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Publication : MISSIONS ÉTRANGÈRES 1663-1700

Auteur: Henri Sy
Chapitre: 1 - AU FAUBOURG SAINT-GERMAIN
Article: 6

BERNARD de SAINTE-THÉRÈSE en PERSE

Retardé par l'obligation d'attendre le départ d'une caravane à laquelle il pût se joindre, il quitta Constantinople le 9 février 1640.
"Nous avons marché, écrit-il , sans autre couvert que du ciel, ny de jour ny de nuict, couchans pour l'ordinaire sur la neige et par faveur extresme quelques fois seulement dans des estables remplies de chameaux puants, de chevaux fougueux, et de muletz qui quelques fois faisoient un bruit et un tintamarre estrange, nous passant sur le corps pendant que nous tâchions de reposer, et continuellement avec chascun la petite clochette pendue au col à la mode du païs nous faisoient une musique merveilleuse toute la nuict. La mesure se battoit sur nos corps avec de grosses armées de fer et quelques fois avec des cimeterres par la main des Turcs qui n'on appris d'autre mesure qu'à frapper fort, ny d'autre gamme en la battant que de nous appeler chiens et infidelles. J'advouë que cette mélodie m'a tenu durant le voyage le coeur si guay que je ne me suis jamais mieux porté, bien qu'il ne s'y trouvast chose du monde de ce qui est nécessaire à la vie, car au lieu de pain nous n'y avons mangé que de la paste chaude qui eust esté plus propre à nous mettre sur l'estomach que dedans... Nous avions un peu de riz que nous portions avec nous, que nous faisions bouillir avec de l'eau sallée, ne s'en trouvant quasi point d'autre par les chemins, ce qui seul m'a incommodé m'ayant laissé des douleurs de pierre très violentes particulièrement lorsqu'il faut que j'en rende quelques unes, car il falloit boire de cette eau ne se trouvant de vin en aucune façon si ce n'est dans les villes qu'on ne rencontre que de mois en mois, encore n'en peut-on avoir là qu'en cachette parce que estant deffendu par la loi des Turcs d'en boire, ils ne velent pas souffrir qu'on en vende pour d'autres. Quand nous trouvions des oeufs, c'estoit recreation et encore fort extraordinaire. Quelques marchands de nostre caravane nous donnoient un peu de poisson qu'ils peschoient quand nous rencontrions des rivières..."
Aux soucis d'ordre alimentaire s'ajoutent ceux autrement graves de la sécurité personnelle. Cheminant sur les pistes des caravanes, les voyageurs rencontrent fréquemment les courriers du gouvernement Turc qui ont carte blanche pour les molester et rançonner. Ils sont à la merci des gouverneurs, risquent d'être faits prisonniers par les bandes de pillards turcomans ou arabes.
"C'estoist là nos passe-temps ordinaires durant ce bienheureux voyage et nous n'en eusmes gueres point d'autres jusqu'à nostre arrivée en Perse".
Par Brousse, Sivas, Erzeroum, Erivan, Tauris et Sultanieh, l'évêque de Babylone était parvenu le 7 juillet 1640 à Ispahan.
Ne pouvant songer pour le moment à se rendre à Bagdad, il prit le parti d'établir sa résidence épiscopale dans la capitale de la Perse, qui avait l'avantage d'être un noeud de routes reliant l'Occident avec l'Inde par le Golfe Persique, avec la Chine par le Turkestan. Le souverain Sefi Shah l'avait reçu avec honneur; il avait d'ailleurs confirmé la donation d'une maison faite par son prédécesseur Shah Abbas, aux religieux Carmes. L'Évêque, en prévision d'un revirement toujours possible dans les bonnes intentions du roi, ne jugea pas prudent de s'installer dans le couvent de son Ordre, préférant acheter un immeuble dont la propriété serait plus stable.
Pour le prix de 2.000 écus, il se rendit acquéreur d'une propriété "au plus beau lieu de la ville, proche de touttes les commoditez de la vie." C'était un grand corps de logis de 25 toises de face, composé d'une grande salle, précédée d'une sorte d'antichambre à ciel ouvert et entourée de plusieurs chambres. Sur le même plan étaient édifiés : une cuisine, un garde-manger, un four, une petite basse-cour, une écurie et un pressoir. À l'étage, un grand appartement comportant plusieurs chambres et deux terrasses d'où l'on découvrait toute la ville et les collines environnantes.
En contre-bas du grand logis, un premier jardin de 30 toises sur 40, planté de toutes sortes d'arbres fruitiers, abondamment irrigué par les eaux qui tombaient en cascade du grand bassin, principal ornement d'une terrasse large de trois toises qui courait le long du bâtiment principal. À la suite, un second jardin de mêmes dimensions que le premier, planté de vignes et agrémenté de rosiers et de fleurs rares. Le tout clôturé par des murs en briques de terre séchée au soleil.
