| Année: |
1991 |
| Pays: |
Corée du Sud |
| Mission: |
Corée |
Région de Corée
Faire un compte rendu, c’est fixer une situation, ou stériliser une évolution. On dit : « faire le point ». On écrit le compte rendu au milieu d’une tempête gigantesque, et le remue-ménage, en Europe de l’Est en particulier, prend des allures de séisme, dont les secousses sont ressenties jusqu’en Extrême-Orient... Inversement, vues de France à la télévision, les manifestations étudiantes à Séoul donnent aux Français l’impression d’un raz-de-marée. Certains vont jusqu’à annuler leur voyage en ce pays, et on reçoit ici des coups de téléphone alarmés. À vrai dire, au moment les plus chauds, on pouvait circuler dans Séoul et toute la Corée pratiquement sans rien voir. Ce préambule a pour but d’élargir un peu et de relativiser notre vision des réalités.
Nous allons successivement considérer le contexte politique intérieur, la politique extérieure, les problèmes économiques et sociaux, enfin l’Église catholique.
I. POLITIQUE INTÉRIEURE
Dans la période qui nous occupe, de 1986 à 1991, il faut concentrer l’attention principalement sur l’année 1987. Elle restera sûrement dans l’histoire de la Corée comme une année de bouleversements considérables, même si l’acquis sera remis en question et exigera encore des luttes nombreuses.
1. Avant 1987
Après l’assassinat de Pak Jonghei en 1979, le général Chun Doohwan prend le pouvoir et se fait élire président par un petit collège d’électeurs bien choisis. Pour lui, la légitimité, c’est d’être militaire et héritier de la façon de voir et de gouverner de son prédécesseur. Le droit est celui du plus fort, et tout ce qui ne plie pas à sa volonté est traître et ennemi du bien public, donc susceptible d’être mis au pas. La division des pouvoirs, le droit d’avoir des idées et de les exprimer, tout cela n’a pas cours. Et on comprend bien pourquoi les sept années du mandat de Chun Doohwan ne pouvaient pas se terminer de manière pacifiée. D’autant plus qu’il prouve rapidement et à sa manière la légitimité de son pouvoir par l’écrasement militaire du soulèvement démocratique de Kwangju, et que la bande des loups affamés (dont sa femme et son frère) qui l’entourent veulent le gâteau et tout le gâteau.
Les seules forces démocratiques, du monde des étudiants, du monde des ouvriers, du monde religieux et du monde politique, n’avaient qu’à bien se tenir. Un exemple suffit pour décrire l’atmosphère : le leader charismatique de l’opposition, Kim Daejung a été mis à peu près soixante fois en résidence surveillée entre 1985 et fin 1987.
Plus on avançait vers le terme du mandat, et plus on étouffait : Chun Doohwan répétait que le pouvoir devait passer à son successeur d’une manière légale, démocratique et pacifique. L’opposition demandait justement une réforme de la Constitution permettant cette démocratisation, en particulier l’élection du président de la République au suffrage universel.
Le printemps 1986 fut particulièrement chaud. Les activistes deviennent moins nombreux, mais leur position se radicalise. Les partis politiques d’opposition ne peuvent plus guère les contrôler, ni les utiliser. Ces partis sont même soupçonnés d’avoir un plan de ralliement au régime. Deux jeunes s’immolent par le feu, d’où des manifestations très violentes. Près de 2000 personnes sont en prison pour avoir enfreint la loi de sécurité nationale, soit plus que du temps de Pak Jonghei. La seule ouverture faite par le président est une proposition de nouvelle Constitution à élaborer pour être mise en vigueur après son mandat.
L’opposition, et plus encore les dissidents, sentent bien qu’il faut faire bouger les choses avant les Jeux Olympiques. La marge du gouvernement n’est quand même pas si large : il ne peut ni refaire le coup de Kwangju, ni mettre tout le monde en prison, ni perdre le bénéfice politique et économique escompté des Jeux Olympiques de 1988.
2. L’année 1987
Le coup d’envoi est donné en février par la mort d’un étudiant, Pak Chongchol, sous la torture. Un médecin légiste ayant vendu la mèche, le monde étudiant, mais aussi la population commence à gronder, et l’enterrement prend l’allure de manifestation nationale. La colère publique et les manifestations seront encore bien autre chose quand un prêtre catholique révélera que des personnages très haut placés sont impliqués dans l’affaire Pak Chongchol, et quand le président Chun décidera qu’on ne peut vraiment pas faire des réformes dans des conditions sociales pareilles, et qu’il faut les reporter à une date à choisir après les Jeux Olympiques de 1988.
Rien ne pouvait plus retenir les activistes, et cette fois-ci, il ne s’agit pas seulement d’étudiants, de quelques prêtres, de pasteurs et d’habitués. La population bouge, même des gens de la classe moyenne. La période la plus chaude se situe entre le 10 et le 29 juin, pendant laquelle la cathédrale de Séoul, transformée en refuge des étudiants, change pratiquement de destination.
Le 24 juin, le président est obligé de revenir sur sa décision de repousser les réformes, puis le 29 juin, dans une proclamation télévisée, le secrétaire général du parti au pouvoir, ancien général condisciple de Chun, Noh Daewoo, annonce neuf propositions, qu’il va, dit-il, aller faire approuver par le président : élection du président au suffrage universel, mandat de 5 ans, neutralité politique de l’armée, libération des prisonniers d’opinion, liberté de la presse. Et en quelques mois beaucoup plus calmes, une nouvelle Constitution est rédigée, et ratiiée le 27 octobre, avec de nouvelles données politiques et sociales. Le 17 décembre, aux élections présidentielles, l’opposition, bien placée, remporte 64 % des suffrages. Mais comme trois candiats n’ont pas su s’entendre sur une candidature unique, M. Noh Daewoo devient président avec 36 % des voix. On met une fois de plus le vin nouveau dans de vieilles bouteilles. Les militaires ont sauvé leur pouvoir.
3. Depuis l’année 1988
Les élections législatives d’avril 1988 allaient renforcer la prise de conscience des erreurs du passé, et il s’est trouvé que le Parti pour la Démocratie et la Justice, du président Noh Daewoo, a été mis en minorité. L’opposition en a profité pour appeler à la barre tous ceux qu’elle pouvait accuser soit d’avoir participé au massacre de Kwangju, soit à la concussion massive du temps de Chun. Les festivités grandioses des Jeux Olympiques ont été vite oubliées pour les mascarades télévisées des enquêtes parlementaires, une vraie foire d’empoigne où les pires des crapules n’ont été que très peu égratignées finalement.
