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Notice nécrologique

PENVEN Pierre jean marie


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LE PERE PIERRE PENVEN

Le Père Pierre Penven est né le 6 février 1924 à Kervignac, Morbihan, diocèse de Vannes. Il fait ses études primaires à Kervignac et ses études secondaires au Petit Séminaire de St. Anne d’auray. Puis il fait 2 ans au Grand Séminaire de Vannes (1942-1944)

En 1945, il se distingue à la Résistance et il prend une part active à la libération de son pays dans les FFI de la poche de Lorient. Deux fois blessé, il est décoré de la Croix de guerre. Il fait ensuite son service militaire et comme il a l’intention de devenir missionnaire, sur les conseils de son aumônier militaire, il s’engage pour le Corps expéditionnaire d’Extrême-Orient en vue d’étudier sa vocation missionnaire. Durant les cinq mois qu’il passe en Indochine, il cherche à entretenir ses études de philosophie et il entreprend même d’étudier la langue annamite. Son aumônier écrit qu’il a été un modèle pour ses camarades et pour lui le plus précieux de ses auxiliaires. Le colonel lui-même l’avait en très haute estime et il a même essayé de le garder le plus longtemps possible pour le bon moral de la troupe.

Il fait sa demande d’entrée aux Missions Etrangères, où il est admis le 19 novembre 1946. Envoyé continuer ses études à Rome de 1947 à 1950, il obtient la licence en théologie, puis, pendant son congé, la licence en philosophie scolastique. Nommé en Inde, il part le 15 décembre 1950.

Arrivé à Mysore, il reste pendant 15 jours avec l’évêque qu’il accompagne dans ses tournées de confirmation, ce qui lui permet de voir concrètement la condition des habitants des villages. Il est alors envoyé dans les montagnes de Chikmagalur au milieu des plantations de café où il va rester 2 ans et demi. Le premier travail du missionnaire, c’est d’apprendre la langue locale. Il lui faut apprendre la langue Kanada mais malheureusement les chrétiens de l’endroit sont tous soit Kankanis soit Tamouls et de plus, le curé l’envoie s’occuper des plantations de café où l’on parle uniquement le tamoul.

Pendant quinze jours, le Père suit des cours de kanada et après, il commence à circuler dans les plantations de café, s’occupant de trouver les chrétiens disséminés qui n’ont pas vu le prêtre depuis un an ou quelquefois plus. Mais Pierre ne s’intéresse pas seulement à la question religieuse, mais aussi au développement social. Pendant 13 ans, avec des religieuses, il organise chaque année des camps de catéchisme des camps médicaux.

Il reste toujours le problème de la langue. Comme il aime beaucoup prendre contact avec les pauvres, il se rend vite compte que pour les contacter, il faut apprendre leur langue. Alors, avec un incroyable courage, il se met à apprendre en même temps des rudiments de la langue toulou, de la langue konkani, de la langue tamoul et de la langue kanada !

Soudain, on le rappelle au Séminaire St Pierre de Bangalore : le professeur d’Ecriture Saint vient d’être nommé évêque et le P. Penven le remplacera jusqu’à l’arrivée de son successeur. Quand celui-ci arrive, on lui demande d’enseigner la théologie dogmatique. Il va rester au séminaire pendant … ans.

Pendant les vacances, il retourne régulièrement à Cikmagalur pour organiser des camps pour les ouvriers des plantations. Dès le départ, il pense démarrer la J0C, mais avant de le faire, le curé lui suggère de prendre un an environ pour connaître et juger la situation ; de plus il lui conseille de fonder plutôt la Légion de Marie ; l’avantage de la Légion par rapport aux mouvements spécialisés comme la JOC est qu’elle réunit des gens de classes, de langues et de cultures différentes. Alors, le P. Penven se range à son conseil et il ne le regrette pas.

La vie se poursuit au séminaire. Après avoir enseigné l’Ecriture Sainte, puis le dogme, il devient professeur de philosophie. Il fait d’abord lui-même un an de philo à l’Institut Catholique de Paris. A son retour au séminaire, en plus de la philosophie occidentale, il enseigne aussi la philosophie indienne, pour laquelle il se prend de passion. Il enseigne ainsi pendant dix ans puis il prépare deux thèses de doctorat : une sur la littérature médiévale en langue kanada, une autre d’anthropologie sociale sur la secte Lingayat.

