| Année: |
1976 |
| Numéro: |
118 |
| Rédacteur: |
RONCIN |
LETTRE COMMUNE N0 118
Chers confrères,
Je viens vous présenter notre compte rendu de Société. A sa publication annuelle, devenue trop lourde et comportant le risque inévitable de répétitions, nous avons substitué une seule publication intermédiaire entre deux Assemblées générales. Ainsi, nous pouvons à la fois faire le point sur les événements survenus depuis 1974 et essayer de dégager les grandes lignes de réflexion qui semblent s’imposer à nous pour 1980.
Je tiens à exprimer ma gratitude à tous ceux qui ont apporté leur contribution à la rédaction de ce compte rendu: supérieurs régionaux et confrères directement engagés dans la mission, responsables des services de Société et ceux qui ont préparé la publication.
Comment lire ce compte rendu ? Nous pouvons le parcourir en essayant d’y trouver des noms qui nous sont familiers et des indications sur le travail réalisé par tel ou tel confrère. Cette lecture nous remet en mémoire des visages connus et contribue, malgré notre dispersion, à nous faire prendre conscience que nous sommes tous engagés dans une même mission d’évangélisation, que nous y rencontrons les mêmes difficultés, mais que nous partageons aussi les mêmes joies et les mêmes espérances.
A cette lecture peut s’en ajouter une autre qui, au-delà des personnes et des exposés de situations, chercherait à discerner le cours d’une évolution et sa signification pour l’œuvre missionnaire à laquelle nous sommes consacrés. Cette lecture plus dynamique exige un effort, aussi bien intellectuel que spirituel, mais elle est mieux à même de nous situer au cœur des mutations qui atteignent aujourd’hui le monde et l’Eglise. C’est à cet effort que je vous invite, sachant que la complexité des situations dans lesquelles nous nous trouvons ne peut s’accommoder d’un coup d’œil superficiel. Nous devons, maintenant plus que jamais, avoir le courage de la lucidité.
QUELQUES JALONS
En 1977, c’est-à-dire à mi-chemin entre l’Assemblée générale de 1974 et celle de 1980, où en sommes-nous ?
Le CONCILE VATICAN II est terminé depuis douze ans. Il a apporté à l’Eglise une grande espérance. Nous en avons tous suivi le déroulement avec attention et intérêt. Dans les Eglises où nous travaillons, nous avons collaboré à sa compréhension et à sa mise en application. Notre travail missionnaire a reçu beaucoup du concile par sa vision de l’Eglise, Peuple de Dieu, et de sa mission dans le monde d’aujourd’hui, par son approche des religions non chrétiennes et de l’œcuménisme , par la rénovation liturgique.
Notre ASSEMBLÉE DE 1968 a bénéficiée du dynamisme conciliaire. Préparée par une large participation des confrères, elle a voulu amorcer notre « aggiornamento » par une révision profonde de nos constitutions et par une réflexion sur la mission qui fut exposée dans un « Document d’orientation ». En reformulant la finalité de notre Société, nous avons voulu reconnaître et authentifier le service que nous continuons à rendre aux Eglises d’Asie et de Madagascar. Notre présence dans ces Eglises trouve ainsi sa raison d’être et notre action missionnaire ses objectifs prioritaires. L’insistance sur le « groupe missionnaire » , en renforçant notre solidarité, nous donne les moyens d’une action concertée et d’un partage réel de nos préoccupations et de nos projets. Le DOCUMENT D’ORIENTATION, par contre, n’a pas suscité l’intérêt que nous étions en droit d’attendre.
En 1971, s’est tenu à Hongkong un SYNODE DE SOCIÉTÉ. Lui aussi avait été soigneusement préparé dans les régions. Pour les participants, ce furent trois semaines de travail sérieux et intensif. Cependant, au cours de notre réflexion, des difficultés ont surgi tant sur la place à donner aux initiatives des confrères au sein des Eglises locales que sur les orientations concernant la formation à la mission et la formation permanente. Ces difficultés mal assumées ou mal élucidées ont pesé sur la préparation de l’Assemblée de 1974.
L’ASSEMBLÉE DE 1974 a été marquée par des différences d’appréciation sur l’état actuel et l’avenir de notre Société, malgré une volonté commune de faire face à cette situation. Les orientations prises pour une plus grande autonomie des régions ont consacré une évolution des Eglises allant vers une plus grande diversité. Nous n’en avons pas encore mesuré toutes les implications et les exigences pour notre Société.
Depuis, les événements qui se sont déroulés dans l’Asie du Sud-Est en 1975 et 1976 ont contraint 116 confrères à quitter leur mission et ont eu pour la Société des répercussions dont l’importance se fait sentir progressivement.