Cette « cohabitation », qui aurait pu être productive du point de vue de la démocratisation, a pris fin d’une manière rocambolesque, lorsque deux des partis de l’opposition, « dans un grand mouvement de réconciliation nationale », sont rentrés soudainement dans le giron du parti au pouvoir, laissant ainsi le vieux Kim Daejung pratiquement seul avec sa petite équipe comme parti d’opposition ; laissant surtout les mains parfaitement libres au président Noh, qui est à la fois secrétaire général du Parti au pouvoir, chef de l’exécutif et de tout ce qu’il veut, les pouvoirs législatifs et judiciaires ne fonctionnant pratiquement que sur ses injonctions.
On est donc revenu à la case de départ, et on peut s’attendre à ce que 1992, année des élections régionales, législatives et présidentielles, ne soit pas une année des plus calmes. L’opposition est très affaiblie, et n’a rien ni personne à proposer sérieusement pour l’avenir. Ce seront probablement les dissidents qui, d’une manière ou d’une autre, prendront la relève pour la lutte politique. Ils commencent d’ailleurs à s’unir, malgré tous les efforts du pouvoir pour les contenir.
Ils ont trouvé aussi des chevaux de bataille à plus longue échéance, dans une ligne toujours aussi nationaliste : la lutte contre la présence militaire américaine (40 000 soldats) en légère diminution et l’impérialisme économique américain, et surtout la réunification de la Corée.
Par ailleurs, il semble que l’armée ne pourra plus intervenir dans la politique comme par le passé et que les syndicats ne pourront plus être neutralisés comme ce fut trop souvent le cas. Les quelques avantages acquis par l’ensemble des forces démocratiques ne pourront pas facilement être supprimés.
II. POLITIQUE EXTÉRIEURE
1. RELATIONS CORÉE DU SUD - CORÉE DU NORD
La Corée, Nord et Sud, va-t-elle demeurer un des derniers bastions du totalitarisme communiste et du totalitarisme militaire anticommuniste ? Depuis l’armistice du 27 juillet 1953, le filet est bien resté là où il est. Les familles divisées n’ont toujours pas la possibilité de se rencontrer, il est toujours interdit d’avoir des relations avec des gens de l’autre côté, les armées se font face, sans baisser leur garde un seul instant.
Là encore, plus qu’une volonté politique délibérée, c’est l’évolution de l’environnement interne et externe qui va commander les transformations.
C’est l’entrée simultanée des deux Corées à l’ONU, à l’automne 1991. Un bateau chargé de 5 000 tonnes de riz passe directement de Mokpo dans le Sud, au port de Najin dans le Nord, en juillet 1991. Ce sont des signes. Jusqu’ici, les transactions, quand il y en avait, se faisaient à travers un pays tiers, principalement Hongkong. Maintenant, bien sûr sous contrôle gouvernemental, les échanges se font entre les grandes sociétés directement. Le volume des échanges commerciaux a décuplé au cours de 1991. Il était si bas, il est vrai, que cela ne représente pas encore grand-chose. Mais c’est là un changement, ou plutôt les signes d’un changement à venir qu’on ne pourra pas empêcher.
Les raisons qui font avancer les deux parties vers un rapprochement sont nombreuses.
Il y a d’abord la fibre nationaliste coréenne. Ensuite, il y a l’évolution du monde : réunification de l’Allemagne, effondrement de l’empire communiste et du communisme, d’où, en particulier un isolement de plus en plus grand de la Corée du Nord vis-à-vis de Moscou et de Pékin qui, eux, voudraient bien se rapprocher de la Corée du Sud. En même temps, la Corée du Sud a absolument besoin d’élargir son champ d’action, ses marchés et ses sources d’approvisionnement du côté de la Chine et de la Russie. Et plus prosaïquement, la Corée du Nord, mais aussi la Corée du Sud sont au bord de l’asphyxie, si elles se referment sur elles-mêmes. En particulier la Corée du Nord semble au bord de la famine.
Il est fastidieux de faire le compte des avancées et des reculs lors des rencontres bilatérales. Notons simplement quelques points qui marquent ou marqueront profondément le processus.
— Il y a beaucoup de leçons à tirer de la réunification de l’Allemagne, et ces leçons apportent un certain réalisme dans la façon de poser le problème de la réunification. On sait maintenant qu’une réunification qui serait une intégration pure et simple conduirait à une catastrophe économique, à des déplacements de population considérables, qui déséquilibreraient toute la péninsule. On entend donc maintenant parler de confédération et autres mots semblables plus nuancés que le mot de réunification.
— La coupure entre le Nord et le Sud a été tellement totale, que l’on n’est pas sûr de pouvoir abattre facilement ce qu’on pourrait appeler le mur culturel séparant les deux parties. Les éléments communs hérités du passé (langue, culture traditionnelle) ne peuvent suffire, même s’ils jouent un rôle affectif important. Il n’est pas sûr non plus que les relations familiales jouent un rôle très fort, puisqu’elles ont été coupées depuis pratiquement deux générations (Mgr Dji, retrouvant sa sœur, l’a expérimenté à ses dépens).
— Au Nord comme au Sud, les militaires jouent un rôle politique important, et la militarisation de la société est très forte : tout cela va se trouver mis en question. Mais pour l’instant, c’est la présence américaine en Corée du Sud qui fait obstacle aux discussions. Ce sont les Américains qui ont signé l’armistice le 27 juillet 1953, ce sont eux les interlocuteurs du Nord à la commission d’armistice. Leurs 40 000 soldats et leur arsenal, notamment nucléaire, tiennent une place considérable dans le sud de la péninsule. Il serait naïf de penser que cette présence militaire est là simplement pour protéger le Sud d’une attaque du Nord. Bien sûr, dans leur stratégie, les Américains pensaient pouvoir contrôler la Chine et la Russie aussi bien à partir de la Corée que des bases en Europe. On peut considérer en particulier que l’arsenal nucléaire, qui est en cause actuellement, était suffisant pour détruire tous les centres importants des pays à régime communiste en Asie.
