qu’il existe une autre face, plus rayonnante et pleine d’espoir pour l’avenir.
En ce moment, nous sommes en train de nous installer dans la banlieue ouvrière de Séoul. Nous ne savons pas exactement sous quelle forme notre insertion va se faire ; sans doute mettra-t-elle beaucoup de temps à se dessiner, car elle sera fonction des problèmes et des besoins des hommes que nous allons rencontrer. Mais nous voudrions éviter de travailler dans une paroisse, même si, bien sûr, notre travail se fait en liaison avec les communautés locales. Nous voudrions être prioritairement en contact avec les gens qui justement n’ont aucune relation avec l’Eglise, pour quelque raison que ce soit. Pendant un an encore, notre préoccu-pation essentielle va évidemment être la langue ; mais nous profiterons de cette période pour nous informer au maximum sur la vie du monde ouvrier, à travers les équipes de J.O.C. et grâce aux différents contacts que nous pourrons établir. C’est essentiellement à un travail d’information que nous consacrerons cette année.
Nous voudrions que l’Eglise soit plus présente dans ce monde ouvrier qui naît actuel-lement. Nous ne voudrions pas que l’Eglise passe à côté de ce monde qui naît, comme elle l’a fait en Europe. C’est assez malheureux de constater que ce sont essentiellement les étrangers qui travaillent actuellement dans le milieu ouvrier. Certains séminaristes coréens font bien des stages de travail, en usine ; mais nous avons l’impression que cet intérêt reste très superficiel, car la plupart des jeunes prêtres qui avaient semblé intéressés par un travail en milieu ouvrier se laissent rapidement accaparer par des activités de routine lorsqu’ils se retrouvent en paroisse. C’est ainsi qu’il existe un certain nombre d’équipes de J.O.C., mais beaucoup d’entre elles fonctionnent difficilement parce qu’il n’y a pas de prêtre pour les suivre… quand elles ne sont pas directement supprimées par le nouveau curé qui arrive. A ce niveau, peut-être pourrons-nous lancer des pistes afin que l’Eglise coréenne soit plus active dans ce milieu. En tout cas, c’est dans ce sens que nous voudrions agir.

Emmanuel KERMOAL
et Michel RONCIN


4. «Et vous m’avez visité » (Mt., XXV, 36)

Gagnant mes moyens de vivre et de travailler en enseignant le français dans une école normale qui forme des professeurs de l’enseignement secondaire, je suis mandaté par mon évêque pour m’occuper des étudiants de cette école normale ainsi que des étudiants d’une école normale qui forme des maîtres de l’enseignement primaire et des étudiants d’une école d’infirmières. Ces étudiants prennent le plus clair de mon temps. En outre, je suis aumônier de facto d’un hôpital d’Etat pour tuberculeux (250 lits) et d’une prison qui compte environ 1 000 détenus.
Dire un mot de ce que je fais à l’hôpital et à la prison ? Il serait sans doute plus facile de parler de ce que je ne peux pas y faire, ou de ce que je voudrais y faire...
Les gens qui viennent à l’hôpital sont généralement dans un état de délabrement très avancé, moralement et physiquement. La tuberculose est considérée comme une maladie honteuse ; on n’en parle pas facilement, bien que probablement 7 % environ de la population du pays soient touchés. En outre, c’est une maladie de pauvres qui n’ont guère le loisir de s’en inquiéter dès les débuts.
Le stage à l’hôpital est limité à six mois. L’hôpital dont il est question ici étant spécialisé dans les opérations du poumon, le séjour se divise comme suit : d’abord la préparation du malade pour l’opération, c’est la période la plus longue ; ensuite, l’opération ; enfin la convalescence, qui est suivie du renvoi du malade à la maison. Quant à la suite du traitement, elle est laissée au gré et aux possibilités du malade. Il n’existe aucun système d’assurance pour lui venir en aide...
Dans ce milieu, outre la messe hebdomadaire et la communion aux malades alités et outre l’enseignement catéchétique soit direct soit par correspondance, mes principaux objectifs ont été de créer deux sortes de liens :

