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Publication : Missions Etrangères 1653-1663

Auteur: Henri Sy
Chapitre: 6 - Fin d'un rêve
Article: 5

Missions Etrangères 1653-1663
Henri Sy

CH.6 - Fin d'un rêve

5. Le naufrage du Saint-Louis

Le Saint-Louis, on l’a dit, avait quitté, vers le 10 décembre, le port d’Amsterdam et gagné Helder à la pointe nord de la péninsule. Pour sortir du Zuiderzee et pénétrer en mer du Nord, il restait à franchir la passe, dénommée en raison du fort courant provoqué par les marées, qui sépare Helder de Texel, la plus méridionale des îles de la Frise.

Le port de Helder était pourvu d’une rade assez sûre, protégée par une digue. Le Saint-Louis avait dû s’y ancrer, à moins qu’il ne fut allé s’abriter dans une des anses des îles de Texel ou de Wieringen.

Dans la nuit du samedi 18 au dimanche 19, survint une tempête.351 Philippe de Chamesson, qui se trouvait à terre, voulut se faire conduire au vaisseau, mais aucun matelot du port ne consentit à l’y faire passer. La violence de l’ouragan augmentait d’heure en heure; cent vingt bâtiments de toute sorte, y compris des navires de guerre, furent chassés d’ouest en est vers les côtes de Frise et périrent corps et biens; cinquante furent gravement endommagés et l’on devait évaluer à treize millions le chiffre total des pertes.
L’équipage du Saint-Louis, comprenant quarante trois matelots, maintint le vaisseau jusqu’au dimanche à cinq heures du soir. «Ne voyant plus aucune lumière d’espérance, dans la dernière nécessité et extrémité, ils se jetèrent dans la chaloupe, et par une grâce bien singulière furent tous sauvés352, quoiqu’ils fussent si grand nombre dans un si misérable et chétif bâtiment et sans aucun secours de rames ni d’autre chose quelconque. Mais l’on peut dire que le vaisseau, sans l’accident qui lui était arrivé aux barrières du port d’Amsterdam, eût été peut-être en état de se pouvoir maintenir davantage et de se pouvoir sauver, ayant résisté jusqu’à la vue de Staveren en Frise, où les hommes se sauvèrent si miraculeusement.»353

Les jours suivants, quand la bourrasque fut calmée, il devint possible de retirer de l’épave, échouée sur un banc de sable, une partie de la cargaison. 354

Malgré cela, le dommage subi restait fort élevé. Les débours effectués en Hollande comprenaient :

Le navire construit à neuf, armé, équipé et approvisionné de vivres 85.000 livres
Marchandises chargées à Amsterdam 10.000 livres
Avances aux officiers, matelots et soldats 7.000 livre
Salaires pour la conduite du bateau au Hâvres 0.200 livres
Frais des personnes envoyées de France en Hollande 3.000 livres
Frais supplémentaires pour obtenir la levée de l’embargo 0.500 livres
Émoluments versés aux constructeurs et fournisseurs 4.000 livres
Pertes d’effets 1.500 livres
soit au total 111.200 livres en monnaie de Hollande, équi- valant à 126.498 livres355 en monnaie de France.

M. de Thou avait demandé que le détail en fût établi, en vue des réclamations vis-à-vis des autorités hollandaises, qu’il tenait pour responsables du désastre.356 Dès qu’il fut informé du naufrage, il fit remettre le 22 décembre, aux États Généraux une énergique protestation :357