Une explosion récente en Corée du Nord a été photographiée par satellite et donne beaucoup de soucis aux Américains : ils ont demandé qu’une commission de contrôle puisse aller enquêter sur place. Réponse de Pyongyang : qu’une commission puisse aussi enquêter sur les armes nucléaires stockées par les Américains en Corée du Sud ! Comme le gouvernement américain n’a jamais déclaré officiellement qu’il avait installé de telles armes dans le Sud, il n’y a, paraît-il rien à visiter. Mais il est évident que les choses vont évoluer. On ne peut guère imaginer les Américains quittant tout simplement la Corée, à la grande joie des Coréens du Nord, et des Coréens du Sud, dont certains manifestent aussi de forts sentiments anti-américains. Mais les Américains se feront plus discrets, ils vont laisser leur place à Panmunjom à des militaires coréens, ils vont réduire le nombre des troupes et des armes, et ils vont probablement quitter les immenses terrains qu’occupe la VIIIe armée au centre de Séoul(1), pour se replier à la campagne, 50 km plus au sud.
Il est commun d’entendre que la réunification se fera dans les dix années qui viennent. En même temps que la diplomatie du ping-pong et du football, il y aura beaucoup de discussions plus ou moins orchestrées par les médias selon les besoins. Les relations économiques iront en s’intensifiant, permettant au Nord de se développer et de se désenclaver, au Sud d’avoir une bouffée d’air pour sa production et ses investissements. En même temps, un pacte de non-agression permettra de réduire la tension et les dépenses militaires de chaque côté. Enfin, le retour à une certaine forme d’unité politique, plutôt fédérative, sera envisageable, ce qui posera d’ailleurs le problème de l’appartenance des peuples coréens vivant en Chine et ailleurs.
Le tableau ci-dessous permettra de se faire une idée des rapports de force et des données actuelles.
COMPARAISON ENTRE LE NORD ET LE SUD
Unités Sud Nord
Surface 1 000 km2 99,3 122,1
Population millions 42,30 21,30
Main-d’œuvre millions 17,97 9,27
GNP milliards USD 210 21
Croissance du GNP % 6,7 2,4
Dépenses militaires milliards USD 9,18 4,49
Commerce extérieur “ 123,84 4,80
— Exportations “ 61,40 1,94
— Importations “ 56,80 2,85
Dette extérieure “ 29,40 7,87
Production électrique milliards KWh 94,4 29,1
Importations de pétrole millions de T. 40,40 2,60
Production de céréales “ 7,16 5,48
Production de véhicules 100 000 un. 17,8 0,33
Constructions navales millions de G/T 3,5 0,21
2. RELATIONS INTERNATIONALES
Les cinq dernières années ont vu la Corée du Sud s’ouvrir à un monde international beaucoup plus large que celui auquel elle était habituée. De ce point de vue, les Jeux Olympiques constituent à la fois le signe d’une ouverture déjà réalisée et un point de départ vers de plus larges horizons. Un leitmotiv était d’ailleurs étalé partout : « Le monde à Séoul, Séoul vers le monde ».
Jusqu’ici, on peut dire que les deux interlocuteurs principaux étaient les États-Unis et le Japon.
— Les États-Unis avaient eu d’abord un rôle de protecteur, à la fois au plan militaire et économique, et même de mentor politique. Les dernières années ont vu les relations évoluer vers un partenariat, selon lequel les avantages diminuent et les responsabilités augmentent. Séoul est invité à prendre une plus grande part financière dans la présence militaire américaine en Corée, et à sa propre défense. En même temps, les Américains exigent une plus grande ouverture du marché coréen aux produits américains, de sorte que Séoul se trouve embarrassé sur beaucoup de points, à la fois pour ses exportations vers les États-Unis, qui ne sont plus aussi protégées, et dans son marché intérieur qui se trouve encombré de produits venus de l’extérieur. Les plus gênants sont sans conteste les produits alimentaires, qui irritent la population agricole en particulier. On peut dire que d’ores et déjà, la Corée du Sud a perdu son indépendance alimentaire. Mis à part le riz, dont elle a pu jusqu’ici interdire l’entrée, elle importe une part importante des produits de première nécessité à des prix bien inférieurs au coût de leur production locale. (Le climat de Corée et son relief d’une part, et les méthodes archaïques de son agriculture d’autre part, la rendent absolument non compétitive. Son riz par exemple est de loin le plus cher du monde à la production.) Ceci pose des problèmes extrêmement épineux pour l’avenir des agriculteurs, pour l’indépendance nationale et pour les relations avec les États-Unis. Et l’on comprend que les sentiments anti-américains soient surtout cristallisés autour du problème agricole, et que Mme Carla Hills ne rencontre pas beaucoup de sympathie dans le cœur des Coréens.
— Les relations avec le Japon sont toujours restées difficiles, les Coréens ayant toujours gardé dans leur cœur à la fois la haine du colonisateur et le désir de briller autant que lui. Cependant, pour des raisons d’intérêts communs, les relations s’améliorent un peu, malgré le contentieux qui demeure, touchant la communauté coréenne au Japon, l’interprétation de l’histoire dans les manuels japonais et les exactions des Japonais envers les Coréens emmenés au Japon comme travailleurs de force ou les Coréennes emmenées pour le repos des militaires au temps de la guerre.
— Mais le plus important est l’ouverture de la Corée aux pays du monde communiste. Bien sûr, il reste des problèmes du côté de la Chine et de la Russie, puisque ces deux pays doivent ménager les susceptibilités de leur ami Kim Ilsong à Pyongyang, mais en fait, les relations économiques ont déjà pris, surtout avec la Chine, mais aussi avec les pays de l’Europe de l’Est et la Russie, des proportions bien loin d’être négligeables. Les efforts de Pyongyang pour que les pays communistes ne participent pas aux Jeux Olympiques de Séoul n’ont pas porté de fruits. Au contraire, le Nord s’en est trouvé d’autant plus isolé, et Séoul a pu promouvoir ses relations beaucoup plus librement. Pour la Corée du Sud, c’est un ballon d’oxygène au moment où ses exportations et ses entreprises, beaucoup trop unilatéralement tournées vers les États-Unis, le Japon et le Moyen-Orient, avaient besoin de nouveaux marchés. Une ombre cependant : ces nouveaux partenaires sont-ils en état de payer les services que leur rendra la Corée, au moins sous forme de matières premières ?
En tout cas, les hommes d’affaires coréens ouvrent des bureaux aussi bien en Chine qu’en Russie, sans avoir maintenant à passer par le Japon ou Hongkong. M. Gorbatchev est venu en visite semi-officielle en Corée du Sud, et il aurait dit un jour : « Comment se fait-il qu’il nous faille dix ans pour construire une entreprise, là où les Coréens mettent dix mois ? »
La Corée ne peut vivre que dans un système d’importations de matières premières et d’exportations. On comprend que sa diplomatie s’en ressente.
III. ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ
Le paysage économique de la Corée est difficilement déchiffrable. Trouver des clés semble difficile. On se contentera de préciser quelques données et de souligner des points auxquels il faudrait porter attention.
On peut dire que l’économie coréenne a connu encore une bonne progression au cours des cinq dernières années, même si actuellement elle souffle un peu.
Le GNP a eu une progression de :
10 à 12 % en 1987 et 1988
7 à 8 % en 1989
9 à 10 % en 1990
8 % environ en 1991
Du point de vue international, c’est encore une très forte progression, même si les Coréens ne s’en trouvent pas satisfaits. En tout cas, le revenu per capita est passé de 2 000 USD en 1985, à près de 5 000 USD en 1991.
Quelques éléments importants commencent à modifier fortement le paysage économique : les salaires, surtout depuis 1987, ont augmenté de près de 15 % par an. La consommation a pris des allures galopantes. L’inflation, qui était pratiquement tenue en laisse jusqu’en 1989, atteint 10 % en 1991 (en fait, certainement plus, car il semble que le prix des loyers, en particulier, ne soit pas pris en compte dans l’évaluation de l’inflation.) Poussée par le GATT, et en particulier par l’Amérique, avec qui elle avait une balance par trop excédentaire, la Corée a été obligée d’ouvrir le marché aux produits étrangers.
Mais il nous semble plus important de considérer quelques problèmes qu’une industrialisation à tout vent entraîne directement ou indirectement.
PROBLÈMES DÉMOGRAPHIQUES
Le baby-boom qui a suivi la guerre de Corée est bien terminé. La population a suivi la courbe suivante :
1970 1980 1990
31 500 000 37 500 000 43 520 000 habitants
A l’inverse, la population paysanne a évolué comme suit :
45,8 % 28,9 % 15,3 %
Et on entend dire que le gouvernement veut ramener la proportion à 8 %. Compte tenu de l’âge moyen des paysans, il ne sera plus guère possible de puiser encore parmi eux de la main-d’œuvre pour l’industrie et les services. Entre 1980 et 1988, la Corée avait créé 1 700 000 emplois. Mais elle se trouve maintenant devant une situation à laquelle elle n’avait pas pensé : le manque de main-d’œuvre. Les statistiques officielles faisaient état d’un manque de 200.000 ouvriers au printemps 1991. Certains expliquent ce déficit par le trop grand nombre de travailleurs mobilisés dans les services et dans l’industrie du loisir. D’autres pensent que c’est la qualification des ouvriers et l’outillage (notamment la robotique) qui sont en cause. En tout cas, de manière légale ou illégale, on trouve des solutions pour faire tourner la machine : des gens du sud-est asiatique sont déjà là, nombreux, travaillant dans des conditions très dures. Étant donné l’homogénéité de la population coréenne, il leur est difficile de passer inaperçus. C’est pourquoi d’autres sources de main-d’œuvre vont être exploitées : il est sûr que des Coréens de Chine arrivent en grand nombre actuellement. C’est d’autant plus facile que de plus en plus de bateaux circulent entre la Corée et le continent. Il est question aussi de faire appel à des jeunes qui feraient du travail en usine à la place du service militaire, et on utiliserait aussi du personnel et du matériel militaires pour la construction des routes, entre autres choses. Par ailleurs, au cours des cinq dernières années, le nombre des femmes au travail a progressé de 6 % (actuellement, près de 50 % de la population féminine de plus de 15 ans est au travail). Mais il y a là aussi un point noir : la moyenne des salaires féminins n’atteint que 53 % de la moyenne des salaires masculins.
PROBLÈME OUVRIER
En Corée, chaque fois que le gouvernement s’est trouvé en état de faiblesse, les ouvriers ont gagné du pouvoir : à la libération de l’emprise japonaise en 1945, au moment du passage de pouvoir entre Sygman Rhee et Pak Jonghei en 1960-1961, entre l’assassinat de Pak Jonghei et la prise de pouvoir par Chun Doohwan. À chaque fois aussi la voix des travailleurs a été étouffée par la force militaire. La peur du gouvernement, c’est que le monde ouvrier devienne une force politique, qui serait bien sûr une force d’opposition. De plus, aucun parti politique d’opposition n’a songé à intégrer les ouvriers dans ses rangs. Pour le pouvoir ou le management, les ouvriers ne sont pas des partenaires, ni dans la politique, ni dans l’économie. En 1987, menée par les étudiants, puis par les ouvriers, enfin par une bonne partie de la population, la révolte a grondé (cf. partie I). L’agitation syndicale et la solidarité ouvrière n’ont probablement jamais été si fortes, au point que, sur le coup, le pouvoir n’a pas pu utiliser les méthodes traditionnelles pour écraser le monde du travail. Le pouvoir a dû plier et demander aux chefs d’entreprise de tenir compte des revendications des travailleurs. On peut dire que les forces ouvrières se sont affermies en 1987 et le nombre des syndicalistes est passé de 775 000 en 1985, au nombre de 2 100 000 en 1990.
Mais depuis, la solidarité ouvrière semble s’être affaiblie, et il ne faudrait surtout pas croire que la liberté des syndicats existe ailleurs que dans les textes de la Constitution. C’est le gouvernement qui décide, à sa convenance, si telle association, ou telle action, est légale ou illégale, en fonction de la sacrosainte Loi de Sécurité nationale, dont le bras puissant a remplacé la trop célèbre KCIA, sous le nom de National Security Planning. Un exemple typique est le cas des professeurs du secondaire qui ont voulu fonder un syndicat : ils se sont vus harcelés, emprisonnés, mis à pied, et n’ont pas pu faire reconnaître leur syndicat. Les syndicats qui ont plus ou moins droit à l’existence sont de toute façon limités de diverses manières :
— D’abord, la coercitation, exercée soit par l’entreprise elle-même, soit par la police. Le nombre d’ouvriers arrêtés pour activités syndicales n’a jamais été si élevé que maintenant. On en arrête en moyenne six par jour selon certaines estimations. Surtout depuis 1989, la politique du gouvernement est principalement d’isoler les meneurs.
— L’embrigadement, dans certaines grandes sociétés comme Samsung, qui réussit à mettre sur pied un syndicat dont les responsables sont proches et à la botte du patronat.