— des liens entre les malades eux-mêmes. Par exemple, la quête à la messe du dimanche (en général l’équivalent de quelques francs à peine, même avec ma participation) est entièrement versée à la caisse de « crédit-mutuel » (Crédit Union). Elle permet de secourir des gens dans les cas extrêmes, sans considération de religion naturellement. Nous avons ainsi acquis un capital de 1 400 francs, grâce auquel nous avons pu faire profiter quatre malades d’une opération en 1976. Depuis quelque temps, ce sont les malades qui gèrent tout cela. Il leur est même arrivé de payer l’enterrement de personnes qui avaient quitté l’hôpital sans avoir le moindre sou en poche...

— des liens entre des chrétiens du voisinage et des malades. Des chrétiens ont appris à aller passer un moment à l’hôpital avec des malades, à leur procurer des livres, à passer avec eux une partie des jours de fête... La bibliothèque a maintenant 250 volumes.

Ces liens ont permis de faire naître une communauté. En raison des entrées à l’hôpital et des départs, en raison de la brièveté du séjour (six mois au plus), il s’agit naturellement d’une communauté mouvante ; mais il s’agit aussi d’une véritable communauté dans laquelle mûrissent les fruits de la charité, dans laquelle beaucoup retrouvent cette dignité d’hommes qu’ils avaient perdue en raison de leur maladie ; ils y trouvent un soutien fraternel, la force de considérer leur maladie d’une manière nouvelle, de songer à faire quelque chose d’efficace pour contribuer à la guérison des autres et même la force de mourir d’une façon qui fait par-fois envie. Tel a été le cas de cette femme qui, à travers ses derniers spasmes, disait aux chrétiens qui l’entouraient : « Ne pleurez pas : maintenant je vais rencontrer le Seigneur, non plus à travers les sacrements, mais face à face ! »

A la prison, il y a un bon millier de détenus de droit commun et quelques détenus politiques. Un quartier spécial regroupe environ 80 femmes. Les possibilités d’action missionnaire à la prison restent limitées, soit du côté de l’Eglise elle-même, soit par l’ins-titution pénitentiaire en tant que telle et, parfois aussi, par les autorités responsables de cette institution. Actuellement, ces autorités sont très ouvertes et elles respectent les hommes, même si l’institution, elle, ...
A la prison, j’ai également essayé de créer des liens.
Je suis autorisé à faire une causerie à tous les détenus que cela intéresse, une fois par mois, durant quarante minutes, sur le sujet de mon choix.
Les baptisés sont peu nombreux et il est difficile de les réunir à part, si bien que la sacramentalisation reste très limitée. Une fois par semaine, je peux organiser une réunion, qui groupe environ une centaine de personnes. J’essaie d’y faire toujours une certaine catéchèse et des rudiments de célébrations pour les hommes. En même temps, une A.F.I. (Auxiliaire féminine internationale) fait à peu près la même chose dans le quartier des femmes, en y joignant une occupation manuelle : tricot, crochet, etc., ce qui permet un contact plus vrai et plus facile. Chez les femmes, assez souvent, il y a aussi le problème des nourrissons : la piètre alimentation qu’elles reçoivent ne leur permet pas de nourrir leur bébé au sein. Pour les trois bébés qui se trouvent actuellement en prison avec leur mère, un chrétien du voisinage a pris en charge l’achat et la distribution de lait jusqu’au moment du sevrage.
Le plus gros problème est de trouver des chrétiens qui veuillent bien s’occuper au moins des détenus, chrétiens ou non, qui ont été condamnés aux peines les plus longues. Les étudiants dont je m’occupe par ailleurs s’y intéressent bien quelque peu, mais ils n’ont pas une expérience suffisante de la vie pour que ces relations soient toujours profitables, et les différences d’âge, si importantes dans les relations humaines en Orient, limitent sérieusement les possibilités. Les étudiants vont aussi passer certaines grandes fêtes à la prison, faisant un grand effort pour agrémenter les loisirs de leurs frères détenus.
Il n’existe rien pour aider ceux qui quittent la prison, leur peine accomplie, à retrouver une place dans la société. C’est un problème encore plus grave ici qu’en Europe. A cela, il y a deux raisons : d’abord le grand nombre de détenus (il y a toujours deux Coréens sur mille en prison) ; ensuite la tare que constitue un temps de détention : un ex-détenu est aussi mal considéré qu’un tuberculeux ou un lépreux. Je voudrais bien voir quelque chose se faire pour permettre aux ex-détenus de se réintégrer à la société, mais j’en suis réduit à dire « Adieu et bonne chance » à ceux qui s’en vont, tout en sachant bien que, sauf pour quelques-uns qui pourront rentrer dans leur famille (surtout les cultivateurs), leur route se termine en cul-de-sac. Ce n’est pas sans raison que près de la moitié des détenus du pays sont des récidivistes. Pendant deux ans, j’ai accueilli chez moi un ex-détenu (il avait été condamné à mort ; sa peine avait ensuite été commuée en détention à vie, puis ramenée à 20 ans), et j’ai pu entrevoir quelles pouvaient être les joies que pourrait donner une telle entreprise de réintégration, mais aussi les problèmes qu’elle pose…