Ces quelques jalons de l’histoire récente de la Société ne sont posés ici qu’à titre de points de repère ; d’autres auraient pu sans doute être évoqués. Ceux-ci cependant me semblent soulever quelques problèmes que nous ne pouvons éluder.
NOS ASSEMBLÉES SONT-ELLES UTILES ?
Dans l’ensemble, elles sont bien préparées et les participants y travaillent avec sérieux. Cependant, une fois terminées, elles ne suscitent que peu d’intérêt et les résultats ne paraissent pas être en rapport avec l’attente qu’elles avaient provoquée. Nous pouvons nous demander pourquoi.
Ce n’est pas de notre part indifférence mais peut-être une méfiance, traditionnelle dans la Société, à l’égard des intellectuels ou des « états-majors » trop éloignés des réalités dans lesquelles nous nous débattons. Nos assemblées, pour être utiles et efficaces, doivent donc prendre en compte les vrais problèmes que nous rencontrons dans notre vie missionnaire : elles doivent être réalistes.
Mais quelle perception avons-nous de la réalité de la mission ? Un certain recul est nécessaire : il nous permet de voir au-delà de nos préoccupations du moment et de saisir le sens d’une évolution. Mais surtout, nous devons nous situer davantage dans une perspective de foi qui seule peut éclairer notre démarche missionnaire et nous ramener constamment à l’essentiel de notre vocation. C’est à cette condition que nos assemblées peuvent imprimer dans notre Société « un nouvel élan de vie spirituelle et apostolique » (cf. Constitutions, p. 81).
Nous avons peur aussi du changement et c’est un fait que les réformes ne sont acceptables que dans la mesure où elles ne bousculent pas nos habitudes de fond en comble. Dans une période de relative stabilité, il est normal que nos assemblées se contentent d’opérer des réajustements mineurs. Par contre, dans une période de profonds bouleversements, des questions plus radicales nous sont posées. Il nous faut alors du courage pour les aborder et du discernement pour en évaluer la portée.
MAIS QU’ATTENDONS-NOUS DE LA SOCIÉTÉ ?
L’utilité de nos assemblées est aussi tributaire de la conception que nous avons de notre Société. Notre intérêt se porte naturellement sur le travail missionnaire que nous accomplissons. Aussi considérons-nous la Société comme un organisme de formation et d’envoi. Nous nous sentons d’abord solidaires de l’Eglise qui nous a accueillis et nous demandons à la Société de nous donner les moyens d’y exercer notre ministère.
Mais, quand des événements viennent bouleverser la situation de plusieurs groupes missionnaires et provoquer de nombreux retours en France, que devient alors le rôle de la Société ? Il ne suffit plus de prévoir la réaffectation de chacun des confrères car l’ensemble de la Société est concernée par une telle situation. Notre problème est un problème collectif et nous avons l’obligation de réfléchir sur la portée des événements que nous vivons et sur leurs conséquences quant à l’avenir de la Société.
L’horizon 1980 est devant nous. Faire le point maintenant nous prépare à aborder l’avenir avec réalisme. C’est pour nous tous une exigence qui nous atteint là où nous sommes. Les quelques réflexions qui suivent veulent seulement vous y aider et constituer un élément de dialogue en vue d’une recherche commune.
DES BOULEVERSEMENTS
Affirmer que nous vivons dans un monde en mutation est devenu un lieu commun, mais prendre la mesure des événements qui, par vagues successives, nous atteignent dans notre activité missionnaire est une entreprise difficile. Ainsi, je ne suis pas sûr que nos confrères qui, à la fin de 1934, ont été les témoins de la « Longue Marche » des armées communistes en Chine aient pu percevoir sur le moment quel tournant celle-ci allait marquer dans la vie de la Chine et dans leur vie personnelle. Ils l’ont compris quand, à partir de 1950, ils ont dû quitter leur pays d’adoption. Les événements ne nous découvrent leur signification qu’à travers le temps et souvent par des ruptures brusques qui nous ouvrent les yeux.
Depuis 1974, des événements importants sont venus bouleverser la carte politique de l’Asie. Ils sont encore trop présents à notre mémoire pour avoir besoin d’être rappelés en détail.
