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Publication : Monita

Auteur: Pallu Lambert de la Motte
Chapitre: 11 - Règles à observer
Article: 1

Appendice
aux instructions qui précèdent


L’uniformité contribue singulièrement à bien régler et harmoniser la prédication évangélique.Dans l’exposé des dogmes de la foi, les missionnaires devraient autant que possible procéder de la même façon et ne pas suivre des méthodes différentes et souvent en désaccord entre elles.Aux instructions données plus haut, il nous paraît donc opportun d’ajouter les recommandations suivantes.


A. – Quelques règles à observer dans l’exposé
des premiers dogmes de foi

On cite bien quelques exemples de missionnaires apostoliques de grand renom qui ont pris Notre-Seigneur et Sauveur comme premier sujet de leurs sermons aux infidèles.Néanmoins notre avis est que la personne de Notre-Seigneur et ses mystères ne doivent pas être tout d’abord traités devant un tel auditoire, du moins pour l’ordinaire; la démonstration de la nécessité de la religion véritable et surtout de ses dogmes devrait précéder et avoir disposé les auditeurs à se montrer avides de la doctrine de Notre-Seigneur.Il est de fait que la religion chrétienne, sans avoir subi aucun changement essentiel depuis la création du monde, a passé, aux périodes successives de l’histoire, par divers degrés de perfection accidentelle; rien de plus naturel que l’on suive la même marche progressive dans l’enseignement de la religion aux infidèles. Or, sous la loi de nature, la religion était dans un état imparfait; c’était sa première étape vers la perfection qu’elle a trouvée dans la loi de grâce.Donc, avant d’expliquer aux infidèles le contenu des saints Évangiles, il paraît nécessaire de commencer par leur donner une notion exacte des dogmes déjà renfermés dans la religion sous le régime de la loi de nature. Cette connaissance préalable leur donnera envie de demander l’instruction des mystères plus relevés; elle sera comme le fondement d’un édifice. Sans fondement solide comme base, la tour de l’Évangile ne saurait s’élever.
En outre, ces notions préliminaires, tout en allumant le désir d’entrer en possession de la vérité, excitent celui de la connaître; en mettant par degrés au cœur des auditeurs l’amour de Dieu, elles les rendent dociles. « Qui connait Dieu, nous écoute », dit S. Jean (I Joan. IV, 6). Bien plus, l’ardeur d’âme provoquée par les premières leçons, l’attrait de volonté dont ils sentent les premières impulsions vers l’accomplissement des commandements de Dieu, tout cela est accompagné de quelque lumière apportée à l’intelligence: de là une facilité à découvrir l’origine divine des vérités enseignées. « Si quelqu’un, dit encore S. Jean, veut faire la volonté de Dieu, il pourra porter un jugement sur la doctrine: il saura si elle vient de Dieu, ou si elle est seulement ma propre parole » (Joan, VII, 17).
Il n’arrive que trop souvent qu’on a à peine le temps de donner aux infidèles une connaissance suffisante des premiers dogmes de la foi; aussi Louis de Grenade termine-t-il son livre sur « L’enseignement du Symbole » en disant qu’il y a lieu d’insister beaucoup sur ces dogmes.Les missionnaires ne s’appliqueront pas seulement à éclairer les esprits, mais aussi à décider les volontés: l’effet de l’instruction doit être la détestation et la douleur des péchés commis, la crainte de Dieu, l’amendement de la vie, une grande confiance en Dieu, une charité empreinte de piété et de religion envers Dieu notre Père.
Le refus d’adhésion aux premiers principes de la religion et l’obstination à les rejeter, s’ils venaient à se produire de la part des infidèles, ferait ranger ceux-ci parmi ceux à qui le Christ lui-même a défendu de livrer le secret des mystères divins; leur dignité et le respect qui leur est dû s’y oppose et de plus, les ministres de l’Évangile ne doivent pas témérairement mettre leur vie en danger.En effet, il est dit dans S. Matthieu: « Ce qui est saint, n’allez pas le livrer aux chiens; les perles que vous avez, ne les jetez pas devant les pourceaux; ils pourraient les fouler aux pieds et se retourner contre vous pour vous déchirer ». (Matth. VII, 6). Et, dans Nicolas de Lira, citant S. Augustin: « Ceux qui arrachent le pain des enfants et le jettent aux chiens, ils ne le distribuent pas mais le dérobent et le gaspillent. Ils ignorent qu’un peu de mystère provoque l’avidité dans la recherche; qu’un trésor caché est gardé avec plus de respect; qu’on tient davantage à ce qu’on a eu plus de peine à trouver; qu’on ne se dégoûte pas de ce qu’on reçoit avec mesure.Ainsi donc, il faut donner sans être dur envers ceux qui demandent, mais ne pas se montrer facile jusqu’à l’imprudence à l’égard des trompeurs ». (S.Aug. apud Nicolaum de Lira.)
B. – Remarques sur l’explication du péché originel

