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Publication : Monita

Auteur: Pallu Lambert de la Motte
Chapitre: 3 - Moyens humains
Article: 1

Chapitre III

De l’emploi légitime des moyens humains


ARTICLE 1

Les moyens purement humains
ne conviennent pas du tout à l’esprit apostolique

Certes, il ne doit pas paraître étrange que les missions ne produisent parfois que peu de fruits.Il faut l’attribuer le plus souvent à l’abus qui consiste, dans une œuvre exclusivement divine, à recourir à des moyens purement humains au lieu de s’employer à l’oraison, à la mortification et à mener une vie exemplaire. Or la nature de ces moyens purement humains indique assez par elle même que la meilleure façon de les employer, dans l’établissement d’une mission, est précisément de vouloir le moins possible y recourir.
Le Christ, sur l’ordre du Père éternel, apporta l’Évangile au monde.Pour cela il n’eut besoin de personne; c’est même au milieu de toutes les contradictions possibles que son Évangile fut implanté dans l’univers. Or, les Apôtres, qu’il a envoyés dans le monde comme il avait été lui-même envoyé par son Père, il les veut tels qu’il s’est montré lui-même. On comprendra dès lors combien est différente de celle de Notre-Seigneur et des Apôtres, la conduite de ces missionnaires qui ne mettent leur confiance que dans l’activité humaine, alors que le Christ leur enjoint de se confier à la divine Providence. (Luc. X, 4) S. Ambroise nous le dit (lib. 6, in Luc., cap. 9).
« Ce que doit être celui qui annonce le Royaume de Dieu, Notre Seigneur l’indique dans les recommandations de l’Évangile: qu’il aille sans bâton, sans besace, sans chaussures, sans pain et sans argent, c’est-à-dire qu’il ne cherche pas à s’aider d’appuis profanes, mais fort de sa foi, qu’il soit convaincu que ces appuis lui profiteront d’autant plus qu’il les aura moins recherchés. »
Les moyens humains sont très éloignés des conseils de la divine sagesse et de l’esprit même de l’Évangile.L’Apôtre le prouve très bien, autant par son exemple que par un raisonnement admirable. Il dit dans son Epître aux Corinthiens: « Considérez votre vocation, mes frères: il n’y a (parmi vous) ni beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles. » (I Cor. I, 26); et il ajoute plus bas: « Afin que nulle chair ne se glorifie devant Dieu » (29), « afin qu’il paraisse que cette souveraine puissance (de l’Évangile) vient de Dieu, et non pas de nous » (2 Cor. IV, 7) « afin que la croix du Christ ne soit pas rendue vaine » (I Cor. I, 17) c’est-à-dire, selon S. Anselme, « afin que l’on ne regarde pas la passion du Christ comme vaine et inutile, mais bien, comme portant en elle-même la plénitude de la rédemption et du salut de tous les hommes » (in I Cor. I). S. Ambroise ajoute: « C’était l’éclat même de la vérité qui devait l’emporter, et non l’éloquence des harangues, sinon il aurait pu paraître entraîner les convictions par la subtilité, les acheter à prix d’argent, se faire des adeptes grâce à son influence et au crédit de sa noblesse. » (lib. 5 in Luc. VI.)
Au surplus, si nous en croyons l’expérience, les appuis purement humains font plus de tort que de bien à la propagation de la foi; leur usage n’a jamais fait adopter la vraie religion, mais plutôt une ombre ou un fantôme de religion. C’est qu’ils débilitent la foi des ouvriers mêmes de l’Évangile, ils diminuent leur espérance, suspendent et retardent les élans d’amour qui doivent les élever continuellement jusqu’à Dieu. Effectivement, déprimés par les choses qui passent, ils oublient de se tourner vers le vrai soleil de la foi; privés de cette ardeur qui animait les Apôtres et fécondait leurs travaux, ils ne peuvent mettre au jour une Église vraiment viable; bien loin de là, il se dessèchent eux-mêmes comme languit et dépérit une plante que ne réjouissent plus les rayons du soleil. Aussi, un peu partout, les provinces et les royaumes que des moyens humains avaient amenés à accepter la foi, dès que ces activités trop naturelles n’ont plus trouvé l’occasion de s’exercer, ont abandonné la religion; ou bien, sitôt que s’est levée la tempête de la persécution, elle a renversé sans peine et sans plus en laisser de traces, une foi qui n’avait pu jeter de profondes racines.
Qu’elles se taisent donc, ces voix qui soutiennent témérairement qu’il y a loin des temps présents à ceux de l’Église naissante, que le temps des miracles est passé, et que par conséquent les moyens de frayer la voie à l’Évangile doivent différer de ceux que, au témoignage de l’histoire, les saints employaient autrefois.
Un fidèle ministre de l’Évangile n’oubliera pas que de notre temps il a les mêmes peuples à instruire, les mêmes erreurs à réfuter, le même Évangile à prêcher. Par conséquent il ne cherchera pas d’autres appuis que ceux que l’Évangile lui suggère. Il a du reste la certitude que le bras de Dieu n’est pas raccourci et que ce qui manque, ce sont moins les miracles que les hommes apostoliques dignes de servir à Dieu d’instruments pour les opérer; et en effet, ils n’ont pas été rares, même en ces derniers siècles, les miracles obtenus par la piété de personnages éminents. Qu’il ait donc confiance, que, en cas de besoin, les miracles de la divine bonté ne lui feront jamais défaut. Cette confiance cependant doit être toujours accompagnée de l’humilité, qui ne demande jamais, avec autant de témérité que de présomption, des miracles immédiats, mais sait les attendre.
Si des saints paraissent avoir usé parfois d’autres moyens, il faut savoir que ces moyens avaient d’abord été sanctifiés par l’invitation divine, qu’ils n’y ont recouru qu’accidentellement et sans s’y attacher, qu’ils n’ont mis leur confiance qu’en Celui-là seul qui les invitait à les employer, c’est-à-dire en Dieu, et qu’ils y ont renoncé aussitôt après cet emploi.