La prise de pouvoir par les partis communistes dans plusieurs pays d’Asie a fait entrer les Eglises de ces pays dans un temps d’épreuves. Depuis 1951 déjà, nous ne savons rien de la situation des chrétiens en Corée du Nord. Les rares informations qui viennent de Chine ne nous incitent pas a l’optimisme. Depuis 1975, l’Eglise du Cambodge ne peut survivre que dans le silence. Au Laos et au Vietnam, nous savons que les chrétiens font face courageusement aux difficultés du moment. Ces événements ont atteint douloureusement nos confrères de ces pays. A la sollicitude pour les communautés qu’ils ont dû quitter s’ajoute une légitime préoccupation pour leur propre avenir. Réaffectation au service des Eglises d’Indonésie, de Nouvelle Calédonie, de l’Ile Maurice, du Brésil, service des réfugiés, ministère en France ou service de Société, chacun d’entre eux a eu à choisir, à s’adapter à une situation nouvelle, bien différente de celle qu’il a connue dans le passé. On ne saurait trop souligner tout ce que ce nouvel engagement exige de disponibilité et de faculté d’adaptation.
Devant la menace qui pèse sur d’autres pays d’Asie : Thaïlande, Malaisie, Taiwan, Corée, d’autres confrères sont dans l’inquiétude et ne manquent pas de se demander : « Que pouvons-nous faire aujourd’hui ? Qu’adviendra-t-il du travail auquel nous avons consacré toutes nos forces et des chrétiens auxquels nous sommes attachés ? Qu’allons-nous devenir ? » Nous ne pouvons rester indifférents à cette inquiétude.
Pour la Société dans son ensemble également, les conséquences des événements d’Asie sont importants. Depuis trois siècles, la Chine et les pays d’Indochine ont été deux pôles importants de l’activité missionnaire de notre Société. L’accès de ces pays nous est aujourd’hui interdit et dans plusieurs autres pays l’avenir demeure incertain.
Tout en essayant de répondre aux besoins qui nous ont été exprimés par d’autres Eglises et aux possibilités d’un nouveau départ pour nos confrères expulsés, les membres du Conseil permanent ne manquent pas de s’interroger sur l’avenir de la Société et sur la façon dont nous pouvons y réfléchir.
Si notre inquiétude est légitime, si l’incertitude est pour nous un poids lourd à porter, il n’en reste pas moins que nous devons jeter sur les événements que nous vivons et sur leurs répercussions dans nos vies un regard de foi. C’est, me semble-t-il, ce que le Seigneur attend de nous tous aujourd’hui.
Un rappel ici s’impose : la mission d’évangélisation de l’Eglise se déroule au sein de l’histoire et des événements politiques dont les vicissitudes l’ont souvent et fortement marquée. Dès les premières persécutions en Palestine, qui provoquèrent la dispersion des communautés chrétiennes et l’envoi de missionnaires « ad gentes », et depuis la « pax romana » qui favorisa la propagation du christianisme dans l’Empire romain, l’histoire de l’Eglise dans le monde nous offre maints exemples du retentissement des bouleversements politiques sur les conditions concrètes de l’évangélisation. La période de l’histoire dont nous voyons le terme a été caractérisée par l’expansion européenne à travers le monde (un historien contemporain, Pierre CHAUNU, a pu parler d’« explosion planétaire de la chrétienté latine en mal d’Europe »). A partir du XIXe siècle, la découverte et l’exploration se changèrent en expansion coloniale et en domination des nations occidentales en Asie. Aujourd’hui, nous assistons à un reflux. Une nouvelle Asie naît sous nos yeux. L’Eglise, qui avait su s’adapter aux conditions de l’époque révolue, se retrouve dans un monde inconnu, solidaire des tristesses et des angoisses mais aussi des espoirs des hommes (GS.58 ; AG.5).
Cette vision de l’histoire ne résout pas les problèmes concrets auxquels nous sommes affrontés ; du moins permet-elle de les relativiser. Ainsi, ce n’est pas la première fois que la Société subit les conséquences de situations politiques défavorables à son activité ou à son renouvellement. Son histoire, longue de trois siècles, nous apprend que la présence du missionnaire étranger a souvent été aléatoire et soumise à des circonstances politiques qui dépassent sa personne. Nous n’avons que peu d’influence sur les événements ; nous les subissons la plupart du temps.
Dans la foi, nous savons que c’est Dieu qui est le maître de l’histoire. « Le plan du Seigneur demeure pour toujours, les projets de son cœur subsistent d’âge en âge » (Ps. 33,11). La Bible nous révèle, dans une immense vision de foi, que le Seigneur est créateur, qu’il est providence, qu’il est sauveur et que tous les événements sont pris dans un même dessein de salut. La foi unifie l’histoire pour nous en faire percevoir la continuité. Et c’est quand tout semble basculer autour de nous, comme autour de Job, que nous pouvons mieux réaliser que nous sommes dans les mains du Seigneur.