Les païens versent en toutes sortes d’erreurs souvent opposées; mais la plupart sont d’accord à croire à la métempsycose.Pourquoi? Uniquement parce qu’ils voient des hommes sujets plus que d’autres aux misères et calamités de cette vie, et cela sans qu’il y ait de leur faute. Ils considèrent que ce serait aussi peu conforme à la justice qu’à la piété d’en rendre responsable un Dieu juste et bon. D’où ils concluent que ces souffrances sont de justes châtiments infligés pour des fautes commises au cours de vies précédentes, tandis que ceux qui ont mené une vie exempte de péché et digne de louange, sont entrés, lors des générations qui suivent, en possession d’un sort meilleur.On profitera volontiers pour démontrer clairement aux infidèles l’existence du péché originel, des considérations basées sur la bonté et la justice de Dieu, telles qu’elles sont posées dans le Breviloquium de S. Bonaventure, citant S. Augustin.Ces arguments, les voici.
« Dieu est le premier principe: il fait tout par lui-même, conformément à lui-même, et pour lui-même.Il est nécessairement la bonté et la droiture par excellence, et, par le fait même, la piété et la justice infinies. Dès lors, toutes ses voies sont miséricorde, vérité ou justice. Mais, si Dieu avait, dès le principe, créé l’homme enveloppé de cet amas de misères, sans nulle faute de sa part, il n’y aurait pas lieu de voir en Dieu la bonté et la justice, puisqu’il aurait surchargé son ouvrage du poids de tant de misères.Le gouvernement divin de la Providence aussi serait en défaut de bonté et de justice, puisque Dieu nous accablerait, ou permettrait que nous soyons accablés, sans faute de notre part, d’une foule de lourdes calamités.Nous avons donc d’une part l’absolue certitude que le premier principe, en tant que Créateur et Providence, est essentiellement justice et clémence; il faut bien d’autre part qu’il ait fait l’homme exempt dès l’origine de toute faute et de toute misère, et qu’il nous gouverne de manière à ne souffrir en nous aucune misère, sauf à cause d’une faute qui lui a ouvert la porte ». (Bonav., Breviloq.).
Or, plusieurs théologiens soutiennent à bon droit que la grâce ne sanctifie l’âme qu’après avoir été volontairement acceptée, ou en d’autres termes, que la grâce, en tant qu’elle sanctifie l’âme, n’y produit jamais son effet qu’après avoir été volontairement acceptée. Ce principe répand une vive lumière sur la doctrine du péché originel, et aide à résoudre bien des doutes concernant ce dogme.Aussi nous croyons nécessaire d’exposer ici sommairement les fondements de cette opinion et de démontrer par la même occasion les principales vérités de foi qui y trouvent leur explication.
La justification, l’amitié de Dieu et l’adoption filiale, tels sont les effets principaux de la grâce de Dieu; et tous ils requièrent indispensablement le consentement de l’homme, car personne ne devient juste ou pécheur sans le vouloir; nulle amitié n’est possible sans la bienveillance mutuelle; aucune adoption n’est valable sans le consentement libre de l’adopté, tellement que si son père adoptif venait à mourir, le fils ne serait pas admis à recueillir l’héritage s’il n’a auparavant consenti à être adopté.En outre la perfection de la vie, présente ou future, est basée sur un acte, sinon en cours, au moins passé. Les divers états dans lesquels nous constituent les vertus ne produisent pas eux-mêmes qu’un seul effet: ils mettent ceux qui y sont arrivés en mesure d’agir et viennent en aide soit à une puissance d’ordre naturel, soit à cette même puissance élevée à l’ordre surnaturel selon qu’il s’agit de vertus naturelles ou surnaturelles.D’où nous concluons: les vertus, comme dons, nous constituent bien en état de justice parfaite, mais elles n’ont en nous aucun effet, ne nous rendent pas justes, amis de Dieu et ses enfants adoptifs, sinon par l’exercice des actes correspondant à ces vertus, ou par la pratique d’autres vertus comportant équivalemment l’acceptation de ces dons.
Nous n’en disconvenons pas, il en est qui disent que la grâce sanctifiante est en réalité différente de la charité: elle aurait alors par sa nature, comme toute forme substantielle, son effet propre. Mais alors son rôle se réduirait à servir dans l’âme de terme à la présence du Saint-Esprit, et à signifier qu’elle est aimée et chérie de Dieu.Qui en conclura avec une précision de logique suffisante que par là l’âme devient juste, amie de Dieu et son enfant? Il y a une différence totale entre « être aimé de Dieu » et « être son ami ».Etes-vous aimé de Dieu? A moins de lui rendre amour pour amour, vous de deviendrez jamais son ami ni ne serez adopté par lui.Tous les effets précités proviennent donc en première ligne de la charité, compagne inséparable de la grâce, ou pour mieux dire, ces effets sont une seule et même chose avec la charité.
Tout ceci est assez clairement indiqué par des paroles de Notre-Seigneur, rapportées en divers passages des Évangiles. Par exemple, quand il parle de la grâce offerte sous la figure d’un talent au serviteur inutile, il dit bien clairement et ouvertement que ce serviteur infidèle n’a pas la grâce, mais il n’en dit pas moins tantôt qu’il l’a, tantôt qu’il paraît l’avoir. « Celui qui n’a pas, dit S. Marc (IV, 25), même ce qu’il a, lui sera enlevé. » S. Matthieu (XXV, 29) dit: « Ce qu’il paraît avoir », et S. Luc (VIII, 18), à son tour: « Ce qu’il croit avoir, lui sera enlevé ». Voilà un serviteur inutile; en tant que Dieu le lui offre, il a à sa portée un talent, ou toute autre chose qui signifie le don de la grâce.Mais en réalité, il ne le tient pas encore parce que, avant d’en avoir fait usage, il n’est pas censé l’avoir accepté. Or, aux yeux des autres et à ses propres yeux, il paraît l’avoir, puisqu’il ne tient qu’à lui de l’accepter ou de le refuser.
Le Concile de Trente (Sess. IV, cap. 7.) enlèverait le dernier doute sur la question, s’il pouvait en rester un. En parlant de la justification il dit: « La justification est la rénovation de l’homme intérieur par l’acceptation volontaire de la grâce et des dons qui, de pécheur, le rendent juste, d’un ennemi font un ami, pour le rendre héritier en espérance de la vie éternelle ».
Cette thèse est d’une force remarquable pour expliquer d’autres vérités qui d’ailleurs sont autant d’arguments qu’on peut apporter en confirmation de la thèse elle-même.Car toute proposition théologique, fût-elle en elle-même simplement probable, acquiert une grande valeur dès qu’il est prouvé qu’elle peut rendre service à la foi.

