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Publication : Missions Etrangères 1653-1663

Auteur: Henri Sy
Chapitre: 5 - Compagnie de commerce
Article: 3

Missions Etrangères 1653-1663
Henry Sy

CH.5 - Compagnie de commerce

3. La Compagnie du Saint-Sacrement étudie la création d’une société de commerce

On ne relève, dans les tractations avec la Compagnie de Madagascar, aucun indice de l’intervention des Confrères du Saint-Sacrement. La recherche de moyens de transport pour les missionnaires les préoccupait cependant. Le 2 août 1659, Duplessis-Montbard, supérieur cette année-là de la Compagnie, écrit à Laurent de Brisacier, alors à Rome : «L’on fait ung embarquement qui coustera plus de cent mil livres, et Dieu a choisy ung hollandois catholique dans le fond de la Zelande qui y entre pour six mil ducats.»291 Le 7 août, note Voyer d’Argenson, annaliste de la Compagnie, M. du Plessis proposa à l’Assemblée de faire une association de commerce pour la Chine, afin de trouver moyen d’y passer M. l’évêque d’Héliopolis. On verra la suite de cette proposition à laquelle Dieu ne donna point d’heureux succès.»292

Duplessis-Montbard n’avait pas manqué de se renseigner sur les possibilités de l’entreprise. Plusieurs mémoires sur cette question ont peut-être été rédigés par lui; en tout cas, il les a eu en sa possession, puisqu’il les a annotés de sa main. Le premier est intitulé : «MEMOIRE POUR UNE SOCIETE DE COMMERCE DU LEVANT POUR AYDER LES MISSIONNAIRES»293. Il débute par ce préambule :

«Sur les advis quy ont esté portés par des personnes de piété du grand progrès que fait l’Eglise catholique dans les pays du levant ès royaumes de la Chine, Cochinchine, Tonquin, etc., et de la dizette d’ouvriers qu’il y a pour travailler a la conversion des ames que Dieu a disposées pour recepvoir la foi et le baptesme, la necessité du secours que ces pauvres ames attendent de la piété des bons chrestiens et les dispositions dans lesquelles sont portés un bon nombre de belles ames de ce royaume quy brullent du desir d’aller travailler a ceste belle moisson, mais la longue distance des lieux et le peu de commodité qu’il y a de navires pour porter ces charitables ouvriers met en peine l’esprit des gens de bien quy desirent de tout leur pouvoir de contribuer aux grandes, belles et saintes oeuvres.

«Il est donc vraysemblable que le principal point de ceste affaire consiste a prendre des moyens pour faciliter le passage a ces bons ecclesiastiques, ce quy ne peut se faire que par la voye de la mer. Et il n’y a point d’autre moyen pour faciliter ceste voye que celuy du commerce.»

Mais n’est-ce pas avilir l’oeuvre toute spirituelle de la prédication de l’Évangile que de la rendre solidaire des soucis matériels d’une opération commerciale ? - Non, répond l’auteur du mémoire.

«Nous debvons croire que le commerce a esté mis dans l’esprit des hommes par l’esprit de Dieu, bien plus pour exercer la charité et ayder a retirer des mains du demon un nombre innombrable de pauvres ames nées dans l’idolatrie, que pour des proffits particuliers, auxquelles donnant la cognoissance de nostre sainte foy on ouvre le chemin du ciel pour y adorer et glorifer Dieu dans l’éternité bien-heureuze. Or, puisque c’est par le moyen du commerce qu’il faut prendre ceste voye, il semble estre bien necessaire de savoir en quoy il consiste, sa beauté, sa bonté et son utilité.»

Suit une ample dissertation sur l’excellence du négoce qui, tout comme les choses animées, «se compoze de corps, d’ame et d’esprit : le corps, c’est ce que nous nommons : vendre, acheter, troquer, etc.; l’ame, c’est la bonne foy; l’esprit, c’est le lien de l’un et de l’autre.» Par le commerce, «nous avons cognoissance de ce quy se passe dans toute la terre habitable... c’est par luy que subsistent les hommes, c’est luy qui fait et entretient leur société dans le monde.»