Dieu est à l’œuvre dans le monde ; il nous appelle — « C’est moi qui vous ai choisis » — à prendre part à la proclamation de la Bonne Nouvelle — « Allez par le monde entier ! » —, mais le travail de Dieu se situe toujours au-delà du travail que nous faisons. « Moi, j’ai planté... mais c’est Dieu qui faisait croître. Ainsi, celui qui plante n’est rien, celui qui arrose n’est rien, Dieu seul compte, lui qui fait croître... car nous travaillons ensemble à l’œuvre de Dieu » (1 Cor. 3, 6-9). Engagés totalement dans la mission d’évangélisation, nous courons toujours le risque de nous approprier cette mission et d’oublier que nul n’est indispensable au service du Seigneur : « Quand vous avez fait tout ce qui vous était ordonné, dites: nous sommes des serviteurs bons à rien. Nous avons fait seulement ce que nous devions faire ». (Luc 17,10).
Le service du Seigneur dans la mission de l’Eglise n’est pas dominé par la loi du rendement immédiat et visible. Ce service reçoit son efficacité de son lien et de sa conformité avec celui que le Christ Jésus, serviteur, est venu réaliser dans le monde. Il est donc soumis aux mêmes lois et ne peut, s’il est authentique, qu’emprunter les mêmes chemins : incarnation - passion - résurrection. « Le serviteur n’est pas plus grand que son maître » (Jn 15,20). L’efficacité de notre service de la mission passe par la mort : « Si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance » (Jn 12,24). Cette loi du passage par la mort à la vie nous atteint personnellement et collectivement, en tant que Société, car tout est marqué par le péché et toute œuvre humaine porte en elle-même ses propres limites. Nul apôtre mieux que St Paul n’a su exprimer cette loi aussi bien dans le mystère du Christ serviteur : « Il s’est dépouillé.. . il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort... C’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé » (Phi. 2, 6-9), que dans la vie de l’apôtre lui-même : « La puissance (du Seigneur) donne toute sa mesure dans la faiblesse. Aussi, mettrai-je mon orgueil bien plutôt dans mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ. . . car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Cor. 12, 9-10). Ce paradoxe chrétien de la vie surgissant de la mort lui fait assumer les échecs et le maintient dans l’espérance. Chassé d’Antioche en Pisidie, Paul va à Iconium ; chassé d’Iconium, il cherche refuge dans les villes de la Lycaonie (Act. 13, 14). L’auteur des Actes des Apôtres note même que « le Saint Esprit les a empêchés d’annoncer la Parole en Asie », que « l’Esprit de Jésus ne les laissa pas gagner la Bithynie » (Act. 16, 6-7). Même en captivité, Paul continue à annoncer l’Evangile et il sait que « la Parole de Dieu n’est pas enchaînée » (2 Tim. 2, 9).
Les temps difficiles de la mission sont les temps où se renouvelle la foi et se nourrit l’espérance.
Les bouleversements auxquels nous avons assisté en Asie ces dernières années ne sont pas de simples changements de gouvernements ; ils véhiculent avec eux une idéologie qui prétend apporter une réponse définitive, parce que scientifique, à tous les problèmes humains.
L’idéologie marxiste se présente comme une libération totale amenant le surgissement d’un homme nouveau. Nous savons que ce projet de libération globale est vicié à la base par le refus de la dimension religieuse de l’homme ; nous savons aussi, et les confrères qui ont vu la mise en œuvre de ce projet nous le rappellent, ce que celui-ci contient d’illusions et comment, dans les faits, il conduit à un type de société dont le totalitarisme et la violence ne sont pas absents non plus. La montée de l’idéologie marxiste est l’un des problèmes les plus graves de l’Eglise d’aujourd’hui. En effet, « elle provoque l’Eglise sur les thèmes redoutables de l’homme, de la nature, de l’histoire, de la liberté, de l’avenir du monde » (Mgr BENELLI, L’Eglise et le dialogue avec le monde, cf. Doc. cath. 6 juin 1976 no 1699, p. 508 à 516). Nous ne pouvons donc, aujourd’hui, nous dispenser d’une étude sérieuse du marxisme et des questions qu’il pose à la conscience des chrétiens : il y va de la validité de notre action missionnaire.
Mais nous avons aussi à saisir le pourquoi de l’attraction du marxisme ; pourquoi il apparaît à certains peuples ou à certains milieux sous un jour favorable. N’y a-t-il pas, là où nous sommes, des situations qui, objectivement, ont permis son extension si rapide en Asie comme dans d’autres continents : les injustices, les inégalités, la corruption ?