ARTICLE 2

Le commerce est défendu à l’homme
apostolique et indigne de lui

Tous les moyens humains ne sont pas de même nature; ils n’ont pas tous le même caractère.Il nous a donc paru expédient d’en toucher ici successivement les principaux, en caractérisant chacun d’entre eux, afin que la règle à suivre dans la pratique saute pour ainsi dire aux yeux. De ces moyens, les uns sont indifférents; ils peuvent parfois devenir honnêtes, et même on peut en user quelquefois, lorsque Dieu l’ordonne, si tant est qu’ils puissent encore alors s’appeler moyens humains. Les autres sont mauvais et illicites dans tous les cas; et parmi eux le principal paraît être le commerce, parce qu’il porte la plus grave atteinte à la réputation de l’apostolat. Aussi, quoi de plus honteux pour un homme apostolique, qui a renoncé aux choses de la terre et de qui toute l’attention doit se porter vers le ciel, que de s’adonner encore aux affaires profanes? Ce serait regarder en arrière après avoir mis la main à la charrue, et s’attacher de nouveau aux viles bagatelles de ce monde.Quoi de plus indigne d’un ministre du Christ, que d’asservir la prédication de l’Évangile aux opérations commerciales?
Et cependant, plus d’une fois on a dit, et même des missionnaires n’ont pas eu honte de soutenir cette assertion, que dans tel pays, les missions dépendaient entièrement du commerce, au point que le succès de celles-là devait durer aussi longtemps seulement que la prospérité de celui-ci.
Pourrait-il s’accréditer erreur plus néfaste à l’esprit de l’Évangile et, tranchons le mot, une hérésie plus anti-apostolique? Ce serait donc en vain que tant de saints canons, tant de décrets des conciles, tant de constitutions apostoliques auraient strictement défendu le commerce et le négoce profane à tous les religieux, et même aux simples clercs! Et cette prohibition ne vise pas seulement les opérations commerciales, mais défend de s’en préoccuper et même simplement de les désirer: la glose le dit clairement, le négoce ne leur est jamais permis, ni en cas de nécessité, ni pour réaliser des bénéfices au profit des pauvres. Ce serait en vain qu’URBAIN VIII, qui avait en vue les missions du Japon et de la Chine, aurait, sous peine d’excommunication latae sententiae encourue ipso facto et d’autres peines de la plus haute gravité, défendu et interdit aux missionnaires le commerce, sous n’importe quelle forme, personnellement ou par intermédiaires, sous leur nom ou sous celui de la communauté, directement ou indirectement, quel que soit le prétexte ou le motif dont ils colorent leur infraction! (Ex debito past. off., 22 février 1633).
S. Ambroise a bien raison de dire: « Les lois civiles défendent à celui qui est sous les armes pour le service de l’État, d’entamer des procès et de se livrer au négoce sur les marchés publics. » (de Officiis, lib. I, c. 36) A combien plus forte raison celui qui est engagé dans la milice de la foi, devra-t-il s’abstenir de tout ce qui se rattache au négoce. Celui-ci est tellement nuisible à la religion, qu’un missionnaire qui s’y livre peut éloigner d’elle plus d’hommes, qu’un bon prédicateur ne peut lui en gagner. Et mieux vaudrait pour le missionnaire retourner dans sa patrie ou bien être réduit à la dernière extrémité, que de se faire jamais trafiquant.
Le missionnaire ne doit pas se contenter d’éviter ce crime, mais il en fuira jusqu’à l’ombre. Un vétéran des missions des Indes disait: « On ne saurait employer miracle plus manifestement efficace pour la prédication de l’Évangile, que celui d’éviter à l’enseignement de ses ministres tout préjudice que provoquerait le soupçon de cupidité ou le bruit diffamant d’inconduite. » (Acosta, de procur. Indorum convers., lib. 5, c. 22.) Concluons: le missionnaire donné en spectacle au monde, aux anges et aux hommes, doit prendre garde non seulement de ne pas contracter la moindre souillure du commerce, mais même de ne pas permettre que le plus léger soupçon d’intérêt entache sa réputation.