— L’affiliation obligatoire à la Fédération des Syndicats de Corée, contrôlée par le gouvernement, et compromise par sa collusion avec le pouvoir dès le temps de Pak Jonghei et Chun Doohwan.
— Mais surtout de la part des ouvriers, un manque de formation, d’organisation et de vision politique et économique.
— L’absence de légitimité reconnue aussi bien du côté des ouvriers que du pouvoir et du management.
— Difficulté matérielle de s’organiser : peur de perdre sa place, fatigue physique. Dans les grandes entreprises, l’horaire hebdomadaire est passé de 57 heures en 1985 à 48 heures et demie en 1990. Mais la loi est loin d’être observée. La règle est une chose. La pratique en est une autre. Il en va de même pour le salaire minimum fixé à 1 900 F environ en 1988, réévalué un peu plus tard et qui n’est en réalité nullement garanti.
Fondée en 1990, une Fédération nationale des Travailleurs, qui se veut le pendant libre de la Fédération des Syndicats de Corée, essaie de politiser le débat, et regroupe, selon ses statistiques, 150 000 membres dans 450 entreprises. Mais elle est tellement harassée par la police et tellement radicale, qu’elle n’arrive pas à faire sa place au soleil, d’autant plus qu’elle ne sait pas suffisamment tenir compte des revendications plus prosaïques des travailleurs.
Outre les problèmes que nous venons de signaler, il y en aurait beaucoup d’autres touchant jusqu’à la vie physique des ouvriers. Notamment le nombre d’accidents du travail en 1990 (130 000, dont 2 200 morts, en augmentation de 33,7 % par rapport à 1989) montre bien que la dignité des travailleurs n’est pas reconnue. En fait, le monde ouvrier reste méprisé et la sacralisation du pouvoir dans le confucianisme, fait que les barrières, qui s’expriment jusque dans le langage, ne sont pas près de disparaître.
PROBLÈME DES PAYSANS
Dans les pays développés de l’Europe et de l’Amérique dont la progression a été beaucoup plus lente, l’agriculture a été le point de départ de l’enrichissement et du développement industriel. En Corée, on a fait l’impasse, pour diverses raisons, sur l’agriculture, qui a été laissée pour compte. Elle a servi simplement de réservoir de main-d’œuvre pour faire marcher la machine industrielle. Nous avons déjà dit que l’agriculture n’est pas rentable. En plus des conditions géographiques et climatiques défavorables, les traitements sont trop coûteux, et l’agriculture n’a commencé à se moderniser que dans les dix dernières années. Les paysans qui n’ont pas eu le loisir de s’organiser sont exploités d’une façon éhontée, soit par le Crédit agricole local, soit par les circuits de distribution : comment se fait-il par exemple qu’un chou payé aujourd’hui 40 centimes au paysan puisse être vendu demain matin 6 ou 7 F en ville ? De plus, les habitudes alimentaires changent énormément, en particulier avec l’urbanisation, les horaires de travail, l’emploi des femmes. On mange beaucoup plus de nourriture fabriquée avec la farine importée d’Amérique surtout. On mange plus de viande, importée elle aussi. Même les haricots et les condiments forts, que les Coréens aiment tant, viennent en grande partie de Chine ou d’ailleurs. Vieillie, démoralisée, la population agricole a envoyé ses meilleurs jeunes à l’université ou au travail en ville. Ceux des jeunes qui restent à la terre, ne trouvent pas à se marier. S’ils se modernisent, ils sont criblés de dettes que le Crédit agricole entretient et multiplie.
Le gouvernement ne fait rien pour améliorer les choses, puisque il veut encore réduire cette tranche de la population, pour ne garder que quelques grosses entreprises agricoles sur les meilleures terres. Actuellement, la population coréenne se bat pour empêcher l’importation de riz étranger, et ce combat prend des couleurs profondément nationalistes et xénophobes. Le gouvernement doit en être très content (s’il ne pousse pas à cela), étant donné que cela lui évite d’être mis sur la sellette sur un point où ses responsabilités sont très lourdes.
AUTRES PROBLÈMES
Il faudrait, pour faire un compte rendu plus complet et plus orienté dans un sens missionnaire, étudier certains problèmes qui doivent ou devront se trouver au centre du débat.
Il faudrait citer en premier lieu la protection de la nature et de la vie. Certains rapports disent que le nombre total des avortements correspondrait à deux avortements par femme en âge d’avoir des enfants, et on compte actuellement environ 2 millions d’avortements par an. Mais il faudrait aussi compter les accidents de la circulation, les accidents du travail, les maladies professionnelles.
La Corée traditionnelle avait une semaine de cinq jours, portant les noms des cinq éléments fondamentaux : feu, eau, bois, métal et terre. Si on y ajoute l’air, on se demande lequel des six est encore en état de fournir aux Coréens des conditions de vie qu’on puisse appeler humaines et humanisantes.
Il faudrait aussi considérer le problème de la consommation. Selon des rapports gouvernementaux, un tiers de la nourriture serait gaspillé, selon d’autres, un tiers des ordures ménagères serait constitué par la nourriture.
Un autre thème serait celui de l’éducation. Le schéma directeur est toujours le même, puisque militaire : il prend donc tout l’homme de l’aube à la nuit, pour en faire une machine à exécuter des ordres. Ceci est encore renforcé par la pression des parents qui cravachent moralement leur progéniture, pour la faire entrer dans les meilleures universités. La condition des écoliers, mais surtout des lycéens, n’est sûrement pas meilleure que celle des travailleurs. Cette condition est probablement une des situations humaines les plus difficiles à supporter, pour de pauvres résultats, et souvent un gâchis humain lamentable, pour les étudiants, les professeurs et toute la société. Les jeunes qui n’ont pas réussi l’examen d’entrée à l’université, sont une pépinière de drogués et d’asociaux, qui n’arrivent à si situer ni dans le monde des ouvriers, ni dans le monde des professions libérales ou autres.
Enfin, et à tous les niveaux, la concussion, l’injustice, la pratique des enveloppes, aussi bien chez les fonctionnaires de l’administration, de l’enseignement, de la police, que dans le secteur privé.
On trouvera bien noir le tableau qui précède. Et pourtant, il n’est pas noirci à dessein. On entend simplement décrire une situation, et corriger certains clichés, que les Jeux Olympiques, d’ailleurs fort réussis, ou les grandes manifestations religieuses de ces dernières années, ont pu donner de la Corée.