I. Partant de cette vérité comme d’un principe certain, on voit clairement: d’abord pourquoi Dieu a imposé à Adam un ordre dont la violation devait constituer toute sa postérité en état de péché; pourquoi aussi Dieu fit ce commandement à Adam seul, plutôt qu’à chacun de nous.
Il appartient à la Sagesse infinie de mettre de l’ordre en toutes choses: après avoir créé l’homme en vue de la béatitude qu’il lui destinait, il ne convenait pas de lui en assurer la possession gratuite, avant qu’il ne se fût mis en état de grâce et de charité; mais cette grâce Dieu eut la ferme volonté de la lui accorder. Seulement, pour obtenir son effet, elle doit être acceptée, et d’autre part, l’homme n’est pas par le fait même qu’il est homme en état d’user de sa raison pour poser l’acte de libre acceptation. C’est pourquoi Dieu l’offrit à Adam, notre premier père à tous, pour qu’il pût l’accepter pour lui et pour sa postérité; il lui fit donc un commandement, dont l’observation ou la violation devait servir de preuve de l’acceptation ou du refus de la grâce et, par voie de conséquence, le rendre digne ou indigne, avec sa postérité, de la récompense de la béatitude éternelle.Il n’en va pas autrement dans le monde: la loi civile est en cela d’accord avec les exigences de la nature: aux nom et place d’orphelins et de déments, nous voyons tous les jours leurs tuteurs passer avec des tiers des contrats valides et reconnus par la loi.Supposez maintenant que Dieu ait donné aux hommes la faculté de choisir leur procureur, leur tuteur: pouvait-il être fait un choix meilleur que celui d’Adam, tout rempli et orné des dons magnifiques de la nature et de la grâce?