Mais sommes-nous suffisamment proches des gens, des plus pauvres, de ceux qui sont atteints par les injustices ou qui souffrent des inégalités, des jeunes aussi qui ont soif d’idéal pour saisir la résonance que peut avoir chez eux la promesse d’un avenir meilleur ? Notre situation de missionnaires et d’étrangers crée naturellement une distance. Certes, nous essayons de la réduire par un détachement de nous-mêmes, par un dévouement chaque jour renouvelé, par une solidarité de pensée et d’action avec les autres, avec ceux qui sont « autres » que nous. Mais nous savons combien l’entreprise est difficile. Vivre en proximité des autres, des plus pauvres, c’est retrouver la démarche de Dieu qui s’est incarné, de Jésus-Christ qui, « de riche qu’il était, s’est fait pauvre pour nous enrichir de sa pauvreté » (2 Cor. 8, 9). Notre Document d’orientation de 1968 (p. 31) disait déjà : « La recherche des formes les plus adaptées pour rencontrer les personnes dans leur vérité s’impose sans doute aujourd’hui comme la tâche la plus urgente de l’Eglise missionnaire ».
Une autre exigence, importante pour notre action missionnaire, nous est rappelée par Paul VI dans son exhortation « Evangelii nuntiandi ». Le message du salut en Jésus-Christ est un message libérateur. « Il est impossible d’accepter que l’œuvre d’évangélisation puisse ou doive négliger les questions extrêmement graves, tellement agitées aujourd’hui, concernant la justice, la libération, le développement et la paix dans le monde » (no 31). Et le Saint-Père développe les caractéristiques du message de libération que l’Eglise a le devoir d’apporter au monde. Il ne s’agit ni de « le réduire aux dimensions d’un projet simplement temporel », ni de « circonscrire sa mission au seul domaine du religieux en se désintéressant des problèmes temporels de l’homme ». Cette libération, annoncée et réalisée en Jésus de Nazareth, « doit viser l’homme tout entier, dans toutes ses dimensions, jusques et y compris dans son ouverture vers l’absolu, même l’Absolu de Dieu ». Cette visée est récusée par tous les régimes totalitaires, qu’ils soient de gauche ou de droite, qui, au mieux, ne s’accommodent que d’une Eglise muette et limitant ses activités à l’exercice du culte, quand ils ne visent pas à l’athéisation systématique du peuple.
Engagé dans un peuple ou dans un milieu qui a soif de liberté et de libération, le missionnaire, pour rester « fidèle à la grâce qui l’a mis à part pour être un instrument privilégié de la diffusion de l’Evangile » (cf. Document d’orientation, p. 64), a sans cesse « à raviver le don que Dieu a déposé en lui et à s’engager quotidiennement dans les voies de la conversion. C’est seulement à ce prix qu’il pourra être un témoin de l’Absolu de Dieu et conduire les hommes vers « la liberté des enfants de Dieu » (Rom. 8, 21).
SITUATION ECCLÉSIALE EN MUTATION
Une Eglise ouverte sur le monde et qui veut, pour rester fidèle à la totalité de l’Evangile, être présente aux interrogations des hommes d’aujourd’hui, doit s’attendre à vivre des moments difficiles. Sur deux points en particulier nous subissons, pour notre part, le contrecoup d’une situation ecclésiale en mutation : le ministère presbytéral et la mission extérieure. Ces points sont pour nous d’autant plus sensibles qu’ils concernent la nature même de notre Société, « association de prêtres qui se consacrent à la mission » (Constitutions, C. 1).
Certes, on ne peut parler d’une façon uniforme de la crise du ministère presbytéral dans l’Eglise. Certains pays, notamment dans le Tiers-Monde, maintiennent régulièrement le nombre de leurs ordinations ou même vont en les augmentant (Inde, Corée). Il ne faudrait pas cependant voir dans cette crise une seule question de nombre, même si elle en est un signe plus frappant. La France, pour sa part, subit une diminution constante : de 573 en 1963, les ordinations pour le clergé séculier sont tombées à 161 en 1975. Cette situation n’a pas manqué d’affecter gravement notre Société : en 1976, ont eu lieu seulement deux ordinations. De plus, cette diminution s’est accentuée par le fait des départs vers la vie laïque. Dans les dix dernières années, 37 confrères nous ont quittés. Leur départ nous incite à approfondir la signification de notre fidélité, témoignage rendu à la fidélité de Dieu.