«Le soussigné, ambassadeur de France, se trouve obligé, avec beaucoup de douleur et de déplaisir, de donner avis à leurs Seigneuries de la perte du vaisseau du Roi son maître, nommé le Saint-Louis, lequel ses avis d’Amsterdam portent être péri et avoir été submergé vers le Texel dans la dernière tempête.
«Or comme ce malheur est arrivé par le retardement qui a été apporté durant l’espace de deux mois entiers, de la part de leurs Seigneuries et de Messieurs de l’Amirauté d’Amsterdam, pour la sortie dudit vaisseau, nonobstant toutes les instances et les offices si pressants qui en ont été faits, ledit ambassadeur, pour satisfaire au devoir de sa charge, ne peut se dispenser de leur déclarer par le présent mémoire, que le Roi son maître, par toutes les lois humaines, peut leur demander, comme il leur demande en effet, en vertu et conformément aux protestations qu’il a faites et réitérées ci-devant par ses mémoires des 3, 16 et 28 novembre et 16 décembre, la réparation du dommage de la perte dudit vaisseau et de toute sa charge, avec les dépens, dommages et intérêts en général que ledit ambassadeur se réserve d’expliquer plus particulièrement et en détail lorsqu’il aura reçu les ordres de Sa Majesté sur ce sujet, et que lorsqu’il aura reçu les ordres de Sa Majesté sur ce sujet, et que son conseil aura eu le temps de délibérer et de juger dans le droit et la raison, jusqu’où lesdits dépens, dommages et intérêts se doivent et se peuvent étendre, remettant en leur prudence et discrétion de donner tels ordres qu’il leur plaira à Messieurs les Conseillers de leur Amirauté, pour sauver ce qui se pourra du naufrage et débris du vaisseau, lequel ledit ambassadeur soutient avoir été à leurs risques et fortune tant que, par leur fait, il est demeuré dans l’étendue ou dans la juridiction et puissance de leurs ports et rades.

«Et cette demande étant si juste, ledit ambassadeur ne veut pas douter que leurs Seigneuries ne se mettent en tout devoir d’y satisfaire, puisqu’elles ne peuvent pas ne demeurer d’accord de la vérité de toutes ses instances et de toutes les protestations contenues dans ses mémoires précédents, dont il ne tiendra qu’à elles de prendre nouvelle lecture et de les examiner, si elles en voulaient douter. C’est pourquoi je les prie de délibérer, de lui faire ensuite savoir leur résolution, comme aussi de ce qui s’est fait par leurs principaux dans les conseils des provinces particulières, sur la proposition du huitième de ce mois, afin d’en donner l’information convenable à Sa Majesté.
Fait à La Haye, ce 22 décembre 1660.
J.A. de Thou Comte de Meslay»

À Amsterdam, Philippe de Chamesson, accompagné d’un notaire, se présenta, dès les premiers jours de janvier 1661, au Collège de l’Amirauté pour y déclarer que le fait d’avoir sauvé du naufrage ce qui a été possible ne saurait
Il fut éconduit, et M. de Thou en prit occasion pour s’élever avec force contre le mauvais vouloir de l’Amirauté : 359

De La Haye, le 12 janvier 1661
[...] «C’est une espèce de déni de justice que de refuser la réception des actes qui sont à la conservation du droit des parties intéressées et principalement quand ils sont étrangers, mais à plus forte raison dans cette affaire où Sa Majesté est intéressée au point que vous savez. Je me trouve obligé par le devoir de ma charge, et par celui de la protection que je dois audit sieur de Foissy-Chamesson, officier de Sa Majesté, de vous adresser le dit acte de protestation, afin que vous n’en puissiez prétendre aucune cause d’ignorance, et que, dans la suite de cette affaire qui est certainement à coeur à Sa Majesté, (comme vous apprendrez assez par Messieurs vos Ambassadeurs qui sont présentement à Paris) l’on ne puisse pas me reprocher que j’aie omis la moindre diligence à représenter et faire connaître, partout où il a été besoin, les intentions et l’intérêt de Sa Majesté.