Ce sont les Lingayats qui deviendront la passion de sa vie. D’abord, il fait la synthèse entre les deux sujets de thèse en prenant comme fil conducteur de son étude l’initiation d’un hindou de la grande tradition à la secte très spéciale des Lingayats. Il est absent lors de la grande cérémonie d’initiation, mais par la suite il voit dans le détail les drames que de telles conversions peuvent amener : souvent, rupture à l’intérieur de la famille, scission avec les amis antérieurs, difficultés d’insertion dans une secte pas toujours accueillante, etc.
Il y a deux traditions dans le monde lingayat : la plus ancienne, plus classique, remonte au temps des Vedas, l’autre a été fondée par Basawana et elle commence au XIIe siècle.

La secte Lingayat diffère profondément de l’hindouisme classique. Les lingayats nient l’hégémonie brahmanique, et le système des castes : pour eux, tous les hommes sont égaux. Le travail manuel est très valorisé. Sur le plan social, ils sont opposés au mariage des enfants et à l’interdiction du remariage des veuves. Sur le plan religieux, ils s’opposent au formalisme religieux, aux idoles, aux temples, aux pèlerinages ; ils n’admettent pas l’exclusivisme du sanscrit comme seule langue religieuse. Si bien qu’au XIIe siècle, la secte s’est fortement distinguée de la grande tradition hindoue et aujourd’hui encore elle souligne son caractère révolutionnaire par rapport à elle.

Pas de castes, pas de temples, pas de culte. Le mouvement lingayat s’est développé au moment où il y avait une coalition de forces contre le jaïnisme et le bouddhisme, tout en leur empruntant leurs meilleurs éléments. En imitation du christianisme, leurs monastères se sont lancés dans des travaux de développement. Un grand monastère fonctionne un peu comme un diocèse, avec un grand pontife dirigeant une vingtaine ou plus d’instituts et de collèges dans le territoire avoisinant. Leur prosélytisme est très marqué dans les masses de la campagne. D’ailleurs, la religion lingayat se recrute surtout dans les grandes castes paysannes. Ils sont surtout répandus dans l’Etat du Karnataka, mais il y en a aussi dans le Maharashtra et dans le Tamil Nadu.

Les Lingayats ont beaucoup de conversions venant de l’hindouisme. Le P. Penven dit avoir vu lui-même 5 000 personnes recevoir ce qu’on peut appeler le « baptème » lingayat le même jour. La force d’attraction de la secte vient surtout du vide religieux des castes paysannes et de celles des ouvriers agricoles. Les brahmanes hindous sont loin des gens du peuple tandis que les lingayats sont des paysans et parlent la même langue qu’eux.

Théoriquement, il n’y a pas de castes chez les lingayats. Mais dans la pratique on compte chez eux jusqu’à 50 castes différentes. Dans un seul village lingayat, le Père a compté jusqu’à 6 castes diverses entre lesquelles il n’y avait jamais eu de mariage inter-castes. Un proverbe kanada dit d’ailleurs : « Pour s’asseoir, pour manger, tous les hommes sont égaux ; mais pour donner sa fille en mariage, la caste prime. »

Lingayat signifie « porteur de linga ». Le linga est l’emblème de Shiva. On a prétendu y voir un culte du phallus mais les lingayats récusent cette interprétation. Le linga est une sorte de pilier. La réforme lingayat a consisté à supprimer le grand linga qui était placé dans le temple pour le remplacer par un linga minuscule qu’ils transportent toujours sur eux-mêmes dans une petite cassette qu’ils honorent chacun pour soi en privé. Ce linga personnel constitue la résidence personnelle de Dieu dans le corps individuel. Ainsi, tout lingayat doit adorer le linga qu’il porte.

Leur vie spirituelle commence avec le « baptème » lingayat, administré aux garçons et aux filles, contrairement à la tradition brahmanique, sous forme d’imposition des mains par un gourou. A sa naissance, l’enfant reçoit un linga, placé sur son berceau. Puis, lors d’une cérémonie de style confirmation, il reçoit son linga et dès lors il doit observer tous les commandements, à commencer par le culte de son linga. Deux fois par jour, avant les repas principaux, chaque lingayat doit prendre un bain et passer de 10 à 15 minutes en adoration devant son linga. Cette adoration se fait individuellement. Chaque personne, à tour de rôle, va dans la salle de bains et fait son quart d’heure d’adoration avant de manger. A part cette prière, ils y a les temps forts du cycle de la vie que l’on retrouve dans toutes les religions : naissance, puberté, mariage, mort. Certaines de leurs cérémonies durent jusqu’à 12 heures d’affilée.