En somme, je ne fais pas grand-chose pour les prisonniers. Mais cette présence auprès des plus pauvres est pour moi une nécessité, un choix. Il en va de même pour l’aumônerie de l’hôpital pour tuberculeux. Ces deux activités sont sans doute accessoires en ce sens que je n’ai pas de « nomination » pour cela. Mais elles m’enrichissent tellement que je ne puis pas m’en passer.

Gilbert PONCET

5. Pour la promotion de la femme

Après avoir été curé de diverses paroisses pendant 35 ans, je suis, depuis quelques années, aumônier de la maison-mère d’une jeune congrégation de religieuses coréennes. Cette congré-gation, dite « des Sœurs de la Sainte Famille », compte actuellement 220 personnes, dont une quarantaine de novices.
Selon les dernières statistiques de l’Eglise catholique de Corée, on dénombre dans le pays 37 congrégations féminines, avec un total de 2 723 religieuses, dont 192 étrangères. A ces 37 congrégations, on doit en ajouter au moins 5 ou 6 autres qui sont encore « à l’essai » et n’ont pas encore d’existence officielle. Les unes et les autres ont des novices, les vocations ne manquent pas.
Jusque vers la fin de la seconde guerre mondiale et de l’occupation de la Corée par le Japon, on ne comptait que quatre congrégations féminines en Corée, toutes d’origine étrangère : les Sœurs de St-Paul de Chartres, arrivées en 1880, et les Carmélites, arrivées en 1937, dans la partie du pays qui correspond actuellement à la Corée du Sud ; les Sœurs Bénédictines et les Sœurs de Maryknoll, dans la partie du pays qui correspond actuellement à la Corée du Nord. Mais, vers la fin de l’occupation japonaise et après l’indépendance, on a pu assister à la fondation de plusieurs congrégations purement locales, et les Sœurs de la Sainte Famille en sont un exemple. D’autre part, ce qui a pu subsister des deux congrégations qui se trouvaient en Corée du Nord a été contraint de se réfugier en Corée du Sud, tandis qu’un grand nombre de congrégations étrangères qui, jusque-là, avaient préféré le Japon se décidaient à tenter des fondations dans la Corée redevenue indépendante... Dans un bon nombre de ces congrégations d’origine étrangère, le degré de « coréanisation » du personnel est déjà très élevé, ainsi que l’indique la petite proportion de religieuses étrangères par rapport au nombre des religieuses coréennes, et en plusieurs cas la « coréanisation » est déjà totale. La plupart des congrégations n’admettent que des candidates qui ont terminé leurs études secon-daires et même quelques-unes admettent seulement les jeunes filles qui ont terminé leur université. Exceptionnellement, un certificat d’aptitude professionnelle peut tenir lieu de diplôme d’études secondaires.

