| Auteur: |
Henri Sy |
| Chapitre: |
3 - Vicaires apostoliques |
| Article: |
9 |
Missions Etrangères 1653-1663
Henri Sy
Ch. 3. Vicaires apostoliques
9. Lambert de la Motte à Rome
Le nouveau venu n’était pas, comme Vincent de Meur et Pallu, de ceux qu’avait enthousiasmés le pressant appel du P. de Rhodes. Né à Lisieux en 1624, orphelin de bonne heure, disposant d’une fortune assez considérable, il s’était fixé à Rouen, où, à 22 ans, il avait acquis une charge de Conseiller à la Cour des Aides. En relations avec M. de Bernières, fondateur de l’Ermitage de Caen, il y avait rencontré François de Montmorency-Laval. Lié avec le P. Eudes, il favorisa et aida de ses deniers la fondation d’un séminaire eudiste dans la capitale de la Normandie.
Le caractère distinctif de sa piété, a écrit Launay, était l’amour des humiliations, qu’il satisfaisait par des abaissements quelquefois étranges, comme ce «voyage d’abjection» qu’il accomplit à Rennes, vêtu en pauvre, une besace sur les épaules. Attiré par le sacerdoce, il se démit de sa charge et fut ordonné prêtre à Coutances en 1655, puis retourna à Rouen, s’adonnant à de multiples oeuvres de charité en qualité de membre du Bureau des Pauvres.
Quand, pour ses affaires, il allait à Paris, il descendait à la maison de la rue Coupeau, dont faisait partie son frère Nicolas. S’y trouvant en 1657, il fut instruit des projets en cours et du départ pour Rome de quelques-uns des Bons Amis. Tout cela n’était pas pour lui une révélation : déjà il avait songé à partir pour le Canada, puis ses regards s’étaient tournés vers la Chine et son directeur l’encourageait dans cette voie. Il résolut d’aller, lui aussi, à Rome. Il eut à Paris plusieurs entrevues avec Vincent de Paul, avant et après la retraite qu’il fit à Saint-Lazare. Le saint approuva sa résolution et lui conseilla d’aller prêter main-forte, à Rome, à Pallu213.
Passant par Dijon, il noua une sainte amitié avec Bernard Gontier, l’un des premiers commensaux de la «Rose Blanche». À Lyon, des lettres des amis de Paris lui apprirent qu’il était du nombre des trois évêques qu’on avait dessein de proposer au Pape. Après quelques pélerinages au tombeau du serviteur de Dieu François de Sales à Annecy, à Notre-Dame de Myans, à la Grande Chartreuse, il alla s’embarquer à Toulon et arriva le 18 décembre 1657 dans la Ville Éternelle, se mettant à la disposition des Bons Amis pour les seconder dans leurs démarches.214
On s’est plu, après Vachet, à narrer le stratagème imaginé par Lambert de la Motte pour venir à bout de l’opposition du Secrétaire de la Propagande, peu disposé à le recevoir. Pendant plus de huit jours, le Secrétaire se vit en butte aux importunités du prêtre français qu’il trouvait partout sur son chemin, lui faisant de profondes révérences. Lassé de tant d’insistance, il lui aurait accordé une audience qui se prolongea depuis huit heures du matin sans désemparer jusqu’à sept heures du soir, après quoi, a écrit Launay215, «la cause de la nomination des évêques était gagnée.»
Launay ajoute toutefois n’avoir pas trouvé dans la lecture de toutes les lettres de Lambert de la Motte et de Pallu, ni dans celle de tous les Mémoires de l’époque,216 confirmation des dires de Vachet. Le témoignage de Vincent de Meur, cité plus haut et datant de 1658 nous a montré au contraire l’esprit de compréhension, dès la première entrevue, de Mgr Albérici (que Vachet appelle Slusius).