Par ailleurs, nous assistons à une dévaluation de la mission extérieure. Les déclarations, attentives et nuancées, du concile sur les religions non chrétiennes et la liberté religieuse ont été parfois abusivement utilisées comme des arguments contre l’action missionnaire, alors qu’elles ne font que mettre en valeur l’attitude respectueuse recommandée aux missionnaires dans les « Monita ». A ces arguments d’ordre théologique s’en ajoutent d’autres, reprochant aux missionnaires d’avoir occidentalisé les communautés chrétiennes et de les avoir coupées des racines profondes de leur culture, de s’être compromis avec la colonisation... Certains, mettant en parallèle les conditions d’accès à l’indépendance des pays d’Asie et d’Afrique et la situation ecclésiale, voudraient que les missionnaires se retirent pour laisser les Eglises locales se prendre elles-mêmes en charge. Ces remises en cause nous touchent directement, parfois elles nous irritent ou nous font mal dans ce qu’elles nous semblent comporter d’injustices et d’erreurs. Mais elles contribuent à développer une image du missionnaire qui ne peut que détourner les jeunes d’un engagement pour la mission. Malgré leur excès, elles peuvent cependant nous inciter à une réflexion plus profonde sur ce qui est l’essentiel de la mission et à une conversion toujours nécessaire si nous voulons être en harmonie avec le dessein de salut de Dieu sur le monde d’aujourd’hui.
PRISES DE CONSCIENCE DES EGLISES D’ASIE ET DE MADAGASCAR
A ces éléments qui nous paraissent avoir une répercussion négative sur notre situation de Société s’ajoute une évolution qui, peu ou prou, se fait jour dans les Eglises d’Asie et de Madagascar.
Ces Eglises qu’on appelait encore récemment « Eglises de mission » et qui, certes, sont toujours dans une situation missionnaire, ont progressivement pris conscience de leur identité et de leur responsabilité. Ce fait dont nous sommes les témoins depuis des décennies est devenu manifeste à l’occasion du Synode des évêques en 1974 sur l’évangélisation. Nous ne pouvons que nous réjouir de cette évolution qui a consacré la justesse des orientations de notre action missionnaire. Avec notre participation, des Eglises nouvelles sont nées et elles progressent vers l’âge adulte. Mais nous avons à prendre conscience que, de ce fait, nos rapports avec les Eglises ont changé. Nous n’en sommes plus au temps de « nos » missions, ou de territoires confiés à la Société. Ces Eglises entendent prendre en mains la mission d’évangélisation qui leur est propre : certaines ont déjà fondé des sociétés missionnaires et élargissent leur visée missionnaire au-delà de leurs frontières. « Il faut qu’il croisse et que moi, je diminue », cette parole de Jean-Baptiste est plus que jamais applicable à notre situation actuelle.
De cette prise de conscience des Eglises locales surgissent pour nous des situations nouvelles dont nous avons à tenir compte.
Ces Eglises se disent heureuses que des missionnaires étrangers continuent à travailler avec elles. Pour notre part, nous avons à nous situer par rapport à elles non pas en tuteurs, mais en partenaires. Nous n’avons pas de leçons à donner, mais des services à rendre. Cette attitude plus humble, qui n’exclut certes pas la possibilité de prendre des initiatives, est plus dure à accepter. Par tempérament et par vocation, nous ne sommes pas à l’aise dans des situations « installées », nous cherchons des situations qui nous semblent plus « missionnaires », plus en relation avec ceux qui sont loin. Mais nous ne pouvons pas être missionnaires en dehors de ces Eglises ou sans liens avec elles. La mission n’est pas œuvre personnelle, elle est œuvre d’Eglise. A nous de trouver les chemins d’une collaboration qui respecte à la fois la responsabilité des Eglises et les appels que nous pouvons ressentir pour une meilleure approche des hommes à évangéliser. Cette recherche ne va pas sans difficultés. Nous sommes conscients qu’elle peut même détourner certains jeunes d’un engagement missionnaire.
La « particularisation » des Eglises est l’une des conséquences de la conscience de leur identité. Cette tendance va en s’accroissant et doit retenir notre attention. Dans son exhortation « Evangelii nuntiandi » (no 61 sq), Paul VI précise les liens qui existent entre Eglise universelle et Eglises particulières : il ne peut s’agir d’opposer ces deux réalités, ni même de les juxtaposer. Il n’y a qu’une seule Eglise, qui est universelle. « Néanmoins, cette Eglise universelle s’incarne de fait dans les Eglises particulières... Seule une attention aux deux pôles de l’Eglise nous permettra de percevoir la richesse de ce rapport entre Eglise universelle et Eglises particulières » (no 62). Notre tradition de Société a privilégié les liens avec l’Eglise universelle, notamment avec le successeur de Pierre qui est « le principe visible, vivant, dynamique de l’unité entre les Eglises et donc de l’universalité de l’unique Eglise » (no 65). Mais, en même temps, nous sommes marqués par nos origines. Nos liens avec l’Eglise qui est en France donnent à notre formation et à notre façon même de concevoir la mission de l’Eglise un aspect particulier. Il y a là des problèmes auxquels nous devons être attentifs, car ils peuvent arrêter un jeune dans son engagement, rendre plus difficiles les échanges entre Eglises (v.g. par l’envoi de missionnaires) et influer sur la façon dont le missionnaire cherche à se situer dans une Eglise locale.