«Et d’autant que j’ai appris que vous alléguiez n’avoir pas une entière connaissance des Mémoires que j’ai présentés, jusques au nombre de sept, à Messieurs les Etats Généraux, sur tous les différents incidents de cette affaire; ce qui me paraît assez étrange et comme impossible, puisque vous avez fait des délibérations sur plusieurs d’iceux Mémoires dont on m’a donné communication de la part des Etats néanmoins, en tant que besoin est pour vous en rafraîchir la mémoire, je vous en adresse avec la présente des copies de tous, par lesquels vous connaîtrez aisément la justice avec laquelle Sa Majesté demande la réparation de la perte du dit vaisseau, puisqu’il est péri par votre fait et par les retardements que vous avez apportés à sa sortie, depuis la prise de possession du dit vaisseau, qui était tout prêt à faire voile, que j’en fis en personne au nom de Sa Majesté à la rade du port d’Amsterdam le 31 octobre passé; de laquelle prise de possession je vous laissai un acte en forme avec un Mémoire devant que de partir, par lequel mémoire je vous demandais la licence pour la sortie du dit vaisseau.

«Sur laquelle demande vous me renvoyiez à Messieurs les Etats Généraux; ensuite de quoi je leur présentai tous les mémoires sus-mentionnés, par lesquels on peut voir le nombre et la qualité des instances et des protestations que j’ai faites et réitérées tant de fois, qui ne peuvent laisser aucun doute pour justifier et prouver la justice de la demande que j’ai faite par le dernier d’iceux, du 22 décembre passé. C’est sur quoi je me promets que par votre prudence vous ferez une réflexion convenable et contribuerez par vos avis à faire donner au plus tôt au Roi mon maître la satisfaction qu’il demande en cette occasion, et si je puis par mes offices et avis contribuer au bon succès de ce que Messieurs les Ambassadeurs de votre Etat doivent traiter en France, je vous assure que je ne m’y épargnerai pas, et que je continuerai, comme j’ai fait jusqu’ici, à tâcher d’entretenir par toutes sortes d’honnêtes moyens la bonne correspondance entre le Roi mon maître et votre Etat. C’est de quoi je vous prie de ne point douter puisque je suis très véritablement, Messieurs,
Votre très affectionné serviteur,
de Thou »

Pour répondre au Mémoire du 22 décembre, les États Généraux de La Haye prirent largement le temps de réfléchir. Après en avoir délibéré dans leur séance du 17 février 1661, ils attendirent encore quinze jours avant d’adresser leurs conclusions à l’ambassadeur. Ils rejetaient sur le constructeur et le capitaine du navire toute la responsabilité des avaries survenues en rade d’Amsterdam et du naufrage au Texel.360 L’ambassadeur répliqua le 7 mars 1661.361

Ces deux derniers documents, résument les faits que nous venons de voir se dérouler, sans apporter d’arguments nouveaux dans une discussion où les deux parties entendent rester sur leurs positions.

Il ne semble pas que M. de Thou ait réussi à obtenir une satisfaction quelconque, pas plus que son successeur le comte d’Estrades. Celui-ci, chargé de négocier entre Louis XIV et les Provinces-Unies le traité d’alliance qu’il signa le 27 avril 1662, dut sans doute considérer comme n’offrant qu’un intérêt très secondaire des revendications susceptibles d’entraver le bon succès de ses négociations.

Vers 1664, en tout cas postérieurement à la fondation du Séminaire (octobre 1663) un Mémoire sur le même sujet était remis à Colbert.362
«Monseigneur Colbert est très humblement supplié, au nom des Evêques français qui sont aux Indes Orientales pour la Propagation de la Foi, de vouloir bien, dans la conjoncture du traité de paix avec les Etats Généraux des Provinces-Unies, représenter à Sa Majesté le juste droit que lesdits Sieurs Evêques, conjointement avec leurs associés, ont de prétendre quelque dédommagement de la perte du vaisseau le Saint-Louis, arrivée au Texel en décembre 1660, en suite de la détention injuste qui fut faite dudit vaisseau plus de deux mois durant, de l’ordre exprès des dits Etats Généraux, par la jalousie qu’ils eurent que ce vaisseau était désigné pour les Indes Orientales pour le service de Sa Majesté; ayant les dits Etats Généraux méprisé toutes les instances et les protestations réitérées qui leur furent faites pour lors, par ordre du Roi, par Monsieur de Thou, ambassadeur de Sa Majesté, comme il se justifie par les Mémoires ci-joints qui en furent pour lors imprimés par les soins de Monsieur de Thou.

