| Auteur: |
Pallu Lambert de la Motte |
| Chapitre: |
5 - Conversion des infidèles |
| Article: |
2 |
CHAPITRE 5
Conversion des infidèles
ARTICLE 2
Dieu exige le culte religieux non parce qu’il a besoin
de nos services, mais pour notre bien à nous
Rien de tel pour produire l’amour réciproque entre les hommes, que la spontanéité d’une bienfaisance qui appelle l’affection, et envisage moins, dans son désir d’être aimée, son avantage que celui de ses obligés; elle ne veut être aimée que pour pouvoir tout partager avec ceux qui l’aiment. Rien non plus ne nous pousse plus fortement et avec plus de puissance à l’amour de Dieu que cette considération: Dieu nous a prévenus de son amour, et, en nous demandant à son tour de l’aimer et de le servir, il veut seulement se communiquer et trouver des êtres dignes de recevoir une plus grande abondance des ineffables trésors de ses richesses, car il est avide de notre perfection; après nous avoir créés à son image, il veut nous faire monter jusqu’à lui par les degrés de la charité et de la religion, grâce au lien religieux qui nous unit à lui, pour nous remplir de lui-même et nous rendre heureux de sa propre félicité.
Aussi le démon, craignant de voir se détacher de lui ceux qu’il tient en son pouvoir, veut les retenir dans ses erreurs et les détourner du culte du vrai Dieu: il n’eut rien pu imaginer de plus nuisible que de leur inspirer l’erreur opposée, de leur persuader que Dieu attend du salut des hommes son seul avantage à l’exclusion du nôtre, et que les missionnaires, portant l’Évangile jusqu’aux confins du monde, cherchent, sous prétexte de convertir les infidèles, à augmenter le nombre des esclaves de leur Dieu.De semblables réflexions, sorties de la bouche de certains païens pour contrecarrer nos efforts, sont venues à notre connaissance.Il est notamment un Cochinchinois à l’esprit mûr et profond d’ailleurs, qui s’est laissé prendre à cette erreur et que nous n’avons pu jusqu’ici amener à recevoir l’enseignement de l’Évangile.
C’est pour combattre une erreur si pernicieuse que Louis de Grenade, dans son Introduction au Symbole, insiste auprès des catéchistes sur l’enseignement suivant dont il faut bien persuader les païens: Dieu veut que nous nous acquittions de nos devoirs envers lui, non pour son avantage à lui, mais pour notre seule utilité.
Qu’en dit S. Thomas? « Il ne serait pas digne du premier agent d’agir pour l’obtention d’un résultat quelconque; au contraire, son intention unique doit être de communiquer sa perfection, c’est-à-dire sa bonté. Celui qui a la plénitude n’a pas le désir d’acquérir quoi que ce soit, mais il se plaît à communiquer son bien. » (P. I, q. 44, a. 4, cor.) Comme le feu réchauffe, comme le soleil éclaire, comme le docteur rend ses disciples participants de sa doctrine, de même il faut conclure qu’en créant toutes choses, en dirigeant l’homme tant en général qu’en particulier vers sa fin, enfin, en imposant son culte, Dieu n’a en vue qu’une seule chose: se communiquer à nous, nous rendre participants de ses biens surabondants. (Cat. Rom. P. I, art. 20.)
On dit bien qu’il cherche sa gloire; mais ce n’est pas parce qu’elle lui est nécessaire mais en tant qu’elle tourne à notre avantage. Il met sa gloire à nous prodiguer ses bienfaits, et ne cesse de déverser sur nous les trésors de bonté dont il déborde. Si Dieu exige les hommages de religion qui lui sont dus, il les exige comme le père exige l’affection de ses enfants, comme le maître exige le respect de ses disciples, le premier pour prendre soin de ceux qui l’aiment, l’autre pour instruire de ses leçons ceux qui l’honorent et le respectent. Le même amour qui décide la Bonté divine à se donner, lui dicte en retour la loi du culte, car Dieu ne saurait être notre bienfaiteur qu’à la condition que nous reconnaissions notre soumission et notre dépendance.
Voici en propres termes la doctrine enseignée par S. Thomas après S. Denis, S. Augustin et d’autres Pères: « Le culte rendu à Dieu ne vise pas sa personne attendu qu’il a de lui-même toute gloire et que nulle créature ne peut rien y ajouter.Son objectif, c’est nous-mêmes, puisque nos hommages constituent un acte de soumission intérieure et que cet acte appartient à la perfection spirituelle, la perfection de tout être consistant dans sa subordination à un autre être dont il dépend. » (2, 2, q. 81, a. 7.)
D’où il est facile de conclure à la nature et à l’essence de la vertu de religion.Cette notion doit être familière au missionnaire pour qu’il en puisse facilement déduire la nature de la doctrine religieuse. Le même saint Docteur ajoute avec non moins de précision: « C’est l’essence même de la religion que de rendre ses hommages uniquement à Dieu considéré sous le seul point de vue de premier principe et de modérateur de toutes choses. » (l. c., art. 3.) Conclusion: la foi envisage Dieu comme la vérité, l’espérance comme la source de tout bienfait, la charité comme la bonté par essence; de même la religion nous fait voir en lui le premier principe de toutes choses, l’auteur de tous nos biens, notre fin dernière et notre bonheur.