ARTICLE 3

Aucune violence ne doit être employée
pour propager l’Évangile du Christ

Nous ne voulons pas nous prononcer ici sur ce qui s’est passé aux Indes. Des officiers publics et de simples particuliers y ont fait usage de violence pour introduire la foi et ont même eu recours aux armes. Nous ne voulons pas non plus discuter l’opinion de certains docteurs qui enseignent qu’il est parfois permis d’obliger les sujets infidèles à écouter l’Évangile, et de briser tout obstacle ou tentative des ennemis jurés du nom du Christ. Mais ces moyens de propager la religion chrétienne chez les infidèles ne sont pas conformes à l’esprit de la Sacrée Congrégation de la Propagande, et ils nous sont strictement défendus. Afin donc d’éviter à nos missionnaires tout abus de ce genre, fût-ce même pour leur défense personnelle ou la sauvegarde de leur Église, il est raisonnable de montrer aussi combien pareille violence jure avec la conduite de Notre-Seigneur et des Apôtres, lors de l’établissement du Royaume de l’Évangile.
Eh bien, le Christ a voulu dompter le monde non par le fer, mais par le bois. Il envoya ses Apôtres comme des brebis au milieu des loups (Luc., X, 3); il reprit sévèrement Pierre qui venait de donner un coup d’épée pour le défendre (Matth., XXVI, 52). Aussi S. Paul dit: « Les armes avec lesquelles nous combattons ne sont pas charnelles; mais elles sont puissantes devant Dieu (autrement dit: la puissance de Dieu et les dons divins interviennent) pour renverser des forteresses » (2 Cor., X, 4).
Quant aux Apôtres, ce n’est pas en déclarant la guerre aux rois, en s’appuyant sur des armées, en menaçant de mort, qu’ils ont propagé l’Église dans le monde entier, mais c’est par la soumission, la souffrance et l’effusion de leur sang qu’ils ont planté, arrosé et fortifié la foi.
Que le missionnaire apostolique se surveille donc.Il ne faut pas que s’échappent de sa bouche telles paroles que bien des missionnaires n’ont pas honte de proférer; d’après eux il ne faut plus rien attendre des clefs de S. Pierre pour la conversion des infidèles, si le glaive de S. Paul n’ouvre le chemin.Il se souviendra au contraire, qu’il lui est sévèrement défendu de créer jamais des factions sous aucun prétexte; il fera disparaître, autant qu’il lui sera possible, jusqu’aux sources mêmes de discordes. S’il arrive que, pour leur défense ou celle de l’Église, les chrétiens veuillent prendre les armes contre des tyrans, il ne le permettra en aucun cas, mais, digne émule de S. Thomas, évêque de Cantorbéry, il leur enseignera qu’on ne doit pas défendre l’Église de Dieu comme une forteresse et que pour Elle, il est prêt à donner sa vie. (Brev. rom., 2 Noct. officii).
Dans toute guerre, il se comportera avec prudence, sans que ses paroles ni ses actes puissent prêter occasion au soupçon de favoriser l’un ou l’autre des deux partis en présence. Il ne manquera pas d’inviter les peuples à la patience; il leur apprendra à tirer parti des calamités, et de tout cœur il adressera des prières à Dieu pour obtenir la paix.
Que si les souverains légitimes appelaient des chrétiens au combat, il se gardera bien de les en détourner; au contraire, il les engagera à ne pas leur refuser cet acte d’obéissance. Ainsi fut fait dans les premiers temps de l’Église, comme l’atteste l’histoire, et cela malgré la fureur des persécutions de l’époque.