II.Autre considération: si Dieu n’a pas offert l’acceptation de la grâce au premier ange, comme il le fit à Adam, notre premier père, s’il l’a fait à chaque ange en particulier, nous y voyons un motif qui nous paraît plausible entre tous.Les anges étaient tous également en possession de l’usage du libre arbitre, et chacun d’eux en mesure d’accepter ou de refuser la grâce pour lui-même; les bons n’ont pas été constitués en état de justice avant leur acceptation qui devait les rendre amis de Dieu, et les mauvais ne sont pas devenus l’objet de la haine divine avant leur rébellion et leur mépris de la grâce, quoique les uns et les autres, au premier instant de la création, aient été également aimés de Dieu. C’est que, comme nous l’avons dit, autre chose est la dilection et l’amour, autre chose est l’amitié: celui-là seul est établi en amitié, qui rend amour pour amour.

III. Dernière application.Sous la loi de nature et sous la loi écrite, à l’offre de grâce, faite par Dieu au moyen des sacrements aux enfants, ceux-ci ne pouvaient répondre pour eux-mêmes de manière à obtenir leur justification. Il était donc nécessaire pour les motifs exposés plus haut que leur profession de foi et leur promesse de servir Dieu fussent aussi faites en leur nom par leurs parents ou par d’autres intermédiaires.Sous la loi de grâce même, pareille nécessité se fait sentir. On dit que les enfants partagent la foi de l’Église entière; le Cardinal Bellarmin (Bellarm. de Baptismo, lib.I, c. II, in resp. ad 2 arg.) le prouve par le consentement des Pères. Il cite entre autres Denis, Justin, Ambroise, Augustin (qui en parle en beaucoup d’endroits et va jusqu’à affirmer que telle est l’opinion de l’Église entière), de même Prosper, Bernard, et enfin le Concile de Trente (Sess. VII, cap. 8). Voici ce que dit S. Augustin: « On porte les enfants à l’église.Ils ne peuvent, il est vrai, courir par eux-mêmes; mais ils empruntent des jambes pour courir chercher leur guérison; l’Église, en bonne mère, leur en donne pour leur permettre de courir; elle leur prête un cœur pour croire et une langue pour confesser leur foi.S’ils sont malades, c’est parce qu’ils portent le poids du péché d’autrui; s’ils sont guéris, c’est par une profession de foi faite en leur nom ». (S.Aug. serm. 10, de verbis Apost.)


C. – Comment il faut prêcher Notre-Seigneur et Sauveur

Nous en avons dit assez sur l’ordre à observer et la méthode à suivre par les missionnaires à l’égard des catéchumènes désireux de se faire instruire des divins mystères de la foi. Il faut, croyons-nous, procéder un peu différemment avec les infidèles en général.Ceux-ci, en effet, ayant entendu en passant beaucoup de choses touchant Notre-Seigneur, en sont à se demander qui il est et ce qu’il est.Chaque fois que la nécessité ou une grande utilité amène les missionnaires à parler de Notre-Seigneur, il ne sera pas prudent de prêcher sa divinité, avant de le leur avoir montré hautement recommandable par la sainteté de sa vie, la sublimité de la doctrine qu’il a prêchée lui-même, et l’éclat des miracles qu’il a opérés; tout cela prouve irrécusablement qu’il était plus qu’un homme.Ainsi fit Notre-Seigneur, l’Évangile le montre à l’évidence; ainsi firent les Apôtres, le livre de leurs « Actes » en fait foi. Par égard pour l’ignorance des peuples, ils n’ont pas commencé par prêcher Notre-Seigneur comme Dieu.Ecoutons S. Jean Chrysostome commentant les « Actes des Apôtres » (I in Act. Ap. Hom.) Il dit: « Ce qu’il faut admirer le plus dans les Apôtres, c’est leur manière de se mettre au modeste niveau de ces esprits faibles et frustes; elle leur fut suggérée par le Saint-Esprit, qui les préparait ainsi à exercer comme il convenait le ministère de la parole de Dieu.Et de fait, malgré les longs discours tenus par eux sur Notre-Seigneur, ils en ont dit peu touchant sa nature divine. S. Paul, lui aussi, parlant aux Athéniens, se contente de donner au Christ le nom d’homme, sans autre attributif.En conséquence ils leur donnent une instruction successive et graduée; ils s’ingénient dans l’exposé des dogmes à descendre au niveau des esprits faibles, afin de les mieux élever par degrés aux hauteurs sublimes ».
Par ailleurs, un missionnaire trahirait son ministère s’il se laissait guider par une prudence charnelle qui lui fermerait la bouche sur la pauvreté de Notre-Seigneur, ses souffrances et sa croix. S. Thomas l’a dit: « Dans l’enseignement de la foi chrétienne, c’est le salut par la croix de Notre-Seigneur qui prime tout ». (S.Thom. in cap. I. Epist. I ad Cor. cap. 3.)