Grâce à la bonne foi, «par trois lignes d’escripture, on transporte des montagnes d’or et d’argent d’un royaume à l’autre et on peut porter des tresors en tous lieux sans crainte des volleurs et sans s’incommoder.»
Quant à l’esprit du commerce, il doit être «pur et net de toutes les choses qu’il conçoit, il s’arreste aux bonnes et rejette les mauvaises... c’est luy duquel nous nous debvons servir pour venir a bout de nos desseins, et y joindre les advantages que nous debvons esperer par la cognoissance que nous avons des grands proffits quy se tirent du commerce quy se fait dans ces contrées, qui nous offrent ce qu’elles ont de precieux pour la terre, et demandent de nous un secours pour le ciel.»
Pourquoi la France ne suivrait-elle pas l’exemple des autres nations ?
«Nous savons que la grandeur d’Espagne vient de ce qu’elle a tiré de ces pays auparavant incognus, que le Portugal ne subsiste que par le negoce qu’il a avec les Indiens, que plusieurs autres Estats tirent de là leurs principales subsistances, et que celuy d’Holande a tiré ses principales richesses du commerce qu’il a dans la ville de Surate, pays du Grand Mogol.»

«Dans cet Estat d’Holande, il y a diverses compagnies pour le negoce, la principale est celle qu’ils appellent «des Indes Orientales», et son commerce est dans ladite ville de Surate, où toutes sortes de nations sont bien receues. Ils portent là des marchandizes de leur pays et d’autres qu’ils tirent des royaulmes voisins, et en rapportent or, argent, poivres, giroffles, muscades, drogueries, tapis de Perse, draps de soye, perles, diamants et autres riches marchandizes. Cette Compagnie a fait de si grands proffits de notre temps, que les portions quy ont esté mises, par exemple une de trois mil livres, apres avoir enrichy son maistre par le proffit annuel qu’il en a tiré, se peut vendre a present plus de trente mil livres.

«Ils font ce negoce avec douze ou quatorze navires du port d’environ six cents tonneaux, qu’ils partagent en deux flottes, l’une pour une année, l’autre pour celle quy suit, et sont ordinairement quinze ou seize mois dans le voyage, et par ce moyen il en part une tous les ans, et tous les ans en arrive une. Il n’y a point de pays dans l’Europe esgal a la France pour fournir toutes les choses necessaires a une compagnie de ceste nature, toutes les marchandises propres pour les Indes se fabriquent en sy grand nombre qu’il s’en trouvera toujours assez pour fournir, non seullement pour ceste compagnie, mais aussy aux royaumes voisins, comme on a accoustumé.»

L’auteur en arrive aux conclusions pratiques :
«Il n’est besoing pour la premiere année que de quatre ou cinq navires de cinq a six cents tonneaux, et autant la seconde, qui cousteront chacun mis en mer avec leurs charges environ trois cent mil livres; il y a apparence qu’il se trouvera assez de personnes dans le royaume quy y voudront prendre interest; que Paris, où il y a tant de personnes riches et pieuzes, plusieurs desquelles ont desja cognoissance de ces sortes d’affaires et sont interessées dans des voyages de cette nature, fera sans doubte trois de ces navires, la Normandie et Picardie en pourront faire deux, la Bretagne un, La Rochelle Poitou et Saintonge un, Bordeaux Toulouse et Limagne un, Languedoc Provence Lyon et Dauphiné trois, Orleans Tours et le reste de la France en feront un ou deux.

«Voila un nombre plus que suffizant. Nous sommes assurez que les François sont plus aimés en ces pays-la que toute autre nation, et que nous aurons la prefference de toutes les marchandizes. Nous savons assez que les proffits de ces voyages vont a quatre et jusques a cinq cents pour cent, qu’il y a beaucoup moins de dangers pour les navires dans la route des Indes que sur les mers de ce pays. Il ne faut que mettre la main a l’oeuvre, dresser a Dieu toutes nos intentions et le prier de benir nos bons desseings.»
Le promoteur d’un si vaste dessein dut s’apercevoir assez vite que, malgré l’alléchante perspective d’un bénéfice de quatre à cinq cents pour cent, il était un peu chimérique d’espérer voir se constituer une flotte de douze navires nécessitant un capital de 3.600.000 livres.

L’auteur d’un autre mémoire sur LA POSSIBILITE, LES AVANTAGES ET LA FACILITE DU VOYAGE DE LA CHINE ET DU TONQUIN294, remarque en effet que la plupart des Français, dont l’activité s’allie malaisément à la patience, aimant mieux «un petit gain parce qu’il est prompt, que d’en faire un beaucoup plus grand parce qu’il est plus différé, et traitent d’imagination les avantages éloignés qu’on leur propose.»

