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Publication : Missions Etrangères 1653-1663

Auteur: Henri Sy
Chapitre: 2 - Alexandre de Rhodes
Article: 3

Missions Etrangères 1653-1663
Henri Sy

Ch.2 - Alexandre de Rhodes

3. Le Père de Rhodes à Rome

Les idées émises par Mgr Ingoli étaient-elles admises par tous ? Il serait téméraire de l’affirmer, et l’on verra que le souci de ne pas rompre ouvertement avec le Portugal fera retarder l’application des mesures qu’à son tour le P. de Rhodes cherchait à faire triompher. Des tractations du P. de Rhodes avec la S. C. de la Propagande, les archives du Séminaire des Missions Étrangères conservent deux mémoires, le premier du 4 juillet 1651, le second non daté mais postérieur à l’autre dont il n’est que le développement.

Il est hors de doute que ces mémoires furent précédés de plusieurs autres, car à la Congrégation particulière du 2 août 1650, le Cardinal Capponi, faisant fonctions de Préfet de la Propagande, déposait une supplique du P. de Rhodes concluant à la nomination d’évêques pour les royaumes du Tonkin et de la Cochinchine. Il fut décidé qu’on s’occuperait de la question dans une prochaine réunion tenue en présence du Pape. Le procès-verbal, signé de Mgr Denys Massari, secrétaire, porte en post-scriptum : cette affaire devra être examinée dans une congrégation générale.79

Le 7 août, sur la proposition du Cardinal Ludovisi, il est arrêté que l’on demandera au Pape la nomination d’un Patriarche, auquel seront adjoints au moins deux ou trois archevêques, et douze évêques, pourvus d’un titre in partibus Infidelium, avec l’administration des provinces qui leur seront assignées par le Patriarche. Pour ces fonctions, la Sacrée Congrégation proposera au Saint-Père des prêtres et des religieux d’un mérite exceptionnel.80 Le décret resta en souffrance, et bientôt la Propagande ne parlera plus que de trois évêques, ou même d’un seul. Le 26 septembre, il est rapporté que le Souverain Pontife a demandé un nouvel examen dans une autre congrégation générale; en post-scriptum, sous la date du 18 octobre, il est dit que le secrétaire en conférera avec le P. de Rhodes, lui fera faire un exposé des motifs et le remettra entre les mains des Eminentissimes Pères.81

Le P. de Rhodes est donc fréquemment consulté, de vive voix et par écrit. Le premier mémoire dont nous ayons la copie est daté du 4 juillet 1651. Il expose l’état actuel des Églises du Tonkin et de la Cochinchine, où l’on dénombre près de 300.000 chrétiens, privés de pasteurs. Il rappelle les méthodes d’évangélisation employées depuis l’âge apostolique : ne pas attendre que la moisson soit déjà abondante pour envoyer des prédicateurs: Néocésarée ne comptait que 17 fidèles lorsque Saint Grégoire le Thaumaturge y arriva; les Maronites du Liban, dont la population n’atteint pas 100.000 âmes, ont un patriarche et douze évques; en Arménie supérieure, un évêque est à la tête d’à peine un millier de catholiques. Et des centaines de mille néophytes annamites sont à l’abandon; si le Saint-Siège ne se hâte de les secourir, ils sont exposés à subir les désastres que l’on vient d’enregistrer au Japon82.

Aux objections formulées sur une protestation possible des rois d’Espagne et du Portugal, le P. de Rhodes s’attache, dans un second mémoire, développement du précédent, à montrer que la difficulté n’est pas insurmontable, mais surtout il veut convaincre les cardinaux que l’envoi massif de plusieurs centaines de missionnaires serait encore insuffisant; il est de toute nécessité d’envoyer des évêques qui ordonneront des prêtres du pays83.

Un seul évêque, c’est à cela que se réduit l’ambition du P. de Rhodes dans la supplique remise à Innocent X le 6 mai 1652. Il y revient sur l’objection d’une résistance éventuelle de la part des rois d’Espagne et du Portugal, et sur les moyens de l’éviter. Il a surtout à coeur de réduire à néant l’assertion suivant laquelle il serait dangereux de tabler sur la force d’âme d’un peuple encore novice dans la foi; a-t-il, d’ailleurs les aptitudes désirables pour être promu au sacerdoce ? À cela, il est en mesure de dire ce qu’il a vu de ses propres yeux : peut-on taxer d’inconstance des chrétiens qui n’ont pas hésité à verser leur sang pour affirmer leur croyance ? - Un séminaire de catéchistes a été institué, et parmi eux plusieurs ont les qualités requises pour devenir prêtres. Au surplus, tout cela a été abondamment démontré dans les rapports de l’année précédente.84 Mais voici que certains bruits lui parviennent. S’il faut absolument un évêque pour le Tonkin, comme il le prétend, n’est-il pas lui-même le meilleur candidat à proposer ? Pour écarter une telle éventualité, il prend la plume pour essayer de démontrer au Secrétaire de la Propagande quelle grave erreur on s’apprête à commettre. La date n’est pas indiquée, mais on peut lui assigner les premiers mois de 1652, car il dit être à Rome depuis plus de deux ans.:En voici la traduction :