ARTICLE 4

Le missionnaire ne doit pas recourir à des artifices humains
pour acquérir du crédit

Certainement, la bonne réputation et la considération sont nécessaires à l’ouvrier évangélique, pour se faire écouter avec bienveillance et sans difficulté.Mais il ne s’agit pas d’un crédit recherché par l’ostentation, les richesses, la somptuosité et l’amitié des princes, mais bien de celui qui a pour base la vertu et la sainteté. Celui-ci édifie, tandis que celui-là détruit; l’un inspire l’humilité, l’autre nourrit l’ambition; l’un enseigne le mépris de toutes choses, le mépris des biens périssables, nous plaçant au-dessus de tout ce qui est caduc; l’autre, en achetant les honneurs à prix d’or, entretient l’avarice et l’orgueil.Aussi un missionnaire à qui la vertu a valu son crédit, fait estimer la religion chrétienne par l’exemple qu’il donne, tandis que celui qui se fait un nom, en recourant à l’ostentation et aux autres artifices humains, donne lui-même le pernicieux exemple des vices qu’il a pour devoir de détruire et d’arracher radicalement du cœur des infidèles.Ce n’est certes pas par le faste qu’on détourne du luxe; on n’apprend pas à renoncer aux richesses en les multipliant, ni aux délices en les accumulant.Mais on ôte le goût du faste par l’humilité, celui du luxe par la modestie, celui de l’avarice par la pauvreté, et celui des plaisirs par l’austérité de vie.
Par ces vertus le missionnaire gagnera de la faveur auprès des rois et du crédit auprès des peuples; il se conciliera facilement la sympathie de tous.En méprisant tout, il sera l’objet de l’admiration et du respect de tous.Citons ici saint Ambroise: « Pourquoi Moïse acquit-il tant d’influence en Egypte? En fuyant le pouvoir, il devint d’autant plus puissant. Aux yeux du roi Pharaon il devint comme un dieu, c’est-à-dire un sujet de crainte pour le roi lui-même; mais cette puissance, c’était celle de la sainteté.Et toi aussi, si tu veux être dieu, un sujet de crainte pour les pécheurs et de respect pour les rois, méprise les choses du siècle et tâche de préférer l’opprobre de la passion de Notre-Seigneur aux richesses et aux dignités ».
Il en est qui, recherchant le crédit par des moyens vulgaires, dépensent plus d’efforts en paroles et en actes pour gagner la faveur des hommes que pour obtenir celle de Dieu. Et pourtant la véritable autorité, compagne d’une vertu éprouvée, n’est pas un don de l’homme, mais de Dieu. Tandis que ceux ci s’évertuent à la poursuivre, il arrive souvent, par une disposition providentielle, qu’ils la perdent complètement. Et cette ambition sacrilège tourne à leur honte et aboutit à leur perte. L’homme ne doit pas faire fi des dons célestes, mais c’est dans le Ciel comme de juste, qu’il doit mettre sa confiance.
Le missionnaire doit donc se recommander, non par un pompeux apparat, mais par son application à l’humilité, non par la recherche des honneurs mais par la fuite des dignités, non par l’abondance des richesses mais par l’amour de la pauvreté. Par conséquent, il ne sera jamais un habitué des cours princières.Au cas où il serait invité par des princes ou des personnages de la cour, ou qu’il devrait s’y rendre par nécessité ou dans l’espoir de les convertir, il s’y comporterait avec une humilité, une modestie, une simplicité toutes chrétiennes; il s’y montrera désintéressé de toutes les affaires séculières, laissant voir ainsi à tous qu’il n’attend et ne cherche que le salut des âmes, à l’exclusion de tout le reste.
Loin de briguer des magistratures, des ambassades ou d’autres fonctions du même genre, il les refusera même sans hésiter si on les lui offre, aussi bien que tout ce qui a apparence de gloriole.
Que si parfois des princes lui demandent des conseils, ce n’est qu’après de multiples instances qu’il en donnera, en toute fidélité et justice, sans laisser de côté la pensée de l’éternité. Il s’empressera ensuite de quitter le palais et la cour. Bien plus, pour pouvoir plus aisément se retirer, il fera valoir sa complète incompétence en matière politique, et son incapacité en fait d’administration civile.
Qu’il se souvienne que tout cela nous est sévèrement défendu par le Souverain Pontifie, non seulement quand il y a dommage certain pour la religion ou perte de temps pour les missionnaires, mais alors même qu’on y trouverait un espoir assuré de profit pour la religion et de progrès marqué pour la foi.