On accuse parfois les congrégations religieuses de posséder des hôpitaux ou des écoles dans le but de gagner de l’argent. C’est bien exact, mais il faut se rendre compte que ces congrégations ont aussi la charge d’œuvres dont personne d’autre ne s’occupe et qui sont fort onéreuses : hospices pour infirmes ou vieillards, orphelinats, foyers ouvriers, garderies d’enfants, etc.
A la maison-mère des Sœurs de la Sainte Famille, en dehors des cours assurés par des religieuses ou par d’autres prêtres, j’ai, en plus de ma fonction d’aumônier, à donner des cours de spiritualité, d’Ecriture sainte et de liturgie. Pour la spiritualité, ce qui me gêne le plus, c’est la question de la « voie unitive », en raison de mon manque d’expérience à ce sujet... Pour ce qui est des cours d’Ecriture sainte pour les novices, il faut avouer que la plupart de ces jeunes filles ne connaissent généralement même pas les rudiments de la Bible quand elles entrent au couvent. C’est pourquoi je ne fais guère que leur raconter l’Histoire Sainte », comme à des enfants, et même en me servant des images de la « méthode Bernadette » ! Après ce « dégrossissage », la plupart des novices vont étudier pendant deux ans à l’Institut catéché-tique national de Séoul et y poursuivre leur formation doctrinale. Je donne aussi des cours de doctrine, que je n’ose pas appeler des cours de théologie. Je regrette de ne pouvoir enseigner l’histoire de l’Eglise. Deux jeunes religieuses vont suivre les cours de théologie au grand séminaire de Séoul : maintenant des religieuses de toutes sortes de congrégations y étudient sur les mêmes bancs que les grands séminaristes. Pour la formation liturgique des religieuses, de grands efforts sont faits pour que, chaque dimanche, la grand-messe et même les « vêpres » soient célébrées le plus solennellement possible ; c’est une liturgie à laquelle tout le monde participe, une liturgie qui attire des fidèles de l’extérieur, une liturgie plus lente que dans les paroisses. Les sœurs aiment beaucoup ces offices et chaque dimanche est bien préparé.
Une fois par mois, se réunissent des jeunes filles que la vocation religieuse intéresse. Chaque fois, elles y viennent une cinquantaine. La plupart des religieuses de la congrégation travaillent dans des paroisses comme catéchistes. Elles peuvent trouver à la maison-mère des instruments tels que des appareils de projection ou des diapositives qu’elles peuvent emprunter. En principe, la congrégation se préoccupe de servir les pauvres : dès le noviciat, les jeunes sont entraînées à rendre visite à des pauvres en compagnie de sœurs plus âgées.
Pour l’aumônier et le guide spirituel, la « vie de couvent » est très intéressante, c’est une expérience qui vaut la peine ; après tout, les religieuses sont l’élite des baptisés, elles sont des multiplicatrices de la Parole et elles jouent un rôle important dans la vie et le développement de l’Eglise en Corée. Je regrette de ne pas assez connaître la langue pour pouvoir leur donner une meilleure formation spirituelle et doctrinale.

Pierre SINGER

……………..

Note du rédacteur du C.R. : En toute humilité, le P. SINGER a oublié de spécifier qu’il avait été le fondateur de cette congrégation des « Sœurs de la Sainte Famille » vers 1945 et qu’il l’avait laissée grandir dans l’autonomie à partir de 1948. Le P. Singer a retrouvé « ses » religieuses 22 ans plus tard, lorsque celles-ci l’ont demandé et obtenu comme aumônier.

6. Si vous déménagez, vous m’intéressez particulièrement !

Délégué en avril 1972 par la Conférence épiscopale pour la pastorale des catholiques qui émigrent à l’intérieur du pays, j’ai alors quitté ma paroisse de campagne dans le diocèse de Taejon pour venir m’installer à Séoul, où je réside toujours.
La tâche qui m’a été confiée consiste à :

— Intéresser tous les curés, ceux dont les gens s’en vont ailleurs (« curés envoyeurs ») et ceux qui voient des gens d’ailleurs s’établir chez eux (« curés receveurs »), à la pastorale des Migrants, au moyen de conférences, circulaires, articles de presse, etc. ;