PASTORALE DES VOCATIONS
Toutes ces caractéristiques d’une Eglise en mutation doivent entrer en ligne de compte quand nous nous préoccupons de la question importante des vocations. Longtemps, « le Séminaire des Missions Etrangères » n’a accueilli que des prêtres. Après un essai de séminaire commencé en 1687 qui semble n’avoir eu que peu de succès, il faut attendre 1841 pour voir naître un séminaire de théologie. Celui-ci forma de nombreux missionnaires à une époque où les missions de Chine et d’Indochine connaissaient un essor remarquable au sein des persécutions. Deux petits séminaires furent fondés : à Beaupréau en 1931 et à Ménil-Flin en 1937. Ils durent fermer, le premier en 1961 et le second en 1966 .En 1968, il fut décidé de ne plus accepter d’étudiants pour le 1er cycle. A la rentrée de 1976, nous n’avons aucun étudiant se préparant au ministère presbytéral et à la mission. Cette situation nous amène à réfléchir sur nos convictions en ce qui concerne la vocation missionnaire.
La vocation a d’abord une dimension spirituelle qui est primordiale : c’est Dieu qui appelle. Nous nous trouvons devant un mystère de grâce et de liberté. Cet aspect mystérieux de la vocation nous invite à une attitude d’écoute et de contemplation, à une attitude d’humilité devant les voies de Dieu.
Mais aussi la vocation atteint l’homme tel qu’il est, au sein même de tous les conditionnements qui influent sur le développement de sa personnalité et sur son attitude de foi. Le service d’Information, dans son compte rendu, nous expose son expérience des jeunes d’aujourd’hui. Peut-être serons-nous étonnés en le lisant ou même serons-nous tentés de dire : « Les jeunes ne sont pas tels qu’on les décrit », ou bien : « Ils changeront avec le temps. » Il est bien difficile d’avancer des affirmations catégoriques et nous devons éviter de chercher à modeler les jeunes à notre image. Peut-être ne sentons-nous pas comme eux les questionnements actuels sur le ministère presbytéral et la mission.
Quelques faits nous étonnent, par exemple la lenteur de leur cheminement et leurs hésitations à s’engager malgré leur générosité, leur crainte de se faire récupérer par un « système » ecclésial dont ils voient plus les limites que les aspects positifs, leur attrait pour une activité de promotion humaine dont ils ne voient que difficilement le lien avec l’action évangélisatrice etc. Ces traits peuvent se modifier, mais cette évolution est tributaire aussi de l’évolution de la situation ecclésiale.
En effet, une troisième dimension joue un rôle important dans la naissance et la croissance des vocations, c’est la dimension ecclésiale. L’appel de Dieu passe à travers l’Eglise qui en est le lieu de transmission. Cet aspect de la vocation nous interpelle directement.
Nous avons, pour notre part, à témoigner auprès des jeunes d’aujourd’hui de la vie des Eglises où nous travaillons.
Depuis leur parution en 1830, les Annales de la Propagation de la Foi ont fait connaître les activités des missionnaires d’une façon adaptée à la sensibilité de l’époque. Nous sommes conscients du rôle que la presse missionnaire peut jouer encore aujourd’hui. Nous avons à alimenter celle-ci pour qu’elle puisse refléter la réalité que nous vivons et les signes d’espérance que nous y décelons. Nous avons aussi à témoigner personnellement, car un témoignage vivant est souvent plus parlant qu’un article, si bien rédigé soit-il.
Le public du XIXe siècle était attentif aux missionnaires. Le public des jeunes d’aujourd’hui, sans être insensible aux témoins actuels de la mission, s’intéresse davantage à la vie des Eglises locales. Il désire savoir comment ces Eglises essaient de répondre aux requêtes du peuple où elles vivent, comment elles rencontrent les religions non chrétiennes, comment les communautés chrétiennes vivent l’Evangile dans le contexte culturel qui leur est propre, comment les Eglises voient la question de la diversification des ministères.
Sur ce dernier point, il est intéressant de noter que la F.A.B.C. (Fédération des Conférences épiscopales d’Asie) a décidé de tenir un colloque à Hongkong en 1977 sur le problème des ministères. De même l’Eglise en Inde, où les vocations sacerdotales sont nombreuses, a commencé à examiner cette question. Cette question nous intéresse en tant que missionnaires, car il s’agit moins de remédier au manque de prêtres (l’exemple de l’Inde le montre bien) que de chercher comment rendre les membres du Peuple de Dieu plus responsables au sein de l’Eglise. Dans la mesure où la responsabilité commune des chrétiens sera prise au sérieux, la spécificité du ministère presbytéral pourra mieux apparaître sur le plan théologique et pastoral. C’est dire la répercussion qu’une telle recherche peut avoir sur la pastorale des vocations.