ARTICLE 5

Contre la sagesse humaine

Nous n’avons pas l’intention de blâmer ici la science dans l’ouvrier évangélique.L’Église a toujours requis de ses ministres une sérieuse instruction. Mais nous voulons distinguer les connaissances qu’il faut acquérir de celles auxquelles il faut renoncer. Il y a en effet, une doctrine sainte et sacrée, donnée par Dieu dans la révélation, enseignée dans son intégrité par les hommes Apostoliques, au nom de Jésus Christ.Mais il y a aussi une science humaine et sophistique, à laquelle manque le solide fondement de la foi.C’est celle que prêchent les sages de la terre, avec les paroles insinuantes de la sagesse humaine.C’est de ceux-là qu’il est écrit: « Je détruirai la sagesse des sages et je réprouverai la science des savants. » (I Cor. I, 19).
Il est évident que ces hommes de peu de foi n’ont pas appris par expérience que les conversions ne sont pas le fruit de celui qui plante, ni de celui qui arrose, mais qu’il n’appartient qu’à la miséricorde de Dieu de changer les cœurs des hommes. Laissant de côté ce qui leur paraît trop modeste et méprisable dans la religion, ou faisant montre de ce que cette même religion offre de grand et de sublime, ils ont la présomption d’inculquer à la façon des sophistes la foi que Dieu seul peut donner. Cette sagesse était celle des faux apôtres, dont S. Antonin dit: « Pour ne pas paraître insensés aux sages du monde, ils prêchaient le Christ selon la sagesse humaine, en évitant tout ce que le monde juge insensé en nous.Ainsi ils ne prêchaient pas le Fils de Dieu incarné et né d’une Vierge: ils n’enseignaient pas la rédemption des hommes par sa mort, ni la résurrection future de notre chair, tout cela passant pour insensé aux yeux de la sagesse du monde. » (In I ad Cor.)
Voilà une doctrine, voilà une manière de prêcher l’Évangile, que le missionnaire doit répudier avec S. Paul.Avec lui encore, il doit s’en tenir à l’enseignement de la croix et prêcher cette folie par laquelle il a plu à Dieu de sauver les croyants. Qu’il laisse aux sages du monde leur sagesse, et que, avec les Apôtres, il prêche « Jésus-Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les Gentils, mais pour ceux qui sont appelés, soit Juifs, soit Grecs, divine puissance et divine sagesse. » (I Cor. I, 23, 24.)
Une prudente réflexion doit cependant faire discerner qu’autre chose est se comporter selon la sagesse humaine, autre chose, emprunter dans la prédication les ressources de la sagesse humaine.
Cette vérité ressort de la doctrine du Docteur Angélique: enseigner d’après la sagesse humaine, c’est ne prendre qu’elle pour appui et s’en servir à l’exclusion de tout autre moyen, c’est rejeter tout ce qui n’est pas au goût du monde.Une telle conduite altère l’intégrité de la foi et rend vaine aux yeux des hommes la croix de Jésus Christ.Mais celui qui, dans son enseignement, fait usage des ressources de la sagesse humaine, dès qu’il a pris la foi pour base, n’hésite pas à utiliser au bénéfice de la foi les appuis qu’il peut trouver dans la doctrine des philosophes. C’est un bel appoint, pour réfuter les erreurs opposées à la foi, puisque, selon le même Docteur, il faut employer pour dénoncer ces erreurs les arguments les plus solides et les plus aptes à convaincre l’adversaire. (In I ad Cor., c. I, lect. 3.)
Le missionnaire, convaincu que sa prédication trouve toute sa solidité dans la vertu de la Croix, ne rougira pas de prêcher, en paroles et en actes, Jésus-Christ crucifié. Quand il devra préparer des catéchumènes au baptême, il ne leur cachera jamais la passion de Notre-Seigneur, ni en considération de leur faiblesse, ni à cause du scandale qu’ils pourraient en éprouver.
Dans ses instructions, il ne doit avoir qu’un but: former à l’humilité et à la docilité, sans souci de former des lettrés et des savants. Par conséquent il faut avant tout qu’il propose comme matière de foi la doctrine du Christ, objet de sa prédication, et qu’il y exige un complet assentiment.Une telle prédication procure de la gloire à Dieu, et à ceux qui la font, autant de profit que de mérites.Il ne s’avisera pas de démontrer les profonds mystères de la foi à coups d’arguments.Mais, si la raison ou la science lui en fournit l’un ou l’autre à la portée de ses auditeurs, il le donnera, tout en faisant observer que les mystères divinement révélés réclament une soumission humble et respectueuse et que l’intelligence doit toujours rester au service de la foi.


