| Auteur: |
Henri Sy |
| Chapitre: |
1 - Quartier Latin |
| Article: |
7 |
Missions Etrangères 1653-1663
Henri Sy
Ch. 1 - Le Quartier Latin
7. Le Père Bagot
Né à Rennes le 11 juillet 1591, Jean Bagot y fit ses études littéraires, puis trois ans de philosophie et se rendit à Orléans pour suivre les cours de droit. Désireux d’entrer dans la Compagnie de Jésus, l’opposition de son père le porta à s’enfuir à Nancy où il fut reçu au noviciat le 2 janvier 1611. Ramené à Rennes il s’échappa de nouveau et revint à Nancy. Le noviciat terminé, il professa trois ans la grammaire à Verdun, étudia quatre ans la théologie au collège de Clermont à Paris et de là fut envoyé à Rennes pour y enseigner la philosophie.
En 1622, il est au collège royal de La Flèche où pendant onze ans il se livre à l’enseignement de la philosophie et de la théologie. Il revient à Paris et s’y fait remarquer par l’étendue et la profondeur de son enseignement; les contemporains sont unanimes à louer son grand savoir, sa piété peu ordinaire et sa simplicité pleine de dignité. Au mois de septembre 1639 il est appelé à Rome, le Général de la Compagnie lui confie la charge de reviseur des livres. Quatre ans plus tard on le renvoie au collège de Clermont et pendant plus de onze ans il y assumera la direction générale des études classiques supérieures.
Tout en conservant cette charge, il accepta, au mois d’octobre 1646 la direction de la Congrégation des Externes. Les pénitents affluaient autour de son confessionnal, c’étaient les plus fervents chrétiens de la société parisienne, des prêtres, des évêques. Toutefois la jeunesse des écoles formait le groupe le plus intéressant de sa direction : l’histoire de la Société des Missions-Étrangères nous a conservé leurs noms; c’étaient François de Laval-Montigny; François Pallu; Vincent de Meur, de Tonquédec en Bretagne; Bernard Gontier; les deux frères Angot de Maizerets et Luc Fermanel, de Rouen; Henri Boudon; Pierre Lambert de la Motte et son frère Nicolas Lambert de la Boissière, de Lisieux; Jacques de Bourges, Pierre Picques, Armand Poitevin, Antoine Pajot de la Chapelle, de Paris; François Besard, de Pezenas; Joseph Sain et Michel Gazil, de Tours; Joseph Duchesne, de Périgueux; Ignace Cotolendi, d’Aix-en-Provence; Louis Chevreuil, de Rennes; Jean Dudouyt, de Coutances; Philippe de Chamesson-Foissy, de Reims; Louis Bulteau, de Rouen; Thiéry, de Tours; Thiersault.
On sait comment cinq d’entre eux résolurent en 1650 d’habiter ensemble et rester fidèles à une même règle, s’adonner aux exercices de piété et de charité décrits plus haut. On aimerait connaître à leur sujet le témoignage d’un contemporain; à défaut d’un chroniqueur consciencieux, racontant sans emphase ce qu’il a vu et entendu, on aura recours au récit un peu fantaisiste d’un mémorialiste qui rédigea, entre 1690 et 1720, une relation des événements dont il avait entendu parler en 1668 lorsque, venu de Dijon où il avait été l’élève de Bernard Gontier, il arriva à Paris pour se dévouer à l’oeuvre des Missions.
Il a nom Bénigne Vachet. Parti pour la Mission du Siam en 1669, il occupa les trente dernières années de sa vie à écrire, au séminaire de Paris où il s’était retiré, des Mémoires et des Vies de missionnaires. Son style est imagé, farci de textes de la Sainte Écriture, mais les inexactitudes et les anachronismes y abondent. À la fin d’une de ses notices on lit, écrite d’une autre main, cette appréciation : «Nota que M. Vachet auteur de ces vies de missionnaires, brouille et confond tout à son ordinaire36.
Sous cette réserve, on trouvera ci-dessous deux passages d’un manuscrit intitulé: «Mémoires pour servir à l’histoire et aux archives du séminaire de Paris.»37 L’auberge de la Rose Blanche n’était pas le milieu rêvé pour des réunions de piété, on l’avouera sans peine.
«Lors, conte notre auteur, comme c’est l’ordinaire dans les hauberges d’y recevoir toutte sorte de gens, il s’y en rencontre d’humeurs bien differentes et quelque fois des vitieux, c’est ce qui se trouva dans cette maison ou il y en avoit de libertins qui se rejouissent, comme dit l’écriture, quand ils ont fait mal et qui se glorifient dans l’iniquité.