Le P. Penven, d’origine paysanne, s’est lié d’amitié avec le grand pontife de Sidaganga, originaire de caste paysanne et habitant dans un village voisin. Une certaine connaturalité s’est créée entre eux de prime abord. Ce grand pontife est un homme et de grand bon sens, très pieux, passant deux heures en méditation tous les matins et une heure ou deux tous les soirs ; avec lui, les échanges sont faciles et en profondeur. Le Père se permet de lui donner des conseils : par exemple, s’il veut garder le contact avec le peuple, d’abandonner le sanscrit comme langue liturgique et d’utiliser, comme au début, le kanada, qui est la langue du pays. Et de même, de raccourcir les cérémonies pour les rendre accessibles à tous. Et ses conseils sont bien acceptés.

Les religions de l’Inde comportent de grandes valeurs spirituelles. Quelles sont les valeurs lingayat qui peuvent nous enrichir, nous chrétiens ? La question a été posée au P. Penven. Il répond, en substance : « Du point de vue du christianisme, la spiritualité lingayat apporte une innovation très importante : c’est le respect du corps, qui est temple de Dieu. Basawana voulait la suppression des temples car les dieux habitent partout. Mais il habite surtout le corps, qui est le temple de Dieu. Je me suis spécialisé dans l’initiation et la conversion d’un certain Sigaramaya : son métier était de construire des piscines sacrées de linga dans les temples. Mais Alama Pradhu lui dit : « Laisse donc toutes ces constructions. Le temple primordial, c’est le corps humain. » Et chacun doit offrir sa liturgie dans son propre corps, considéré comme la demeure de Dieu. Il s’ensuit un grand respect pour le corps. Même le corps mort n’est pas considéré comme impur chez les lingayat. Il est transporté en procession, enterré en position d’adoration avec le linga dans sa main, ce linga dont on ne peut jamais se séparer, même au ciel, qui est « l’union avec le linga ». Il n’y a pas de culte du temple, mais par contre il faut s’efforcer de voir Dieu dans le corps du voisin. La conversion d’Alama Pradhu a consisté à déceler dans tel homme la présence de Dieu. « J’ai vu l’absolu dans cet homme », dit-il. Autre aspect : servir Dieu dans le voisin, devenir serviteur de Dieu qui habite chez le voisin.

Pour résumer les valeurs lingayat, on peut dire : conscience de la dignité du corps, temple de Dieu ; voir Dieu dans son voisin ; servir Dieu à travers son voisin.

Tout cela est très lié au respect qu’ont les lingayat pour le travail manuel et à la dignité qu’ils lui confèrent. Le corps est la demeure de Dieu, il est également l’instrument par lequel on se met au service de Dieu dans les autres. Les chrétiens insistent sur la dignité de la vocation ; les lingayats aussi. En plus, ils mettent un accent spécial sur le corps et le travail manuel. Pratiquement, c’est Dieu qui, par l’intermédiaire d’un corps particulier, continue son travail de création.

Il y a une forte différence entre la position de l’hindouisme traditionnel et celle des lingayat sur la question de la femme. Dans l’hindouisme, caractérisé par la doctrine de la réincarnation, du karma, normalement aucune femme n’aboutit à la libération : pour l’obtenir, il faut d’abord devenir homme et être initié. Par exemple, même la femme brahmine est loin d’être au niveau de son mari. L’initiation ne se donne pas aux filles brahmines, même aujourd’hui. La révolution lingayat a consisté à donner l’initiation tant aux filles qu’aux garçons. La femme lingayat, au même titre que l’homme, est temple de Dieu et est autorisée à lire les livres sacrés exactement comme l’homme. Le P. Penven déclare qu’il a toujours été frappé par la dignité de la femme lingayat, par sa façon de recevoir les gens : c’est une vraie maîtresse de maison et même en l’absence de son mari, elle vient converser, ce qui n’est généralement pas le cas dans la tradition brahmanique. C’est aussi la femme qui prend la direction de la vie spirituelle de la famille quand son mari est infidèle à sa religion.