Pourtant, et paradoxalement, on voudrait donner en conclusion une vision d’espérance : Quand on considère ce que la Corée a subi dans son passé, les progrès qu’elle a réalisés dans un temps si court (à peine 50 ans) et avec si peu de ressources matérielles, on doit reconnaître que le peuple coréen a une santé peu commune. Il continuera à surprendre les observateurs si, de l’intérieur, il ne se ruine pas lui-même et s’il sait se donner une culture nouvelle, plus humanisante.
IV. L’ÉGLISE EN CORÉE
1. CORÉE CATHOLIQUE
1. Les fruits et la fin d’une époque
En 1984, on avait fêté le 200e anniversaire de la naissance de l’Église en Corée, avec la canonisation de 103 martyrs. Le thème en était : Lumière sur cette Terre. Ce fut sûrement un sommet qu’on ne dépassera pas facilement. L’automne 1989 a vu, une fois de plus, les chrétiens de Corée et du monde se réunir autour du Pape, pour célébrer le 44e Congrès eucharistique international à Séoul. Mais la mobilisation, si elle fut bien menée, n’a pas eu le même succès que le 200e anniversaire. Toutefois, l’Église s’est unie, non seulement pour organiser brillamment les cérémonies et rencontres nombreuses avec les délégations internationales, mais d’abord pour réviser sa foi en l’Eucharistie par des retraites, sessions, prières, congrès locaux, et pour faire passer dans la vie de la communauté un souffle nouveau de partage eucharistique. Ce mouvement portait le nom de « Un cœur et un corps. » Son but était bien de réaliser le don du Christ par la prière et le partage, suivant quatre pistes : Le don du sang et d’organes (Le don du sang était jusqu’ici très peu pratiqué en Corée, on l’importait pour la plus grande part), l’adoption et le parrainage d’enfants (On sait que la Corée envoyait beaucoup d’enfants à l’étranger pour adoption), le partage du riz (sous forme de collecte financière susceptible d’aider les cas les plus difficiles en Corée et à l’extérieur), enfin le service des plus pauvres, en demandant aux chrétiens de partager leur temps et leurs dons avec ceux qui en ont le plus besoin dans leur entourage.
On peut dire que, malgré des réticences, ce programme a amené les chrétiens à une réelle conversion au partage, et certainement à un changement dans les mentalités. Bien sûr, l’Église ne vit plus à l’heure du Congrès eucharistique, et si le mouvement garde encore ses structures, il est certainement bien moins actif. Les résultats concernant le don du sang, le don d’organes, l’adoption, ont changé non seulement les chrétiens, mais toute la société coréenne. Même le thème a été repris par des groupes de médias, sous le nom de « Mouvement d’un seul cœur », pour des activités de bienfaisance.
Décidément, cette jeune Église n’a peur de rien. Elle est capable de merveilles. Pourtant, on sent maintenant un certain essoufflement : le nombre des catéchumènes, le nombre des vocations sacerdotales et religieuses, sont en baisse. Le nombre de chrétiens, et même de jeunes baptisés quittant l’Église sans laisser d’adresse est en croissance. Avant d’analyser cela, jetons un regard sur les chiffres suivants. Ils sont assez éloquents par eux-mêmes pour éclairer certains aspects de la vie de l’Église qui est en Corée.
1953 1959 1969 1979 1989
Catholiques 166 471 417 079 779 000 1 246 268 2 613 267
Augm. 250 608 361 921 467 268 1 366 999
Prêtres 247 437 835 1 133 1 604
Séminaristes 199 244 543 461 1 483
Religieux
(hommes et femmes) 547 841 2 290 3 392 5 947
Dans le nombre des prêtres, sont comptés les étrangers qui représentaient respectivement : 59, 199, 340, 252, 221 unités. Leur nombre va décliner rapidement, en raison de l’âge.
Rien qu’à considérer ces chiffres, beaucoup de missionnaires doivent envier l’Église en Corée. Mais après cela, et aussi à cause de cela, il semble que le temps soit venu de considérer les réalités actuelles et les signes des temps, avant de reprendre la route.
2. Des ajustements à faire
En août 1988 déjà, le cardinal Kim tirait la sonnette d’alarme, lors d’une rencontre de la Fédération des évêques asiatiques en Corée (cf. Échos de la Rue du Bac, n0 244). Il désirait mettre en garde contre les apparences, et expliquer ses soucis concernant une Église dite « à succès ». Ses soucis portaient entre autres sur les défections nombreuses, l’engagement de foi des chrétiens dans la vie et la société, la justice, les pauvres.
Des analyses devraient être faites, mais nous avons déjà des éléments partiels. Nous utilisons ici en partie une enquête du printemps 1991 sur les points forts, les points faibles, les souhaits et les perspectives d’avenir, dans l’Église catholique. On notera que les lecteurs du journal Catholic Shinmum interrogés peuvent être un peu mieux à même de répondre aux questions posées que la moyenne des chrétiens.
Points forts
33 % des réponses prétendent justement que l’Église en Corée n’a pas de qualités particulières. 12 % apprécient sa solidité, sa bonne structure unifiée par le clergé et la liturgie. 11 % notent la noblesse de son idéal, sa dignité. 10 % citent l’ampleur de son action en faveur des déshérités, 9 % son rôle de leader en matière de démocratisation et d’humanisation. Le reste se partage entre le grand nombre des saints martyrs, la croissance du nombre des prêtres. l’activité débordante des laïcs, etc.
Points faibles
Il semble qu’on voie plus facilement les points faibles, et il y a là une convergence assez frappante avec ce que le cardinal Kim déclarait dans le discours cité plus haut.
19 % mettent en cause un développement trop exclusivement extérieur : nombre de chrétiens, grandes églises, grandes manifestations, Église constituée de plus en plus par la classe moyenne ou bourgeoisie, surtout dans les villes.
19 % critiquent ensuite le clergé sur plusieurs points : l’autoritarisme, l’arbitraire en pastorale, l’esprit fermé et l’embourgeoisement.
16 % notent ensuite les dissensions entre conservateurs et progressistes au sujet de l’engagement social et politique.
11 % mettent le doigt sur l’absence de sens communautaire.
10 % parlent de la passivité de l’Église face à la société.
Presque 10 % font allusion au manque de formation permanente, 6 % à un manque de sens missionnaire actif. Dans le pourcentage qui reste, on peut relever les soucis concernant la diminution des vocations, et les désertions de nombreux chrétiens.
Souhaits
18 % désirent que l’Église mette en place un système de formation de la foi plus complet (nombreuses allusions à foi et société).