Cette dimension ecclésiale de la pastorale des vocations exige que nous soyons vraiment partie prenante de la vie des Eglises dont nous parlons, que nous y soyons des vivants, ouverts sur leur avenir, et communiant à leurs espérances.
Elle exige également que nous gardions intacte une certitude fondamentale qui nous est rappelée encore une fois par Paul VI : c’est que « la tâche d’évangéliser tous les hommes constitue la mission essentielle de l’Eglise » (Evangelii nuntiandi, no 14). Dans la mesure où nous avons le ferme désir de participer à cette mission d’évangélisation de l’Eglise, les difficultés ne peuvent entamer notre foi et notre espérance, mais les mutations actuelles du monde nous obligent à nous interroger sur les modalités nouvelles et adaptées de l’évangélisation. Se dérober devant une telle interrogation serait manquer à notre vocation, à un appel toujours renouvelé et actuel du Christ Jésus : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples » (Mt. 28, 19).
Il va sans dire que, forts de cette conviction, nous continuerons à accueillir les jeunes qui voudront se consacrer à la mission. Mais nous ne pouvons sans doute nous attendre qu’à de rares vocations dans les années qui viennent.
EXIGENCES POUR UN RENOUVEAU
Nous devons également porter plus loin nos regards. Après une période de bouleversements profonds, il ne suffit pas de faire du replâtrage ; les fondations doivent être bien assurées pour qu’un bâtiment puisse tenir debout. Aussi, l’une de nos tâches les plus nécessaires n’est-elle pas de chercher à percevoir quels sont les besoins du monde d’aujourd’hui ? Les fondateurs de notre Société ont eu, en leur temps, cette perception qui a guidé notre action missionnaire pendant trois siècles. Et nous ne saurions oublier toutes les richesses que porte notre histoire, la principale étant l’existence même des Eglises d’Asie pour laquelle tant de nos prédécesseurs ont œuvré dans la patience et dans l’offrande de leur vie.
Pour être fidèles à l’esprit de nos fondateurs, nous avons d’abord à renouveler notre regard sur le monde, à l’harmoniser avec ce que l’Esprit de Dieu dit aux Eglises d’aujourd’hui, à nous mettre en accord avec le travail de l’Esprit Saint qui est « l’agent principal de l’évangélisation » (Evangelii nuntiandi, no 75).
Cette perception dans l’Esprit nous amènera à un discernement sur les chemins qui peuvent s’ouvrir devant nous. Les remises en cause sont toujours douloureuses, mais elles peuvent être génératrices de renouveau et d’espérance nouvelle. C’est la loi même de la kénose du Christ qui vaut aussi bien pour les personnes que pour les groupes. Saurons-nous accepter les exigences d’un renouvellement dans l’Esprit de Dieu ?
Cette perception spirituelle devra être une perception commune. L’une des caractéristiques de notre Société est que celle-ci a surgi d’un groupe qui, par la densité de sa vie spirituelle, a pu être attentif aux signes de l’Esprit, et qui, par sa disponibilité, s’est engagé courageusement sur les routes de l’Asie. Ni les difficultés, ni les échecs n’ont arrêté ces pionniers ni n’ont entamé leur enthousiasme. Le renouveau de la Société me semble revêtir les mêmes exigences. Il n’est pas question de « forcer la main » à l’Esprit de Dieu (bien que le Seigneur soit attentif aux demandes apparemment inopportunes, cf. Mt. 15, 26-28) mais de nous mettre en mesure de répondre avec courage à l’appel qu’il nous adresse à travers les événements d’aujourd’hui. Sans vouloir nier la possibilité de charismes personnels, je pense que, dans le monde actuel, comme au temps de la fondation de la Société, la qualité de notre réflexion et de notre vie de groupe, comme notre solidarité dans la prière, peut être un sol privilégié pour la germination de notre avenir.
Je souhaite que la lecture de ce compte rendu suscite en chacun de nous une action de grâces pour le travail que le Seigneur nous a donné d’accomplir et qu’elle renouvelle notre fidélité à son service. Quel sera notre avenir, celui que nous pourrons préparer ? Tout dépend du plan de Dieu : nous savons que celui-ci ne se découvre que dans la contemplation et qu’il se réalise par la disponibilité à l’action de l’Esprit Saint. La route nous est montrée par l’attitude de Marie, mère de Jésus, dont le « oui » à Dieu a ouvert pour les hommes les chemins de l’espérance.
Avec ma fraternelle amitié.
Léon RONCIN
Supérieur général
Paris, le 15 janvier 1977
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