«C’estoit une peine tres sensible a ces Messieurs qui avoient le don de la crainte de dieu et c’est ce qui les obligeoit, pour éviter des discours impertinens et mauvais, de se retirer souvent ensemble aprez le repas dans la chambre de M. Gontier qui estoit proche de la Sale dans laquelle on mangeoit, affin que leur bouche pusse avec le Juste du psalmiste méditer la Sagesse, et leur langue parler de ce qui est juste, car la loy de dieu estoit dans leur coeur. Le Sauveur du monde qui a promis que quand il y aura deux ou trois personnes assemblées en son nom, qu’il sera au milieu d’eux, repandoit sa grace abondamment dans ces conversations. L’onction de l’esprit de dieu dont elles estoient pleines, en faisant gouster sa douceur, donna lieu de penser au bonheur d’une Société de personnes qui tendroient touttes a une meme fin, dans le dessein d’adorer dieu en esprit et en vérité.
«Les esprits se trouverent occupez de cette pensée et de temps en temps on prenoit plaisir de s’en entretenir, ce qui enfin donna lieu au dessein que l’on prit de se séparer de ceux a qui le Dieu du monde, comme parle l’apostre, a aveuglé l’esprit, pour demeurer ensemble dans une maison que l’on prendroit et dans laquelle on n’y recevroit que ceux qui ne se laissoient point aller au conseil des impies, qui ne s’arrestent point dans la voye des pecheurs, mais qui au contraire mettent toute leur affection en la loy du Seigneur et qui la meditent le jour et la nuit. C’est de la maniere que Dieu qui a commandé que la lumiere sortit des tenebres, a tiré du mal un si grand bien pour sa gloire et pour le progrez de son Eglise»38. Ailleurs, Vachet relate une anecdote qui relève probablement de la légende : «MM. de la Val de Montigny et Pallu estant a la fenestre d’une chambre de la rose blanche lors qu’ils y estoient logez, une folle entrant dans la cour et les ayant apperceux s’écria bon jour MM. les patriarches ce qu’elle reitera plusieurs fois, et ces MM. estant descendus pour aller celebrer le St sacrifice de la messe, elle les suivit dans la ruë, criant aprez eux Voyla deux patriarches, l’effet a fait voir la verité de ce que cette insensée disoit sans le comprendre tous les deux ayant esté les premiers Evesque d’unne Eglise nouvelle.»39
Laissons Bénigne Vachet et ses aimables fantaisies, non dénuées d’une certaine saveur, pour revenir aux commensaux de la Rose Blanche. Avec l’assentiment du P. Bagot, ils songèrent à chercher un local mieux approprié; on n’espérait pas le trouver à proximité du Collège de Clermont, d’autre part on ne s’éloignerait pas sans regret d’un quartier pourvu de nombreuses églises et chapelles. Presque en face de l’auberge, à une distance d’à peine deux cents mètres, s’élevait un sanctuaire dédié à Saint Étienne : on l’appelait Saint Étienne-des-Grès, pour le distinguer de Saint Étienne-le-Vieux, placé tout à côté de l’église Notre -Dame dans la Cité, et de l’Église Saint Étienne-du-Mont sur la colline Sainte Geneviève.40
Saint François de Sales l’affectionnait particulièrement; c’est en récitant le Memorare aux pieds de la statue de Notre-Dame de Bonne Délivrance - la dévotion populaire la désigne sous le nom de Vierge Noire - qu’il se sentit libéré des scrupules qui l’obsédaient.41
Une maison fut trouvée au faubourg Saint-Marcel, dans la rue Coupeau42. Il est malaisé d’en déterminer l’endroit exact. Un des tracts de propagande lancés en 1659 précise que Mgr Pallu habite rue Couppeau, à l’entrée du Faux-bourg St Marcel. Il n’est pas téméraire de supposer que les Bons Amis avaient élu domicile à l’extrémité ouest de la rue, à sa jonction avec la Grand’Rue Saint Marcel43. Cet emplacement est actuellement occupé par la Place de la Contrescarpe; là en effet se trouvait la Porte Saint-Marcel, donnant accès, au-delà de l’enceinte de Philippe-Auguste, au Faubourg dont Victor Hugo donnera, dans les Misérables, cette curieuse description :
«Ce n’était pas la solitude, il y avait des passants; ce n’était pas la campagne, il y avait des maisons; ce n’était pas une ville, les rues avaient des ornières comme les grandes routes et l’herbe y poussait; ce n’était pas un village, les maisons étaient trop hautes. Qu’était-ce donc ? Un lieu habité où il n’y avait personne, un lieu désert où il y avait quelqu’un, plus farouche la nuit qu’une forêt, plus morne le jour qu’un cimetière.»44
L’habitation comprenait un certain nombre de chambres et était agrémentée d’un petit jardin. Mais comment résoudre le problème du paiement d’un loyer annuel de quatre cents livres, de l’achat des quelques meubles indispensables et des frais d’entretien ? - Les Bons Amis n’étaient pas riches : Luc Fermanel, apparemment le plus fortuné d’entre eux, avança cent écus, se chargea de recueillir les pensions et de s’occuper, pendant les premiers mois, des questions matérielles. Bernard Gontier lui succéda et tour à tour chacun prit soin de veiller à l’ordre de la maison.
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