Arrivé à Rome voici plus de deux ans, j’exposai aussitôt au Très saint Père, Vicaire du Christ sur la terre, la situation de l’Église annamite et signalai à Sa Sainteté la nécessité d’envoyer des Pasteurs pour le soin du troupeau du Christ dans ces contrées éloignées. Le Souverain Pontife me chargea alors de négocier cette affaire avec les Eminentissimes Cardinaux de la S. Congrégation de la Propagande, ce que j’ai fait jusqu’à présent en décrivant, pour répondre à l’ordre du Souverain Pontife, l’extrême besoin de ces régions; en conséquence j’ai souvent traité ce sujet avec Votre Seigneurie, espérant que par cette Sacrée Congrégation, le secours divin serait apporté à cette Église naissante. Pendant que je m’acquitte sincèrement de cette tâche, j’apprends par des personnes dignes de foi que quelqu’un a eu la pensée de me promouvoir à l’épiscopat. En aucune façon cela n’est raisonnable.

«Premièrement, pour porter un tel fardeau, mes forces sont totalement insuffisantes. Je dis cela, non par humilité, mais en toute vérité devant Dieu; je suis en effet dépourvu des vertus nécessaires à cet emploi et de plus accablé de défauts et de fautes sans nombre, qui me rendent absolument inapte pour une telle dignité. N’y sont aptes que des saints - la Sacrée Congrégation les connaît bien - doués de toutes les vertus dont je me reconnais dénué et j’avoue au contraire être affligé de nombreux défauts.

«Deuxièmement, il me manque cette prudence de l’esprit nécessaire pour gouverner ces âmes innombrables, confirmer dans la foi celles qui l’ont embrassée, y en amener beaucoup d’autres. C’est pourquoi il faut choisir des hommes très prudents dans le Seigneur pour conserver et développer l’oeuvre de Dieu.

«Troisièmement, pour la sauvegarde de mon honneur personnel, il est nécessaire que la Sacrée Congrégation s’abstienne de me promouvoir, du moins en cette présente occasion. Par le fait que je me suis souvent entretenu de la question avec la Sacrée Congrégation, on estimera à bon droit que j’aurai travaillé à mon propre avancement, chose expressément contraire à la règle de notre Compagnie et au voeu émis par tous les profès de ne rechercher aucune dignité, ni directement, ni indirectement. Personne n’ignore mes négociations avec la Sacrée Congrégation, il s’ensuivra un très grand scandale dans notre Compagnie si ma nomination est proposée : on pensera que je me la suis procurée à moi-même.

«Quatrièmement, il arriverait que beaucoup de bons ouvriers appelés par Dieu à cultiver cette vigne, me voyant ainsi promu à l’épiscopat, seraient détournés de leur vocation, au grand détriment de l’Église annamite, car sans l’aide de bons ouvriers les évêques ne peuvent rien entreprendre pour le salut des âmes.

«Cinquièmement, cette promotion me barrerait la route pour m’employer au bien de cette Église naissante. Sans être évêque, je puis facilement m’en occuper; élevé à l’épiscopat, je ne le pourrai plus, ni par moi-même ni avec le concours des autres pères de notre Compagnie, disposés à m’aider dans le premier cas, non dans le second.

«C’est pourquoi, par les entrailles de Notre Seigneur Jésus-Christ, je supplie Votre Seigneurie, par le zèle ardent qu’elle témoigne à la naissante Église annamite, d’écarter de moi, incapable et indigne, ce fardeau, et de le confier à des hommes vertueux et capables de le porter, pour le plus grand honneur et gloire du Dieu très bon et très grand, et le plus grand bien des âmes annamites.

vous exaucez ma prière, je resterai pour toujours dévoué à Votre Seigneurie Illustrissime comme à mon insigne Bienfaiteur.
De Votre Seigneurie Illustrissime
le très humble serviteur dans le Christ
Alexandre de Rodes85 »

Le P. de Rhodes avait également à coeur de n’agir qu’en parfaite conformité avec les vues de ses supérieurs, en particulier celles du Général de la Compagnie; ce dernier, jugeant les choses de plus haut et dans leur ensemble, pouvait bien encourager les initiatives de son subordonné, et en même temps n’être pas absolument convaincu de l’opportunité d’une immédiate réalisation.