ARTICLE 6

Des autres moyens humains

Il est d’autres moyens humains de caractère moins blâmable que ceux que nous venons de signaler. Cependant l’usage imprudent ou peu avouable qu’en font les missionnaires, les gâtent souvent et à leur tour ils en ressentent eux-mêmes le lamentable contre-coup et en gardent la souillure.D’ailleurs aucun livre ne nous apprend que le Christ et les Apôtres les aient jamais employés. Nous avons donc pour devoir d’y renoncer aussi tout à fait, ou du moins de n’y recourir qu’avec beaucoup de précautions.
Ainsi l’astronomie et les autres sciences mathématiques, la peinture, les arts mécaniques et autres, tout cela est pour le missionnaire une charge et une entrave plutôt qu’un réel secours.Tout le temps qu’il y consacre est pris sur la prière et les autres fonctions apostoliques; en outre, ils attirent au missionnaire une considération et une renommée qui le remplissent de la fumée d’une vaine gloriole, amuse la curiosité des auditeurs et, en y fixant leur attention, les distrait des choses du salut. Il arrive même parfois que les missionnaires, voulant paraître experts et au courant de ces arts, pour donner ainsi du crédit et de l’autorité à leurs prédications religieuses, obtiennent précisément l’effet contraire; on les croit trop malins, on se méfie d’eux, on leur refuse toute créance.
Franchement, s’ingénier à ces moyens extraordinaires dénote le plus souvent le travail d’un esprit inquiet, et marque une ambition plus soucieuse de sa propre gloire que de celle qu’on devrait procurer à Dieu par le salut des âmes. Encore, si ce but est moins perdu de vue, il n’en reste pas moins vrai qu’on n’a pas profité de l’instruction reçue à l’école du Christ, et qu’on fait de cette gloire une affaire de goût personnel au lieu de la considérer dans le plan divin, comme la volonté de Dieu. C’est chercher le fragile appui des secours extérieurs, quand il faudrait uniquement compter sur la prière, les larmes, les soupirs, les sacrifices, la patience et la longanimité.
A supposer que le missionnaire soit privé de toute espèce de moyens humains, il ne devra pas en chercher, et plus il se sentira enclin à y recourir, plus il devra s’appliquer à en écarter même la pensée de son esprit. Que s’il dispose de quelques-uns de ces moyens, qu’il prenne garde d’en être trop préoccupé, d’y perdre son temps et d’en parler à tout propos. Et même, si leur emploi semble parfois offrir quelque avantage, il craindra encore de céder à l’aiguillon d’une démangeaison naturelle et trompeuse, au lieu de se laisser guider par le mouvement de la grâce.


