| Auteur: |
Henri Sy |
| Chapitre: |
2 - Alexandre de Rhodes |
| Article: |
6 |
Les Missions Etrangères 1653-1663
Henri Sy
Ch. 2 Alexandre de Rhodes
6. Mère Marie de Saint-Bernard
Depuis que nous l’avons trouvé à l’auberge de la Rose Blanche, en 1650, François Pallu, ses études terminées, avait quitté Paris après son ordination sacerdotale, reçue en septembre de la même année.
Revint-il dans la capitale au cours des années 1651 et 1652 ? On ne saurait le préciser; dans l’affirmative, ce ne dut être que très rarement, en raison des troubles de la Fronde qui avaient forcé les Bons Amis à se dispercer. Mais il s’y trouvait au début de 1653, envoyé par le Chapitre de Saint-Martin et chargé par lui d’y négocier une affaire confiée à sa prudence et à sa compétence en matière de droit. Ayant rejoint, rue Coupeau, ses amis dont il partageait la demeure, il fut, nous l’avons dit, un des premiers à entrer dans les vues des Pères de Rhodes et Bagot. Dans une entreprise de si grande importance pour le bien des âmes et son propre avenir, il ne pouvait manquer de solliciter les prières et les avis des personnes pieuses de sa connaissance. L’une d’elles nous a laissé le récit des préoccupations du jeune chanoine cherchant, avant tout, à connaître la volonté de Dieu à son endroit.
Au couvent des Carmélites de la rue Chapon122 une religieuse, Mère Marie de Saint-Bernard, avait été de 1630 à 1636, prieure du Carmel de Tours. Elle connaissait la famille Pallu, en particulier Madame de Brussy, soeur aînée de François. Quand ce dernier vint à Paris en 1649, il alla lui rendre visite et lui porter des lettres de sa soeur, et ainsi s’établit cette intimité spirituelle dont nous relevons de nombreux indices dans un mémoire écrit en 1662 par la religieuse.123 Laissons-la nous conter ses souvenirs124.
«Dans la suite du temps, le Révérend Père de Rhodes, que l’on peut à bon droit nommer l’apôtre du Tonquin, vint à Paris... Je sais qu’il jeta les yeux sur Monsieur Pallu, qui commença à voir clair et sentir de puissants mouvements de Dieu, quelque chose de très puissant qui lui disait : Voici où Dieu me veut, c’est où il faut que je le serve, et se livra entièrement à lui pour cela. Je me souviens qu’il me vint voir dans ce temps-là, je ne savais rien de ce qui avait été proposé, mais comme il m’avait souvent demandé : Qu’est-ce que je deviendrai ? Qu’est-ce que notre bon Dieu veut faire de moi ? Serai-je religieux, ou demeurerai-je chanoine ?, je ne sais quelle forte pensée possédait mon esprit sur ces demandes, qui faisait que je lui disais :
- Non, je ne crois pas que vous soyiez religieux, vous ne mourrez pas chanoine, Dieu vous dispose à quelque chose de plus que tout cela.
- Mais à quoi donc ? Est-ce qu’il me viendra quelque bonne abbaye, et que je serai Monsieur l’Abbé ?
- Non, il y a plus dans les mains de Dieu pour vous, mais je ne sais ce que c’est. Soyez-lui fidèle, il vous fera savoir sa volonté quand il lui plaira.
«Comme j’étais occupée de ces pensées pour lui, et que j’avais vu la relation que le bon Père de Rhodes avait donnée au public125, d’abord que j’eus salué Mr Pallu, par je ne sais quel mouvement un peu précipité, je lui dis :- Hé! bon Dieu, Monsieur, que faites-vous ici à vous reposer bien à votre aise sur vos livres, tandis que des millions de pauvres âmes attendent quelqu’un qui leur ouvre la porte de l’Eglise. Allez, allez vous-en au Tonquin.
- Me dites-vous cela de vous-même, ou si vous voulez rire ? Vous pouvez peut-être bien dire vrai. Vous a-t-on parlé de nous ?
- Point du tout; je ne sais quelle pensée s’est présentée à moi, qui m’a fait parler de la sorte, peut-être sans jugement. Vous avez assez de bonté pour souffrir mes saillies.
- Or bien, me dit-il, vous ne vous trompez pas; je viens pour me consoler avec vous et vous faire part de ma joie. Nous avons vu le bon père de Rhodes. Il est disposé à se servir de nous pour aller en ces pays.
- O Monsieur, est-il vrai ? béni soit Dieu ! Voilà où il vous veut. Mais dites-moi donc.
- Je le veux bien : l’on propose d’avoir des évêques, comme le plus nécessaire pour cette église naissante; à ce mot d’évêque, mon esprit s’ouvre; il poursuit : et l’on me destine pour cela.
- Dieu soit béni ! enfin, vous voilà donc plus que religieux et chanoine Dieu donne plus que je pouvais espérer; dites-nous donc comment va l’affaire.
«Il eut la bonté de ma la dire, et dès lors il la crut faite, et nous aussi, mais qu’il ne la fallait pas rendre publique qu’elle ne fût plus avancée, qu’il n’avait pas envie que ses parents en eussent le vent, et que, dès qu’il aurait les expéditions de Rome, il ne penserait plus qu’à se retirer pour se disposer à sa consécration, et après à partir sans dire mot.»
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