D. Supériorité de la loi de l’Évangile sur toutes les autres lois

Nous terminerons ce court appendice par la louange de la loi évangélique, extraite de la préface mise par Nicolas de Lira en tête de son livre Des autres Evangélistes.
La loi ou la doctrine évangélique est une, il est vrai; donnée par le Fils unique de Dieu, elle n’a qu’une fin.Elle montre pourtant sous quatre aspects différents sa supériorité sur toute autre loi, portée par Dieu ou par les hommes.
Une remarque rendra la chose évidente.Toute loi, dit-on avec raison, doit remplir quatre conditions: elle a pour fonction de déraciner les vices, de régler la conduite des hommes ou leurs actes, de conduire au bonheur, et de faire connaître la vérité avec netteté et clarté. Or la loi ou la doctrine de l’Évangile l’emporte en excellence sur toute autre loi, divine ou humaine, quant à ces quatre conditions; la chose apparaît lorsqu’on examine celles-ci une à une.

I. La première qualité de la loi doit être d’extirper les vices.Cette condition est nécessaire, car un des buts que poursuit le législateur est de suppléer à l’insuffisance des répressions privées, pour retirer par la crainte des châtiments légaux ceux qui sont dans les voies du mal. « La loi, dit S. Paul, n’est pas là pour les bons, mais pour les méchants, les insoumis, les impies, les pécheurs, les scélérats et les souillés, les parricides, les homicides, les fornicateurs, les sodomites, les spoliateurs, les menteurs, les parjures et tous ceux qui agissent à l’encontre de la saine doctrine ». (I. Tim. I. 9, 10).
Pour extirper ces vices, la loi humaine est évidemment insuffisante.Elle ne peut, en effet, interdire tous les méfaits, par cela seul qu’elle s’adresse à tout le monde et doit être observée par tous.Or, dans la collectivité, il se trouve peu d’hommes vertueux et parfaits; il s’y trouve bien plus d’imparfaits et de tarés. Cela a ses conséquences: de même que l’on permet parfois aux enfants des choses que l’on ne permettrait pas à des hommes faits; ainsi, dans la confection des lois qui sont portées pour la collectivité, on laisse passer certains abus, pour éviter de plus grands maux.Ainsi, dans les villes, la loi civile tolère les femmes publiques, afin d’éviter les dissensions que produirait dans l’Etat la licence des mœurs: car la foule, à cause de son imperfection, ne saurait observer la chasteté. « Otez, dit S. Augustin (lib. de Ordine), ôtez des villes les femmes de mauvaise vie, et du coup vous introduisez le chaos de toutes les passions déchaînées. » Mais les méfaits, contre lesquels la loi civile n’a pas de moyens adaptés, sont réservés par elle au jugement de Dieu qui doit les punir.Citons encore S. Augustin (lib. de libero arbitrio): « Cette loi, portée pour le gouvernement civil, fait beaucoup de concessions et laisse bien des choses impunies, qui relèvent de la vengeance de la divine Providence. » — De même la loi de Moïse, quoique donnée par Dieu, permet quelques abus: elle permettait, par exemple, de délivrer des lettres de renvoi, comme les appelle le Deutéronome au chapitre XXIV, afin de soustraire les femmes au fer meurtrier de leurs maris.Elle permettait aussi, selon le même Deutéronome au chapitre XXVIII, de prêter à intérêt aux étrangers, pour éviter des charges aux membres de la famille.Et la raison de cette concession, c’était qu’elle était donnée à un peuple grossier, dur de cerveau et imparfait.On lui passe quelques abus secondaires, pour en éviter de plus graves.C’est pourquoi le Sauveur dit aux Juifs, en parlant du livret de répudiation: « A cause de la dureté de votre cœur, Moïse vous a permis de renvoyer vos femmes » (Matth. XIX, 8). Il est donc évident que la loi humaine, aussi bien que la loi mosaïque, permet quelques abus, et que sous ce rapport elle est donc imparfaite.La loi évangélique au contraire atteint la perfection, car elle n’en permet aucun.Elle les exclut tous, et elle veut qu’ils soient tous punis. C’est pourquoi Notre-Seigneur, le législateur évangélique, a proclamé: « Je vous le dis en vérité, au jour du jugement, les hommes rendront compte de toute parole oiseuse qui sera sortie de leur bouche » (Matth. XII, 16). Si cela est vrai de toute parole inutile, à plus forte raison sera-ce aussi vrai de tout acte.Ainsi ce premier point est établi sans conteste possible, à savoir: la loi évangélique est plus capable que toute autre loi d’extirper tous les abus.