Et cependant, poursuit-il, il serait avantageux de se servir de l’expérience des autres : «Les seuls Holandois nous y doivent exciter par les grandes richesses qu’ils en apportent. Ils en ont fait un commerce réglé, et le retour de leurs derniers vaisseaux chargés de tant de precieuses marchandises nous montre assez que ce voyage est possible et qu’il ne faut que l’entreprendre pour y reussir... il y a un gain solide a faire de plus de deux cents pour cent, tous les frais de voyage et des vaisseaux bien payés, tant pour l’aller que pour le retour.» On espère être «soustenu et appuié de l’authorité du Roy, et il ne reste a desirer que de voir Son Eminence295 a la teste de la Compagnie qui se forme pour faire reussir ce dessein» auquel s’intéressent «quelques marchands catholiques de Hollande et de Rouen, qui ont bien examiné le fonds de cette entreprise, l’ont vue si avantageuse qu’ils ont fait un fond de 80.000 livres pour y entrer.»

Une compagnie est donc en formation. Avant d’exposer les phases de sa constitution, mentionnons un troisième document, présenté sous forme de questionnaire et qui s’intitule : ECLAIRCISSEMENT SUR LE VOYAGE DE LA CHINE ET DU TONQUIN, PAR LES RESPONSES QU’UN ILLUSTRE PILOTE QUI DOIT CONDUIRE LE VAISSEAU A RENDUES SUR PLUSIEURS QUESTIONS QUY LUY ONT ESTE PROPOSEES296

Il s’agit de Edouard-Thomas Arney, sujet hollandais. Il est qualifié pour fournir des renseignements précis, car il est allé cinq fois de Hollande à Batavia : la première avec son père, «sans aucun employ déterminé»; la deuxième «en qualité de quartier-maistre, qui donne ordre aux mariniers et aux soldats en toutes choses»; la troisième comme pilote, la quatrième «avec la qualité de Maistre du navire et de Capitaine commandant sur cinq vaisseaux; la cinquième fois, il y conduisit deux vaisseaux.»
Il déclare qu’on peut partir d’Europe en toute saison, sauf à attendre, pour les au-delà de Batavia, la mousson favorable (mai à juillet). Six mois de navigation conduisent à Batavia, et trois semaines de Batavia au Tonquin. Il connaît parfaitement toutes les mers de Chine, il a abordé à Malacca, Macassar, Formose et dans plusieurs ports de l’empire chinois. Il a longé les côtes de Cochinchine, et s’il n’est pas allé au Tonquin, il se fait fort de s’y rendre sans difficulté

En cours de route, il est aisé de se ravitailler au Cap Vert, au Cap de Bonne Espérance, à Batavia, à Bantam et «partout dans les isles et les costes de Siam, où les hommes sont fort bons et civilisés, et dès le moment qu’ils aperçoivent des vaisseaux, ils leur apportent toutes les choses necessaires.»

«Tout étant maintenant en paix, il n’y a rien à craindre que des pirates, qui sont des ennemis communs qui se peuvent rencontrer partout et dont on sçait bien se deffendre.» À condition que l’on soit «pourvu de sauf-conduits et de Lettres de protection du Roy de France, il n’y a pas lieu de rien craindre de la rencontre des Anglois et des Holandois. On ne trouve point sur la route ny d’ancres, ny de cables, ny de voilles» de rechange; il faut donc avoir tous ces agrès en double.Les Espagnols prétendent bien qu’au-delà de la ligne de l’équateur tout est pour eux de bonne prise. En fait ils n’exercent cette pratique dans les Indes occidentales.

On peut espérer fonder un comptoir dans l’île de Banqua297, lieu de passage obligé à 40 lieues au nord de Batavia; «avec un peu de soin, on la pourroit cultiver en sucre, en riz et autres choses; si l’on bâtissait un petit fort a la pointe de l’isle, il seroit facile de s’y maintenir et d’y faire avec le temps un tres bon establissement, qui seroit comme le centre d’un grand negoce dans toutes les Indes, bien plus favorable que celuy que les Holandois ont à Batavia pour la situation du lieu et la facilité d’y aborder.»

Interrogé sur le profit qu’on peut tirer du commerce avec la Chine et le Tonquin, le pilote confesse que «cela ne le regarde pas, que son devoir est de conduire et mener les vaisseaux là où on luy ordonne.» Cependant, ajoute-t-il, «le calcul qu’on a fait et qui a paru depuis quelques mois, par où on justifie que ce negoce, tous frais faits, doit rendre de profit pour le moins deux cents pour cent, est juste et raisonnable.»


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