« Quand je parle des valeurs lingayat, conclut le P. Penven, je ne me sens pas en pays étranger, car ce sont des valeurs chrétiennes authentiques et la chaleur avec laquelle j’en parle m’a attiré la sympathie, l’amitié des grands pontifes. Ils m’ont fait confiance, sans doute parce que j’étais polarisé par le bien que je découvrais dans leur religion. Je voyais bien le mal aussi, mais c’est la contrepartie nécessaire du bien et c’est sur le bien que je me suis arrêté. »

Cela peut-il déboucher un jour sur la découverte du Christ ? Le P. Penven répond : « Ils ont beaucoup découvert du Christ dans mes paroles, mon travail social, en particulier dans le secteur médical où j’ai fait un effort très spécial. Je leur ai dit que le Christ ne commençait pas à parler avant d’avoir guéri les malades qu’on lui amenait et il a fait de son mieux pour guérir tous les malades. Alors, mon approche est vraiment un service, à tout point de vue, humain et chrétien. »

Mais le P. Penven était avant tout professeur au Grand Séminaire de Bangalore. Un des meilleurs résumés de son action est contenu dans l’article que publia dans la lettre diocésaine son évêque, Mgr Michael Augustine, archevêque de Pondichéry et Cuddalore, lui-même ancien professeur du séminaire ( ?). Nous en empruntons de larges extraits.

Tous ceux qui ont étudié avec le P. Penven l’admiraient pour son érudition et pour sa maîtrise des sujets qu’il enseignait. Ses élèves le surnommaient familièrement : « L’Encyclopédie ambulante ». Il enseigna la théologie, l’Ecriture sainte, la philosophie, la sociologie, l’indologie et il était en outre le confesseur et directeur spirituel d’un grand nombre de séminaristes. Son enseignement était solide, basé sur l’Ecriture Sainte, la tradition et le magistère. Il connaissait son sujet sur le bout des doigts et il préparait en outre de copieuses notes. Il ne se rendait pas en salle de classe sans porter avec lui une douzaine de livres de référence.

Comme Père spirituel, il guidait un grand nombre de séminaristes, qui sont aujourd’hui curés dans les paroisses. Il avait un don particulier pour éveiller les vocations et aider les étudiants à discerner quelle ligne de vie leur convenait. Et chaque jour, il passait des heures en prière et à entendre des confessions.

Le week-end, il se rendait dans une paroisse rurale pour aider le curé. Solur était l’une de ces paroisses, où il étudia en outre la secte des lingayats, dont il devint le spécialiste incontesté. Il passa beaucoup de temps à éduquer les gens et à leur enseigner comment améliorer leur vie à la fois spirituellement et matériellement.

Il était d’un remarquable dévouement. Il avait tout arrangé avec un hôpital de Bangalore pour qu’il donne un traitement médical aux malades qu’il amènerait de Solur. Un jour, il arrangea tout pour que des soins adéquats soient donnés à une vieille dame qu’il envoyait de Solur. Quand elle sortit de l’hôpital, il lui donna un ticket pour se rendre au sanatorium St Thérèse, et il partit la précéder sur sa moto. Arrivé à destination, il attendit son arrivée. Elle n’arrivait jamais. Il était déjà tard dans la soirée. Il passa toute la nuit sur sa moto, allant de côté et d’autre dans Bangalore partout où il pensait pouvoir la trouver. Il y passa toute la nuit sans dormir avant de la retrouver. Il était totalement dévoué pour les pauvres et les gens en difficulté.

Epuisé par son travail et atteint par la maladie, le P. Pierre Penven est rentré en France en 1987 il s’est retiré à la maison de retraite de Montbeton. Il est décédé le 18 février 2000 à l’âge de 76 ans.

Nous emprenterons notre conclusion à son archevêque qui écrivait à son sujet : « Le P. Penven, avec les autres Pères du séminaire, nous ont donné l’exemple, non seulement par leur science, mais plus encore par leur vie exemplaire et leur détachement missionnaire. Beaucoup de prêtres se souviendront de lui comme leur saint gourou (guide) et une grande âme en toutes circonstances. »
Jean-Marie Bosc






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