«La Compagnie des intéressés en ce vaisseau, qui avait pour chef feu Monsieur le Cardinal Mazarin, a continué depuis ses protestations contre les dits Etats Généraux, attendant l’occasion d’en requérir la satisfaction qui leur est due. Mais de tous les intéressés, les dits Sieurs Evêques y ont souffert une plus notable perte, ayant pour avancer l’équipement de ce vaisseau, fourni la somme de dix mille écus. Si l’on désire une information plus particulière de cette affaire, le sieur Fermanel, Receveur de la Chambre des Comptes de Normandie, demeurant à Rouen, près Notre-Dame, qui était un des directeurs de cette Compagnie, en fournira des instructions plus exactes; ou bien les Directeurs du Séminaire des Missions Etrangères, établi au faubourg Saint-Germain, en la rue du Bac.»

On peut présumer que Colbert n’apporta pas un grand zèle au renflouement d’une si modeste Compagnie. Disposé à favoriser le commerce avec l’Extrême-Orient, il nourrissait des projets de bien plus vaste envergure, et fut l’un des promoteurs de la Compagnie des Indes à laquelle il assurait, en août 1664, le monopole du commerce dans ces régions. Les missionnaires y trouvèrent d’ailleurs certains avantages. Le 14 novembre 1664, Gazil mandait à Mgr Pallu : «Je ne vous écris point du commerce, Monsieur Fermanel père s’étant acquitté de ce soin, je vous laisse à faire les réflexions que demande une affaire de cette conséquence. Tant y a que voilà vos désirs contents, il ne s’agit plus d’un petit vaisseau Saint-Louis ou d’une Compagnie de 50.000 écus de fond, en voici une de 15 millions où tout ce qu’il y a de qualifié en France entre. Sitôt que vous aurez nouvelle de l’arrivée d’un vaisseau aux Indes, il faudra lier vos correspondances avec eux.»363

Les actionnaires de la Compagnie de Chine furent-ils jamais indemnisés ? Quelques-uns eurent ce privilège dans une faible mesure, un tiers environ du capital versé.

En 1685, une somme de 7.000 livres, provenant de la succession de M. Fermanel père, fut distribuée par les soins du Séminaire, sur présentation des billets signés Lhoste et Le Comte : déduction faite de 1097 livres, 16 deniers 8 sols remboursés à Luc Fermanel, la somme de 5.902 livres, 3d. 4s. fut versée à divers souscripteurs, soit 1264 livres 15 d. à MM. de la Bazinière, Jeannin de Castille et à la succession de M. Guénegaud, souscritpeur de 3000 livres. 843 livres 3d. 4 s. à la succession de feu M. Bonneau, souscripteur de 2.000 livres, 421 livres 11d. 8 s. à MM. Chanut, Jacquier et Le Blanc, qui avaient souscrit chacun 1.000 livres.364

En 1688, quelques souscripteurs restaient à indemniser. Par testament du 24 avril 1688 (avant-veille de sa mort) Luc Fermanel y pourvoit :

«Mon père avait touché beaucoup de deniers pour l’établissement d’une compagnie pour entreprendre le voyage de la Chine. On trouvera à Rouen, dans le prie-dieu de la chambe où je couche, une liasse de papiers touchant cette affaire. Il reste encore quelques particuliers à payer. S’ils venaient à représenter leurs billets, il faudrait s’adresser aux directeurs du Séminaire des Missions Etrangères, auxquels j’ai transporté des effets pour me décharger de ces dettes, par acte passé chez Carnot le 8 octobre 1685.»365


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