"Après avoir fait accommoder dans une des chambres un autel proprement orné et touttes choses nécessaires, Monseigneur célébra la Sainte Messe le dimanche troisième octobre, ayant auparavant fait l'eau beniste et aspergé en procession, suivi de sa famille, touttes les stances et endroits des logements et jardins, et chanté le Te Deum laudamus et les litanies de la Très Sainte Vierge devant un pettit autel commencé à luy estre dédié. Et depuis, Monseigneur ayant fait abattre une muraille de séparation de deux belles chambres hautement voûtées comme elles le sont touttes icy, a trouvé moyen de faire une jolie église qui a sept toises de long sur trois de large et trois de haut, avec sa coupole à la mode de Rome, son petit choeur, sa chaise épiscopale, six places pour six chanoines, le jubé, la sacristie et sa petite nef, sur la porte de laquelle sont les armes de Monseigneur le Cardinal comme protecteur de cette première église cathédrale et première maison épiscopalle de Perse, fondée nonobstant mille difficultés trop longues à vous escrire, qui n'ont servi que les faire plus courageusement surmonter par Monseigneur; et qui par une ferveur extrême travaille luy-mesme avec les ouvriers en bon nombre, et nous fait travailler continuellement à cette nouvelle fabrique dans laquelle vous le prendriez plus tost pour un ayde-à-masson que pour un évesque, affin qu'en cette petitte Sainte Marie major il puisse comme j'espère célébrer le divin office pontificalement le jour de la Conception de la Sainte Vierge prochain, et ainsy, pourvu qu'il n'arrive aucun autre obstacle, voilà Dieu merci la petitte cathédrale d'Ispahan tantost bastie en attendant mieux".
Entre temps, l'Évêque se dépensait au soin de son troupeau, instruisant ses rares fidèles, baptisant les enfants. Il connaissait déjà la langue turque; il se mit à l'étude du persan et de l'arabe. Deux dictionnaires manuscrits, composés par lui, ont été conservés : un latin-turc , l'autre français-turc, mêlé de persan et d'arabe ; la date de leur achèvement n'est pas indiquée : la brièveté du séjour de leur auteur en Perse donne le droit de supposer qu'il n'y mit la dernière main qu'après son retour en Europe.
La variété des croyances n'était pas moindre que celle des langues : infidèles, sectateurs de Mahomet, hérétiques, schismatiques, arméniens ou georgiens, quel vaste champ d'apostolat, mais aussi quelle source de déceptions ! Les catholiques apporteraient-ils du moins à leur Évêque les consolations qu'il était en droit d'en attendre ? - Ils sont "plus meschans que des mahométans", "Quant aux Hollandais protestants, leur attitude est celle d'ennemis déclarés. Ils utilisent le crédit que leur a valu le développement de leurs compagnies de commerce pour tenter de faire chasser tous ceux qui pourraient s'opposer à leurs desseins : plaintes devant le roi, menaces, tentatives d'empoisonnement, tout leur est bon." "Ils ont usé de tous les moyens imaginables de finesse, d'artifice, et puis enfin sont venus aux menaces etranges de me tuer si je prenais la maison où je suis, le visiteur general de nos peres Carmes deschaussez m'ayant asseuré de leur part que je n'y vivrois pas huict jours. Je me suis mocqué de leurs menaces et n'ay respondu autre chose que si ils y venoient en herétiques, je mourrois volontiers de leur main qui scait si bien faire des martyrs, mais s'ils y venoient en voleurs qu'ils y seroient receus plus chaudement qu'ils ne pensoient. Ils s'en sont bien gardé."
Une fois cependant, au début de 1642, ils en vinrent aux voies de fait "J'avois, racontera le prélat, reçu sur ma teste deux coups de cimeterre ou trois, et sur le reste de mon corps deux à trois cents coups de bastons et de crocs desquels on abbat les murailles en Perse". Il s'en réjouit, puisque c'était "pour l'amour de mon Bon Dieu et du salut d'une âme."
Son état de santé s'aggravant et la maladie de la pierre le faisant cruellement souffrir, sans possibilité de trouver sur place des remèdes convenables, il se décida, au printemps de 1642, à retourner en France. Il n'aurait donc résidé à Ispahan que vingt mois environ. Du moins, par ses soins, un évêché y était installé. Pour en assurer la conservation, il eut recours, non à ses Confrères Carmes, trop exposés à la malveillance des Hollandais, mais aux Religieux Augustins portugais dont le pays venait de faire la paix avec la Hollande. Pour le même motif sans doute, il constitua le prieur des Augustins son Vicaire général.