Au surplus, quel crédit pourrait-on accorder au récit de Vachet sur le voyage des pèlerins de Rome ? - Il les fait partir en 1654, allant rejoindre le P. de Rhodes qui leur avait promis de les présenter au Pape Innoncent X. Reçus favorablement par le Souverain Pontife, ils se heurtèrent à la force d’inertie des bureaux romains, de sorte qu’au bout de dix-huit mois, ils n’étaient pas plus avancés que le premier jour. L’appui du P. de Rhodes, qu’on avait fait secrètement sortir de Rome, leur faisant défaut, ils écrivirent à Lambert de la Motte de venir les rejoindre. C’est ici que se place l’intervention du Secrétaire de la Propagande, qui les présenta de nouveau à Innoncent X, puis à Alexandre VII «durant la première année de son élévation». Or, Alexandre VII fut couronné le 18 avril 1655, et nous savons pertinemment que les Bons Amis furent reçus par lui pour la première fois le 17 juillet 1657. - Inutile de poursuivre et de relever tous les anachronismes dont le récit de Vachet est émaillé.
Peu après l’arrivée de Lambert de la Motte, il fut décidé que Vincent de Meur et trois autres retourneraient en France dans le but de s’assurer le concours d’ouvriers apostoliques. En janvier 1658, ils étaient à Aix-en-Provence, chez le curé de Sainte Marie-Madeleine, Ignace Cotolendi, qui sera le troisième Vicaire apostolique. Puis, Vincent de Meur, mandaté par l’Aa de Paris, se dirigea vers Toulouse, se proposant de remonter de là à Paris par le Limousin. À Toulouse, le 19 mai, il fonda une assemblée au sein de la Congrégation du collège des Jésuites et s’empressa d’en faire informer ses amis Poitevin et Gazil, commis et substitut de l’Aa de Paris. Le 7 juillet, sur le bateau qui le transportait de Bordeaux à La Rochelle, il leur écrivait lui-même qu’il avait bon espoir d’établir une assemblée à Poitiers217. En tout cela, il continuait à servir la cause des Missions, car dans son esprit et celui de Pallu, ces assemblées deviendraient des pépinières où l’on trouverait des candidats à l’apostolat lointain.
Revenons à Rome. Une autre affaire s’y traitait alors, à la demande de Louis XIV : la création d’un évêché au Canada; elle aboutit par la désignation de François de Montmorency-Laval, l’un des candidats proposés en 1653, nommé le 11 avril 1658 évêque de Pétrée et vicaire apostolique de la Nouvelle France. Le mois suivant (13 mai), sur avis favorable des quatre cardinaux, la S.C. de la Propagande proposait la nomination de MM. Pallu et Lambert, le Pape l’approuvait le 8 juin et le 29 juillet paraissait le bref nommant le premier évêque d’Héliopolis218, le second à celui de Bérythe219. Enfin le 17 août, la Propagande assignait le vicariat apostolique du Tonkin à Pallu et celui de la Cochinchine à Lambert. Il serait pourvu plus tard à la désignation du troisième vicaire apostolique. Si un troisième évêque ne fut pas nommé en même temps que Pallu et Lambert de la Motte, c’est que le troisième candidat était décédé. Le P. de Beausse, écrivant à Cotolendi le 25 avril 1658, dit avoir reçu ce renseignement de Pallu encore à Rome, mais il n’indique pas le nom de ce troisième candidat.220
Pour lever toute difficulté au sujet des fonds d’entretien des trois évêchés, la duchesse d’Aiguillon n’ayant fait que les promettre, attendant pour les verser la nomination des titulaires221, Lambert de la Motte offrait sa fortune en caution. Les actes en furent passés à Paris, par procuration de Lambert et de Pallu, par Victor Méliand, le 13 mars 1658, attestés par le nonce Piccolomini222 et acceptés par la Propagande le 2 août223.