13 % demandent un engagement plus actif de l’Église dans la vie du pays (mais ils n’arrivent pas bien à dire dans quel domaine).
12 % voudraient des prêtres moins imbus de leur autorité et moins embourgeoisés.
10 % demandent plus de justice sociale, d’abord à l’intérieur de l’Église.
10 % demandent un effort pour un approfondissement de la vie intérieure. Les autres réponses souhaitent le renforcement de la place de l’Église dans les médias, une recherche sur les objectifs de la Mission, une pastorale pour les jeunes et les personnes âgées.
Perspectives d’avenir
68 % manifestent beaucoup d’espérance en l’avenir de l’Église en Corée, affirmant qu’elle pourra se convertir et surmonter ses problèmes. Mais 32 % des réponses sont négatives, disant que l’Église ne pourra se maintenir dans la situation euphorique qu’elle a pu connaître.
Nous pensons que cette enquête reflète assez bien la situation actuelle. On peut dire que les personnes interrogées font preuve d’une santé remarquable : si elles sont critiques, si elles sont exigeantes, si elles désirent plus de profondeur dans leur formation, si elles demandent que l’Église soit davantage lumière pour le peuple tout entier, c’est bien que le Christ les attire et les travaille par son Esprit.
Il reste que les enjeux sont de taille, et la conversion difficile. On peut dire que l’Église a touché tous les milieux, mais elle reste une Église de ruraux qui s’en vont vers les villes et risquent fort de laisser leur foi en déménageant, et de petite et moyenne bourgeoisie. Entre-temps, se sont développés des mondes, dans lesquels l’Église ne s’est pas insérée, notamment le monde ouvrier et le monde scientifique et intellectuel. Prise de court par l’afflux de catéchumènes, elle n’a pas eu le temps de donner aux gens plus que des rudiments de doctrine. Et en fait, elle n’a pas encore joué son rôle évangélisateur, christianisateur, de façon profonde.
Il ne faut pas dire que rien ne se fait ; beaucoup d’efforts ont été faits pour former des communautés de quartier vraiment missionnaires, pour ouvrir aux chrétiens le monde de la Bible, pour initier à la prière, pour pénétrer le monde ouvrier par la JOC, l’ACO et par le Prado... Les prêtres eux aussi font des efforts louables pour se convertir et remplir leur ministère sacerdotal de manière évangélique. Le plus merveilleux reste sans doute la foi toute simple des chrétiens sans étiquette. Même si elle ne fait pas de bruit, et si elle est un peu entachée des restes mêlés de religion traditionnelle et de bouddhisme, elle est infiniment précieuse et active.
2. LES MEP EN CORÉE
22 membres (moyenne d’âge 59 ans) âgés de 30 à 83 ans.
711 ans de présence en Corée, soit une moyenne de 33 ans par Père.
1 évêque à la retraite : René Dupont
2 régional et procureur : Gilbert Poncet et Jacques Denès
2 au repos : Pierre Singer et Pierre Bertrand
2 aumôniers d’hôpitaux : Robert Jézégou et Jean Crinquand
3 aumôniers de religieuses : Célestin Coyos, Marcel Pélisse, Armel Durand
8 curés : Roger Noël, Jean Bideau, Antoine Gaztambide, Stanislas Gzella, Jean Ollivier, Jean Blanc, Paul Couvreur, Auguste Plassier
2 aumôniers ACO-JOC : Michel Ronci Emmanuel Kermoal
1 professeur de séminaire : Pierre Domon
1 étudiant en langue : Philippe Blot
Nous sommes présent dans cinq diocèses :
10 à Séoul, 5 à Taejon, 4 à Andong, 2 à Taegu, 1 à Inchon.
Nous sommes donc un de plus qu’au temps du dernier compte rendu : un sang neuf et jeune a été injecté dans notre groupe, à partir du principe d’échange entre Église, fruit de la rencontre d’évêques français et coréens, lors des festivités de l’Église en Corée. Il s’agit de Philippe Blot, arrivé 17 ans après ses prédécesseurs directs, et 57 ans après le plus ancien. Il devra se trouver des solidarités parmi d’autres missionnaires et chrétiens locaux plus proches de lui par l’âge, tout en bénéficiant de l’expérience des anciens. Mais pour l’instant, il en est au mystère de l’incarnation dans une autre culture. La Mission, c’est d’abord ça. Souhaitons que ses aînés ne lui soient pas une charge dans quelques années.
Une page de l’histoire des MEP a été tournée avec la démission de Mgr René Dupont, ex-évêque d’Andong. Le temps des missionnaires évêques-chefs de mission est, semble-t-il, bien fini pour nous dans cette partie du monde. Mgr Dupont n’a d’ailleurs rien perdu de son allant, et après avoir construit près de Séoul une petite maison préfabriquée, signe qu’il veut donner de la nécessaire pauvreté de l’Église, il s’adonne à ce qu’il considère comme son apport à la Mission : l’approfondissement de la vie de foi des prêtres, religieux et religieuses, à qui il prêche des retraites.
Ce n’est pas sans appréhension que les prêtres du diocèse d’Andong, notamment les 4 Pères MEP, ont vu arriver le successeur, ancien professeur de séminaire, Mgr Pak Sokhei. Bien que jeune et pauvre, le diocèse d’Andong a déjà montré en plusieurs occasions une maturité et un engagement pour la justice, qui resteront dans l’histoire. Roger Noël, dans la petite paroisse de Punggi, difficile, travaille de son mieux, en particulier auprès des catéchumènes qu’il forme lui-même avec beaucoup de conscience. Antoine Gaztambide est dans la ville de Jomchon, qui compte trois paroisses. Son travail le prend tellement qu’il n’a guère le temps de voir ses confrères. La construction d’un jardin d’enfants lui a pris aussi beaucoup de temps et d’énergie. Jean Bideau connaît bien Uljin, où il a passé bien des années. La paroisse a beaucoup changé, et il se trouve aussi dans de nouveaux bâtiments. Son territoire vient d’être amputé pour créer une nouvelle paroisse sur la côte est. Il est sans conteste le plus éloigné des confrères. Enfin, Pierre Bertrand, dans un appartement d’Andong célèbre l’eucharistie avec des religieuses, tout en prenant soin de sa santé.