Le 13 mars 1642, un inventaire en langue latine fut dressé et signé par le prieur Antoine de Jésus et par les PP. Joseph du Rosaire, Raphaël de l'Ascension, Philippe du Rosaire, au nom de tous les prêtres profès réunis en chapitre.
L'église, la maison, les jardins sont simplement mentionnés, parce que suffisamment décrits dans les contrats d'acquisition. Le mobilier liturgique est par contre minutieusement dénombré : objets d'orfèvrerie en argent doré et finement ciselé : calice, ciboire, ostensoir, burettes, bénitier, encensoir, aiguière, chandeliers.
Un assortiment de cinq ornements complets en soie moirée (blanche, verte, rouge, violette et noire), composés chacun d'une chasuble, deux dalmatiques, trois étoles et manipules, une chape. D'autres ornements moins riches pour les jours ordinaires.
Des courtines en étoffe pour le baldaquin qui surmonte l'autel et celui du trône épiscopal; des parements pour l'autel et les crédences. Quatre paires de sandales pour les offices pontificaux, des aubes, amicts, cordons, des mouchoirs pour éponger la sueur, etc. Trois armoires pour y loger le tout.
Quelques tableaux de Notre-Seigneur, de la Sainte Vierge, des saintes Marthe et Marie-Madeleine, de Sainte Thérèse, du bienheureux François de Sales; des tapis, des livres liturgiques : missels, rituel, processionnal, bréviaire, tous élégamment reliés, d'autres simplement brochés. Un fer à hosties avec deux découpoirs. Une soutane et un manteau de laine grise.
La bibliothèque renferme 158 ouvrages en 202 volumes, classés par ordre de matières : Écriture Sainte, textes et commentaires; sermonnaires, ouvrages de controverse, théologie dogmatique et morale, droit canonique, histoire ecclésiastique, histoire profane, spiritualité, philosophie, médecine, sciences, musique profane, linguistique.
Les religieux s'engagent, eux et leurs successeurs, à conserver ce dépôt en bon état et si possible à l'améliorer, jusqu'au jour où le Révérendissime Évêque viendra en personne le réclamer ou en demander la remise à des personnes dûment qualifiées.
Vingt ans plus tard, le 9 août 1662, Bernard de Sainte-Thérèse fera enregistrer l'inventaire de ses biens d'Ispahan, en l'étude des notaires Bourin et Huart. . Le 18 août, il les vendra pour la somme de 40.000 livres à Jean des Rousseaux, marchand bourgeois de Paris et sa femme Jeanne Baron . Par un second acte du même jour, ceux-ci donnent procuration au sieur Antoine Le Maire, marchand à Amsterdam pour prendre possession des dits biens , et par un troisième acte, déclarent qu'ils n'ont accepté la vente que pour faire plaisir au Seigneur Évêque et faciliter le recouvrement des meubles et immeubles. Le 2 octobre 1666, Michel Gazil, "l'un des directeurs du Séminaire des pays estrangers establi rue du Bac" requerra les notaires de garder en minute la déclaration ci-dessus.
La suite des négociations reste assez confuse. Selon un mémoire écrit vers 1680, Antoine Le Maire, procureur de Des Rousseaux, chargea l'agent hollandais de la Compagnie d'Orient à Ispahan, de prendre possession des biens. Mis en demeure d'en faire la remise aux directeurs du Séminaire, il refusa de s'en dessaisir sans l'agrément de Des Rousseaux. Or celui-ci ayant fait banqueroute, avait pris la fuite et ne pouvait être atteint. L'agent d'Ispahan vendit l'argenterie pour 4.000 livres, puis les immeubles et le reste du mobilier : livres, ornements, pour 6.000 livres. Les directeurs du Séminaire tentèrent vainement de se faire rembourser cette somme de 10.000 livres par la Compagnie d'Orient à Amsterdam; elle se déroba, prétextant qu'il fallait s'informer exactement de l'affaire.
Le chevalier Chardin, qui séjourna en Perse vers 1675, consacre à l'Évêché d'Ispahan quelques lignes dépourvues de bienveillance : En parcourant la ville, "on rencontre deux grandes galeries, vis à vis desquelles est une maison que les Européens appellent par dérision l'Evêché, parce qu'elle a appartenu ces années passées à un Evêque de Babylone, suffragant à l'Evêché d'Ispahan, qui y a demeuré quelque temps. C'était un Carme Français nommé Monseigneur Bernard, qui après avoir demeuré quelque temps en cette ville sans trouver de quoi occuper un Evêque, se retira et retourna en France, laissant la maison en bon état, l'église, la bibliothèque, les ornements et l'argenterie. Etant arrivé à Paris, il vendit tout cela à un orfèvre qui le fit revendre par les Hollandais en 1669. On vendit la maison cinq mille francs, l'argenterie deux mille, le reste fut partie renvoyée, partie dissipée".





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