Lambert de la Motte quitta Rome au mois d’août, non sans avoir signé un autre acte important concernant la fondation à Paris d’un séminaire des Missions. On a donné le texte224 d’une supplique préparée en vue de la reconnaissance par le Saint-Siège de la communauté de la rue Saint-Dominique. Il en existe un résumé en italien présenté à la Propagande en 1658225. On ignore s’il y fut donné suite. Enfin, un troisième texte, plus bref encore, à la requête de François de Laval226 ,Pierre Lambert, François Pallu et autres prêtres français227.
En voici la traduction :
«Eminentissimes et Révérendissimes Seigneurs,
François de Laval, Pierre Lambert, François Pallu et autres prêtres français, représentent très humblement à Vos Eminences que se trouvant en France plusieurs ecclésiastiques distingués par leur doctruine, leurs bonnes moeurs et déjà par leur expérience, animés du désir de coopérer à la conversion des infidèles et que d’ailleurs étant nécessaire pour la conservation et l’accroissement des Missions qu’on doit commencer au plus tôt dans le Canada, la Chine, le Tunquin et la Cochinchine suivant l’ordre de Sa Sainteté et conformément aux décrets de Vos Eminences qu’il y ait toujours quelques ecclésiastiques absolument disposés à être envoyés au secours des autres missionnaires, ainsi que pour commencer d’autres missions conformément à l’ordre de la S. Congrégation, non seulement il est convenable, mais encore nécessaire de fonder un Séminaire qui ait pour unique fin la propagation de la foi chez les infidèles et dans lequel les ecclésiastiques ci-dessus nommés puissent se rassembler pour éprouver leur vocation et se préparer par tous les moyens convenables à quelque Mission que ce soit.
«C’est pourquoi les suppliants reconnaissent ne pouvoir exécuter un si bon dessein sans l’autorisation protectrice de Vos Eminences; ils les conjurent humblement de vouloir bien leur accorder tous les pouvoirs et les privilèges nécessaires pour l’érection et l’établissement dudit séminaire; cette grâce étant digne de votre grande pitié, les suppliants espèrent que vous voudrez bien être favorables à leurs désirs fervents espérant d’être de fidèles ministres sous la prudente direction de Vos Eminences, que Dieu» etc.228
Au dos de la supplique, la Propagande à inscrit :
1er juillet 1658 - sera pris en considération (considerabitur)
plus bas : les noms des signataires
plus bas encore : Qu’ils exposent les conditions, le statut et les exercices de ce séminaire, la forme de son gouvernement; s’obligent-ils par quelque serment ou engagement de se mettre au service des Missions, et de quelle façon; les revenus, la fondation, le logis ou maison.
(hospitium seu domum)
Le premier jalon de la fondation du Séminaire est posé, mais la réalisation n’en deviendra effective qu’en 1663. Tout à la joie des résultats acquis, Pallu pouvait écrire, le 20 août 1658, à Mère Marie de Saint-Bernard : «Il est tantôt temps de chanter le Te Deum laudamus, me voici au bout du point principal de mon affaire, les évêques sont créés, par la miséricorde de Dieu, au moins il y en a deux de faits, il ne reste plus que quelques légères circonstances, dont j’espère que je verrai bientôt la fin, en sorte que dans un mois ou environ, je pourrai penser sérieusement à mon départ.»229 En fait, il ne s’éloignerait de Rome qu’après un délai de trois ou quatre mois.
À qui, depuis son arrivée, avait-il demandé l’hospitalité ? -Nous savons seulement, au témoignage de S. Vincent de Paul, qu’il alla se loger, au moins après le départ de ses amis, chez les Prêtres de la Mission230; que, d’après un acte dressé le 18 novembre 1658, lendemain de son sacre, il résidait habituellement près de l’église de la Trinité-du-Mont231; qu’avant d’être sacré, il célébrait d’ordinaire la sainte messe dans l’église de Saint Jean-des-Florentins où, vers la fin du mois d’août, se place l’épisode de la chute de la foudre pendant qu’il y disait la messe.
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