Au diocèse de Taejon, mené fermement par Mgr Kyong et secoué par les difficultés de la construction d’un séminaire (le septième en Corée, si on compte celui des Missions Étrangères de Corée), restent 5 confrères. Jean Blanc a lui aussi encore une fois la maladie de la pierre, dans sa paroisse de Keumsan, difficile. Mais il tient le coup avec la ferveur et la générosité qu’on lui connaît. Il a accepté avec beaucoup de joie la responsabilité d’un jeune coopérant de la Délégation catholique pour la Coopération, travaillant à l’Alliance française de Taejon. Jean Ollivier a terminé son séjour dans la paroisse de Taechon sur la mer de Chine. Il attend une nomination, en congé dans sa Bretagne natale. Il en est de même pour Paul Couvreur, qui attend, lui, en congé, dans le Nord. À son retour, il doit trouver une vie plus conforme à sa vision missionnaire : Mgr Kyong est d’accord pour que Paul ne retourne pas en paroisse, malgré son bon travail à Sapkyo, mais recommence à vivre parmi les paysans, comme il l’a déjà fait dans la région de Kongju. C’est pour le diocèse, un témoignage qui devrait marquer, notamment dans le sens de la pauvreté de la vie sacerdotale, de l’incarnation nécessaire du missionnaire, de l’approche des plus pauvres, et d’une vision missionnaire renouvelée. Auguste Plassier est pris tout entier aussi par une paroisse difficile, longtemps divisée. Il donne une part de ses nuits au mouvement du renouveau charismatique. Enfui, Jean Crinquand, après une année sabbatique, a pris la place de Jean Blanc comme aumônier de l’hôpital Sainte-Marie, en ville de Taejon. La charge est de taille, et il s’efforce de mettre dans l’hôpital un esprit chrétien, dans le staff, comme chez les malades.
Au diocèse de Taegu, le Père Stanislas Gzella, longtemps pris par la supervision des travaux de construction diocésains (hôpital, séminaire), est maintenant curé d’une petite paroisse située dans un cadre magnifique de montagnes. Mais ce n’est pas ce genre de cadre qui intéresse beaucoup de prêtres. Et si Mgr Lee Munhei, l’archevêque, lui a demandé de tenir le poste de Chirye, c’est qu’il faut y donner un témoignage de pauvreté et de vie, dans un certain isolement. En même temps, Stanislas donne des cours de français au séminaire. C’est dans ce même séminaire de Taegu que Pierre Domon, dans la ligne traditionnelle MEP de formation du clergé local, se donne passionnément à l’enseignement. Un nouveau déménagement du séminaire l’a amené à s’installer dans un magnifique bâtiment qui a été construit là où les MEP d’autrefois avaient construit le premier séminaire de Taegu. En plus des cours normaux de théologie, Pierre est aussi directeur du cours de maîtrise.
Au diocèse d’Inchon, un isolé : Robert Jézégou, nommé par Mgr Mac Naughton, aumônier d’un hôpital des Sœurs de la Congrégation des Martyrs de Corée. Est-ce une place convenant à l’envergure de Robert ? Là encore, c’est un exercice d’humilité et de pauvreté peu commun. Mais Robert ne reste pas les deux pieds dans le même sabot, et il a pris d’autres engagements, par exemple dans la formation de Sœurs du Sacré-Cœur-Sophie Barat.
Reste le groupe de Séoul. Le Père Pierre Singer est admirablement soigné par les religieuses de la Sainte Famille, qu’il a fondées. Il est difficile de dire s’il a conscience de ce qui se passe autour de lui. Il porte sa croix jusqu’au bout. Son influence n’est point morte, puisque les Sœurs ont ouvert un hôpital gratuit en plein Séoul, en souvenir de ce qu’il leur disait, il y a quelques années, sur la pauvreté, quand il les voyait construire un immense couvent. Le Père Célestin Coyos, qui est pour nous le résumé de l’histoire et des pires difficultés de la Corée et de l’Église de Corée de 1933 à nos jours, vient de prendre un congé en France, en raison des nouvelles constructions entreprises par la Congrégation pour laquelle il a travaillé déjà bien longtemps, la Congrégation des Martyrs de Corée. Sa santé, pour l’instant, ne nous donne pas d’inquiétude, malgré ses 83 ans.
La maison régionale s’est déplacée en 1987. L’ancienne a été vendue, et non loin d’une ligne de métro très utile, la nouvelle est beaucoup plus vaste et accueillante. C’est Jacques Denès qui la tient, et il a beaucoup travaillé à la mettre en état pour les confrères. Y logent en outre Philippe Blot, dont on a déjà parlé et le régional Gilbert Poncet. Son prédécesseur, Marcel Pélisse, semble avoir trouvé chaussure à son pied, en partageant son temps entre l’aumônerie des Sœurs du Perpétuel Secours et le Centre de Recherche d’Histoire de l’Église en Corée. Armel Durand est pris par le service des Carmélites, ce qui est quelquefois une charge astreignante, en ces temps troublés au Carmel. Il a aussi la charge de l’aumônerie des Français en Corée. On a déjà parlé de Mgr Dupont installé aux portes de Séoul. Restent à citer ceux qu’on avait l’habitude d’appeler les jeunes. Michel Roncin et Emmanuel Kermoal n’ont rien perdu de leur mordant et de la visée missionnaire qui était la leur. Leur parcours a été dur, mais ils sont de ceux qui orientent petit à petit l’Église vers les champs missionnaires que constitue l’immense et divers monde du travail. Ce qu’ils ont fait n’est pas spectaculaire. La JOC et l’ACO n’ont pas pignon sur rue. Mais petit à petit, l’Église est sensibilisée et elle s’ouvrira. Pour l’instant, Emmanuel donne un an au service d’information des MEP en France.
Le groupe, dispersé, n’est guère uni que par son appartenance aux MEP. On ne peut pas dire que nous ayons une réflexion commune, ni même une réflexion profonde sur la Mission et les conversions qu’elle exige. Nous avons peut-être manqué d’audace pour prendre en compte dans notre vie missionnaire, les grands bouleversements de la société coréenne durant les trente dernières années. Nous avons surtout manqué de voir les signes des temps, pris que nous étions par les problèmes de l’après-guerre, le nombre de catéchumènes, les constructions, le passage du pouvoir au clergé coréen. Notre formation et nos origines ne nous préparaient pas non plus à répondre aux besoins nouveaux qui sont apparus.
Il nous reste cependant ces quelque 711 ans de fidélité fondatrice, l’amour pour cette Église, le témoignage de la pauvreté, le témoignage d’universalité, l’incarnation, le partage, et tout cela, le Seigneur ne nous le reprendra pas.
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