II.En second lieu, il appartient à la loi de diriger la conduite des hommes, ou les actes humains vers le bien. « L’intention, dit le Philosophe (2 Ethic.), de tout législateur est de rendre bons les citoyens. » Ici encore la loi humaine est à court: l’homme est impuissant à juger de ce qui se passe au fond des cœurs; la loi humaine doit borner ses dispositions aux actes extérieurs. « L’homme, dit l’Ecriture, voit les choses qui paraissent au dehors, mais Dieu scrute les cœurs » (I Reg. XVI, 7). La loi divine est donc seule à régler les actes intérieurs. La loi mosaïque elle-même n’y suffit pas; la loi ancienne retenait la main et non la volonté (in glos. super Epist. ad Phil., III). Ceci peut s’entendre de deux manières: dans un sens erroné, ainsi que l’entendaient les Docteurs Juifs, en assurant qu’un acte de volonté mauvaise ne constitue pas un péché s’il ne passe pas en acte extérieur sous une forme quelconque, comme l’affirme clairement l’historien Josèphe (Antiq. 13). On leur répliquait bien par le livre de l’Exode (XX, 17): « Tu ne désireras pas la femme de ton prochain », mais ils donnaient pour réponse: le commandement défend, non pas le désir intérieur, mais sa manifestation extérieure, et dire « Tu ne désireras pas » revient à dire « tu n’en donneras pas de signes extérieurs, tels que les embrassements, les baisers et le reste ». Or c’est là une fausseté manifeste, car l’acte extérieur ne renferme de la malice ou de la bonté morale que pour autant qu’il procède d’un acte intérieur; le péché n’est volontaire qu’à ce titre, et à défaut de volonté le péché n’existerait pas.
Mais il y a une autre manière de comprendre l’expression susmentionnée. La loi ancienne retenait la main et non la volonté; fort bien. Cela veut dire que la loi ancienne renfermait peu de défenses liant la volonté, ou les simples désirs de l’âme, à savoir en matière d’adultère et d’avarice seulement; et, en ces matières même, elle portait défense des mauvais désirs, mais sans stipulation d’une peine spéciale pour de telles transgressions.Et cela prouve précisément son imperfection.
Au contraire, la loi évangélique est la perfection même: sa défense comprend tous les mauvais désirs en général et commine des peines contre ceux qui les conçoivent. S. Matthieu rapporte ainsi les paroles du Sauveur: « Vous avez entendu ce qui a été dit aux anciens: Tu ne tueras point, et celui qui aura tué mérite d’être puni par le juge.Mais moi je vous le dis, celui qui se met en colère contre son frère, mérite d’être puni par le juge » (Matth. V, 21-22). Et il tient le même langage à propos d’autres commandements; ce qui prouve que la loi évangélique ne borne pas ses prohibitions aux actes extérieurs, mais les étend à tous les actes intérieurs.Voilà donc notre second point établi.