Et puis, il arriva, par suite de décès prématurés, que le P. de Rhodes eut à traiter successivement avec trois Généraux de son Ordre : Piccolomini, Gottefrëdi et Nickel; des changements si fréquents furent en partie la raison d’un séjour prolongé à Rome. Car, auprès du Pape Innocent X, la cause était gagnée; ne pouvant le sacrer premier évêque du Tonkin, il lui confia la mission de trouver d’autres candidats.

Bénigne Vachet rapporte à sa façon les paroles du Pape :
«Je loüe et j’approuve le dessein de vos peres, je créeray trois vicaires apostoliques avec le tiltre d’evêques in partibus, tant que l’on aura accompli les conditions que j’y veux mettre. La premiere est que Je ne veux que des Ecclésiastiques, et non des Religieux, pour occuper ces dignitez; la seconde, que les dits Ecclesiastiques soient obligez, avant de quitter Rome pour le voyage des Indes, de fonder de leurs propres biens, les trois vicariats apostoliques, a raison de deux cens escus romains chacun qu’on leur feroit tenir touttes les années; troisièmement, il ne m’importe de quel royaume de l’Europe qu’ils soient, pourveu qu’ils ne soient pas François, à cause de leur légereté à tout entreprendre, et à tout quitter aux premiers obstacles qu’ils rencontrent. Faittes vos diligences pour en trouver, et ne manquez pas de m’en donner avis.»86 On peut supposer que la troisième condition ne fut pas formulée en termes aussi exclusifs, mais elle reflète bien l’opinion des milieux romains de l’époque.

Un prêtre écossais, Lesley, résidant à Rome, offrant ses services de secrétaire à plusieurs prélats, activement mêlé aux affaires de la Propagande, écrira en 1664 : «Je vous supplie de prendre bien garde à une chose qu’on a tousjours dans la bouche à Rome, sçavoir que si dans la France il y avoit la prudence italienne et dans l’Italie le zèle de la France, tout le monde se pourroit convertir. Ceux qui s’engagent dans ces hautes entreprises sont fort zélés, fort sanguinei et chauds, et par conséquent n’ont pas ce flegme italien et espagnol, et de cela vient que leur ardeur dans les opérations ne semble pas jointe avec la sagesse et la prudence.»87

Le P. de Rhodes, français de coeur, bien que citoyen des États du Pape, n’obéissait pas à de pareilles préventions. «J’ay creu que la France estant le plus pieux Royaume du monde me fourniroit plusieurs soldats qui aillent à la conqueste de tout l’Orient, pour l’assujettir à Jesus-Christ, et particulièrement que j’y trouverois moyen d’avoir des Evesques qui fussent nos Peres et nos Maistres en ces Eglises. Je suis sorti de Rome à ce dessein le unziesme septembre de l’année mil six cens cinquante deux.»88

Moins de six mois après, il était à Paris, ayant pris la route de Marseille et de Lyon, avec sans doute un arrêt à Avignon; voyage relativement rapide pour un homme venu de si loin et que devaient retenir ses confrères avides de l’entendre.

Dès qu’il s’approche de la capitale, il se réjouit à l’avance de l’accueil fraternel qui l’attend à la maison professe, au noviciat, au collège de Clermont. Mais en dehors de sa famille religieuse, il y a tous ceux qu’il voudrait intéresser à ses projets : la Cour royale, les évêques, le clergé, la haute société; qui l’accréditera, lui, pauvre missionnaire inconnu ? - Une fois de plus, la divine Providence vint à son secours. «C’est en ce chemin de Lyon jusques à Paris où j’ay encore experimenté un effet tres particulier de la Providence qui m’a toujours servy de guide et de mere; il me falloit, pour paraître en France, avoir un Ange tutélaire qui me donnast une entrée favorable dans la Cour du plus grand Monarque de toute la terre. J’eus la rencontre à Roüane de Monseigneur Henry de Maupas, Evesque du Puy, Abbé de Saint Denys, premier Aumônier de la Reyne89; il eut la bonté de me tenir en sa compagnie pendant ce petit voyage; je vis en ce grand Prélat pendant onze jours tant de vertus et tant de bonté, que je cheriray toute ma vie le souvenir de son merite, et feray estat que cette rencontre est l’une des plus heureuses de tous mes voyages90.»


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