— recevoir des « curés envoyeurs » et transmettre aux « curés receveurs » les noms et adresses des migrants ;

— collecter les rapports envoyés au Service des Migrants par les « curés receveurs », concernant les migrants qu’ils auront contactés (ou n’auront pu contacter, faute de les avoir trouvés), leur vie chrétienne et professionnelle ou scolaire, leurs changements d’adresse, etc., et transmettre ces informations aux « curés envoyeurs » intéressés ;

— rechercher et faire rechercher par les « curés envoyeurs » les nouvelles adresses de ceux qui se seront déplacés entre temps et signaler ces adresses une nouvelle fois à leur « curé receveur » ;

— rechercher les baptisés dont la trace est perdue depuis plusieurs années, etc., etc. ;

Je n’ai donc pas à rencontrer moi-même les milliers de migrants qui se déplacent chaque année à l’intérieur du pays ; j’ai simplement à donner aux curés le désir et les moyens de le faire. Tel est du moins l’idéal poursuivi, et telle est la mission que j’ai reçue de l’épiscopat. Mais je dois dire que la réalité est bien éloignée de cet idéal.
Je dois susciter l’intérêt des curés pour le problème des migrants, ceux qui partent et ceux qui arrivent ; et je puis dire que, pendant quatre ans, je n’ais pas ménagé ma peine à cet effet. Mais, actuellement, seuls quelques dizaines de curés de province sont vraiment « convertis ». Normalement, je devrais recevoir les noms et adresses d’une foule immense de migrants, étant donné que, selon les estimations les plus modestes, de trente à quarante mille catho-liques (l’équivalent du nombre des catholiques d’un petit diocèse) se déplacent annuellement dans le pays. Je reçois bien un bon nombre de noms de « personnes déplacées », mais quand je reçois les adresses de 3 500 personnes par an, je peux m’estimer heureux. Or, sans connaître les adresses, il est impossible de faire quoi que ce soit d’efficace.
De plus, tous les migrants dont les noms et adresses ont été signalés aux « curés receveurs » sont loin d’être recherchés, visités et guidés comme il le faudrait. Si la Légion de Marie fait, en général, de son mieux, on peut dire que les curés des grandes villes ne rencontrent personnellement presque aucun migrant.
En réalité, bon nombre des migrants catholiques de Corée continuent d’être pratiquement abandonnés par l’Eglise, quatre ans après la création d’un service qui a pour but de faire en sorte qu’ils ne le soient plus. Il y a encore du travail en vue !

Olivier TELLIER

*
* *

Ce petit aperçu de l’activité ou des préoccupations des confrères M.E.P. de Corée est évidemment bien pâle pour un « compte rendu de mission ». Cela tient au fait que le conseil régional n’a pas jugé utile de solliciter tous les confrères d’écrire quelque chose : il s’est contenté d’en choisir un certain nombre, gardant les autres en réserve pour une occasion ultérieure. Parmi les confrères qui Ont été sollicités, l’un ou l’autre s’est trouvé empêché d’écrire sa « dissertation », quelques autres ont oublié de la faire parvenir au Régional dans les délais prévus. Enfin, les sujets de « rédaction » ont été imposés aux auteurs pressentis, d’une manière telle qu’ils ne puissent guère parler que d’un aspect de leur activité.
Le ministère, généralement plutôt humble, qu’ils accomplissent ne donne guère l’occasion aux membres de la Société M.E.P. qui se trouvent en Corée de se faire beaucoup remarquer. Ils ne cherchent d’ailleurs guère à se comporter en, « cymbales sonnantes ». Le point central de leur spiritualité missionnaire est le « il faut que je décroisse », ce qui n’empêche nullement qu’ils espèrent bien pouvoir s’entendre dire : « C’est bien que tu aies été fidèle... dans les petites choses ».

Robert JÉZÉGOU

~~~~~~~


<< Retour page précédente



© Mepasie (missions étrangères de Paris en Asie) - Toutes les archives disponibles dans 15 pays : Birmanie<