Il convient pourtant de remarquer que la vertu de religion, considérée en elle-même et indépendamment des autres vertus, telle que la possèdent les commençants et les imparfaits, est différente de la vertu de charité informée et rendue vivante dont font preuve les parfaits et les saints. Celle-ci inspire l’esprit de sacrifice et de véritable holocauste, et porte l’âme à Dieu pour lui-même et pour lui seul; celle-là présuppose l’homme soucieux de son salut, l’élève jusqu’à l’espérance, le rend attentif aux commandements de Dieu, l’aide à s’y soumettre et à en rester fidèle observateur.
Si donc le missionnaire remarque chez ses ouailles des traces profondes de l’erreur signalée plus haut contre le caractère gratuit des bienfaits de Dieu, son premier soin sera d’employer tous ses efforts à la déraciner; il insistera de temps à autre sur cette vérité que l’homme a été créé par Dieu, pour le connaître, l’aimer et le servir, et ainsi jouir dès ici-bas de la paix qui constitue le vrai bonheur en cette vie, et de la félicité éternelle après sa mort.
Pour amener les païens et les catéchumènes à la religion, il ne leur proposera pas pour motifs la souveraine bonté de Dieu et ses autres infinies perfections considérées d’une façon absolue: ces motifs sont ceux des parfaits.Il s’attachera à ceux qui conviennent et qui plaisent aux commençants, à ces hommes dont l’utilité personnelle est le principal mobile.Il rappellera donc les multiples bienfaits de Dieu, son amour gratuit, sa providence paternelle, et la récompense qu’il réserve en l’autre vie dans la béatitude.
Cassien dit, il est vrai: « Dieu en nous prévenant de son amour n’eut en vue que notre salut à l’exclusion de l’avantage de toute autre créature; il convient donc aussi que notre amour pour lui ait comme seul but, à l’exclusion de tout autre, d’obtenir son amour. » (Coll., II, c. 8.) Mais l’homme est naturellement porté à n’aimer que par retour d’affection témoignée ou par espoir d’affection à conquérir. La suave bonté divine elle-même a besoin d’être goûtée pour émouvoir et toucher les cœurs, toute sublime qu’elle est.On ne passe pas non plus directement, pour l’ordinaire, du souverain amour de soi-même, renfermé dans tout péché mortel, au souverain amour de Dieu, à la charité; il y a une transition: un amour, ou plutôt deux degrés d’amour incomplet, n’atteignant pas la perfection.L’égoïsme sans frein perd de son immodération pour faire place à un commencement d’amour imparfait de Dieu, que S. Augustin appelle l’amour de justification.Ce double amour guide l’homme animé du désir du souverain bien, et l’aide à en poursuivre la réalisation, le soutenant par une espérance fondée sur la toute-puissance de Dieu.Cassien a donc raison d’ajouter: « Nous devons conséquemment mettre nos soins à élever notre âme dans une ferveur croissante, de la crainte à l’espérance, de l’espérance à la charité parfaite. » (Ibid.)
Comme de juste, il arrivera au missionnaire de traiter du souverain domaine de Dieu, de son autorité suprême sur toutes les créatures, de leur complète dépendance et de leur soumission nécessaire.Dans ses explications, il se gardera bien de prendre pour exemple l’autorité d’un roi sur ses sujets: car il arrive trop souvent que les peuples trouvent dans leurs rois des tyrans, et l’on risquerait de représenter Dieu comme tel. L’exemple à proposer, comme nous l’avons indiqué déjà, c’est celui de l’autorité d’un père qui exerce sa souveraineté pour le bien de ses enfants. Ils comprendront par là que, à plus forte raison, le souverain domaine de Dieu, bien suprême à qui rien ne manque, est tout à l’avantage de l’homme; ils verront que tout lui est utile, pourvu qu’il reste soumis au service de Dieu.
De même pour l’idée de la soumission des hommes à Dieu, il sera très utile d’en donner une notion exacte, de ne pas la laisser confondre avec l’idée courante de la servitude.En effet, l’homme n’est pas au service de Dieu à la façon d’un esclave obligé de travailler pour son maître, pour son seul bénéfice, sans profit pour lui-même, sans espoir de salaire ou de récompense. C’est comme des fils que nous sommes soumis à ses lois et placés sous sa direction et sous son aide; ses commandements sont pour nous un appui; lui-même nous sert de guide pour agir comme il convient et ainsi atteindre notre fin.
En temps opportun, le missionnaire fera comprendre aux infidèles et aux catéchumènes que le motif des offrandes cultuelles faites à Dieu n’est pas le besoin qu’il en aurait. S. Augustin le dit: « Il est de foi que Dieu n’a nul besoin, ni d’animaux ni de rien de corruptible et de terrestre, ni même de la justice de l’homme; le culte rendu à Dieu, tel qu’il l’exige, est tout entier à l’avantage de l’homme non à celui de Dieu. Personne ne dira qu’il a rendu service à la fontaine en buvant de son eau, où à la lumière en voyant grâce à elle. » (De Civit. Dei, lib. 10, c. 5.)
Ce n’est pas pour un autre motif que Dieu exige les sacrifices que comportent les vertus théologales: c’est encore pour notre seul avantage. Pourquoi nous demande-t-il de croire? Afin de récompenser notre foi par la vision béatifique. Pourquoi l’espérance, sinon pour combler les vœux de ceux que l’espérance a portés à prier? Pourquoi la charité, si ce n’est pour remplir de son amour ceux qui l’aiment et pour se donner à eux en jouissance éternelle?
<< Retour page précédente
|