III.Je dis en troisième lieu, qu’il appartient à la loi de conduire les hommes au bonheur.Or la loi humaine ne contribue qu’au bonheur social, qui consiste dans la tranquillité et la paix de l’état durant cette vie mortelle. Mais la partie principale de l’homme est son intellect, en vertu duquel il est immortel, comme dit le Philosophe (Ethic. 10). Il faut donc lui assigner une félicité en dehors de la vie présente.
La loi divine supplée ici à l’impuissance de la loi humaine.Tous les Docteurs en prennent argument pour prouver la nécessité de la doctrine renfermée dans nos Livres Saints. L’homme est fait pour un bonheur surnaturel, vers lequel il est conduit par une loi qui lui est révélée par Dieu.Ici encore, on trouve que la loi mosaïque ne suffit pas.
La béatitude surnaturelle ne s’obtient que par la grâce: « Le don de Dieu c’est la vie éternelle », dit S. Paul (Rom. VI, 23). Cette grâce, la loi mosaïque ne la donnait pas: elle ne faisait qu’y disposer. « La loi, dit encore S. Paul, n’a rien mené jusqu’à la perfection » (Hab. VII, 19), mais elle attendait cette perfection que le Christ devait donner. S. Jean (I, 17) en témoigne: « La loi, dit-il, a été donnée par Moïse, mais la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ ». Et S. Matthieu cite ces mots du Sauveur, servant comme d’introduction à la loi évangélique: « Faites pénitence, car le Royaume des cieux est proche » (Matth. III, 2). Ainsi se prouve le troisième point.

IV. Quatrièmement, il appartient à la loi de transmettre la vérité dans une clarté qui la rende intelligible à tous.La raison en est, que tous doivent la comprendre et l’observer. Or, dans la foule, les esprits obtus ne sont pas rares, tandis que les esprits fins et pénétrants sont en petit nombre.Il faut donc que la loi, proposée à tous, soit lucide et claire.
Cette qualité manque à la loi humaine, partiellement du moins.On y trouve beaucoup d’obscurités qui rendent perplexe; à preuve, la multitude de ses préceptes, leur variété et leurs variations, sans compter l’abrogation de plusieurs, comme il appert dans les codes de droit civil et de droit canonique.
La loi mosaïque, elle non plus, ne remplit pas la lacune.Elle donne la vérité sous un voile et en figures pour servir de régulateur des actes et des croyances nécessaires.Telle était la signification de la face voilée de Moïse: C’est ainsi, dit l’Exode (XXXIV, 33), qu’il parlait au peuple. Ce qui fait dire à S. Paul s’adressant aux Corinthiens: « Tous ces faits qui leur sont arrivés étaient des figures » (I Cor. X, II.).
Quant à la loi évangélique, elle renferme cette perfection: la vérité, cachée sous les figures de l’Ancien Testament, a été rendue manifeste; nous en avons un signe évident dans un fait qui se passa au cours de la passion de Notre-Seigneur: les mystères de la Loi Nouvelle ayant reçu leur accomplissement, « Le voile du temple se déchira par le milieu » (Luc.XXIII, 45).

Et le Sauveur atteste par la bouche de S. Jean: « L’heure est venue où je ne vous parlerai plus en proverbes; mais je vous ferai connaître ouvertement les choses de mon Père ». Et immédiatement après: « Ses disciples lui disent: Voilà que maintenant vous parlez ouvertement sans plus employer aucun proverbe » (Joan.XVI, 25-29).
Ainsi est établi le quatrième point, à savoir qu’en donnant la vérité claire et nette, la loi évangélique l’emporte sur toute autre loi.
Le Psaume XVIII contient un verset, le huitième, qui se rapporte aux quatre points précités.Il y est parlé de la loi du Seigneur, c’est-à-dire de la loi évangélique que nous a apportée Notre-Seigneur Jésus-Christ. 1° Elle est immaculée, parce qu’elle ne tolère aucun vice. 2° Elle est propre à convertir les âmes, parce qu’elle ordonne et range parfaitement les actes intérieurs de l’âme. 3° Elle est le fidèle témoignage du Seigneur, parce qu’elle introduit efficacement dans la voie de la félicité promise. 4° Enfin, elle procure la sagesse aux petits enfants, parce qu’elle livre à tous la claire notion de la vérité.


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