ARTICLE 7

Que fera le missionnaire si sa mission
semble péricliter à cause du mépris qu’il professe
pour les moyens purement humains?

La tentation la plus pénible que puisse éprouver un homme apostolique est assurément celle qu’apporte la situation suivante. Les moyens humains énumérés ci-dessus, lui font défaut; ou bien ils sont à sa portée, mais une inspiration divine lui en interdit absolument l’usage. Il traîne une existence misérable; il manque même le plus souvent du nécessaire; il endure mille contrariétés; il se trouve méprisé de tous, accablé de toutes sortes de peines intérieures et extérieures; et ce qui l’angoisse plus cruellement encore, c’est que rien ne semble lui réussir dans son œuvre d’évangélisation, c’est qu’il ne constate aucun bon effet de ses efforts, tandis que, sous ses yeux, d’autres sont, grâce à ces moyens, dans l’abondance et la prospérité.Ils n’entendent à leurs oreilles que d’universelles approbations, ou même, si jamais cela pouvait arriver, ils recueillent de leurs travaux une abondante moisson. Voilà certes une pierre d’achoppement à laquelle vont se heurter un très grand nombre, un rocher escarpé surplombant l’abîme: le pied le plus ferme n’y tiendra pas sans un miracle extraordinaire de la grâce. Mais disons plutôt que c’est une pierre de touche qui peut révéler la vertu du missionnaire, ou bien encore une fournaise où son métal se dépouille de sa gangue et gagne en pureté. Tandis que, en lui, la nature frémit, il a tout sujet de regarder sa situation comme très heureuse et digne d’envie: il sent en lui-même le triomphe de la grâce, l’ensevelissement du vieil homme et la résurrection du nouveau, en un mot le dépouillement total.Une sorte de transport le met hors de lui-même et le fait vivre pour Dieu seul et pour sa gloire. Il a conscience de pratiquer de grandes et héroïques vertus, alors même qu’il juge sa vie absolument vide d’œuvres et entièrement inutile, et croit ses gémissements frappés de stérilité. Il est certain de posséder la plus parfaite ressemblance avec le Christ son maître, devenu la risée de la populace, et de contribuer davantage au salut des âmes quoique le fruit de ses labeurs reste caché à ses propres yeux. Heureux certes et mille fois heureux, celui qui ne songe qu’à procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes, qui vit ignoré des autres et s’ignorant lui-même, agréable à Dieu sans se complaire en soi.
Qu’il est beau de considérer de plus près l’Apôtre des nations préparé par des épreuves de ce genre.Il venait, faisant fi des artifices humains, d’annoncer l’Évangile à Corinthe.Tandis que d’autres y mettant toute leur confiance, introduisaient une nouvelle méthode de prêcher le Christ, captaient toutes les faveurs et se posaient en maîtres, lui au contraire s’amoindrissait aux yeux du peuple jusqu’à se dire la balayure du monde et le rebut des hommes. (I Cor. IV, 13.)
Et que fait il alors? Il entre dans le sanctuaire de Dieu, médite sur ses desseins éternels, et fait l’aveu que ces tribulations et ces misères, que tous ces affronts sont la marque et la couronne du véritable apôtre et font sa propre gloire à lui. Levant alors les yeux vers l’auteur et le consommateur de la foi, Jésus-Christ, son maître, il bénit ceux qui le maudissent; persécuté, il souffre en toute patience, blasphémé, il implore. (I Cor. IV, 12 et seqq.)
Sachant parfaitement pour l’avoir appris de son Maître, que c’est par la patience, le délaissement et la mort ignomineuse de la croix que l’Église fut fondée, il n’a pas recours à la sagesse humaine, ni aux expédients dont se servent les faux apôtres pour s’attirer la bienveillance du peuple; mais toujours ferme et égal à lui-même, il ne change en rien sa manière de vivre ni sa méthode de prédication. Sa charité envers les Corinthiens ne subit aucune altération, pas plus que sa sollicitude à les instruire et à leur donner des avertissements, même lorsqu’il y a peu de fruit à en espérer.Il ne leur ménage aucun de ses bons offices, et accomplit fidèlement son devoir jusqu’au bout en multipliant ses prières et ses instances auprès de Dieu.


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